Jean-Bernard Pouy : « Le roman noir est militant »

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Auteur de plus de 100 polars, père du Poulpe, amateur de musique punk et de jeux de mots, Jean-Bernard Pouy est l’une des figures qui relancèrent la Série noire. A l’heure où la collection fête ses 70 ans, il caresse le genre dans le sens du poil. Ou pas.

La Série noire fête ses 70 ans. Au milieu des années 1980, vous en avez été l’un des dignes représentants, avec Didier Daeninckx, Thierry Jonquet, puis Daniel Pennac, Tonino Benacquista… Quels souvenirs avez-vous de cette époque?

Robert Soulat, le patron d’alors, cherchait du sang neuf pour dynamiser la collection. Moi, je suis lecteur de la Série noire et j’aime la veine critique sociale présente dans ces bouquins. Surtout chez les Américains, mais également chez Manchette, qui a filé un coup de fouet au genre en y apportant un style et une langue. Le premier roman à faire du bruit, c’est Meurtres pour mémoire, de Daeninckx, en 1984. Le bouquin n’est pas très bon mais il traite d’un sujet peu lu en France : la guerre d’Algérie. La presse se jette dessus.

L’école du néopolar français est née. Elle compte une quinzaine d’auteurs, tous différents : un militant, un historien, un raconteur, un déconneur… Je suis le déconneur. Il y a, chez nous, la volonté de faire simple, lisible, et de ne pas copier les Américains. Ce mouvement est porté par de nombreux festivals, la plupart situés dans des régions viticoles. Beaucoup d’auteurs se sont perdus dans le raisin. Le succès du polar français est aussi dû au fait qu’il n’est pas du tout parisien.

La Série noire publie en un volume cinq de vos romans. Que ressentez-vous ?

Pas grand-chose. Je ne pense ni à la reconnaissance ni à la notoriété.

Vous avez toujours défendu la littérature populaire. Quelle définition en donnez-vous ?

Une littérature qui peut être lue par le plus grand nombre parce qu’elle ne met pas en avant des présupposés culturels. Cette littérature a été tuée par le nouveau roman, qui décréta la vacuité des intrigues. Et puis il y a eu l’autofiction, la psychanalyse, le roman germanopratin. Le polar, lui, est obligé de fournir une lecture immédiate. Il y a évidemment des contre-exemples, comme James Ellroy, mais le genre réunit le notable, le serveur de bistrot, l’ado et le retraité.

Aujourd’hui, les frontières entre littératures « noire » et « blanche » semblent davantage poreuses…

Oui et non. D’abord, dans les années 1990, des « blancs » se sont essayés au noir : Edgar Faure, Pascal Lainé… Une franche rigolade. Aujourd’hui, Franz-Olivier Giesbert et Jean-Louis Debré s’y mettent avec plus ou moins de bonheur. Mais ces écrivains ne se risquent jamais à la critique sociale. Cela reste du roman policier, du thriller ou du roman à énigme.

Le roman noir, lui, parce qu’il est militant, résiste à cette porosité. C’est la différence entre un auteur et un écrivain. Entre un type qui joue dans l’équipe de Mantes-la-Jolie et celui qui veut signer au PSG. Un écrivain se prend pour un écrivain, un auteur publie des romans. Je suis auteur. Un écrivain a un chat et écoute Mozart. Moi, du punk. Je suis un papier gras collé à la chaussure de James Joyce. Les écrivains peuvent se comparer à lui, je peux juste envisager d’écrire un roman aussi bon qu’un polar de Chandler. Cela ne m’est pas encore arrivé mais c’est possible.

N’avez-vous pas d’autre ambition?

J’ai celle de raconter des histoires. J’ai écrit plus de 110 bouquins et 350 nouvelles. Tout n’est pas bon mais c’est mon boulot. Je devais écrire quatre romans par an pour pouvoir vivre et gagner environ 2000 euros par mois.

Comment expliquer le succès actuel du genre?

La mode est revenue avec le thriller américain et le roman policier nordique. Ce genre-là est rassurant. Il est amusant de noter que le roman noir nordique de critique sociale, incarné par Sjöwall et Wahlöö dans les années 1970, n’avait pas le même succès. Loin de là. Aujourd’hui, le policier est intello, lit de la poésie transcendantale chinoise, écoute de la musique contemporaine. On est loin du réalisme mais ça rassure le lecteur.

Vous avez poussé beaucoup de gens à écrire : Daniel Pennac, Tonino Benacquista… Puis ceux que vous avez publiés dans la collection le Poulpe. Tout le monde peut donc écrire?

A priori, oui, même si j’avais repéré des types capables de le faire. Le Poulpe, dont on fête les 20 ans, est une aventure particulière. Nous sommes en 1995, l’année des grandes grèves, de la dissolution, de Juppé droit dans ses bottes. Je me rends compte qu’il n’y a aucun personnage populaire pour relayer l’état d’esprit de ces mouvements. Un soir, Patrick Raynal, Serge Quadruppani et moi imaginons le Poulpe. Nous buvons beaucoup, mais la poésie vient aux alcooliques : le truc marche. Les premiers titres se vendent à 80000 exemplaires ! Un soir, j’annonce au Grand Journal de Canal+ que je publierai tous les manuscrits reçus. Erreur funeste. J’ai tenu parole : on en a édité huit par mois, et pas que du bon.

Quelle tête aurait le Poulpe aujourd’hui?

Je ne sais pas. Le polar français actuel est sérieux. Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu, est un très beau livre, mais ça ne rigole pas beaucoup. Il y est question d’une fermeture d’usine. Les romans de Caryl Férey, Zulu ou Mapuche, sont des trucs costauds mais pas drôles. L’époque veut ça : pas facile de faire marrer avec des licenciements. Il faudrait peut-être écrire des pastiches de la littérature populaire comme les bouquins de Katherine Pancol ou Cinquante nuances de grey. J’appellerais ça Pastiche 51.

Vous êtes spécialiste des premières phrases plus ou moins énigmatiques. Celle de Suzanne et les ringards, par exemple.

Se moquant de Balzac, Paul Valéry a déclaré qu’on ne pouvait plus écrire une phrase comme « La Marquise sortit à 5 heures. » La littérature méritait mieux. J’ai donc fait mieux : « Je sortis de la Marquise à 5 heures. » Certains lecteurs ne sont pas rendus pas compte que la Marquise est une dame. Le Cinéma de papa commence ainsi : « Ma mère est morte et la langouste est excellente. » Allusion à L’Etranger, de Camus, un grand roman noir.

Quand le lecteur se marre dès la première phrase, c’est gagné. Si écrire est une version édulcorée du suicide, pourquoi écrire? L’écrivain aime dire qu’il souffre parce que les mecs à la mine ou à l’usine ne peuvent pas croire un type qui bosse chez lui en écoutant de la musique. C’est l’image du gars qui écrit trois lignes, arrache la page et la jette dans la poubelle. Cela ne m’arrive jamais. C’est aussi pour cette raison que je ne suis pas un écrivain.

Quels sont les écrivains d’aujourd’hui? Michel Houellebecq?

Houellebecq, c’est Flaubert. J’aime la démarche de ces écrivains, pas leurs romans. Ils écrivent sur le rien, la bassesse, la faillite humaine. Mais sans aucun jugement, ce qui est remarquable. Madame Bovary, c’est l’histoire d’une pauvre femme de province qui se fait avoir par tout le monde, qui lit des romans à la con et se suicide parce qu’elle ne sait pas aimer. Le roman est sauvé par le style. L’Odyssée, d’Homère : même chose. C’est l’histoire d’un crétin qui part à la guerre avec ses potes, couche avec des filles, revient et tue tout le monde. Mais le style élégiaque est extraordinaire. Houellebecq est un styliste, ce qui le place haut.

Vous avez écrit Le Merle, qui éclaire les milieux littéraires…

Tout commence lors d’un débat. Un spectateur se lève et gueule : « Il n’y a que la littérature allemande qui vaille le coup. » Ça me fait marrer et je me promets d’être un jour rangé sur les rayons de littérature allemande. Mais il faut du temps. Je crée donc Arthur Keelt, je lui invente une biographie et je le cite dans plusieurs de mes livres. C’est l’auteur d’un seul roman, Le Merle, écrit en 1954, traduit en France en 1968 aux éditions Dubois ; jeu de mots que personne ne remarque. Un jour, sur France Culture, Serge Koster déclare avoir lu Le Merle. Très beau livre épuisé, ajoute-t-il. L’éditeur m’appelle et me raconte ça : il a donc fallu que je me mette à écrire Le Merle. Signé Arthur Keelt et traduit par Jean- Bernard Pouy. Voilà comment je me suis retrouvé sur les rayons de littérature allemande. Ce genre de truc m’amuse et me sauve. L’écriture devient un jeu.

Tout doit disparaître. Recueil de 5 romans: Nous avons brûlé une sainte, La Pêche aux anges, L’Homme à l’oreille croquée, Le Cinéma de papa, RN 86. Gallimard/Série noire.

Source  : Lire

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Jean Ziegler : La conscience humaine est une force révolutionnaire

Jean Ziegler "La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace " © Hermance Triay

Jean Ziegler « La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace. »
© Hermance Triay

Dans Retournez vos fusils ! le sociologue suisse choisit clairement son camp et livre des éléments d’analyse concrets pour comprendre et résister à la barbarie libérale.

Rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, aujourd’hui vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, Jean Ziegler est professeur émérite de sociologie à l’université de Genève. Son dernier essai apporte des clés pour comprendre notre situation et indique les voies d’action pour sa transformation.

Retournez les fusils ! Choisir son camp : vous n’y allez pas par quatre chemins…

La dictature du capital financier globalisé qui asservit aujourd’hui l’humanité non plus… Nous vivons dans un ordre cannibale du monde : toutes les cinq secondes un enfant en dessous de 10 ans meurt de faim, presque 1 milliard d’êtres humains sont mutilés par une sous-alimentation grave et permanente, alors que d’immenses richesses s’accumulent dans les mains d’une mince oligarchie quasi toute puissante.

Selon la Banque mondiale, en 2014, les 500 plus puissantes sociétés privées transcontinentales, tous secteurs confondus, ont contrôlé 52,8% du produit mondial brut, Ces « gigantesques personnes immortelles », comme les appelle Noam Chomsky, échappent à tout contrôle étatique, syndical, social, etc. Elles fonctionnent selon un seul principe : celui de la maximalisation du profit dans le temps le plus court.

Contre cet ordre absurde et meurtrier, les Etats eux-mêmes, surdéterminés par les oligarchies du capital financier, sont impuissants. Les faits sont accablants, les risques encourus énormes. Les fusils dont il est question dans le titre de mon livre sont les droits démocratiques dont nous disposons dans les pays dominateurs.

Aujourd’hui, « faire ce qu’on veut et vouloir ce qu’on fait est devenu quasiment impossible » soulignez-vous. Ce regard critique réconforte, en quoi peut-il porter remède à ce monde malade ?

Connaître l’ennemi, combattre l’ennemi », telle était l’injonction de Jean-Paul Sartre. C’est la tâche de l’intellectuel, mais aussi de tout démocrate : faire l’effort d’étudier le capitalisme financier globalisé dans ses moindres stratégies, confronter celles-ci à l’intérêt général, choisir son camp, rallier les mouvements sociaux. Mon livre veut être une arme pour l’insurrection des consciences à venir.

Vous évoquez l’utilité des intellectuels. Faut-il mettre en regard leur rôle avec la régression de l’histoire des idées depuis plus de trois décennies ?

Ces trente ans écoulés ont vu l’effondrement du bloc soviétique, dont l’influence couvrait la moitié de la planète, l’unification économique du monde, le tsunami du néolibéralisme qui a dévasté l’idée de l’État-providence, privatisé le monde, tenté d’anéantir les politiques publiques, d’enchaîner les pays dépendants de l’hémisphère sud. Le triomphe de l’idéologie néolibérale correspond à une véritable contre-révolution qui a aussi ravagé les intellectuels.

En vertu des « lois naturelles » de l’économie, dites-vous, le but de toute politique est la libéralisation complète des mouvements de capitaux, marchandises et services. Le reste serait une histoire d’emballage ?

Oui, c’est le grand succès de l’idéologie néolibérale que de réussir à faire croire que l’économie obéit à des «lois naturelles», que la privatisation et la libéralisation, autrement dit la suppression de toute forme de contrôle public, crée le terrain favorable à l’expansion de l’économie, que la pauvreté des uns et l’extrême richesse des autres découlent d’une fatalité contre laquelle toute résistance serait vaine, que c’est à l’apogée de l’expansion que se fait « naturellement » la redistribution

En Europe, on commence à se rendre compte du danger mortel de cet « emballage » idéologique. On réalise progressivement qu’il soumet les gouvernements et les citoyens à ces forces économiques aveugles.

L’idéologie néolibérale est-elle le socle du retour du racisme et de la    xénophobie ?

Le désespoir qu’il provoque, oui. Racisme et xénophobie d’un côté, sentiment d’exclusion et d’apartheid de l’autre. En France, la droite française connaît une scission importante entre son courant gaulliste en train de disparaître et son aile néoconservatrice qui s’aligne sur la montée de l’extrême droite en Europe.

Dans ce contexte, l’unité républicaine prend-elle sens ?

Oui, toute unité républicaine vaut mieux que l’extrême-droite au pouvoir. Mais elle ne peut pas durer sans changement profond de la société, de l’économie, de la politique, sans retour de la souveraineté populaire. Sinon la République, la nation, l’héritage formidables de la Révolution française, seront bientôt des coquilles vides.

Comment la gauche de gouvernement qui adopte le langage néolibéral pourrait-elle produire un récit alternatif ?

Telle qu’elle est jusqu’à ce jour, c’est sans espoir. Il faudrait un sursaut gigantesque au PS, je ne l’en crois pas capable.

Que vous évoque les attentats terroristes survenus à Charlie Hebdo et dans le supermarché casher ?

Un antisémitisme nauséabond monte en France. Mais aussi dangereux, au moins à égalité, est l’anti-islamisme. Entre le gouvernement soi-disant socialiste et un grand nombre de Français d’obédience musulmane, le contrat social, le lien de confiance sont fragilisés. C’est sur le terreau de la misère que prospère le monstre djihadiste.

Alors que peut, que doit faire le gouvernement français ? Essayer, par des investissements sociaux massifs, de briser l’isolement et la misère économique des millions d’habitants des banlieues sordides, dont une importante partie sont des musulmans. Prendre enfin sur la tragédie du peuple martyr de Palestine une position officielle claire : non à la colonisation et au terrorisme d’Etat du gouvernement Netanyhaou, oui à la création d’un Etat palestinien souverain.

Où situez-vous la relève ?

La société civile planétaire, cette mystérieuse fraternité de la nuit, oppose à la dictature du capital financier globalisé une résistance fractionnée mais efficace. Elle est composée par une myriade de mouvements sociaux, locaux ou transcontinentaux : tels Via Campesina, qui organise, du Honduras jusqu’en Indonésie, 141 millions de petits paysans, métayers, éleveurs nomades, travailleurs migrants, ATTAC, qui tente de maîtriser le capital spéculatif, Greenpeace, Amnesty international, les mouvements de femmes, etc.

Tous ces mouvements organisent patiemment le front planétaire du refus. Je suis persuadé qu’en Europe aussi l’insurrection des consciences est proche. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. La conscience de l’identité entre tous les hommes est une force révolutionnaire. La nouvelle société civile planétaire n’obéit ni à un comité central ni à une ligne de parti. L’impératif catégorique du respect de la dignité humaine de chacun est son unique, mais puissant moteur.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Retournez les fusils ! Choisir son camp, Ed. du Seuil, 2014.

Source : La Marseillaise 16/02/2015

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La région Languedoc-Roussillon pôle national de l’immigration

455443-558024Histoire. Susana Dukic compose un récit passionnant sur l’Histoire des hommes et des femmes migrants en s’intéressant aux modes de vie qui composent notre identité collective.

Susana Dukic historienne chercheuse coopérante à l’ISCRA méditerranée signe la synthèse historique  « L’immigration en Languedoc-Roussillon du XIXe siècle à nos jour ».

A partir de quelle matière avez-vous effectué vos recherches ?

Je me suis appuyée sur une masse de connaissances disponibles sur l’immigration dans la région provenant de bases de données comme celle de la Bnf, de bibliothèques universitaires ainsi que de travaux non publiés.

Ce qui permet de faire immerger des aspects oubliés comme celui des femmes ?

Oui, on a longtemps cru que l’immigration était une histoire d’hommes venus pour vendre leur force de travail face à un appareil productif qui en avait besoin ; une forme de recours rapide, efficace, moins cher et souple pour les employeurs et les pouvoirs publics. En réalité il y a toujours eu plus ou moins 40% de femmes qui pèsent sur la trajectoire de leur mari ou de leur frère mais sont restées un point aveugle de l’historiographie.

On assimile souvent la population étrangère à une main-d’œuvre complémentaire comment définissez vous l’immigration ?

Ce peut être une situation qui correspond au déplacement d’une personne qui franchit une frontière mais dans le cas des déplacements coloniaux par exemple cela ne fonctionne plus. Les descendants d’immigrés représentent  en France un habitant sur quatre. Le terme immigré revêt des définitions variables selon à qui on l’applique. Je pense qu’un immigré est avant tout quelqu’un perçu comme tel. On est immigré dans le regard de l’autre.

Comment avez-vous abordé les nationalités concernées sur deux siècles d’Histoire ?

On est pour l’essentiel sur une immigration de voisinage avec des flux importants en provenance de d’Espagne liés aux soubresauts politiques de la monarchie puis la guerre civile et d’Italie liés à la dépression agricole. Les vagues migratoires arrivent différemment dans la Région. L’Histoire de l’immigration est liée à l’économie de production comme la viticulture ou l’exploitation minières dans le Gard ou portuaire à Sète. L’immigration est également favorisée par les crises démographiques comme à la fin de la Première guerre mondiale. Au lendemain de la Seconde guerre, on assiste à de nouvelles vagues d’immigration en provenance d’Espagne et du Portugal mais aussi des pays en voie de décolonisation. L’Algérie et le Maroc, renouvellent la composition de la population régionale.

Vous évoquez aussi les tentions xénophobes parfois attisées par la presse…

A la fin du XIXe, le sentiment national français s’est développé et l’immigration se pose comme une question politique. Dans le même moment, la presse s’en saisit. Le phénomène resurgit avec la crise des années 30 puis dans les années 90 dans le contexte mis en œuvre par la politique d’intégration.

Quels sont les enjeux de mémoire de l’immigration au niveau régional ?

Les pouvoirs publics se sont saisis tardivement des histoires de l’immigration. La commémoration de la Retirada par la Région il y a quelques années a renvoyé l’image d’une vague migratoire méritante et très bien reçu par la  communauté concernée mais ce n’est pas sans danger car cela peut renvoyer aux autres qu’ils ne font pas suffisamment d’efforts alors que le contexte n’est pas le même.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Immigrés espagnols. Photo Paul Lancrenon  Susana Dukic. Photo Rédouane Anfoussi

Deux siècles d’immigration en L-R

Dans l’optique d’ouverture de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration, les pouvoirs publics avaient lancé un programme de recherche coordonné par Gérard Noiriel pour réaliser une synthèse historique régionale de l’immigration. Le projet a été gelé mais l’historienne Susana Dukic l’a mené à terme. En 2011, la DRAC L-R et le Conseil Régional ont eu l’heureuse idée de soutenir le projet de publication de cette synthèse historique.
L’immigration en Languedoc-Roussillon est un ouvrage qui retrace l’Histoire de centaines de milliers d’immigrants qui se sont succédé de façon temporaire ou définitive dans la région sur plus de deux siècles.

En matière d’immigration le Languedoc-Roussillon présente un certain nombre de singularités : alors qu’au niveau national, le recours à la main-d’œuvre étrangère est calqué sur les rythmes de la production industrielle, l’immigration en Languedoc-Roussillon est liée au travail de la terre en général et de la vigne en particulier. La région constitue un des pôles nationaux de l’immigration au XXe siècle, en particulier durant l’entre de deux guerre. Elle se singularise enfin par la prépondérance de l’immigration d’outre-méditerranée durant près de 150 ans, et, plus récemment par le poids de l’immigration marocaine.

L’ouvrage conclut sur le poids des discriminations, que des enquêtes sociologiques conduites dans la région ont démontré dès le début des années 1990, et questionne le sens des projets d’action culturelle en lien avec les mémoires des immigrations régionales qui s’y sont multipliées ces dernières années. Un ouvrage de référence qui propose un état des connaissances dans un style accessible aux étudiants, aux professionnels et plus largement à tous les citoyens que la question intéresse.

Disponible aux éditions Trabucaire au prix de 15 euros.

Source : L’Hérault du Jour :

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Cynthia Fleury: «Il y a du Narcisse blessé dans le pessimisme français»

Cynthia FleuryPhoto Dr

Cynthia FleuryPhoto Dr

Pour la philosophe Cynthia Fleury, le manque de collectif empêche le raffermissement de la confiance.

Pour Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, les Français redécouvrent aujourd’hui la nécessité d’un récit collectif.

Critiques à l’extrême, pessimistes en diable, les Français donnent le sentiment de ne plus s’aimer. Une forme de dépression collective ?

La France déprime, c’est certain. Déprime-t-elle parce qu’elle ne s’aime pas ou parce qu’elle s’aime trop ? Je pense qu’il y a du Narcisse blessé dans ce pessimisme, donc plutôt la preuve d’une passion pour soi-même qui ne s’assume pas, et surtout qui n’a plus les moyens de s’assumer comme telle. Et puis l’autodénigrement chez les Français, c’est presqu’une affaire de style.

Que voulez-vous dire ?

Ceux qu’Antoine Compagnon a appelés les «antimodernes» ont gagné la bataille du style. Ce qui s’est démocratisé dans la doxa française, après le XIXe siècle, c’est le spleen, le désenchantement, la mélancolie intelligente. En fait, on pourrait même considérer que cela remonte à plus tôt. Nous sommes certes les enfants des Lumières et du XVIIIe siècle mais nous demeurons étrangement ceux du XVIIe et du jansénisme (incarné par La Rochefoucauld) qui porte un regard âpre sur le genre humain. Hugo était l’héritier des Lumières. Qui aujourd’hui est l’héritier de Hugo ? Regardez les XXe et XXIe siècles : Céline et Houellebecq, ce n’est pas vraiment la générosité solaire d’un Hugo. Et puis le jansénisme s’est parodié, cette haine de soi est d’une telle complaisance qu’elle en devient suspecte.

N’oubliez-vous pas l’aspiration universaliste matérialisée par la Révolution ?

Sur ce sujet, l’historien Timothy Tackett a émis une hypothèse intéressante : considérer que l’événement majeur de la Révolution, c’est Varennes et la trahison du roi. Autrement dit, la Révolution s’inaugure sur un traumatisme indépassable, la trahison de celui qui représente la nation, non pas seulement la trahison de l’extérieur mais aussi celle de l’intérieur. Résultat, la paranoïa est sans doute devenue dans l’inconscient collectif le meilleur rempart contre les menaces. Qui sait si le sentiment actuel de trahison des élites n’est pas une énième réminiscence de cette trahison originelle ? Phénomène aggravant, la trahison est, chaque jour, étayée par les chiffres, rendue transparente, hypervisible.

La mondialisation n’a-t-elle pas aussi contribué au sentiment de relégation ?

Le tropisme des Français pour le statut (professionnel et social) résiste mal aux déstabilisations provoquées par la mondialisation. Déchus dans leur statut, ils ont le sentiment d’être déclassés, menacés dans leur mode de vie. La précarisation sociale, bien réelle, n’arrange rien. Pour l’heure, comme personne ne sait ni de quoi est fait le nouveau charisme français ni comment l’exprimer, l’impression dominante c’est la déperdition de soi.

Cela explique selon vous la poussée des partis antisystème ?

Nous sommes dans la queue de comète de la défiance, dans la mesure où sa verbalisation a commencé il y a quinze ans. Il n’est pas rare d’entendre maintenant une forme d’autorisation nouvelle chez les citoyens : l’alternance traditionnelle n’a plus le monopole du changement, voire est identifiée au non-changement. Partant, certains qualifient le FN de «vote utile». Au sens où lui seul serait susceptible de «casser» quelque chose.

Est-il possible de reconstruire un récit collectif ?

Nous sommes à un moment inédit de l’histoire : jamais les individus n’ont, à juste titre, autant revendiqué l’autonomisation de leurs désirs. Et, en même temps, ils redécouvrent enfin la nécessité des récits collectifs. Je crois qu’il y a, dans le geste constituant, la matrice d’une restauration de la confiance que l’on a tort de laisser en friches. Le traumatisme du référendum de 2005 est encore très présent. Une nouvelle république, construite avec les citoyens, permettrait aux Français de renouer avec leur tradition universaliste et pionnière. Le «made in France», ce n’est pas la tradition ou le vintage, c’est la vertu pionnière. Le fait que la France soit le premier territoire européen en termes de Fab Labs (et donc d’open innovation) me dit que, peut-être, les Français vont se ressaisir de ce talent.

Renouer avec l’optimisme est-il envisageable dans un avenir proche ?

Le désenchantement est souvent corollaire du sentiment d’isolement. Or, il est possible aujourd’hui de repérer des individus et des réseaux avec lesquels s’associer et inventer les modes socio-économiques de demain. Le dénigrement systématique de l’existant, c’est bon pour ceux qui s’intéressent à la conquête du pouvoir. Mais pour les autres, qui ont déconstruit la notion de pouvoir, ils savent que la politique et le pouvoir ne se recoupent pas, que la première est bien plus vaste et moins illusoire que le second. Résultat, ils n’attendent plus les politiques pour transformer le monde.

 Recueilli par Nathalie RAULIN

Source Libération 23/12/2014

Voir aussi : Rubrique PhilosophieMichela Marzano « Pas de confiance sans coopération », PolitiqueEt si l’abstention était un signe de vitalité politique ?Société civile, rubrique Société Citoyenneté, rubrique Sciences Humaines, rubrique Science Politique, rubrique Histoire,

Susan George : « La ratification du Tafta serait un coup d’État… »

«?Les usurpateurs pénètrent souvent sur invitation dans les institutions.?» Photo Astrid di Crollalanza -

Invitée dans le cadre des grands débats à Montpellier, Susan George évoque dans son dernier livre « Les Usurpateurs » (Seuil) la prise de pouvoir des transnationales.

Franco-américaine, présidente d’honneur d’Attac-France, et présidente du conseil du Transnational Institute (Amsterdam), Susan George s’est engagée depuis longtemps dans les combats internationaux contre les effets dévastateurs de la mondialisation capitaliste.

Votre ouvrage pose ouvertement la question du pouvoir illégitime des entreprises qui mine les fondements de notre démocratie représentative. Sur quels constats?

Tout le monde est conscient de l’action des entreprises auprès de tous ceux qui font les lois pour défendre leurs intérêts. Mon livre donne des détails sur ces lobbys et lobbyistes « classiques » mais s’intéresse bien plus à leur capacité à se regrouper par branche – agro-alimentaire, chimie, pharmaceutique etc. – dans des institutions aux noms bien anodins comme les conseils, fondations ou instituts. Ces organisations sont beaucoup plus subtiles dans leurs techniques de communication et de persuasion. Elles parviennent à biaiser la législation dans la santé publique, l’environnement ou la consommation. Je consacre une grande partie du livre à ces usurpateurs qui pénètrent, souvent sur invitation, dans les institutions nationales et supranationales comme les Nations-Unies.

Comment évaluer l’ampleur actuelle du lobbying ?

Le Congrès des USA dispose d’un registre assez complet et plutôt contraignant. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, vient d’annoncer que l’enregistrement sera aussi obligatoire auprès des institutions de l’UE. C’est tout à son crédit et déjà les plus grandes banques internationales comme Goldman Sachs ou HSBC s’enregistrent. On trouve aussi de bons outils d’information sur Internet. Mon livre en donne un résumé aussi complet que possible. Il s’adresse au lecteur dit généraliste, ce pourquoi j’ai souhaité privilégier l’urgence et non pas faire quelque chose d’universel. Je donne des pistes pour continuer ce travail de dévoilement.

Où situez-vous l’urgence ?

Le plus urgent c’est le Traité entre les Etats-unis et l’UE dit TAFTA ou TTIP. Ce traité est actuellement négocié à huis-clos. Si nous n’arrivons pas à l’arrêter avant qu’il soit ratifié, ce sera un véritable coup d’État contre la démocratie et contre les citoyens qui sera perpétré. C’est la raison pour laquelle je traite le sujet sur le plan international. Actuellement les entreprises des deux cotés de l’Atlantique s’unissent pour obtenir gain de cause.

De quels moyens dispose la justice face à des personnes qui gouvernent sans gouvernement ?

Si le TAFTA passe, la justice aura de moins en moins de moyens.  Avec le système de règlement des différends dit « de l’investisseur à Etat », l’entreprise pourra porter plainte contre un gouvernement dont une mesure quelconque aura entamé ses profits actuels ou même futurs. Le texte prévoit le jugement par un tribunal privé composé de trois arbitres issus des très grands cabinets d’avocats d’affaires internationaux, sans appel et à huis-clos.

Pourquoi le noyautage des institutions politiques internationales, nationales, régionales ne provoque-t-il pas une réaction de la sphère politique légitime ?

Excellente question ! La réponse est : « Je ne sais pas ». Comment se fait-il que nos gouvernements à tous les niveaux soient si ouverts, si complaisants à l’égard des Transnationales ? Ce ne sont même pas elles qui fournissent les emplois. Les gouvernements prétendent chercher « l’emploi » à tous les coins de rue mais les vrais leviers en Europe sont les PME qui produisent environ 85% des emplois. Celles-ci sont négligées, laissées à la portion congrue. Les banques refusent de leur faire crédit et les États continuent à faire les yeux doux aux entreprises géantes qui réduisent leur personnel chaque fois qu’elles le peuvent pour satisfaire leurs actionnaires.

Sur quels fondements philosophiques et éthiques les citoyens dont la légitimité est bafouée peuvent-ils asseoir leurs revendications ?

Il faut baser notre éthique du refus et de la revendication sur ce que l’Europe a fait de mieux dans son Histoire plutôt salie par les guerres, la colonisation, la Shoah, j’en passe et des meilleurs… Avec les Etats-unis, elle est le berceau des Lumières, des révolutions contre le pouvoir, de l’invention de la démocratie et de la justice en tant qu’institution. C’est un travail toujours à recommencer et aujourd’hui plus que jamais. Je commence mon livre en rappelant ce qui donne sa légitimité au pouvoir, à commencer par le consentement des gouvernés et l’État de droit. Cela, les transnationales s’en fichent comme d’une guigne.

La référence à l’héritage des Lumières n’est-elle pas en partie partagée par les néolibéraux ?

Oui, dans le sens où les néolibéraux ne tiennent pas à gouverner directement. Il y a des subalternes pour ça ! du moment qu’ils peuvent dicter le contenu des politiques, ça leur suffit. Cela nécessite tout de même des lois qui, du point de vue du citoyen – ou de la nature si elle avait les moyens de s’exprimer – sont de très mauvaises lois. Le TAFTA serait un exemple achevé de la manière qu’ont les grandes entreprises de diriger en laissant le sale boulot, les négociations proprement dites, aux fonctionnaires politiques.

Il ne suffit pas de renverser les dictateurs mais d’opposer une résistance constante dites-vous...

Eh oui ! J’espère que mon livre donnera aux citoyens de meilleurs moyens pour résister et exiger de profonds changements. Ceux qui lisent ces lignes peuvent commencer par joindre leur signature* aux centaines de milliers d’autres qui refusent le TAFTA.

Recueilli par jean-Marie Dinh

Pétition TAFTA

Les Usurpateurs Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir. Ed du Seuil 2014 17 euros

Source : La Marseillaise/L’Hérault du Jour 08/12/2014

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