Déchéance de nationalité : Hollande subit un premier camouflet à l’Assemblée

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Panique au sommet de l’État ! La grogne socialiste contre la déchéance de nationalité des terroristes binationaux va connaître un premier obstacle à l’Assemblée nationale. Vendredi, lors de leur déjeuner à la questure, les commissaires socialistes de la commission des Lois ont évoqué le texte et se sont prononcés par un vote écrasant contre l’article 2 de la réforme constitutionnelle portant sur la déchéance de nationalité. Par 16 voix contre 2, cet article qui fait polémique depuis un mois a été jugé inacceptable… C’est une première ! On notera d’ailleurs au passage que la majorité d’entre eux sont vallsistes…

Jean-Pierre Sueur, responsable socialiste de la commission des Lois au Sénat, et Marie-Pierre de La Gontrie, responsable du pôle justice au Parti socialiste, étaient présents autour de la table. On estime à une centaine le nombre de députés socialistes qui s’abstiendraient si le chef de l’État devait s’obstiner à présenter la déchéance des binationaux nés français à l’Assemblée nationale, sans compter une trentaine de députés PS (les frondeurs) qui voteraient carrément contre.

Des ministres gênés et qui se taisent

À ce stade, le chef de l’État essuie donc une contestation au sein même de son gouvernement, puisque Christiane Taubira maintient publiquement une position hostile à la déchéance, mais s’apprête à subir un nouveau camouflet parlementaire. « À ce stade, il ne peut plus espérer que le rapporteur du texte à l’Assemblée nationale y soit favorable », précise-t-on de source parlementaire. Ce serait quand même un comble qu’une révision constitutionnelle – qui n’est pas une petite chose – soit portée par une ministre et un rapporteur tous deux hostiles au texte qu’ils sont censés défendre… On sombre dans le ridicule le plus achevé de toute l’histoire parlementaire de la Ve République.

Christiane Taubira n’est pas la seule ministre au sein du gouvernement à éprouver de vives réticences vis-à-vis de la déchéance de nationalité, une mesure que d’autres jugent tout aussi inefficace vis-à-vis de la menace, bien réelle, des terroristes. « Le président de la République sait que beaucoup de ses ministres sont réservés, nous confie l’un d’eux. Il nous a demandé unité et solidarité. Personne ne va exprimer son malaise [sauf Taubira, NDLR], mais personne ne va soutenir. La triangulation politique trouve ses limites ! » Un autre député PS nous indique quant à lui subir une pression de la part d’un ministre menaçant. « Il m’a fait le coup de la dissolution ! » glisse-t-il au Point. Comme si Hollande allait sérieusement appuyer sur le bouton rouge si on lui refusait sa révision constitutionnelle…

« Ni ségrégation ni apatride »

Le piège, au départ tendu à la droite, se referme sur François Hollande qui avait manifestement sous-estimé les réticences des siens. La déchéance de nationalité intervient en quelque sorte comme « la goutte d’eau qui fait déborder le vase », selon l’expression d’un membre du gouvernement. Il est difficile pour certains députés socialistes d’entériner le fait qu’à travers la déchéance de nationalité, les citoyens français soient traités différemment selon qu’ils sont binationaux ou pas. Ils conspuent cette « hiérarchisation » implicite entre Français qu’ils estiment dangereuse pour l’unité nationale. Un débat sur les principes qui ne touche pas l’opinion, quant à elle, très favorable à l’extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés français et condamnés définitivement pour terrorisme.

Néanmoins, le Parti socialiste travaille toujours à un texte de compromis qui ne crée « ni ségrégation ni apatride », selon l’expression de Jean-Christophe Cambadélis. L’idée générale consiste à parvenir à un compromis « non pas avec la droite, mais avec le Sénat », précise-t-il. En effet, la révision constitutionnelle implique que le texte soit voté dans les mêmes termes par l’Assemblée nationale et le Sénat avant d’être examiné par le Congrès qui l’approuve par une majorité aux trois cinquièmes (soit 755 parlementaires). Si le texte est repoussé à l’Assemblée nationale, cette rebuffade contre François Hollande en provenance de son propre camp lui coûterait très cher en termes de crédibilité… Mais quand on joue avec les allumettes, on prend forcément le risque de se brûler les doigts.

Source Le Point 08/01/2016

Qu’est-ce qui oppose les sunnites et les chiites ?

Chiite et Sunnite dans le monde musulman

Chiite et Sunnite dans le monde musulman

La rupture par l’Arabie saoudite de ses relations diplomatiques avec l’Iran, dimanche 3 janvier, a creusé la cassure confessionnelle entre chiites et sunnites au Moyen-Orient. Cette montée des tensions entre les deux puissances rivales de la région est trop rapidement réduite à un conflit confessionnel entre sunnites et chiites. Pour y voir plus clair, voici un résumé de ce qui lie, différencie et oppose ces deux grandes familles de l’islam.

Une division historique

La division entre sunnisme et chiisme est historiquement le fruit d’un conflit de succession, après la mort du prophète, en 632 à Médine, dans l’actuelle Arabie saoudite. Les compagnons du prophète choisissent l’un d’entre eux, Abou Bakr, en conclave selon la tradition tribale. Selon les chiites, le pouvoir légitime revenait en droit aux descendants directs du prophète, par sa fille Fatima et son gendre Ali. Ecarté du pouvoir, ce dernier deviendra, vingt-cinq ans plus tard, le quatrième calife. Son règne, contesté par Mouawiya, un proche du troisième calife, Osman, assassiné, se termine dans la confusion et il meurt tué par d’anciens partisans devenus dissidents, les kharidjites.

Hussein, le fils d’Ali, qui se soulève contre l’autorité du calife Mouawiya, installé à Damas, sera tué lors de la bataille de Kerbala, en 680. Les chiites révèrent Ali, ses descendants et successeurs comme les « douze imams », persécutés, qui servent d’intermédiaires entre les croyants et Dieu. L’islam sunnite, lui, se voit comme la continuité des premiers califes de l’islam, qui ont conservé intacts et fait observer les commandements de Mahomet.

Une différence de doctrine

Le sunnisme, qui rassemble environ 85 % des musulmans, tend à se définir par opposition aux sectes qui ont parcouru l’histoire de l’islam, en premier lieu le chiisme, et revendique un idéal de consensus. Il se veut fidèle aux origines et pur d’influences étrangères, bien qu’il comprenne une grande variété d’interprétations et de traditions.

Il se définit par l’acceptation du Coran, parole de Dieu, et des enseignements et exemples donnés par le prophète, transmis sous forme de récits et d’informations (« ?adith » et « khabar »). Il opère un constant retour à ces textes.

Le chiisme partage ces sources fondamentales. Il est, lui aussi, très diversifié. Sa branche principale (« duodécimaine ») est caractérisée par le culte des douze imams et l’attente du retour du dernier d’entre eux, Al-Mahdi, « occulté » en 874 aux yeux des hommes mais toujours vivant, qui doit réapparaître à la fin des temps. En son absence, le clergé est investi d’une autorité particulière : il permet une médiation de l’autorité divine. Les religieux chiites sont structurés en une véritable hiérarchie cléricale, à la différence des oulémas (théologiens) sunnites.

Quelle répartition géographique ?

Le sunnisme est majoritaire au Maghreb et en Afrique noire, en Libye et en Egypte, en Turquie, en Arabie saoudite et dans le Golfe, en Syrie, en Afghanistan et au Pakistan, en Inde et en Indonésie. Les chiites sont majoritaires en Iran, en Irak, à Bahreïn et en Azerbaïdjan, et significativement présents au Liban, au Yémen et en Syrie, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde.

  • Voir aussi : Carte interactive : où vivent chiites et sunnites au Moyen-Orient
  • Des rivalités exacerbées par les luttes politiques
  • Les divisions entre sunnites et chiites fluctuent à travers l’Histoire, selon les luttes politiques. Au XVIe siècle, la dynastie safavide, qui impose le chiisme en Iran, combat ainsi la Turquie ottomane, sunnite, même si la religion n’explique qu’en partie leur différend.
  • A l’époque moderne, en 1979, la révolution islamique iranienne polarise le Moyen-Orient. La volonté iranienne d’exporter sa révolution et sa politique de soutien à des groupes armés chiites, en premier lieu le Hezbollah, au Liban, mais aussi au Koweït, cristallisent les rivalités avec les pays arabes sunnites de la région, qui soutiennent Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran (1980-1988). Au même moment l’Arabie saoudite, où le wahhabisme, un courant du sunnisme ultrarigoriste et antichiite, est religion d’Etat, soutient le djihad antisoviétique en Afghanistan. Al-Qaida s’y forgera.En 2003, l’invasion américaine de l’Irak déclenche une guerre civile entre chiites et sunnites irakiens. La branche irakienne d’Al-Qaida y développe un djihad spécifiquement antichiite, et forme, avec le renfort d’anciens cadres du régime de Saddam Hussein, la matrice de l’actuelle organisation Etat islamique (EI). Celle-ci profite aujourd’hui du ressentiment des populations sunnites d’Irak contre le gouvernement dominé par les partis chiites, et sous influence iranienne. L’EI a par ailleurs mené des attentats terroristes contre des communautés chiites loin de ses lignes de front d’Irak et de Syrie, jusqu’en Arabie saoudite, au Koweït, au Yémen et au Liban.

    En 2011, dans la foulée des « printemps arabes », la Syrie bascule dans la guerre civile. La répression du régime, tenu par la minorité alaouite (une branche du chiisme) à laquelle appartient la famille Assad, a favorisé la montée en puissance d’un extrémisme sunnite, communauté dont est issue la quasi-totalité de la rébellion anti-Assad. Par la suite, le régime a libéré des prisonniers djihadistes sunnites, dont certains ont rejoint l’EI, le Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida) et des groupes radicaux, afin de diviser et discréditer l’opposition comme la rébellion.

  • Une rivalité mise en scène par l’Iran et l’Arabie saoudite
  • Le conflit syrien est devenu un terrain d’affrontement, par alliés interposés, entre l’Iran, dont les forces et les milices chiites internationales (Liban, Irak, Afghanistan) combattent aux côtés des troupes régulières et de la Russie, et les puissances sunnites que sont l’Arabie saoudite, la Turquie et les monarchies du Golfe, qui appuient des groupes rebelles.

    Arrivé au pouvoir en janvier 2015 en Arabie saoudite, le roi Salmane a adopté une stratégie agressive pour contrer l’influence iranienne au Moyen-Orient. Ce raidissement s’est matérialisé par l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite au Yémen, en mars 2015. Le royaume saoudien, qui a formé une coalition de neuf pays arabes sunnites, cherchait à empêcher la rébellion des houthistes, de confession zaïdite (une branche du chiisme), alliés à l’Iran, de s’emparer de son voisin du Sud.

  • Louis Imbert

Source : Le Monde.fr 08/01/2016

Hérault rétrospective 2 : les grands rendez-vous culturels du second semestre 2015

Massino Stanzione Suzane et les veillards. photo DR

Musée Fabre : Massino Stanzione Suzane et les veillards. photo DR

La création s’émancipe de la morosité

Hérault rétrospective 2 : les grands rendez-vous culturels du second semestre 2015 ont fleuri aux quatre coins du département malgré une situation artistique de plus en plus tendue.

Nous poursuivons notre voyage rétrospectif en revenant sur les événements culturels du second semestre 2015. La richesse de ces initiatives artistiques comporte bien des graines à faire germer cette année car notre territoire a plus que jamais besoin d’ouverture, de curiosité et de rêves !

Marcus Miller Jazz à Sète

Marcus Miller Jazz à Sète

Juillet. Le 35e festival de Montpellier Danse se poursuit. La Marocaine Bouchra Ouizguen et ses quatre Aïtas se distinguent par leur liberté dans la création Ottof. Maguy Marin conclut l’édition avec sa pièce BiT qui ausculte l’idée du lien avec le sens de l’affrontement qu’on lui connaît. En matière de politique culturelle, le festival ouvre ses portes à l’association HF L-R qui convoque les acteurs culturels pour plancher sur les inégalités hommes/femmes dans le secteur culturel. Le festival Jazz à Sète concocte une édition de choix qui culmine avec le concert du bassiste Marcus Miller sur les traces des racines de la musique noire.

Le festival de Radio France déploie en 16 jours 212 manifestations dont 175 gratuites et 63 concerts en région. L’édition 2015 permet de découvrir trois opéras inconnus : Don Quichotte chez la Duchesse de Boismortier, Fantasio d’Offenbach et La Jacquerie de Lalo. Côté électro, Tohu Bohu retrouve l’air libre. Durant trois jours le programmateur Pascal Maurin fait pulser le parvis de la Mairie  entre 19h et 22h. La jeunesse suit mais demande la permission de minuit. Au Domaine D’O, Pascal Rozat concocte un volet jazz sensible et équilibré en jouant la carte de la qualité. Sous la houlette de son directeur Jean-Pierre Rousseau, la 30e édition du Festival des radios publiques se clôt avec de solides perspectives. Ce qui n’était pas gagné.

Kintsugi Abbaye St Félix de Monceau

Kintsugi Abbaye St Félix de Monceau

Sur le massif de la Gardiole, l’Abbaye St Félix de Monceau accueille un trio exceptionnel avec la création Kintsugi, produite par Le Silo, dédiée aux musiques du monde. La Fabrique Coopérative donne également du corps au festival de Thau qui ouvre le territoire à la diversité musicale et au développement durable.

Août. A Sète, le festival Voix Vives célèbre les plus grands poètes libanais Salah Stétié, Vénus Khoury-Ghata, Adonis et les voix émergentes de la poésie méditerranéenne qui embrasent la ville de mots et d’humanité. L’exigence artistique et culturelle qui a fait la réputation du festival Fiest’A Sète se confirme lors de sa 19e édition. Avec une semaine de concerts gratuits et une semaine où les légendes de la musique se succèdent  au Théâtre de la mer. Salif Keita y reforme le groupe mythique malien Les Ambassadeurs. Dans le Biterrois, la 15ème édition du festival des Nuits de la Terrasse mêle avec un bonheur certain musique,  théâtre et poésie dans La Communauté de communes Orb et Taurou.

Catherine Corsini au Diagonal

Catherine Corsini au Diagonal

La meilleure veine rock de Seattle débarque à Montpellier avec un concert de Mark Lanegan ex-complice de Kurt Cobain au Rockstore. Au Diagonal, Catherine Corsini présente son dernier film La belle saison. Une histoire d’amour entre deux femmes en pleine éclosion du féminisme.

Tuggener au Pavillon Populaire

Tuggener au Pavillon Populaire

Septembre. La grande exposition d’été du Musée Fabre révèle l’Âge d’Or de la peinture à Naples, mettant en lumière un foyer artistique majeur au XVIIe siècle. Au Pavillon Populaire, on touche la réalité des ouvriers avec Fabrik : une épopée industrielle 1933/1953, l’exposition consacrée au photographe Jakob Tuggener. Invité par la librairie Sauramps, Boualem Sansal présente son roman 2084 la fin du monde. A Sérignan, Le Musée d’art contemporain propose un nouvel accrochage de sa collection et se prépare à son extension.

Octobre. Lors des Nuits Zébrées de Radio Nova, Ebony Bones enflamme le Zénith. Didier Castino présente Après le silence, futur Prix du 1er roman à la librairie Le Grain des mots. Mis en scène par Thom Luz When I Die, ouvre la saison du théâtre de La Vignette. Le Domaine d’O programme L’art du Théâtre de Pascal Rambert mis en scène par Julien Bouffier. Philippe Saurel présente sa politique culturelle dans les murs en chantier du futur Centre d’art contemporain.

When I Die Mms en scène par Thom Luz Théâtre  La vignette

When I Die Mms en scène par Thom Luz Théâtre La vignette

Novembre. En résidence à Sortie Ouest, Charles Tordjman adapte Le Monologue du Nous d’après Bernard Noël. L’opéra Comédie rend hommage aux musiques interdites. La scène nationale de Sète présente la création de Yan Lauwers, Le poète aveugle. Rodrigo Garcia livre sa première création au CDN, élabore un langage scénique singulier et radical, Le festival Dernier cri dresse un état de la culture techno à Montpellier. Le grand poète et passeur Jean Joubert tire sa révérence.

Ad noctum, de Christian Rizzo

Ad noctum, de Christian Rizzo

Décembre. Jacques Allaire adapte Le dernier contingent au Théâtre de Sète. On plonge en eau profonde dans un spectacle parlant et silencieux. Ad Noctum, second volet du triptyque chorégraphique de Christian Rizzo nous convie à traverser le temps avec un duo mémorable.

A n’en pas douter, la valeur des pratiques culturelles ne cessera de susciter débat et controverse dans le monde brûlant de 2016.

JMDH

Source La Marseillaise

Voir aussi ;  Culture Hérault 2015 Rétrospective #1 Rubrique Théâtre, rubrique Festival, rubrique Cinéma, rubrique Artrubrique Photo, rubrique Danse, rubrique Exposition, rubrique Livres, Littératures, rubrique Musique, rubrique Politique culturelle,

1. M. Stanzione au Musée Fabre. 2. Jean Joubert. 3. Salif Keita à Fiest’A Sète 4. Ad Noctum de C Rizzo. dr

 

2007-2015: une si longue récession

Par Thomas Piketty

En ce début d’année 2016, il n’est pas inutile de faire le point sur la situation économique de la zone euro, sur la base des dernières données publiées par Eurostat. Cela permettra également de répondre à plusieurs questions posées par les internautes à la suite de ma chronique « Changer l’Europe, maintenant« .

Commençons par comparer la situation des pays de la zone euro, considérés globalement, à celle des Etats-Unis.

F0

On constate tout d’abord que la « grande récession » de 2007-2009, provoquée initialement par la crise américaine des subprimes et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, a eu approximativement la même ampleur en Europe et aux Etats-Unis. Des deux côtés de l’Atlantique, le niveau d’activité économique chute d’environ 5% entre fin 2007 et début 2009, ce qui en fait la plus grave récession mondiale depuis la crise des années 1930.

La reprise commence courant 2009, et le niveau d’activité retrouve fin 2010-début 2011 quasiment le même niveau que celui de fin 2007. C’est alors que se produit en 2011-2013 une nouvelle rechute de l’activité en zone euro, alors que la reprise se poursuit tranquillement aux Etats-Unis. La croissance finit par reprendre timidement au début de l’année 2013 en Europe, mais le mal est fait: à la fin de l’année 2015, le PIB de la zone euro n’a toujours pas dépassé son niveau de fin 2007, alors que les Etats-Unis ont connu une croissance cumulée de plus de 10% entre 2007 et 2015. Compte tenu de la croissance de la population, lente mais positive, notamment en France, il ne fait aucun doute que le niveau de PIB par habitant en zone euro sera en 2016-2017 inférieur à ce qu’il était en 2007. Une décennie perdue, en quelque sorte: du jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale.

Les raisons de la rechute européenne de 2011-2013 sont maintenant bien connues: alors que les Etats-Unis ont fait preuve d’une relative souplesse budgétaire afin de maintenir le cap sur la croissance, les pays de la zone euro ont tenté de réduire les déficits trop vite en 2011-2013, avec en particulier de trop lourdes augmentations d’impôt en France, ce qui a conduit à casser la reprise et à la montée du chômage, et pour finir la hausse des déficits et de l’endettement public que l’on prétendait vouloir réduire.

Pourquoi les Européens se sont-ils si mal coordonnés, transformant ainsi une crise venue du secteur financier privé américain en une crise européenne durable de la dette publique? Sans doute parce que les institutions de la zone euro n’étaient pas conçues pour faire face à une telle tempête. Une monnaie unique avec 19 dettes publiques différentes, 19 taux d’intérêt sur lesquels les marchés peuvent librement spéculer, 19 impôts sur les sociétés en concurrence débridée les uns avec les autres, sans socle social et éducatif commun, cela ne peut pas marcher. Sans doute aussi surtout parce que la montée des égoïsmes nationaux a empêché les Européens d’adapter leurs institutions et leurs politiques. Concrètement, quand les marchés financiers ont commencé à spéculer sur la dette des pays d’Europe du Sud, à partir de 2010-2011, l’Allemagne et la France ont au contraire bénéficié de taux d’intérêt historiquement bas, et se sont lavés les mains du fait que le sud de la zone s’enfonçait dans la récession.

De ce point de vue, le graphique suivant est édifiant:

F1

On constate que la moyenne de la zone euro cache des réalités très différentes entre les pays de la zone. Alors que l’Allemagne et la France s’en sont relativement mieux sortis (avec tout de même un retard de croissance sensible sur les Etats-Unis), la cure d’austérité, l’explosion des taux d’intérêt et la crise de défiance dans le secteur financier ont fait des ravages en Italie, en Espagne et au Portugal.

Le cas le plus extrême est bien sûr celui de la Grèce, dont le niveau d’activité économique est encore aujourd’hui un quart plus faible que ce qu’il était en 2007:

F2

Que faire aujourd’hui? Je ne reprendrai pas ici les arguments développés dans « Changer l’Europe, maintenant« : conférence des pays de la zone euro pour décider d’un moratoire sur les repaiements et d’un processus de restructuration de la dette (comme il y en a eu en Europe dans les années 1950, et dont a notamment bénéficié l’Allemagne); renégociation du traité budgétaire de 2012 afin d’y introduire enfin de la démocratie et de la justice fiscale. Ce qui est certain, et ce que ces quelques graphiques illustrent assez clairement, c’est que cela n’a aucun sens de demander à des pays dont le niveau d’activité est 10% ou 20% plus bas qu’il y a 10 ans de dégager des excédents primaires de 3% ou 4% du PIB. C’est pourtant ce que les institutions de la zone euro, portées par l’Allemagne et la France, continuent de demander à la Grèce, au Portugal, et à l’ensemble de l’Europe du Sud (comme cela a malheureusement été confirmé lors du catastrophique sommet européen du 4 juillet dernier, qui n’a fait que repousser plus loin la question de la restructuration des dettes, et qui a maintenu des objectifs irréalistes d’excédents budgétaires, tout cela en décrétant une braderie massive d’actifs publics grecs, à prix nécessairement cassés dans le contexte actuel). La priorité absolue aujourd’hui devrait au contraire être de décréter un moratoire sur la dette tant que le niveau d’activité et d’emploi n’a pas retrouvé un niveau correct. Si l’on ajoute à cela que l’on aurait bien besoin de la mobilisation de tous, et notamment de l’Europe du Sud, pour se montrer unis et coopératifs face à la crise des réfugiés, alors la stratégie européenne actuelle relève véritablement du suicide et de l’irrationalité collective.

(données complètes en format xls disponibles ici)

Source : Le Blog de Thomas Piketty 08/01/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Economie, rubrique UE, rubrique Politique, Politique économique,

Le camp de Grande-Synthe, enfer et contre tout

La cabane où les réfugiés prennent des repas, le 23 décembre.. Photo Aimée Thirion

La cabane où les réfugiés prennent des repas, le 23 décembre.. Photo Aimée Thirion

La municipalité et MSF cherchent à rendre plus vivable le pire camp de réfugiés de France. Mais les autorités craignent de pérenniser la situation.

C’est un camp de boue froide et glissante. A certains endroits, on s’enfonce jusqu’à la cheville, on se retient aux branches des arbres pour ne pas tomber. Il faut slalomer sur le bois des palettes, sur les morceaux de tôle, des matelas et des couvertures imbibés. Sur ce qui était une pelouse entourée de charmes, il n’y a plus un brin d’herbe, mais des tentes fatiguées, à perte de vue. On n’est qu’à quelques centaines de mètres du centre-ville de Grande-Synthe, près de Dunkerque, non loin de Decathlon, de Jardiland, et de l’autoroute A 16. Bienvenue dans le pire des camps français de réfugiés.

Pourquoi ici, dans le quartier du Basroch de Grande-Synthe ? Parce qu’invisible depuis le camp, la station-service et l’aire d’autoroute, tenue par des passeurs kurdes, sert de marchepied vers l’Angleterre. La municipalité EE-LV et Médecins sans frontières (MSF) veulent déménager ce camp pour en construire un vivable, avec tentes chauffées, sanitaires, et surtout un sol en macadam pour échapper à la boue. La ville et l’ONG ont rencontré la préfecture mercredi, laquelle a repoussé la décision à lundi.

Près de 2 500 personnes

Deux problèmes se posent à l’Etat. D’abord, il craint que le camp ne soit mal placé : les exilés vont être tentés de traverser les voies à pied, comme ils le font à Calais, pour rejoindre l’aire d’autoroute. La ville et l’ONG se sont engagées à revoir leur copie pour garantir la sécurité des lieux. Ensuite, et c’est plus flou, l’Etat et la ville refusent que malgré son plus grand confort, le camp devienne pérenne, qu’il serve de plateforme aux passeurs et augmente sa capacité. Pour l’instant, personne n’a de solution à ce problème : le lieu est tenu par des passeurs depuis environ dix ans. Et si rien ne change pour un meilleur accueil des réfugiés en Europe, cela pourrait encore durer aussi longtemps.

En attendant, dans le camp du Basroch, la vie continue. Ici, on parle le kurde, le persan et l’arabe. Il y a des Kurdes d’Irak surtout, quelques Arabes irakiens, quelques Syriens et une forte minorité d’Iraniens, tous candidats à l’asile outre-Manche. Les tentatives des autorités pour suggérer aux personnes de demander l’asile ici ont fait chou blanc. «Quand on voit comment on est reçu, soupire un Iranien. Je me suis fait tabasser à Calais il y a deux mois par des policiers, je n’ai qu’une envie, c’est de partir.»

Né après la fermeture du centre de Sangatte par Nicolas Sarkozy, le camp faisait partie depuis une dizaine d’années de ces discrètes «jungles» dispersées dans le Nord et le Pas-de-Calais, près des aires d’autoroute qui mènent aux ports de Calais et de Dunkerque. Bon an mal an, il s’y trouvait en permanence entre 40 et 80 personnes – souvent des familles. En quelques semaines cet été, on est passé de 80 à 400, puis à 1 600 fin octobre lors de la visite du ministre de l’Intérieur à Calais, pour arriver à 2 500 aujourd’hui, selon les chiffres officiels. Parmi eux, 230 enfants et une dizaine de bébés. Les gamins connaissent quelques mots d’anglais : «blanket» pour réclamer une couverture, parfois «wood» pour le bois qui servira aux parents pour faire la cuisine. Il y a seulement 32 toilettes : il en faudrait quatre fois plus pour répondre aux standards humanitaires de base. Et il n’y a que deux points d’eau.

La loi des passeurs

A Grande-Synthe, la nouveauté, c’est le nombre de personnes présentes, mais la vie y est difficile depuis longtemps. Le 25 février 2009, Glara, une petite fille kurde d’Irak, est morte quelques heures après sa naissance prématurée, dans le froid. L’hiver suivant, pour protéger les exilés de températures négatives, le maire avait fait installer des tentes chauffées. On se souvient d’une neige cauchemardesque à l’hiver 2010 et déjà, il y avait des familles et des bébés. Le camp a toujours eu une réputation d’efficacité et de dureté. Efficace parce que d’ici, on passait en Angleterre plus vite, pour peu qu’on ait de l’argent. En 2010, c’était 2 000 euros le passage, aujourd’hui c’est 6 000 et les traversées continuent, au compte-gouttes, malgré le discours officiel sur l’étanchéité. Dur ensuite, parce qu’ici, les passeurs font la loi, avec brutalité, et ils se font servir. Il y a quelques mois, quand la municipalité a installé des douches, les passeurs les ont fracturées et en ont fait payer l’accès. Désormais elles fonctionnent sans eux et MSF en offre 200 par jour. Les passeurs «ont des armes à feu», glisse un Iranien, en baissant la voix.

En juin, à Calais, un Syrien racontait : «Ce camp-là, j’y suis resté dix minutes et je me suis sauvé. J’ai vite compris que ce serait l’enfer. Dès que j’ai posé ma veste, un passeur l’a prise et a refusé de me la rendre, il est parti en ricanant. Juste après, quand j’ai vu que d’autres lorgnaient mon smartphone en se parlant à voix basse, j’ai dit « c’est bon, je repars ».» A l’époque, il avait refusé qu’on raconte ces simples faits dans le journal par peur de représailles. Désormais, il est en Angleterre.

La police démantèle les réseaux, huit à neuf mois d’enquête à chaque fois, et un autre se forme illico. Le passage est lent désormais : on croise des gens qui sont là depuis six mois, neuf mois. Il y a quelques années, quatre mois c’était long. Ça n’empêche pas l’humour. Au bord de la forêt, Touana, un Kurde, embrasse le nez un peu tordu de Shkar, pendant que lui embrasse son menton. «C’est pour me porter bonne chance, dit l’homme, pour passer en Angleterre.» On regarde Shkar. Ça marche ? Il rigole : «Aucun n’est revenu !»

La peur de l’avenir

Autour, ses voisines kurdes de Souleimaniye, en Irak : Hanar, 6 ans, et Havin, 4 ans, pipelettes. Leur père est un ancien peshmerga, un combattant kurde. C’est lui qui cuisine au-dessus du feu de bois, d’une main. De l’autre, il retient sa troisième fille, Tsia, 18 mois, en équilibre sur une chaise de jardin en plastique. Ils sont là depuis un mois et demi. Dans une grande tente blanche au milieu de camp, des bénévoles suisses de l’association Rastplatz cuisinent du matin au soir avec le sourire, et offre du thé à volonté. Les migrants viennent s’y réchauffer et bavarder. On croise Saman, 30 ans, là depuis quatre mois. Ce Kurde d’Iran était trafiquant d’alcool à la frontière irako-iranienne. «Oui, contrebandier, c’était mon métier. Deux heures à cheval dans les montagnes. Je vendais de la bière, du whisky, de la vodka, du champagne. Tout ce que tu veux. Je me suis fait coincer par la police iranienne pendant une livraison. J’ai laissé la voiture et je suis parti en courant. Il y avait tous mes papiers. J’ai pris trente ans de prison par contumace !» Et puis il y a le désespoir. On croise Fatima, seule dans son manteau rose. Elle est divorcée et a laissé son fils de 11 ans en Syrie. Elle passe en premier, il la rejoindra ensuite, par la voie légale du regroupement familial. «Je lui ai dit que j’étais partie faire des études. Je ne veux pas qu’il sache ce que je vis en ce moment, il serait terrifié.» Elle laisse couler une larme.

Comment sera le futur camp ? «S’il faut laisser ses empreintes digitales, si c’est comme une prison, je n’irai pas, dit Kourosh, électricien, Kurde d’Iran. J’ai fait de la prison dans mon pays, et je ne supporterai pas.» MSF garantit qu’il n’y aura rien de tel, qu’on pourra aller et venir. L’ONG reconnaît aussi qu’il a fallu parler avec les passeurs, seul moyen de convaincre les exilés de déménager. A priori, rien n’est prévu pour faire baisser le nombre de personnes dans le camp et, a fortiori, pour ne pas qu’il augmente. A part croiser les doigts pour qu’ils acceptent de demander l’asile en France ou… qu’ils passent en Angleterre.

Haydée Sabéran

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