Ci-gît le hollandisme

Dans le quartier de République. Photo Edouard Caupeil pour Libération

Dans le quartier de République. Photo Edouard Caupeil pour Libération

L’extension de la déchéance de la nationalité française, que le Président et le Premier ministre entendent inscrire sans nécessité dans la Constitution au prix de la trahison, non seulement de ceux qui persistaient à voter socialiste, mais de l’idée que se font beaucoup de Français de leur République, invalide la possible candidature de François Hollande à sa propre succession en 2017.

Quand on songe aux quelques milliers de voix qui ont privé Lionel Jospin de second tour à l’élection présidentielle de 2002 – avec un bilan et une image personnelle incomparables à ceux de l’actuel chef de l’Etat -, on peut parier que l’attitude du gouvernement parachève le divorce durable, voire définitif, des électeurs qui faisaient jusqu’aux régionales le choix contraint de se mobiliser en sa faveur, moins par adhésion que pour éviter pire.

Les propos extravagants de Manuel Valls sur les «grandes valeurs» et les contorsions faussement enjouées de ceux qui défendent l’indéfendable achèvent d’enfoncer les derniers clous sur le cercueil du hollandisme. En se représentant contre vents et marées en 2017, François Hollande condamne la gauche à être absente au second tour, malgré l’épouvantail du Front national qui ne suffira plus, désormais, à faire avaler n’importe quel boa constrictor à une frange de l’électorat déjà passablement écœurée.

C’est la première leçon du funeste 16 novembre et de son après-vente catastrophique : par ses engagements irréfléchis devant le Congrès et son entêtement, François Hollande a probablement perdu l’élection présidentielle de 2017.

Tout est dit et répété sur le caractère inefficace et immoral de l’extension de la déchéance de la nationalité. De Guy Mollet à François Hollande et Manuel Valls, les socialistes, faute d’idées et d’une hauteur de vue qui dépasse leur circonscription, s’embourbent dans les réponses sécuritaires et se gargarisent d’incantations nationalistes creuses. Contrairement au seul argument auquel s’accrochent ses partisans, la mesure n’est en rien symbolique – elle réunirait -, mais elle est, tout au contraire, littéralement diabolique, car elle ne fait que diviser.

C’est pour cela que la thèse de l’habileté tacticienne, de la génialité florentine et de la «triangulation» machiavélique ne tient pas la route. Depuis quand triangule-t-on les suggestions du Front national, dont la surenchère, comme c’était prévisible, souligne les conséquences contraires à la souveraineté nationale (soustraire, au moins symboliquement, les criminels à l’application de la justice) de la proposition présidentielle ?

En principe, la triangulation est censée susciter le ralliement des marges du camp adverse et non l’exode de ses propres électeurs. Ajoutons que si génialité florentine il y avait, dans le cas présent, elle ne serait que l’exploitation éhontée, à de strictes fins politiciennes de conservation du pouvoir, des 130 morts et 350 blessés du 13 Novembre.

Personne ne peut croire que la Constitution de 1958, née dans le contexte autrement plus difficile de la guerre d’Algérie, fabriquée par et pour le général de Gaulle, ne donne pas à l’Etat les moyens de lutter contre le terrorisme. En résumé, pour montrer que l’heure était grave, le Président a réuni le Congrès, et comme il fallait bien justifier l’occasion, il a annoncé une inutile réforme de la Ve République.

L’affolement de l’ensemble de la classe politique devant ce jihad d’un type nouveau, l’incapacité du pouvoir à dessiner une stratégie à long terme, sa gestion purement émotionnelle de la crise, les arrière-pensées électorales sont profondément inquiétants.

La mobilisation autour du drapeau tricolore, la sacralisation dérisoire de la nationalité française, le retour sous-jacent à une conception ethnique de la nation ne sont que les symptômes du désarroi de l’exécutif et les pauvres masques de son impuissance face à Daech, au chômage, aux déficits, au délabrement de la démocratie française, à la marginalisation d’une partie de nos concitoyens…

Pourquoi avoir célébré avec force le centenaire de la Première Guerre mondiale pour repartir comme en 1914 et retomber dans le bourrage de crâne bleu-blanc-rouge ?

Après avoir poussé le curseur de l’émotion au niveau pourpre, on frémit en se demandant quelle(s) réponse(s) apporteraient François Hollande et Manuel Valls en cas d’attentat d’une ampleur égale ou supérieure à ceux du 13 Novembre.

S’il faut interroger l’histoire de la France depuis 1789, rappelons-nous que ce sont ceux, souvent minoritaires, qui ont gardé le cap des «grandes valeurs» et ont dit «non» par civisme qui ont eu finalement gain de cause.

Armelle Enders*

* Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne.

Source Libération 31/12/2015

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