Echos syriens dans le surgissement des Gilets Jaunes

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Les peuples veulent la chute des régimes

Nous, qui avons connu la révolution syrienne, sur place et en exil, nous sommes réjouies d’assister au soulèvement du peuple français. Nous sommes, par contre, interpellés par les “mesures de sécurité” et de “maintien de l’ordre” exercés contre les Gilets Jaunes dans ce pays dit des “droits de l’homme”. Pourtant, nous n’étions pas dupes de la vitrine démocratique de la république française, nous souhaitons seulement faire constater que c’est l’État lui-même qui est en train de la briser.

Le nombre hallucinant d’interpellations qui a eu lieu ces dernières semaines, les motifs et jugements en comparutions immédiates qui visent les personnes du fait de leurs convictions politiques sans qu’il n’y ait de preuves de délit, les appels à l’intervention de l’armée, les arrestations préventives, les vidéos de la répression policière qu’on voit partout en France, la propagande gouvernementale et médiatique et ses tentatives ridicules pour apaiser la situation, tout ça nous renvoie à ce que nous avons vécu lors du déclenchement de la révolution syrienne.

La violence des forces de l’ordre françaises est, bien entendu, encore loin des balles réelles du régime syrien. Cependant, nous le comprenons comme une marque de prudence plutôt que comme un manque de volonté d’intensifier les moyens employés. Dans les déclarations et comportements du président, des policiers et bien souvent des médias, nous reconnaissons la réaction d’un régime prêt à garder son pouvoir coute que coute.

La scène de rafle à Mantes-La-Jolie nous a donné des frissons. A nous syriens, ca nous rappelle les élèves à Daraa, en 2011, qui à cause de tags (“ton tour arrive docteur” et “liberté”) sur les murs de leur école ont été interpellés, et pour certains, ont eu les ongles arrachés. Les deux scènes, bien que différentes par l’ampleur de la violence, attestent de la même aptitude des gouvernements contestés à humilier celles et ceux qui le déstabilisent. La révolution en Syrie s’est de facto déclenchée après le refus du maire de Deraa de libérer les enfants détenus avec comme réponse : ’Oubliez vos enfants, vos femmes vous en donneront d’autres. Sinon, amenez-nous vos femmes. On le fera pour vous.’

Mais revenons en arrière ; la place de la Contrescarpe le 1re Mai dernier. Car là, c’était quelque chose dont nous pensions avoir l’exclusivité. Des Benallas on en a plein ! Nous les appelons shabiha  ; les milices du régime, un peu comme la BAC, sauf qu’ils ne sont ni l’armée ni la police, mais des bandes en civil. En plus des pillages et des confiscations encouragées par le régime auparavant, pendant la révolution les shabiha se sont surtout spécialisés dans le matraquage, la torture, et le meurtre de manifestants qu’ils soient armés ou non.

À vrai dire, le tashbih est devenu une manière de normaliser la violence du régime, de la rendre patriotique. C’est tout un dispositif discursif et matériel qui s’est ainsi étendu au fur et à mesure aux personnes non liées au gouvernement mais qui sont toutefois décidées à défendre le régime jusqu’au bout. Le commentaire (d’un policier ? d’un civil ?) qu’on entend dans le vidéo du rafle à Mantes-la-jolie : “Voilà une classe qui se tient sage”, est un exemple du tashbih par excellence. Au fond, toute répression est sadique.

Certes, la répression ne se manifeste pas de la même manière ici – il y a plusieurs manières de dominer une population. Dans le cas français aujourd’hui, les miettes que ce régime accepte de concéder à contrecoeur ne sont que des prétextes auprès de l’opinion pour mieux justifier les coups portés à celles et ceux qui ne veulent toujours pas rentrer chez eux.

Il y a quelques années, on avait félicité les peuples arabes de s’être révoltés. Le printemps arabe était cette belle surprise car enfin, ils n’acceptaient plus d’être soumis au joug de la dictature. Quant au peuple français qui aurait, soi-disant, la liberté d’expression et de rassemblement et qui peut voter dans des elections “libres” (bien que mise en scène par les riches, leur argent et leurs médias), il se soulèverait pour des “enjeux sociaux”, comme disent les experts et les spécialistes. Pour leur répondre, il faut rappeler que les gens en Syrie ne se sont pas soulevés que pour utiliser leur cartes électorales ou écrire des articles d’opinion dans un journal. Il s’agissait de dignité. Nous nous sommes donc soulevés contre la dictature en Syrie. Aujourd’hui en France, nous côtoyons des manifestants qui luttent pour une meilleure répartition des richesses et contre une minorité qui abuse du pouvoir. Nous ne pouvons pas rester neutres. La dignité est à arracher ici comme ailleurs.

Alors, on nous parle de radicalisation. Ce que nous voyons : c’est d’un côté, une violence contre des choses, des vitrines de magasins de luxe, des banques. Des choses bien (in)signifiantes. En face, c’est une violence contre des personnes, une violence, qui, pour défendre ces “choses” met des vies en péril. L’État, lui il tue. Partout et pas seulement dans des pays comme le nôtre.

Le vocabulaire nous est très familier. Vos casseurs et perturbateurs sont nos “malfaiteurs” “agitateurs”, vos ultra-gauche et extrême droite sont nos “infiltrés” et “agents extérieurs”. Le régime syrien a créé tout un lexique. Or, le gommage de la colère et de la contestation, en les disqualifiant, en les rendant étrangères – et ainsi extrémistes – nous montre que dès que le pouvoir est remis en question, il se met à parler le même langage. Ne les laissons jamais instaurer la confusion.

Enfin, concernant l’immigration et le racisme, nous avons entendu l’allocution de Macron. Le glissement qu’il a opéré en répondant à “la crise de fiscalité et de représentation” par ce qui serait unmalaise face aux changements de notre société, une laïcité bousculée et des modes de vie qui créent des barrières, de la distanceest grave et dangereux. Ce discours n’est pas différent de celui de Le Pen et d’autres. Il n’est pas nouveau non plus, et se traduit par des effets concrets et systématiques ; enfermement, humiliation, déportation. Pour ceux et celles qui rechignent à rejoindre les Gilets Jaunes, une chose est certaine : c’est d’abord l’état raciste, qu’il faut contrecarrer.

Quant aux propos anti-migrants de certains Gilets Jaunes, le combat est différent. Ici, la rencontre, le dialogue peuvent être une occasion. Un thé sur un rond point, des bavardages sur les barricades, permettent d’enfin parler loin des bouches institutionnelles et gouvernementales, qui sont elles, les vraies barrières. Pour dire que nous pensons que ceux qui privent les français d’une vie digne, ne sont ni les immigrés ni les exilés mais bien l’insolente richesse de certains.

Pour cela, nous appelons les exilés en France à se manifester, à avoir le courage d’assumer notre présence, à ne jamais nous sentir redevables d’un état colonial qui nous aurait accordé par grâce le droit de vivre. Il n’y a plus de non-concernés.

Nous ne voulions pas faire une comparaison. Il nous a semblé, cependant, important de dessiner quelques parallèles. De faire croiser des chemins. Alimentons des circulations révolutionnaires qui vont au-delà de la solidarité unilatérale (souvent blanche bourgeoise humanitaire et charitable). Pour notre part, nous choisissons de mettre nos forces à disposition pour essayer de construire un réel partage d’outils, d’idées et de soucis. Au fond, nous voulons dire – ce qu’on aurait aimé entendre au long ces dernières années – que notre lutte est commune.

La volonté de destitution n’est ni morcelable ni restreinte à l’échelle nationale : on ne peut pas être pour la révolution en Syrie tout en se rangeant du côté de Macron. Le combattre, lui et son monde, est pour nous un pas pour en terminer avec Assad et son enfer.

Il est encore trop tôt pour rentrer chez soi mais il n’est pas trop tard pour en sortir. Il sera toujours l’heure de dégager quelques têtes. Dans tous les cas, les choses ne seront plus comme avant. Les peuples ne veulent plus d’un monde pourri. Mais les renversements des régimes ne suffiront pas, c’est dans la suite ou il nous faut gagner nos batailles… C’est la chute d’un système qui engendre des Macron et des Assad qui nous satisfera.

A très bientôt.

Des révolutionnaires syriens et syriennes en exil.

Source Lundi Matin 14/12/2018

Montpellier. SOS Méditerranée et les artistes refusent de capituler

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L’année 2018 est mouvementée, comme l’est souvent la Méditerranée. Cette mer est devenue l’une des frontières les plus meurtrières de l’histoire. Les réfugiés qui tentent de la franchir pour rejoindre l’Europe ne portent pas de gilet jaune, ils se couvrent de noires traces d’essence et de sel que sèche le soleil jour après jour dans leur chair. Parfois ces mornes équipages s’ornent de doré, lorsque leurs bateaux gonflables à la dérive se signalent aux navires qui passent encore dans la zone, dorée, la couleur des couvertures de survie. Pourquoi ces gens partent-ils ? D’où viennent-ils? Où vont-ils ? Nous ne savons rien de leur destin, et pourtant cette étrange histoire d’hommes, de femmes et d’enfants n’est pas lointaine, elle est notre. Elle se rapproche et nous fait de l’ombre.

« Il n’est pas possible de continuer sans rien faire. Alors on va faire », s’indigne Jean Paul Montanari, directeur de l’Agora cité internationale de la danse, qui appelle au côté des représentants locaux de SOS Méditerranée, « à ne pas détourner le regard ». Une action intitulée « Les artistes solidaires de SOS Méditerranée »  se tiendra samedi à l’Agora. Elle est soutenue bénévolement par toute l’équipe.

« La Méditerranée est l’âme de Montpellier Danse depuis de très nombreuses années. L’organisation d’une journée de danse, le 8 décembre, dont les recettes seront reversées à l’association allait donc de soi ». Cette évidence vaut à l’échelle d’une manifestation de solidarité classique. Les fonds récoltés sont plus que nécessaires, le financement d’une journée en mer de l’Aquarius coûte 11 000€. Et si les dons recueillis ne règlent en rien le problème politique de l’UE, ils contribuent partiellement à vaincre cette forme d’indifférence mortifère qui heurte notre humanité.

Quand l’humanisme devient une cible

Lors de la présentation de la manifestation, il régnait un sentiment de grande déception et de tristesse lié à l’indigente politique de l’UE et des États membres à l’égard du problème des migrants. L’Aquarius qui a sauvé 150 000 personnes depuis 2015 ne cesse de se confronter à des entraves politiques. Les dernières en date remonte au 5 octobre dernier avec l’attaque du siège social de l’association à Marseille par 22 membres du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire. Le navire est actuellement bloqué au port de Marseille, suite aux accusations portées par la justice italienne à son encontre. « Nous sommes poursuivis au prétexte d’un mauvais tri de poubelles à bord par le magistrat italien qui a classé sans suite l’enquête visant le ministre de l’intérieur Matteo Salvini pour séquestration de migrants. »

 

photo Daniel Pittet

photo Daniel Pittet

Depuis sa constitution, l’association s’affirme clairement indépendante de tous partis politiques. Sa fonction consiste à secourir les migrants en mer. Elle est aussi de faire connaître leur existence que le silence des dirigeants européens n’arrive pas à rendre invisible. C’est précisément sur cette action en faveur des droits humains que s’est construite la notoriété de SOS Méditerranée mais, comme chaque médaille a son revers, en devenant un symbole, l’association est devenue une cible pour les partis nationalistes européens.

 

La Méditerranée zone de non droit

« Nous sommes très en colère mais notre colère c’est de la détermination, l’Aquarius repartira » indique Jean-Pierre Lacan de SOS Méditerranée : « La situation est intenable. L’Aquarius est à quai mais les gens continuent de fuir les terres où il n’ont plus le moindre espoir de vivre dignement. La semaine dernière encore, répondant à la vieille tradition de solidarité des gens de mer, un pêcheur d’Alicante a recueilli à bord de son petit bateau douze personnes qui s’apprêtaient à faire naufrage. Pour accoster, il s’est adressé à Tripoli en Libye, reconnue en catimini par l’UE cette été, sans obtenir de réponse. Il s’est alors tourné vers Rome, puis vers Maltes, aucune de ces autorités n’ont répondu pour lui indiquer un port de débarquement. Il se retrouve en mer avec ses passagers en attendant une solution. Le problème ne concerne pas que les ONG. L’UE ne reconnaît plus les principes élémentaires des droits de l’Homme. Cette situation est inacceptable».

La Méditerranée est devenue une zone de non droit où les morts s’accumulent. Le chiffre officiel fait état de 2 100 personnes noyées cette année. Compte tenu de la difficulté à établir une évaluation des départs et des disparus, ce chiffre pourraient être multiplié par deux ou quatre… Ce week-end justement, des responsables politiques du monde entier se réunissent à Marrakech, pour une conférence convoquée par l’ONU avec pour objectif d’adopter officiellement un pacte global visant à rendre les migrations plus sûres et plus dignes pour tous.

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 L’inertie spéculative du pouvoir politique

Sans toutefois s’interroger sur les raisons et les responsabilités d’une situation poussant des familles désespérées à fuir leur pays au péril de leur vie, ce pacte mondial non contraignant repose sur des valeurs telles que la souveraineté des États, le partage des responsabilités, la non-discrimination et les droits de l’homme. Il reconnaît qu’une approche coopérative est nécessaire pour optimiser les avantages globaux de la migration. L’ONU souligne que « la migration a toujours fait partie de l’expérience humaine » et reconnait qu’elle est une source de prospérité, d’innovation et de développement durable dans un monde globalisé moderne ». Mais dans la perspective des échéances électorales européennes, nombre de partis européens irresponsables spéculent sur les thèses extrémistes des nationalistes, et l’engagement collectif des États membres à améliorer la coopération en matière de migration internationale semble avoir du plomb dans l’aile.

Il est plus important de remporter les élections que de tenter de résoudre les problèmes structurels qui poussent les populations à fuir leur pays. Il est bien plus simple d’évoquer la « submersion » migratoire, comme le fait Marine Le Pen ou « l’invasion africaine » relayée par les membres du parti d’extrême-droite allemande AfD que d’adopter une approche collaborative de la problématique. L’opposition au Pacte des Nations Unies sur les migrations s’est propagée comme un feu de forêt depuis l’Europe centrale et orientale vers la « vieille Europe ». Même si une large majorité des États membres de l’ONU soutient ce projet de coopération, nous venons d’assister en Europe à une stratégie coordonnée des partis d’extrême droite et d’opposition qui ont attisé les braises et mis les gouvernements sous pression pour parvenir à leurs fins. Militante de SOS Méditerranée, l’ex députée Fanny Dombre-Coste constate la frilosité des partis politiques sur la question de l’immigration en citant Georges Frêche : « On arrête pas la mer avec des pâtés de sable ».

 

Le chorégraphe Salia Sanou et les danseurs de La Termitière, Centre de développement chorégraphique de Ouagadougou, conduisent des ateliers dans le camp de réfugiés maliens de Sag-Nioniogo au Burkina Faso.

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Du desir d’horizons de salia Sanou

Implication citoyenne collective

« SOS Méditerranée n’a pas vocation à devenir une institution ni une tradition » rappelle un membre bénévole impliqué depuis trois ans. L’association offre à ceux désirant soutenir une cause éthique et légitime l’occasion de se manifester à des degrés divers, comme bénévoles dans les opérations de sauvetage en mer, comme militants se prêtant aux manifestations nécessaires de sensibilisation, comme donateurs soutenant l’action qui est menée pour sauver des vies. À cette conception du don, peut s’ajouter un autre type d’implication portant de manière sous-jacente une critique sur l’instrumentalisation politique du drame des migrants.

D’autres acteurs culturels montpelliérains tels, La directrice de l’Opéra Orchestre de Montpellier Valérie Chevalier, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano directeurs du CDN les 13 Vents, Christian Rizzo directeur du CCN Ici, Nicolas Dubourg directeur du Théâtre universitaire La Vignette, etc. se sont retrouvés autour de la volonté d’artistes, dont beaucoup sont issus de la diversité du monde Méditerranéen, de soutenir ces citoyens qui ont affrété l’Aquarius.

Cela laisse présager que plusieurs événements artistiques – permettant à différents publics de se rencontrer et de se mobiliser – pourraient voir le jour.

À moins de vouloir se cantonner au rôle d’une simple caisse de résonance pour chorégraphier la générosité, l’implication du secteur culturel et médiatique ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les pratiques de l’engagement qui sont proposées. Pour ce coup d’envoi des « artistes solidaires de SOS Méditerranée », le dispositif n’attribue pas aux participants une fonction passive. Une série d’ateliers est proposée sur inscription. SOS Méditerranée animera une thématique consacrée à la situation humanitaire en Méditerranée Centrale qui sort de l’habituelle rhétorique de persuasion. On pourra danser avec les chorégraphes Anne-Marie Porras, Salia Sanou et le musicien Emmanuel Djob, se mettre en mouvement solidairement, découvrir des expositions et/ou le reportage de la journaliste Anelise Borges réalisé à bord de l’Aquarius. Créer une œuvre commune avec les chorégraphes Hamdi Dridi et Fabrice Ramalingom, et Nadia Beugré et Hamid El Kabouss, participer à l’imaginaire performateur de Paola Stella Minni et Konstantinos Rizos. Autant d’occasions d’explorer l’inconnu et défier les limites de la connaissance.

L’implication artistique ouvre également sur un questionnement tout aussi profond, perceptible mais pas exprimé, ayant trait à l’expression artistique elle-même. En quoi le drame humanitaire qui se joue actuellement en méditerranée comme ses conséquences politiques internationales sont-ils susceptibles de nourrir les œuvres chorégraphiques, leur réception et leur impact intellectuel et émotionnel sur le public ? Est-il aujourd’hui encore possible d’explorer la notion d’espace, de temps, celle des corps, groupés, isolés, meurtris, déformés pour traduire et faire sentir l’inexprimable ? Dans les années 80, face à la pandémie du sida, la danse contemporaine a démontré sa capacité à concilier enjeux politiques et esthétiques. Avec le drame mondial de l’immigration les conditions d’un nouveau sursaut de l’engagement artistique sont peut-être à nouveau réunies…

Jean-Marie Dinh

Source : LMEC 06/12/2018

Festival Montpellier. Cinemed temps court et temps long

Prima della rivoluzione de Bertolucci

Prima della rivoluzione de Bertolucci

L’édition 2018 du Festival Cinemed se tient actuellement à Montpellier. Retour sur l’histoire, les acteurs et les enjeux de cette 40ème édition.

Par sa taille et sa longévité, Cinemed figure aujourd’hui comme le plus grand festival de cinéma Méditerranéen du monde. Le festival a ouvert ses portes vendredi soir. Pendant neuf jours, Montpellier accueille au Corum des dizaines de réalisateurs et d’acteurs qui font le monde et l’actualité du cinéma méditerranéen. Plus de deux cents films courts et longs-métrages, documentaires, films d’animation, rétrospectives, hommages vont se succéder sur les écrans du Corum et de tous les cinémas de la ville qui sont associés à l’événement.

Les trois âges du Cinemed

Ce festival, qui vient de souffler ses quarante bougies, a vu le jour grâce à une équipe de passionnés de cinéma tout court et de films italiens en particulier, dont Henri Talvat, l’actuel président d’honneur. Créé en 1979, le Cinemed a connu trois grandes phases.

L’esprit cinéphile de la première heure impulsé par les membres du cinéclub Jean Vigo sous la houlette de Pierre Pitiot, un adepte de Braudel à qui Georges Frêche, le maire de l’époque, confia la mission d’en faire un festival. À la fin des années 1980 la construction du Corum fait décoller l’événement qui passe du statut de Rencontres du Cinéma de Méditerranée, à celui de Festival.

Au début des années 2000, le journaliste Jean-François Bourgeot prend la direction tout en conservant l’identité du festival, il consolide les liens du festival avec le monde du cinéma français. La programmation des avant-premières attire quelques stars et la programmation permet aux gens de voir davantage de films récents. Mais globalement, fidèle à la demande d’un public ouvert et exigeant, la sélection vise à se maintenir comme le rendez-vous des cinémas de toute la Méditerranée.

De part son rayonnement sur le bassin méditerranéen, comme de part l’attachement culturel qu’il suscite dans la population locale, un festival comme le Cinemed est un atout pour la ville de Montpellier. En renouvelant le soutien financier à cet événement, les différents maires élus à la tête de la cité l’ont bien compris. Au lendemain de son élection en 2014, le maire et président de la Métropole Philippe Saurel pousse vers la sortie Jean-François Bourgeot qu’il remplace par un tandem composé de l’ex-ministre de la culture Aurélie Filippetti et de Christophe Leparc, un pilier du festival, par ailleurs secrétaire général de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Le festival ne souffre pas d’incertitude identitaire

Si la Ville et la Métropole, les deux principales tutelles du festival, se gardent bien de se mêler de la programmation, dans cette troisième vie du festival la marque Cinemed semble de plus en plus appelée à valoriser le territoire. Certes, l’emblème de la Méditerranée à Montpellier via le Cinemed gagnera cette année en audience nationale grâce à un nouveau partenariat avec France Inter. Il y a toutes les raisons de s’en satisfaire même si les fondements du Cinemed repose bien moins sur la mise en récit publicisée par des acteurs publics que sur les passerelles qu’il a tissé sans relâche entre les cultures de la méditerranée. Le taux de fréquentation du festival par la population locale souligne l’appropriation de l’offre public par les montpelliérains. « La ville nous a apporté et nous avons apporté à la ville » indique Henri Talvat, ajoutant, « c’est une vraie réussite ».

À quarante ans, l’ambition du Cinemed doit-elle être plus large ? La programmation 2018 pourrait être un élément de réponse. Explicitement, par la circulation du récit méditerranéen, ce pilier de la culture montpelliéraine contribue toujours d’inscrire la ville et sa métropole dans une nouvelle phase de son histoire. Il participe aussi d’une dynamique économique relevant d’une industrie touristique culturelle pérenne. Cinemed ne s’est pour autant jamais rêvé en Festival de Cannes. Pour trouver des stars, il faut se tourner vers les avant-premières, et encore, dans les couloirs du festival, on verra davantage de personnes comme Pierre Salvadori ou José Luis Guérin… Bref, des gens qui comptent pou le cinéma par ce qu’ils réalisent. De même, les hommages rendus à Montpellier consacrent les œuvres et les engagements, à l’instar de l’actrice Clotilde Courau qui confiait en ouverture de cette quarantième édition « Je suis touchée, c’est le premier hommage que l’on me consacre ». l’ex-ministre de la culture Aurélie Fillipetti précisait d’ailleurs à propos de la comédienne : « Cinemed correspond à ce qu’elle aime défendre dans la culture : la transmission ». Cette année, Robert Guédiguian préside le jury de la compétition Antigone d’or. Il est à Montpellier avec une partie de sa grande famille que l’on retrouvera aussi sur grand écran.

Immense terrain de jeu

Le festival présente à la fois des œuvres récentes ou plus anciennes, permettant découvertes et rétrospectives du cinéma méditerranéen. Italien, égyptien, turc, ou encore espagnol tous les films témoignent d’une histoire très riche ! Les films les plus attendus cette année se logent pour certains dans la sélection des grands films du cinéma méditerranéen ayant marqué l’histoire du festival, pour d’autres dans les compétitions tout azimut qui offrent l’occasion de prendre le pouls de la création cinématographique contemporaine en Méditerranée. Ainsi, Cinemed assure la fonction d’un vrai festival et participe à l’émergence de nouveaux réalisateurs qui y signent souvent leur premier film. Une partie d’entre eux n’ont pas de distributeurs en France et ne passeront qu’à Montpellier.

Dans ce foisonnement culturel, c’est une vaste notion géographique qui fait l’identité et la singularité du Cinemed. De la mer noire au Portugal Cinemed concerne le cinéma de 25 pays. À l’heure où émerge une nouvelle industrie cinématographique libanaise, l’édition 2018 du Cinemed propose un focus sur le jeune cinéma libanais à travers une sélection de longs métrages, courts métrages et documentaires. Le festival entend notamment approfondir la réflexion autour de ce développement avec ses principaux acteurs et offre un espace de visibilité et de débat significatif dans sa programmation.

Comme chaque année, ces rapports à l’histoire et au présent se doublent d’un rapport à l’avenir avec Le festival de films lycéens qui présente une sélection d’une dizaine de courts métrages réalisés par les jeunes. Dans ce cadre, le Cinemed aide au développement de projets de courts-métrages. La présence d’un Jury étudiant qui a la charge de décerner le prix du meilleur premier film encourage également l’investissement des lycéens et des étudiants.

Pour sa troisième vie, le Cinemed continue d’innover et de découvrir mais il doit aussi trouver de nouveaux investissements privés dans un environnement professionnel en mutation. Contrairement à Cannes, boudé cette année par Netflix suite à la décision de Thierry Frémaux de fermer la compétition aux séries qui ne sont pas sortis en salles, en partenariat avec Arte, le Cinemed a pris la décision de programmer en ouverture du festival deux épisodes de la série italienne Il miracolo de Niccolo Ammanti, Francesco Munzi et Licio Pellegrini. Programmer un film qui n’est pas destiné au grand écran en ouverture d’un festival de cinéma pose question. Cela pourrait revenir à se tirer une balle dans le pied. Au-delà des polémiques et controverses, l’avenir seul dira si ce type de décision s’inscrit dans le temps court de l’attractivité qui dicte l’économie, ou s’enracine dans le temps long des récits cinématographiques pluriels.

Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise en Commun oct 2018

Le droit des femmes à l’égalité dans l’héritage affole le Maghreb

Marche pour l'égalité entre les femmes et les hommes à Tunis, en mars 2018; © Reuters

Marche pour l’égalité entre les femmes et les hommes à Tunis, en mars 2018; © Reuters

Selon une interprétation littérale du Coran, les hommes se taillent la part du lion en matière d’héritage, au détriment des femmes. Depuis des décennies, le combat pour l’égalité successorale divise les sociétés musulmanes. Le président tunisien promet une loi très rapidement, déclenchant un tollé dans les rangs conservateurs au-delà de la Tunisie. Tour d’horizon des résistances au Maghreb.

a Tunisie va-t-elle encore une fois marquer l’Histoire et prouver qu’elle est à l’avant-garde des droits des femmes, comme aucun autre pays du monde arabo-musulman ? Son président, le nonagénaire Béji Caïd Essebsi, dont le mandat s’achève fin 2019, veut faire sauter l’inégalité entre les sexes devant l’héritage. Il a demandé aux parlementaires de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) de légiférer au plus vite pour une égalité successorale entre femmes et hommes de même degré de parenté. Le projet de loi doit être présenté cet automne au Parlement.

C’est osé, tant le sujet est hautement inflammable, tant les oppositions et les conservatismes sont forts au sein de la société tunisienne, comme dans toutes les sociétés musulmanes du Maghreb et au-delà. Et ce n’est pas acquis, même dans le « laboratoire de la démocratie », comme l’Occident aime à désigner désormais la Tunisie depuis la chute du dictateur Ben Ali en 2011, ce petit pays coincé entre l’Algérie et la Libye, qui en dépit d’un Parlement dominé par un parti islamiste (Ennahda), a su débarrasser globalement sa constitution de la référence à l’islam.

Il faut encore que le texte soit voté par un Parlement imprévisible, cacophonique, déjà très en retard sur de nombreux projets de loi, miné par l’absentéisme et les clivages entre modernistes et conservateurs, mais aussi entre membres d’une même famille politique, à l’instar du parti présidentiel Nidaa Tounes, ébranlé par des luttes internes de pouvoir.

Béji Caïd Essebsi, qui avait l’an dernier abrogé la circulaire de 1973 interdisant aux Tunisiennes d’épouser un non-musulman, poursuit sa lancée dans les pas modernistes et sécularistes de Habib Bourguiba, le pionnier de l’émancipation féminine en 1956, avec la réforme du code du statut personnel abolissant notamment la polygamie, la répudiation, le mariage avant 18 ans… Il va même plus loin que « le père de la nation » en s’attaquant à une inégalité reposant sur le Coran, le Sacré. La loi actuelle, qui prévoit qu’une femme hérite moitié moins qu’un homme du même rang de parenté, s’appuie sur le droit islamique. « Au fils, une part équivalente à celle de deux filles », consacre le Coran (sourate 4, verset 11).

Conscient du feu qu’il allume et pour ménager les plus rétrogrades, le chef de l’État tunisien propose de faire de l’égalité la règle par défaut et de l’inégalité, une dérogation, une exception. Il laisse la possibilité à ceux qui refusent que leurs filles héritent autant que leurs fils de le matérialiser de leur vivant par testament chez un huissier-notaire. Il suit ainsi les recommandations de la Commission pour les libertés individuelles et l’égalité, la Colibe, qui regroupe une dizaine d’islamologues, juristes et intellectuels de différentes sensibilités.

Chargée en 2017 de recenser les dispositions contraires aux principes de liberté et d’égalité consacrées par la Constitution de 2014, et de proposer des solutions pour les amender, la Colibe subit les foudres des milieux conservateurs depuis qu’elle a publié son rapport le 12 juin dernier. Elle y propose d’instaurer l’égalité devant l’héritage mais aussi de dépénaliser l’homosexualité ou de supprimer au moins les peines de prison, d’abolir la peine de mort, la dot, etc.

Deux jours avant l’annonce du président Essebsi, le 13 août dernier, lors de la « fête de la femme », jour férié en Tunisie qui célèbre la promulgation du code du statut personnel en 1956, plus de 5 000 personnes, emmenées par des associations religieuses, ont manifesté devant le Parlement tunisien contre les propositions de la Colibe, reprenant les plus folles rumeurs selon lesquelles la Colibe militerait pour la suppression de l’appel à la prière ou encore de la circoncision…

La première cible des attaques est la présidente de la Colibe, Bochra Belhaj Hmida. Députée indépendante et cofondatrice de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), l’une des associations féministes les plus en pointe, qu’elle a présidée de 1995 à 2001, Bochra Belhaj Hmida essuie insultes, menaces de mort et se voit diabolisée dans les prêches par de nombreux imams : « Ils pensent que je suis contre l’islam et que l’islam est contre l’égalité ! » s’indigne-t-elle auprès de Mediapart. Si « la fureur s’est un peu calmée », elle reste sous protection très rapprochée : « On veut même me rajouter des agents mais je résiste. »

Bochra Belhaj Hmida se veut « très confiante » : « On ne convaincra pas les dogmatiques, très bien organisés, qui manipulent les gens en jouant sur le sentiment religieux : “Viens manifester contre cette réforme ou tu finiras en enfer.” Mais nous pouvons l’emporter en faisant preuve de beaucoup de pédagogie. C’est le choc, la peur du changement, le “on a toujours vécu ainsi” qui paralysent. Il faut expliquer aux femmes comme aux hommes que nous avons tous intérêt à l’égalité. »

Depuis des décennies, la question de l’égalité dans l’héritage divise les sociétés musulmanes, où le religieux est un puissant marqueur identitaire, soulève les haines des plus fondamentalistes, qui voient là encore et toujours la main de l’étranger, de l’Occident. Au Maghreb, le débat va et vient, entre tabou et confusion, depuis les années 1990. Et les rares sondages continuent de donner « l’opinion publique » vent debout contre ce droit des femmes, au prétexte qu’il violerait la sunna, la loi de Dieu. Au Caire, l’initiative du président tunisien est considérée comme « une violation flagrante des préceptes de l’islam » par les autorités de la mosquée Al-Azhar, qui font référence dans le monde musulman sunnite.

Si à Tunis, défilent aujourd’hui dans les rues, les médias, les foyers, les mosquées les “pour” et les “contre”, hier, c’était au Maroc. Dernier bastion de résistance à l’avènement de l’égalité entre les sexes, le droit successoral, à l’instar du droit de la famille, récuse toute séparation du civil et du religieux, devenant le lieu où s’écharpent traditionalistes et modernistes. « L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) revendique une réforme depuis la fin des années 1990. À l’époque, même les associations féministes n’en parlaient pas, se souvient Khadija Ryadi, figure du militantisme au Maroc, qui anime la Coordination maghrébine des organisations de défense des droits humains. Lors de la grande campagne en 1992 pour le changement de la Moudawana [le code de la famille marocain – ndlr], l’égalité devant l’héritage n’était pas au programme. Et déjà, sans cela, les femmes qui menaient cette campagne et osaient revendiquer leurs droits avaient été la cible de menaces ; dans les mosquées, des imams ont prêché, des fatwas de mort ont été prononcées. »

En octobre 2015, c’est une institution officielle, le Conseil national des droits de l’homme (CNDH), qui lançait le pavé dans la mare en dénonçant cette injustice qui « augmente la vulnérabilité des femmes à la pauvreté » et en appelant à une réforme pour que le Maroc soit enfin dans les clous de sa constitution et des conventions internationales qu’il a signées pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Tollé dans le royaume où les partisans du statu quo envoyaient, en tête de cortège, des femmes dire non à l’égalité devant l’héritage, avec toujours cet argument triomphant que l’on retrouve partout dans les pays arabo-musulmans : « C’est aux hommes de se tailler la part du lion, car c’est eux qui subviennent aux besoins du foyer », une réalité sociologique d’un autre âge.

Celui « de l’Arabie du VIIe siècle », pointe la sociologue et féministe Hanane Karimi, dans une tribune ici au site Middle East Eye« La finalité principale poursuivie par les lois successorales dans le Coran est d’assurer une répartition équitable et juste de la succession du défunt entre ses proches, écrit-elle. Après le paiement des frais de funérailles et d’enterrement, le paiement des dettes et des legs, le Coran propose un schéma de distribution de la succession qui correspond à la répartition économique des rôles dans les familles de l’Arabie du VIIe siècle. Dans ce contexte, la condition de l’application de l’héritage était l’entretien et la protection des parentes par les héritiers. Les hommes avaient pour responsabilité de subvenir aux besoins du foyer – femme et enfants –, ainsi que de tout membre féminin sous leur protection – sœur ou tante non mariée par exemple. Or aujourd’hui, dans un contexte où les femmes pourvoient aux besoins du foyer aux côtés des hommes et parfois seules, cet arrangement des rôles est caduc. L’évolution moderne de la famille marocaine ne permet plus de postuler d’une solidarité mécanique effective. »

Chefchaouen, Maroc, 2016. © Rachida El Azzouzi

Chefchaouen, Maroc, 2016. © Rachida El Azzouzi

« La dévalorisation des femmes est structurelle aux mentalités, toutes tendances confondues »

Parmi les plus farouches adversaires politiques d’un progrès, on trouve les islamistes du PJD au pouvoir (Parti de la justice et du développement), furieux de cette « recommandation irresponsable », mais pas seulement. En matière d’égalité femmes-hommes, au Maroc comme ailleurs, les lignes de fracture habituelles sont brouillées. Les plus progressistes des politiques, mais aussi des activistes ou des érudits, peuvent parfois apparaître comme de redoutables conservateurs. À l’opposé, un ancien prédicateur repenti comme le salafiste Mohamed Abdelouahab Rafiki, dit Abou Hafs, condamné à 30 ans de prison après les attentats de Casablanca en 2003, est devenu, lui, un premier soutien et appelle à l’ijtidhad – soit à une réinterprétation des textes sacrés, car « la question de l’héritage doit être cohérente avec les évolutions de la société ».

« Il y a une matrice commune de fond, où la dévalorisation des femmes est structurelle aux mentalités, toutes tendances confondues. Et sur cette question, précisément, il y a des divisions internes au sein même des moins conservateurs », remarque la théologienne marocaine Asma Lamrabet, l’une des personnalités les plus inspirantes du féminisme musulman, mondialement connue pour ses travaux de réinterprétation du Coran et sur la place des femmes en Islam (lire ici notre entretien avec elle).

« L’héritage est le nœud gordien de la question de l’égalité parce qu’elle touche au pouvoir matériel des hommes. Questionner cette donnée religieuse, c’est remettre en cause les fondements du patriarcat religieux arabo-musulman, à savoir l’autorité “absolue” des hommes sur les femmes et la subordination de ces dernières à cette autorité au sein des deux sphères politique et familiale. Autorité supposée être de droit divin et donc indiscutable », décrypte Asma Lamrabet.

Alors qu’elle travaillait depuis une dizaine d’années « à sortir d’une lecture traditionaliste rigide et profondément discriminatoire du Coran » et à faire bouger les lignes de l’intérieur de la Rabita Mohammedia des oulémas de Rabat, « citadelle de résistances religieuses », assiégée par les tenants conservateurs du patriarcat, elle a été contrainte à la démission au printemps dernier pour ses prises de positions en faveur de l’égalité dans l’héritage. C’est la médiatisation de ses propos après une conférence universitaire autour d’un nouvel ouvrage collectif sur le sujet au Maroc – L’Héritage des femmes, sous la direction de la psychologue Siham Benchekroun après Les hommes défendent l’héritage, porté en 2017 par la psychanalyste Karima Lebbar – qui a eu raison de son poste de directrice du Centre des études sur les femmes en islam de la Rabita.

Fin mars, aux côtés d’une centaine de personnalités marocaines, Asma Lamrabet a signé la pétition lancée par les auteurs de L’héritage des femmes appelant à mettre fin à l’une des plus terribles lois successorales inscrites dans le code marocain, celle du ta’sib. Souvent confondue avec celle de la demi-part, elle intime notamment aux héritières n’ayant pas de frère de partager la moitié de leurs biens avec les parents masculins du défunt, même très éloignés (oncles, cousins, etc.).

Abrogée en Tunisie en 1959 par Bourguiba, la loi du ta’sib provoque des drames humains considérables au Maroc. « Elle est à l’origine de beaucoup de problèmes sociaux. Des femmes sont chassées de leur maison, des oncles qui n’ont jamais rendu visite à leur frère débarquent le jour de sa mort pour prendre leur part d’héritage, décrit la militante des droits humains Khadija Ryadi. Aujourd’hui, les familles essaient de contourner la loi. Des couples, même très pieux, qui n’ont pas eu de garçon essaient de mettre tous leurs biens au nom de leurs filles. »

En Algérie, où le courant conservateur est aussi puissant et où la même injustice que le ta’sib sévit sous un autre nom, on rêve d’un président qui prendrait la même initiative que son homologue tunisien. D’autant, comme le rappelle le journaliste d’El Watan et romancier Adlène Meddi, « dans ce pays, les avancées concernant les droits des femmes se font en binôme avec le pouvoir. Car les résistances sont très fortes au sein de la société. Si tu ne travailles pas avec les autorités, toute la société va être contre toi, hommes et femmes réunies ».

Nadia Ait Zaï y travaille depuis des décennies, avec un optimisme à toute épreuve. Conférencière en droit de la famille à l’université d’Alger, militante reconnue des droits des femmes au Maghreb, avocate, elle dirige le Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (Ciddef), qui a fait du combat pour l’égalité dans l’héritage une de ses obsessions, depuis les années 1990. C’est le Ciddef qui a soumis au débat public et aux autorités en 2010 le premier Plaidoyer pour une égalité de statut successoral entre homme et femme en Algérie. Sans que cela ne déclenche comme au Maroc ou en Tunisie de grandes discussions sociétales. « Aujourd’hui, il n’y a pas la même volonté politique en Algérie qu’en Tunisie, mais l’idée fait son bonhomme de chemin », concède Nadia Ait Zaï.

« Pour le moment, les mentalités régressent, en l’absence d’un discours politique clair, franc, voulant aller vers l’égalité effective, regrette-t-elle. Au lieu de construire des relations égalitaires entre hommes et femmes dans la famille, on continue à réfléchir hiérarchisation des sexes, puissance maritale, alors que les codes de la famille du Maghreb ont connu des changements. Les notions de chef de famille et de devoir d’obéissance ont été abrogées, remplacées par l’égalité entre les époux dans la gestion de la famille. Si la loi a connu des changements, la société est encore empreinte de conservatisme et le politique ne s’y attaque pas. »

Comme beaucoup de femmes mais aussi d’hommes à travers le monde arabe, du Maghreb à l’Égypte, en passant par le Liban, la Jordanie, la Mauritanie, Nadia Ait Zaï a le regard tourné vers la Tunisie : « Comment cette égalité va-t-elle être consacrée dans la loi ? Si c’est un choix entre l’égalité ou la permanence de l’inégalité inspirée de la charia tel qu’annoncé par le président tunisien, c’est ce qui existe déjà de nos jours du vivant de la personne qui veut et peut partager à parts égales son patrimoine entre fille et garçon. Il faut dire que des révolutions culturelles et religieuses ont déjà lieu en silence dans des familles. »

Chaque année, le Ciddef, confronté dans ses permanences à des injustices criantes en matière d’héritage fracturant les familles, appauvrissant les veuves, les filles, remet le combat au centre, rappelle qu’il est urgent de légiférer, que les femmes contribuent à la construction du patrimoine autant que les hommes. Mais le Ciddef se sent bien démuni dans l’arène publique, soutenu par encore trop peu de parlementaires, d’associations et de partis politiques. Le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) est le seul parti à s’être vraiment positionné. En septembre, le plus laïc des partis algériens a, lors de son colloque Les femmes progressistes en lutte pour l’égalité, réaffirmé la nécessité de l’égalité dans l’héritage, ce qui lui a valu une levée de boucliers des conservateurs. Pour le chef du syndicat algérien des imams, Djeloul Hadjimi, ce droit des femmes serait une source de « fitna » (« division »)…

Source : Médiapart 14/10/2018

Le navire « Mare-Ionio », contre-attaque de la gauche italienne face à la politique de Salvini

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Battant pavillon italien, le navire, acheté et affreté par des militants, est parti jeudi matin pour secourir des migrants au large des côtes libyennes.

15 heures, jeudi 4 octobre. Le Mare-Ionio vient de quitter les eaux territoriales italiennes. Dans quatre-vingts heures, il patrouillera au large des côtes libyennes pour porter secours aux migrants en perdition. Affrété par des militants de la gauche italienne, ce nouveau venu dans le sauvetage en mer lance un véritable défi à l’Europe forteresse et adresse un pied de nez au ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini.

Mercredi soir, alors que le soleil se couche sur le port d’Augusta, au sud de la Sicile, une dizaine d’hommes s’affairent sur le bateau. Pendant que deux mécaniciens soudent des parois, des volontaires de l’ONG Sea Watch terminent d’installer des caillebotis en caoutchouc noir qui permettront d’accueillir des migrants à l’avant du navire.

L’atmosphère est tendue. Erasmo Palazzotto fait du surplace, téléphone collé à l’oreille. « Il y a trois mois, je ne connaissais rien aux bateaux. Aujourd’hui, j’en possède un », rigole-t-il. Avec deux collègues du parti Sinistra Italiana (Gauche italienne), Nichi Vendola et Nicola Fratoianni, et Rossella Muroni, présidente du parti Liberi e Uguali (Libres et égaux), ils ont acheté le Mare-Ionio. Un prêt de 465 000 euros de la Banca Etica (Institut de la finance éthique) leur a permis d’acheter 110 000 litres de pétrole, de l’électronique, et de payer l’équipage. Leur budget s’est aussi enrichi de 70 000 euros de donations qui permettront de maintenir le bateau à flot. Pour la suite des opérations, l’équipe compte sur un financement participatif sur la plate-forme sociale Mediterraneo.

Afin d’éviter les déboires de l’Aquarius, le navire bat fièrement pavillon italien, un pavillon très difficile à obtenir, certes, mais qu’il sera quasiment impossible de lui retirer au vu de la nationalité de l’équipage et du propriétaire. Ce qui n’empêche pas Erasmo Palazzotto d’être prudent. « Tout ce que nous avons fait est légal et transparent. Nous respectons le droit maritime en allant porter secours en mer », observe-t-il, avant d’ajouter : « Lorsque les réfugiés que nous aurons secourus mettront le pied sur le Mare-Ionio, ils seront en territoire italien ! »

« Population dans la rue »

Préparée dans le plus grand secret, cette opération a pris corps en juin, alors que l’Italie fermait ses ports. « Au début, nous voulions partir pendant l’été, mais cela a été plus compliqué que prévu, raconte Erasmo Palazzotto. Du coup, nous serons en mer pour marquer la date symbolique du 3 octobre 2013. » Il y a exactement cinq ans, un gigantesque bateau de pêche coulait au large de Lampedusa, causant la mort de près de 400 migrants, pour la plupart érythréens. Ce naufrage, pour lequel l’Italie avait décrété un jour de deuil national, a durablement choqué l’opinion publique de la Péninsule.

Mercredi soir toujours, l’équipage attend anxieusement la réponse de la capitainerie, censée lui délivrer l’autorisation de prendre le large. Dans un climat politique aussi tendu, le petit groupe s’attend à tout. Si tout se passe comme prévu, le navire aura atteint les côtes libyennes ce week-end, après quatre-vingts heures de mer, et devrait être rejoint par deux voiliers privés ainsi que par l’Astral, la barque d’Open Arms. L’ONG espagnole et son fondateur, Oscar Camps, participent activement au projet.

A bord du Mare-Ionio, un médecin, quatre personnes chargées du secours en mer ainsi que quatre membres d’équipage. Viennent s’y ajouter le militant Luca Casarini, fondateur du mouvement anti-mondialisation No Global et responsable des manifestations anti-G8 à Gênes, ainsi que Giuseppe Caccia, armateur du navire. Le groupe qui reste à terre est composé, lui, d’une alliance hétéroclite de militants anarchistes et de catholiques qui en ont en commun le refus de laisser des gens mourir en mer. Et, derrière eux, « nous avons créé un réseau qui ne passe plus par les gouvernements. Les villes de Palerme, Bologne, Amsterdam et Berlin ont décidé de nous soutenir. Non seulement en acceptant d’accueillir les personnes que nous sauverons mais également en nous appuyant dans notre mission », rappelle Giuseppe.

Avant de prendre la mer, l’homme a dû apprendre un nouveau métier, celui d’armateur. Mais l’ex-consultant en urbanisme – pour la ville de Bologne et la fondation Rosa-Luxembourg à Berlin – se veut confiant. De toute façon, il n’avait pas le choix puisque ces nouveaux venus du sauvetage n’ont pas réussi à trouver un armateur prêt à leur louer son bateau. « La plupart nous ont dit qu’ils craignaient des mesures de rétorsion du gouvernement ! Cela permet de se rendre compte de la gravité de la situation en Italie en ce moment », décrypte l’homme.

Le Mare-Ionio n’hésitera pas à appeler à la mobilisation politique en cas de refus des autorités de lui ouvrir l’un des ports italiens : « Nous ne sommes pas une nouvelle ONG mais une plate-forme sociale, affirme le militant Luca Casarini. Ce bateau doit devenir un symbole, un défi aux politiques menées par l’Italie et l’Europe. S’ils ferment leurs ports, nous appellerons la population à descendre dans la rue. »

Antoine Harari

Source Le Monde 04/10/2018