Frédéric Jacques Temple : « Voyager c’est découvrir et surtout se découvrir autre part »

« Divagabondages » c’est un choix avec des bornes qui marquent le chemin et le temps ed Actes Sud. Photo dr

« Divagabondages » c’est un choix avec des bornes qui marquent le chemin et le temps ed Actes Sud. Photo dr

A l’occasion de la publication de « Divagabondages » une invitation au voyage et aux rencontres artistiques orchestrées par le poète Frédéric Jacques Temple, entre 1945 et 2017, l’homme du Midi nous ouvre sa porte pour partager la mystérieuse clarté de sa mémoire.

Revenons sur votre rencontre avec Edmond Charlot qui a été votre premier éditeur. Vous êtes resté en contact après lui après la guerre ?

Charlot a eu une carrière de délégué culturel en Méditerranée après avoir essayé de devenir éditeur parisien. A Paris, il a été complètement boycotté par les éditeurs qui avaient survécu à l’occupation. En 1980, quand Charlot a pris sa retraite, il est venu s’établir à Pézenas. A cette époque, je l’avais complètement perdu de vue. Un jour que j’étais invité à dire des poèmes à Pézenas, il était là. Cela a été merveilleux pour moi de le retrouver. J’avais énormément de souvenirs avec lui à Alger, et en quelque sorte cela me rajeunissait. On est devenu très ami après, et ce jusqu’à sa mort.

A Pézénas, Les éditions Domens se font passeurs de cet héritage autour de Charlot et de l’école d’Alger. Comment percevez-vous les auteurs de ce mouvement qui éclos dans le contexte tendu du système colonial ?

A Alger, il y avait les écrivains algériens de langue française comme Robert Randau, Jean Pomier qui s’appelaient les Algérianistes. C’étaient des gens ancrés dans l’Algérie comme les Pieds noirs l’avaient été mais avec un fond colonialiste qui était important. Et puis, il y a eu une petite révolution littéraire avec Gabriel Odisio, et des gens comme Robles et d’autres qui ont dit non, nous ne sommes pas Algérianistes, nous sommes écrivains méditerranéens. Déjà cela marquait une grande différence, ensuite est arrivé Charlot qui est devenu non seulement un éditeur algérois mais un éditeur du monde entier. Il a réédité des gens comme Huxley, Lawrence, Moravia, et des écrivains français Vercors, Bernanos, Giono… Ce mouvement se différenciait en disant nous sommes bien sûr Algériens de naissance, mais nous sommes des écrivains du monde et surtout méditerranéens.


Fréderic-Jacques Temple : « Pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible »


Ecrivain méditerranéen, cela fait sens pour vous ?

Oui, oui… comme je le dis toujours, je suis un écrivain occitan de langue française. Pour moi, ça veut dire que c’est une ouverture de parler une langue, ce n’est pas quelque chose qui vous rétrécit dans un pays, tout au contraire cela vous donne la possibilité de s’ouvrir au grand monde.

Qu’est-ce que voyager ?

Cela n’a rien à voir avec le tourisme. Voyager, c’est d’abord découvrir quelque chose, et surtout se découvrir autre part. J’ai écrit un petit poème là-dessus. Il s’appelle je suis un arbre voyageur. « Mes racines sont des amarres… Je m’en vais pour découvrir le monde mais je reviens toujours à mon point d’attache. »

Dans votre roman « Un cimetière indien », le retour du voyageur chez lui ne se passe pas très bien… Votre dernier livre, « Divagabondages » pourrait être considéré comme une invitation au voyage…

Ce sont des articles parus dans différentes revues, journaux, que j’ai eu l’idée de réunir. Ce n’est pas exhaustif, j’ai fait un choix avec ce que je peux appeler des bornes pour marquer le chemin et le temps. Parmi ces bornes il y a des gens célèbres et d’autres qui ne le sont pas et qui devraient l’être. Il y aussi des amis très proches, d’autres plus lointains.

Si l’on ne s’éloigne pas trop des racines on pense à Max Rouquette avec qui vous partagez l’amour du midi. Comment situez-vous votre engagement en faveur de l’occitanisme ?

C’est assez compliqué. Je pense que nous avons été colonisés. Cela, je peux le reprocher aux hommes politiques de l’époque ancienne qui ont vendu le territoire à la Couronne de France. En réalité, j’étais un grand supporter des Plantagenêt. Ils étaient rois d’Angleterre et ils parlaient occitan. Et si Richard Cœur de Lion qui était troubadour, avait remporté la victoire sur Philippe Auguste, la moitié de la France parlerait l’occitan et le français. Et les Anglais parleraient le français… Peut-être n’aurions nous pas ces problèmes que nous rencontrons maintenant avec les Bretons, les Occitans, les Catalans… On est minoritaire, comme disait Montesquieu, « je suis homme nécessairement et je ne suis Français que par hasard. »

L’ exil du leader catalan Puigdemont pourrait faire échos à la Retirada…

La Catalogne finalement aurait pu être Française et le Roussillon catalan aurait pu être Espagnol. Ce qu’il y a de drôle c’est que les écrivains catalans français, publient en catalogne espagnole et pas en France, ou très peu. Les choses auraient pu se passer plus simplement. Au Pays basque ça a été très dur. Il semble qu’une solution ait été apportée. Je ne sais pas si les Catalans sont énervés davantage mais en tous cas ils ont raison de défendre leur langue. Cela correspond à une culture et à une civilisation. Détruire une langue, c’est détruire une civilisation. Le grand défaut de la France est d’être jacobine.

Comment définissez vous l’amitié ?

Comment définissons-nous l’amour ? Je ne sais pas. L’intérêt que l’on éprouve pour une œuvre, peut se transformer en amitié si l’on connaît l’auteur. L’amitié que j’ai éprouvé pour Cendrars est différente de celle que j’ai éprouvée pour Miller ou pour Durrell. Miller était très fraternel . Je ne dirais pas que c’était un ami très proche. Durrell était très amusant, très intelligent, très séduisant, je ne dirais pas que c’était un ami très proche. Cendrars, Jean Carrière, Jean Joubert ont été des amis très proches.

Cendrars ce fut une rencontre majeure…

J’ai commencé à lire Cendrars tout de suite après la guerre, je ne le connaissais pas alors. En 1948, alors que je participais au lancement d’une petite revue après l’expérience de la Licorne, j’avais écrit à quelques écrivains que j’admirais parmi lesquels Camus, Cendrars, Giono et d’autres. La première réponse est venue de Cendrars dans les 48 heures et il m’a envoyé la version tapée à la machine des « Ravissements de l’amour », un chapitre des « Lotissements du ciel », le livre qui allait sortir.

Je l’ai publié dans la revue avec quelques contes de Giono. Camus m’a répondu qu’il n’avait rien à ce moment-là. A la suite de cet échange, le 3 juillet 1949, je me suis rendu dans les sommets de Villefranche pour voir Cendrars. Il faisait une chaleur épouvantable. Je suis arrivée la chemise trempée, j’ai sonné. Cendrars est apparu à la fenêtre. Il est descendu pour venir à ma rencontre m’a fait entrer et m’a dit : vous ne pouvez pas rester comme ça, vous allez attraper froid, je vais vous donner une de mes chemises. Il est revenu avec une chemise blanche. J’ai enlevé la mienne. J’ai mis la sienne. Et à ce moment, il m’a regardé d’une drôle de façon, et je me suis rendu compte que dans le bras droit de cette chemise il y avait mon bras. Ce bras qui lui manquait, qu’il avait perdu à la Première guerre. Peut-être que la guerre a été un lien entre nous… Peut-être aussi parce qu’il avait perdu son fils Rémi pendant la seconde guerre.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 28/04/2018

Voir aussi : Rubrique  Rencontre, Fréderic-Jacques Temple : «Pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible»,

Fréderic-Jacques Temple : « Pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible »

« Je me suis toujours intéressé aux oiseaux, j’ai fait collection de coquillages, tout cela me permettait d’avoir une vision différente... »

« Je me suis toujours intéressé aux oiseaux, j’ai fait collection de coquillages, tout cela me permettait d’avoir une vision différente… » Photo dr

Fréderic-Jacques Temple est né en août 1921 à Montpellier, il vit aujourd’hui dans un petit village du Gard. A l’occasion de la publication de «Divagabondages», une invitation au voyage et aux rencontres artistiques orchestrées par le poète entre 1945 et 2017, l’homme du Midi nous ouvre sa porte pour partager la mystérieuse clarté de sa mémoire, et celle de la jeunesse d’esprit qu’il conserve à 97 ans.

 

A la lecture de cette échappée passionnante transcrite dans «Divagabondages», on se demande avec quels yeux vous regardez votre jeunesse et avec quel regard vous observez le monde aujourd’hui ?

Des épreuves que j’ai affrontées autrefois, j’ai le souvenir du pensionnat qui constitue une partie de ma jeunesse, et surtout de la guerre. Mais comme je suis très individualiste, et que je vis dans le présent, pour moi, le monde continue à être merveilleux et terrible en même temps. Merveilleux, parce qu’on peut s’abstraire des politiques, par exemple, pour se replonger dans la nature, dans le monde animal, végétal. J’ai fait beaucoup d’herbiers quand j’étais enfant. Je me suis toujours intéressé aux oiseaux. J’ai fait collection de coquillages. Tout cela me permettait d’avoir du monde une vision différente de ce que l’on peut lire dans les journaux, regarder à la télévision ou écouter à la radio. Donc le monde, eh bien, j’espère qu’il me survivra.

A la source de votre pays intérieur, il y a l’enfance à Montpellier que vous évoquez dans votre roman «L’Enclos». Qu’elles ont été vos premières lectures ?

Quand j’étais pensionnaire, le jeudi et le samedi on ouvrait une armoire où se trouvaient beaucoup de livres. C’est ainsi que j’ai commencé à lire d’abord les grands mythes, L’Iliyade et L’Odyssée, La guerre des Gaules, Cyropédie de Xénophon, et puis Jack London, Fenimore Cooper, qui fut pour moi très important. En même temps, je lisais Atala de Chateaubriand, Jules Verne, beaucoup de romanciers et pas de poète… Si, j’aimais beaucoup Villon, et Charles d’Orléans, qui étaient les seuls poètes que je connaissais hormis ceux que l’on étudiait à l’école, Lamartine, Vigny que j’ai moins aimés après. Ce sont les London Cooper, Verne, Conrad, qui m’ont donné le goût d’écrire, mais d’écrire de la poésie.

Et peut-être aussi le goût du voyage…

Bien entendu. Lorsque je suis allé aux Etats-Unis pour la première fois, je me suis dit : tu vas voir vraiment maintenant, si tes lectures ne t’ont pas trompé. Et ce n’est pas la Général Motors que je suis allé visité, c’est la grande prairie, sur les traces des épopées du général Custer, des indiens des plaines, des trappeurs… Avec l’idée d’y retrouver mes livres sur place.

Quelle place occupe l’influence du dehors, celle des années 20, la sortie de la Grande guerre que l’on s’efforce d’oublier en se divertissant, la France américanophile qui s’ouvre ?

C’était une époque assez merveilleuse. On sortait à peine du cinéma muet, Le Kid de Chaplin est sorti l’année de ma naissance. On traversait l’Atlantique en avion. Mermoz, Saint-Exupéry… C’était extraordinaire. C’est par ailleurs une époque où la guerre de 14-18 a été mythifiée, la grande hécatombe, la dernière guerre moyenâgeuse… A l’issue de la Seconde guerre mondiale on s’est aperçu que la Grande guerre gardait son importance. On a écrit beaucoup de livres, on a fait des films, des peintures. On peut constater que la deuxième guerre mondiale n’a pas donnée lieu à ce genre de chose.

Pourquoi ? Parce que ce n’était plus la guerre mais un génocide. L’horreur, les camps de concentration, les incinérations… C’était tout à fait autre chose. C’était vraiment comme la fin du monde. Je crois que la Première guerre mondiale restera maintenant dans les mémoires, même de ceux qui ne l’ont pas vécue. Ce qui est mon cas. Mais mon père m’en parlait, ainsi que mon oncle. J’ai été nourri des souvenirs de ceux qui l’avaient faite.

Et vous avez forgé vos propres souvenirs avec le corps expéditionnaire français lors de la campagne d’Italie…

Pour moi, c’est une des grandes affaires de ma vie. Je n’ai pas écrit pendant cette période. Entre 43 et 46, je n’ai jamais pensé à autre chose qu’à la guerre. A la fin, après ma démobilisation j’ai pensé à m’exprimer pour qu’il existe un souvenir et pour me soulager un petit peu des souffrances de la guerre.

Quel regard aviez-vous sur les positionnements très différents qu’ont pu prendre des auteurs comme Eluard, Aragon, Char, Jaccottet et d’autres, plus timides, comme Sartre, Claudel ou Cocteau ?

Tout cela, je l’ai appris après. Si j’étais resté en métropole, comme on disait autrefois, cela aurait sans doute été différent. Les gens qui ont fait la résistance à l’intérieur de l’Hexagone avaient un autre point de vue. Ils étaient très politisés. Tandis que les soldats ne sont pas politisés. Ils pensent simplement que le lendemain, ils ne seront plus là.

Avant de vivre cette sombre expérience, à Alger vous faites la rencontre d’Edmond Charlot, personnage clé de la littérature française, et important pour vous. Dans quel cadre se produit cette rencontre ?

Quand je suis arrivé à Alger sur les recommandations de Michel Seuphor, un grand critique de l’art abstrait qui était l’ami de Mondrian, j’étais allé voir Max-Paul Fouchet qui dirigeait la revue Fontaine, pour lui montrer quelques poèmes que j’avais commencé à écrire. Fouchet m’a dit : «Allez voir Charlot, c’est un ami de Camus». Ce que j’ai fait. C’était un type très sympathique. A cette époque, j’ai rencontré à la librairie Les Vraies richesses, des gens comme Robiès, Claude de Fréminville…Tous les écrivains en puissance que Charlot a mis en selle en quelque sorte. On a sympathisé et quand je suis parti à la guerre, je lui ai laissé quelques poèmes. Lorsque j’ai été démobilisé en 1946, j’ai reçu un recueil de ces poèmes qu’il avait édité. C’était mon premier éditeur.

à suivre

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise

Voir aussi : Rubrique Littérature, rubrique Rencontre,

Il ne s’agit pas de faire une foire d’art contemporain de plus

Olll, « Chinese Tatoo », présenté par la galeriste Sophie Julien ( Béziers). Photo JMDI

Olll, « Chinese Tatoo », présenté par la galeriste Sophie Julien ( Béziers). Photo JMDI

Ultime journée pour le premier Art Montpellier qui vous donne rendez-vous avec la création artistique contemporaine régionale nationale et internationale jusqu’à l’Arena.

Le premier salon d’art à Montpellier se veut un événement à la hauteur de la place qu’occupe l’art contemporain à Montpellier et sa région. Si la destination Montpellier culture est empruntée de longue date, la ville le doit à la vision de son maire historique Georges Frêche qui fut dès le début des années 80, l’un des premiers à saisir le rôle de la culture en terme d’attractivité et de développement économique.

Les Arts plastiques sont cependant restés longtemps la cinquième roue du carrosse loin derrière la danse, la musique et le théâtre. Mais les temps changent, et l’actuel locataire de la mairie, caresse de longue date l’idée de parfaire cet écrin culturel du sud de la France. Tout en maintenant et en développant les moyens du Musée Fabre, depuis son arrivée Philippe Saurel consolide un dispositif qualitatif via les salles d’expositions municipales, pour constituer un parcours urbain enrichi de propositions d’œuvres d’art, temporaires ou définitives, dans l’espace urbain.

La nomination de Nicolas Bourriaud à la tête d’un EPPC qui comprend la Panacée, et le futur Centre d’Art le MoKo en lien avec l’école des Beaux Arts constitue un autre axe de développement prometteur. Cette politique culturelle volontariste produit déjà des effets mesurables dans le secteur privé avec l’implantation récentes d’une vingtaine de galeries sur la ville. La Foire méditerranéenne des arts contemporains qui se tient actuellement à l’Arena apparaît comme une suite logique qui devrait confirmer la place de Montpellier sur la carte des grandes escales du sud en matière d’art contemporain.

Qualité de l’offre artistique

On mesure rapidement l’ambition en parcourant les allées de la première édition de Art Montpellier qui rassemble l’art contemporain, l’art brut, et la création émergente. La foire accueille des dizaines de galeries prestigieuses présentant les oeuvres de 200 artistes, avec un focus sur le mouvement Support Surface ( Dezeuze, Cane, Guyomard, Viallat,) présentés par la galerie Clémence Boisanté et la Figuration libre (Combas, Boisrond, Di rosa, Blanchard), sur le stand AD galerie. Sur une surface de 2 500 m2, elle confirme le savoir-faire de son directeur artistique Didier Vesse, fondateur d’ArtéNîm qui préside aujourd’hui à la destinée d’Art Up ! Lille.

L’implication des galeristes demeure prédominante surtout pour une première édition « L’interaction entre les oeuvres présentées est intéressante juge Eric Galéa entre deux dieux égyptiens en béton coloré signées Mathias Souverbie, c’est un vrai salon d’art contemporain. Cette lisibilité est importante, il arrive qu’on se retrouvent avec des productions artisanales ce qui brouille les esprits. Ici c’est clair. Nous ne sommes pas non plus envahis par le Street art, que j’apprécie, mais dont le côté très tendance est parfois hégémonique», confie l’habitué des salons d’art internationaux dont la galerie est implantée à L’isle sur la Sorgue.

« Il faut trois ans pour que le salon fasse ses preuves et monte en puissance», indique le galeriste Roger Castang, qui vient de Perpignan, le magnifique bronze du sculpteur catalan Guy Ferrer à ses côté ne semble pas le contredire. «Cette année nous sommes une quarantaine, il faudrait arriver à 70 exposants en conservant la qualité des propositions. Devant la singularité des offres nous ne nous trouvons pas en concurrence.»

A l’issue de cette première édition ce sera aux galeristes présents de se prononcer pour savoir si Art Montpellier répond aux exigences de son échelle et de ses perspectives. En reprenant un ticket pour la prochaine édition et par le biais du bouche à oreille. Mais en matière de richesse et de diversité des propositions les amateurs ont de quoi nourrir leur soif de curiosité, et d’y trouver l’occasion de faire des heureux.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 09/12/2017

 

Didier Vesse. Photo maxime Dufour

Didier Vesse. Photo maxime Dufour

C’est à l’Arena que s’ouvre aujourd’hui Art Montpellier*, la première édition de la Foire méditerranéenne des arts contemporains à découvrir jusqu’à dimanche. Entretien avec Didier Vesse son directeur artistique.

La première édition d’Art Montpellier porte l’ambition de devenir un lieu d’échange et de rencontre pour les professionnels, collectionneurs et amateurs du monde de l’art contemporain en Méditerranée. Un défi culturel et entrepreneurial soutenu par Cédric Fiolet, directeur de la structure Montpellier Events, et relevé par le créateur et directeur artistique d’ Art Up ! Lille Didier Vesse.

Comment s’est monté le projet ?

C’est une idée de longue date. J’ai été galeriste à Montpellier et dans la région et j’ai toujours pensé qu’une foire d’art contemporain devait voir le jour dans cette ville. Dans les années 90, j’avais proposé le projet à Georges Frêche. Le maire de l’époque n’ayant pas donné suite je m’étais alors tourné vers Nîmes, et nous avions mis en place ArtéNîm. Depuis, mon expérience s’est enrichie à Grenoble, Rouen, Lille. Je n’ai jamais abandonné l’idée de Montpellier. Cette nouvelle édition est ma 24e foire d’art contemporain. Je suis très heureux de relever ce défi ici.

Artistiquement comment s’articule votre proposition?

Dans l’intitulé Foire méditerranéenne des arts contemporains, c’est le « des » qui m’intéresse. Cette notion de pluriel reflète un propos, celui de casser les chapelles. C’est un salon où le Street art côtoie l’art brut, on y découvre des oeuvres d’artistes confirmés, de créateurs d’aujourd’hui, d’outsiders aussi, présentées par des galeristes professionnels. Si je vous demande ce que représente l’art contemporain aujourd’hui, il y a peu de chance que votre réponse corresponde à celle d’une autre personne. En la matière, chaque amateur porte lui-même ses représentations. L’important, pour moi, est de présenter ce que l’art est aujourd’hui. Il s’agit à la fois de faire place aux jeunes artistes sans oublier les valeurs plus anciennes qui donnent du poids.

Art Montpellier présente à ses visiteurs 7 pièces exceptionnelles de Georges Mathieu et beaucoup d’oeuvres d’artistes reconnus. Le salon s’attache notamment aux deux grands courants artistiques qui caractérisent cette région avec une sélection d’oeuvres des grands artistes de la Figuration libre et du mouvement Support surface. Outre la qualité, on peut lire dans la sélection des 40 galeries présentes un esprit d’ouverture assumée et une volonté de garantir un équilibre. Il ne s’agit pas de faire une foire d’art contemporain de plus.

Quels sont les facteurs clés de la réussite ?

Le lieu d’implantation est prédominant, on sent qu’une vraie énergie est en train d’émerger ici autour de l’art contemporain à laquelle Art Montpellier apporte une dimension complémentaire pour aller plus loin. On est encore à l’acte de naissance. Je m’appuie sur un réseau de galeristes qui est très précieux. Ils créent la foire avec nous et on leur en sera toujours reconnaissant. Le travail doit se poursuivre pour attirer les structures muséales, développer l’aspect pédagogique. Cette années les Amis du Musée Fabre organisent une conférence sur le thème « Les collectionneurs d’aujourd’hui ». Il faut aussi impliquer les entreprises dans le cadre du mécénat. Par ailleurs nous souhaitons donner un profil méditerranéen à cette foire. On peut envisager de travailler avec les galeries des villes jumelées. On pourrait aussi créer des liens avec les organisateurs d’Art Beyrouth, au Liban, par exemple. Un galeriste espagnol et un autre installé dans les îles grecques, nous font déjà confiance. Mon rôle est de donner de la visibilité et de rendre cet événement vivant.

Recueilli par JMDH 

* Du 7 au 10 décembre à l’Arena. Entrée : 10 euros, réduit : 6,50.

La Marseillaise 07/12/2017

Voir aussi : Actualité localeArt, , , , , , , , , , , rubrique Expositions, Montpellier, Rencontre ,

Le cinéma aime Marseille qui le lui rend bien

La Villa. Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascarine et Gérard Meylan, membre de la tribu de Robert Guédiguian.

Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascarine et Gérard Meylan, membre de la tribu de Robert Guédiguian dans la Villa.

Cinéma
La cité phocéenne séduit toujours les réalisateurs. Deux films projetés lors de la 39 édition du Cinemed à Montpellier témoignent d’un attachement sensible à la ville dont le dernier Robert Guédiguian  La Villa  à découvrir sur les écrans le 29 novembre prochain.

Le festival du  cinéma méditerranéen qui vient de s’achever à Montpellier a rendu un hommage mérité à l’oeuvre de Dominique Cabrera. L’occasion de saisir à quel point l’engagement social, politique et culturel traverse le parcours de cette réalisatrice née en Algérie. Les films de Dominique Cabrera intègrent des éléments documentaires dans une trame de fiction. Il en est ainsi de la grande grève de 1995 à la SNCF qui inspire Nadia et les hippopotames, mais aussi de son dernier film Corniche Kennedy (2016), une adaptation du roman  de Maylis de Karangal tournée à Marseille avec les jeunes des quartiers Nord. Un film splendide sur la ville et sa jeunesse qui se jettent de la corniche à corps perdu dans la grande bleue pour embrasser le mythe.

Corniche Kennedy

Corniche Kennedy

« Je voulais montrer ces adolescents dans leur élan vital, leur beauté, leur humanité, leur grâce, leur force, leur poésie, leur liberté. Ils ont vingt ans, l’âge des possibles. Malheureusement, l’un de ces possibles dans cette ville est d’être enrôlé dans le crime organisé. Mais il y a aussi d’autres possibles pour se libérer de leur destin social,» indique Dominique Cabrera. Après avoir séjourné à Marseille « le plus possible » afin de s’en imprégner, ce qu’elle retient et qu’elle donne  à voir dans son film tient en une phrase : « Cette ville suscite des passions. »

«La Villa» de Guédiguian en salle le 29 novembre prochain
Marseille toujours au cinéma, vécu par une autre génération, la bande à Robert Guédiguian, Ascaride, Darroussin, Meylan, que l’on retrouve dans son dernier film La Villa projeté en avant-première au Cinemed.

Dans une calanque près de Marseille, au creux de l’hiver, Angèle, Joseph et Armand, se rassemblent autour de leur père vieillissant qui vient d’avoir une attaque. C’est le moment pour eux de mesurer ce qu’ils ont conservé de l’idéal qu’il leur a transmis, du monde de fraternité qu’il avait bâti dans ce lieu magique, autour d’un restaurant ouvrier dont Armand, le fils aîné, continue de s’occuper.

Guédiguian est venu accompagné d’Ariane, il sourit quand on évoque Pagnol. « On me dit à gauche, lui ne l’était pas trop. Il reste néanmoins le plus connu des cinéastes français au monde. Il y a La Fille du puisatier et le discours de Pétain, mais aujourd’hui je rends à Pagnol ce qui appartient à Pagnol, le récit, le parfum, la lumière du midi, les contrastes, les adaptations de Giono. J’ai tendance à l’utiliser en l’inversant. Un ami m’a dit : tu fais rentrer Fassbinder chez Pagnol…»

Claudel, Brecht, Shakespeare, il est beaucoup question de théâtre dans La Villa. « C’est parce qu’il vit avec moi et que je suis une actrice de théâtre », taquine Ariane Ascarine. « Le théâtre est né avant le cinéma. Tous les problèmes du cinéma sont résolus par le théâtre avec les acteurs comme partie commune, ajoute le cinéaste, je me dis tous les jours que Marseille est un théâtre. Les gens pensent que j’habite là et que j’ai tourné la veille. Je passe pour un naturaliste, mais la maison dans le film,nous l’avons complètement recréé et j’ai traité la calanque comme un décor de théâtre

Les personnages du film semblent désillusionnés. Le petit paradis de leur enfance s’est asséché et avec lui leurs idéaux jusqu’à l’arrivée de très jeunes migrants qui va faire basculer le sens de leur vie…  « Ce sont des gens qui ont été bien élevés et qui se retrouvent en manque de cause, indique le réalisateur. Il faut vivre pour soi et pour les autres. La question, presque abstraite des réfugiés, peut être une nouvelle cause à embrasser. L’Occident va mourir de cholestérol. Nous allons mourir de notre richesse. Cet événement qui s’impose à eux les remet en jeu pour une cause universelle. Même si on ne parvient jamais à changer le monde. Dans le film, il y a cette métaphore du chemin de l’émancipation. Il faut débroussailler pour entretenir l’accès ou ouvrir de nouvelles voies.»

Marseille est le berceau d’un grand nombre d’acteurs et de réalisateurs. Parmi eux Robert Guédiguian cultive depuis des décennies ce cadre spécifique avec ses acteurs. On retrouve dans La Villa un extrait de Ki lo sa ? (1985), réunissant trente ans plus tôt les trois acteurs qui forment ici la fratrie. Son dernier opus ne déroge pas à la règle et pourrait même boucler la boucle. «Nous sommes nés à Marseille une citée fondée par l’arrivée des étrangers.»

JMDH

Source La Marseillaise 04/11/2017

Voir aussi : Rubrique, Cinéma, Cinemed, rubrique Festival, rubrique Rencontre, Kaouther Ben Hania, Merzak Allouache,

Raymond Depardon : « Leur présence est forte, on ne les voit jamais cligner des yeux »

Raymond Depardon Photo dr

Raymond Depardon Photo dr

Entretien
Depuis la loi du 27 septembre 2013, les patients hospitalisés sans consentement dans les hôpitaux psychiatriques doivent être présentés à un juge des libertés et de la détention avant 12 jours. Le photographe et réalisateur Raymond Depardon et Claudine Nougaret sont les  premiers à filmer la mise en application de cette loi.

Après votre documentaire « San Clemente » une vraie immersion dans l’univers psychiatrique et « Urgence » tourné dans le service psychiatrique de l’Hôtel Dieu, pourquoi réaliser « 12 jours » ?
On avait fait ces deux films sur la psychiatrie, et deux films sur la justice, Délits Flagrants et 10 e chambre. Avec 12 jours, nous arrivons à un parfait dosage entre justice et psychiatrie. A dire vrai, comme beaucoup de Français, j’ignorais l’existence de cette loi avant que le magistrat Marion  Primevert, ne me propose de m’intéresser au sujet. J’ai été très surpris par le dispositif mis en place. Au départ, le député Robillard qui a conduit l’étude sur cette loi partait à tort du principe que les personnes hospitalisées perdaient leurs droits civiques. Ce qui n’est vrai que  dans le cas des incarcérations pénitentiaires.

Vous filmez la mise en application d’une loi mais vous révélez aussi ses effets. Ce qui n’est habituellement pas perceptible, ce qui reste dans le hors-champ social…
En effet, c’est la première fois qu’on voit ce type de conversations. Cela dure un petit quart d’heure, c’est parfois surréaliste. L’idée de rétablir ses droits, de vérifier que l’internement, l’hospitalisation comme on dit aujourd’hui, s’est bien déroulé en présence d’un avocat et parfois de membre de la famille, car les séances sont publiques, cela va dans le sens d’une amélioration de la démocratie sanitaire. Ce qui est d’autant plus nécessaire que l’on compte près de 100 000 mesures d’hospitalisations psychiatriques sans consentement  par an en France, soit 250 personnes par jour.

Tous les patients ou presque, contestent les mesures de contrainte. Et si l’approche des juges diffère, dans votre film, aucun ne s’oppose au diagnostic médical. Le pouvoir de la justice plie-t-il  devant le pouvoir médical ?
Le texte précise que les psychiatres n’assistent pas aux entretiens pour ne pas entraver la liberté d’expression des patients qui peut déjà l’être par les effets des médicaments. Nous avons filmé 72 entretiens pour n’en conserver que  10. Personne n’a été libéré. Selon les chiffres, 5 à 10% le sont. Le dispositif a néanmoins permis de pointer certains dysfonctionnements dans les pratiques comme à Bourg- en-Bresse où l’on abusait de la chambre d’isolement.

Mais dans ce domaine, on part de très loin, du Moyen Âge pour ainsi dire. Dans le passé, beaucoup de gens disparaissaient tout bonnement. Je n’évoquerai pas les placements intéressés avec des médecins complaisants liés à des affaires de successions. Avec cette loi, les médecins ne décident plus seuls. Le diagnostic est généralement collégial et il est consigné par écrit. Les patients ont la possibilité de faire appel de la décision du juge. Statuer en la matière reste très complexe. Si vous arrêtez des gens dans la rue pour leur demander leur avis, certains vous diront qu’ils ne libéreraient personne, d’autres qu’ils feraient sortir tout le monde.

Au montage, j’ai pris soin de respecter tous les protagonistes. Les dossiers médicaux transmis aux juges sont peu épais. On voit au cours des entretiens que les juges cherchent à mieux connaître les personnes qui leur font  face.

A travers les différents témoignages, on retrouve les principaux maux de la société : l’ordre, qui fait que l’on vous interne pour un coup de poing, l’isolement et l’abandon, la volonté de mourir, d’échapper au viol, ou le harcèlement au travail traduit médicalement comme un délire de persécution…
J’ai trouvé les gens très touchants, spontanés, conscients de leur traversée du désert. Les cas sont très différents. Ils reflètent la dureté du monde dans lequel nous vivons. Il y a le témoignage intime de cette femme qui travaille chez Orange et qui évoque ce qu’elle a vécu. J’ aurais souhaité rencontrer plus d’employés victimes de leurs conditions de travail. Il y a aussi des gens qui ont commis des crimes. Dans le film, l’un d’eux demande au juge à quoi il sert. Il n’est pas d’accord avec le point de vue du psychiatre et souhaite aller en prison, sans doute pour rompre son isolement.

J’étais content de tourner à Lyon plutôt qu’à Paris. J’aime filmer les citoyens, l’avantage de Lyon, c’est qu’il y avait des gens du centre-ville mais aussi de  Villeurbanne et de Vaulx-en-Velin.

« 12 jours »  sélection officielle hors compétition  au Festival de Cannes, sur les écrans le 29 novembre .

« 12 jours » sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes, sur les écrans
le 29 novembre .

Vous laissez parler les images, comment avez-vous pensé le dispositif de tournage ?
Il y avait trois caméras dans la salle d’audience, l’une pour le patient, l’autre pour le magistrat et une troisième pour un plan général. Je voulais tourner en argentique mais je n’ai pas pu pour des raisons techniques. On a tourné en numérique mais j’ai veillé à ce que l’image soit claire, lucide. La présence des patients était forte, impressionnante, on ne les voit jamais cligner des yeux.

Les entretiens sont entrecoupés de plans tournés dans l’hôpital sans que l’on mesure le traitement moral concédé aux pensionnaires…
Nous avons eu l’autorisation de circuler librement dans tout l’établissement. Cela me convenait bien. En tant que fils de paysan, je suis dans la quintessence française. Je tiens beaucoup à ma liberté. Celle de marcher dans la rue, de faire ce que je veux… Dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique, on voit des gens qui se cognent aux murs. Je disposais d’une expérience préalable et je n’avais pas envie de faire ce type d’image. J’ai préféré filmer la déambulation, la solitude, c’est cela qui m’intéressait.

Vous faites référence à Foucault pour qui le fou n’est pas l’autre…
Oui Foucault « Surveiller et punir », plus que Bourdieu que j’ai bien connu, parce qu’avec  la psychiatrie, on n’est pas dans « La misère du monde » mais dans la France qui souffre. Même si l’on observe des changements importants, dans un pays où entre 1,8 à 2 millions de personnes font des navettes en hôpital psychiatrique, on peut se dire aussi que quel que soit le gouvernement, la psychiatrie sera toujours là.

Dans votre film, on a le sentiment que ce ne sont pas les patients qui veulent échapper à la vérité…
Absolument, il y a un décalage perceptible entre le dossier et la confrontation. J’ai l’impression qu’ils ont leurs idées mais ils sont néanmoins affectés. Cela montre l’importance des rapports humains qui ont tendance à reculer dangereusement dans nos villes. Les juges en conviennent, mais là ils ne sont pas dans leur contexte. Dans quelques décennies  nous regarderons peut-être cela comme de la préhistoire, mais aujourd’hui c’est une avancée.

Réalisé par Jean-Marie Dinh

Cette rencontre a eu lieu dans le cadre de la présentation du film en avant-première au Cinéma Diagonal à Montpellier (34).

l« 12 jours »(1h27min), sortie nationale le 29 novembre.

Source La Marseillaise 21/10/2017

Voir aussi : Rubrique Cinéma,  rubrique Rubrique Société, Santé, Citoyenneté,Travail, Montpellier, rubrique Rencontre,