Entretien Michel Feher : « La lutte sociale se joue désormais sur les marchés financiers »

Michel Feher Michel Feher, philosophe, est fondateur de Cette France-là ainsi que de la maison d’édition new-yorkaise Zone Books.

Michel Feher, philosophe, est fondateur de Cette France-là ainsi que de la maison d’édition new-yorkaise Zone Books.

Pour le philosophe Michel Feher, auteur d’un essai récent publié aux éditions La découverte « Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale » (automne 2017), la financiarisation de l’économie a modifié en profondeur le fonctionnement des acteurs sociaux  – entreprises, Etats, particuliers –  et déplacé les enjeux de la question sociale. Elle oblige la gauche à se réinventer si elle veut véritablement résister à l’hégémonie des institutions financières. Des pistes de nouveaux modes d’organisations du travail, fruit d’un nouvel imaginaire, sont déjà en train d’émerger.

Vous écrivez que la gauche, lassée du ressassement de ses défaites, serait bien inspirée de s’emparer de la question sociale, dont les protagonistes ne sont plus le patron et le salarié mais l’investisseur et ‘l’investi’. Nous dirigeons-nous vraiment vers la fin de la société salariale ?

Au vu des évolutions récentes de la législation du travail, de l’économie numérique et des exigences du capitalisme financier, l’hypothèse est au moins plausible. Mais je crois que pour comprendre comment cette crise du salariat est advenue, il faut repartir un peu en arrière.

Tout le monde s’accorde à reconnaître la financiarisation qui affecte le capitalisme depuis les années 1980. Mais peut-être doit-on s’interroger davantage sur ce qu’implique l’avènement de ce nouveau régime d’accumulation du capital, y compris pour celles et ceux qui le contestent.

D’abord, constater– comme François Hollande naguère – que la finance gouverne revient à affirmer que ce sont les investisseurs, davantage que les employeurs, qui sont aujourd’hui aux manettes. Or les premiers n’exercent pas la même fonction que les seconds.

Jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, le régime communément appelé fordiste gravitait autour des grandes entreprises multinationales verticalement intégrées décrites jadis par Alfred Chandler. Dans cette phase ultime de la domination du capitalisme industriel, les agents économiques étaient encore appréhendés comme des commerçants : employé, employeur ou indépendant, chacun était perçu comme offreur et demandeur de marchandises, tâchant de vendre au meilleur prix et d’acheter au moindre coût.

Qu’est-ce, en effet, que le « travailleur libre » décrit par Marx, sinon un sujet libre de vendre la seule marchandise qu’il possède, à savoir sa force de travail ? Tel est d’ailleurs aussi le mode de légitimation du capitalisme industriel, dont les défenseurs soulignent qu’il est un régime qui rend les hommes également libres de poursuivre leur intérêt  en échangeant ce qu’ils possèdent– même s’il est vrai que certains possèdent des capitaux, alors que d’autres ne possèdent que leur force de travail.

De son côté, la critique marxiste dénonce évidemment le subterfuge que constitue cette « égalité formelle », puisque la rémunération des travailleurs libres ne correspond pas à la richesse qu’ils produisent mais seulement au prix que le marché de l’emploi confère à leur force de travail – la différence entre les deux étant, comme on sait, la définition même de l’exploitation.

Or, à la différence du capitalisme industriel, le capitalisme financier n’institue pas un univers de commerçants. Tandis que les employeurs traitent leurs employés en marchands de force de travail, pour leur part, les investisseurs ne voient que des projets en quête de financements. Autrement dit, les sujets du capitalisme financiarisé ne cherchent plus tant à tirer profit de ce qu’ils vendent qu’à trouver crédit auprès des bailleurs de fonds. Le rapport social essentiel ne se noue donc plus autour de l’emploi de la force de travail mais plutôt de l’évaluation des projets : il met en scène un investisseur et un investi – ou en tout cas un postulant à l’investissement – plutôt qu’un employeur et un employé.

On serait donc sortis d’un rapport entre employeurs et employés ?

La relation d’emploi n’a évidemment pas disparu et l’exploitation des employés n’a pas diminué, bien au contraire : les ravages du chômage et de la précarisation sont indéniables. Reste que la détérioration des conditions d’emploi renvoie à l’ascendant du pouvoir des investisseurs.

Or, celui-ci se distingue du pouvoir qu’exerce l’employeur. L’employeur accapare une part de ce que le travailleur produit – la plus-value qu’il convertit en profit – alors que l’investisseur sélectionne ce qui mérite d’être produit. Et si les types de pouvoir qu’ils exercent se distinguent, il en va nécessairement de même des formes de résistance qui peuvent leur être opposées.

Comment les choses ont-elles basculé ?

La financiarisation du capitalisme dans les pays industrialisés s’opère très schématiquement en trois grands moments, correspondant chacun à l’assujettissement d’un type d’acteurs sociaux – les entreprises d’abord, puis les États et enfin les ménages, les particuliers.

Du côté des entreprises, la financiarisation procède de la crise du fordisme, dès le tournant des années 1970. Jusque là, le capitalisme managérial recherchait avant tout la croissance des capacités de production. Un tel objectif imposait aux managers de maintenir la paix sociale : il fallait s’assurer que les travailleurs s’estiment suffisamment bien payés pour ne pas se mettre en grève, que les actionnaires fassent suffisamment de profits pour ne pas retirer leur mise, et que les uns et les autres renoncent à se montrer trop gourmands pour assurer un taux de réinvestissement conforme aux objectifs de développement de l’entreprise.

Or, ce modèle commence à s’épuiser lorsqu’il n’est plus soutenu par une forte croissance économique – moment que Thomas Piketty associe à l’achèvement de la reconstruction des économies détruites par la Seconde Guerre Mondiale.

Aussitôt, le capitalisme managérial va faire l’objet de violentes critiques : les tenants de « l’analyse économique du droit » (Law and Economics), formés à l’École de Chicago, vont s’attaquer aux PDG salariés des grandes firmes fordistes, leur reprochant de sacrifier le profit de leurs employeurs – les actionnaires – à l’entretien de leur propre pouvoir.

La propension des managers à apaiser les syndicats et à chercher l’appui des pouvoirs publics, s’emportent leurs détracteurs, serait même une des causes principales de la baisse de productivité – et donc de la croissance déclinante – des économies développées. Pour relancer l’activité, concluent les réformateurs néolibéraux, il importe donc de discipliner les managers, de les contraindre à retrouver le sens de leur métier – qui est d’offrir aux propriétaires du capital les profits auxquels ils aspirent.

Pour recentrer les PDG sur leur mission, les partisans de l’analyse économique du droit militent pour l’organisation d’un marché du pouvoir managérial : il s’agit de mettre les managers en concurrence, de permettre aux investisseurs de les choisir et de les remplacer librement en fonction de leurs performances. Tel sera donc le motif initial de la dérégulation des marchés financiers. Pour donner aux actionnaires actuels ou potentiels le pouvoir de sélectionner les PDG, il faut lever les obstacles juridiques et réglementaires aux offres publiques d’achat (OPA), acquisitions d’entreprises par endettement (LBO) et autres raids destinés à se débarrasser des équipes managériales insuffisamment performantes.

Outre le bâton des prises de participation hostiles, la « rééducation » des managers va aussi passer par la carotte des stocks options, bonus et autres formes de rémunérations indexées aux performances financières des entreprises. Une fois personnellement intéressés au bonheur des actionnaires, les PDG ne tarderont pas à réviser leurs priorités.

Reste qu’en apprenant leur nouveau métier, les managers vont profondément modifier la personnalité de l’entreprise. Bientôt, en effet, le succès d’une firme ne se mesurera plus aux résultats de son activité commerciale mais plutôt à son attractivité aux yeux des investisseurs – laquelle s’exprime dans la valeur actionnariale. Plus que la croissance à long terme des revenus d’exploitation, c’est l’appréciation à brève échéance du capital, soit le cours de l’action, qui importe avant tout. Autrement dit, le crédit prend le pas sur le profit.

Rien n’illustre mieux ce changement que la pratique du buyback : que des entreprises cotées en bourse utilisent leurs ressources pour racheter leurs propres actions sur le marché secondaire est absurde d’un point de vue commercial mais parfaitement rationnel dès lors que le prix de l’action est la seule boussole qui guide leurs dirigeants.

Contrairement à ce qu’annonçaient les promoteurs de cette réorientation de la stratégie entrepreneuriale, la conversion des PDG à la poursuite de la valeur actionnariale n’a pas ramené la croissance des premières décennies d’après-guerre. En revanche, elle a ouvert la voie à une financiarisation de l’économie qui s’est rapidement étendue aux États.

Dès lors que les grandes entreprises se sont consacrées à l’entretien de leur attractivité auprès des investisseurs, les gouvernements n’ont eu de cesse de leur offrir les moyens de ce qu’elles appelaient compétitivité. Pour aider les firmes domiciliées sur leur territoire à attirer les pourvoyeurs de crédit, ils ont adapté leur législation aux goûts des investisseurs – à savoir une fiscalité réduite, un marché du travail flexible et des droits de propriété intellectuelle renforcés. S’est donc instituée une compétition entre les États dont l’enjeu était d’offrir l’environnement le plus attractif possible aux investisseurs internationaux.

Cependant, rivaliser de générosité envers les détenteurs de liquidités n’allait pas sans risques pour des gouvernements soumis aux suffrages de leurs mandants. Car si la baisse des rentrées fiscales et la précarisation des emplois affectaient trop lourdement l’aptitude des États à financer les services publics et à assumer leur rôle de protection sociale, elle risquait de compromettre la réélection des responsables de politiques favorables aux investisseurs. Les gouvernants ne pouvaient donc pas se permettre de sacrifier entièrement le bien-être de leurs électeurs à l’attractivité de leurs entreprises. Soucieux de trouver un compromis entre les besoins des uns et le souhait des autres, leur solution consistera à substituer l’emprunt aux impôts. Autrement dit, pour ne pas déroger à leurs obligations envers leurs concitoyens, ils vont emprunter sur le marché obligataire ce qu’ils ne parviennent plus à collecter par la voie fiscale.

Les prêteurs seront évidemment ravis de leur avancer les sommes requises mais non sans poser leurs conditions : pour éviter des taux d’intérêt prohibitifs, les gouvernements devront promettre encore plus de flexibilité sur le marché du travail, encore moins d’impôts sur le capital et toujours davantage de protections de la propriété intellectuelle. En recourant massivement à l’emprunt, les Etats se mettent donc sous la coupe des marchés financiers. Or, une fois appendus à la confiance que leur accordent les détenteurs d’obligations et de bons du Trésor, les gouvernants vont à leur tour connaître un changement de personnalité analogue à celui des entreprises converties à la poursuite de la valeur actionnariale. En effet, plutôt que la croissance économique – qui les obsédait plus que tout pendant les Trente Glorieuses – c’est leur crédit auprès des marchés obligataires qui va devenir leur principale préoccupation. Dépendants du renouvellement des prêts qui leur sont consentis, ils vont faire de la notation de leur dette publique la boussole de leurs politiques publiques.

La financiarisation ne s’arrête pourtant pas là. Car une fois tenus d’offrir des gages aux créanciers, les États se retrouvent bientôt face au même dilemme qui les avaient précédemment poussé sur la voie de l’emprunt : pour éviter que le taux d’intérêt de leur dette publique ne s’envole, il leur faut consentir aux mesures d’austérité budgétaire que le recours au marché obligataire leur avait d’abord permis d’éviter.

Et du coté des Etats ?

Les Etats vont alors faire pour leurs concitoyens ce qu’ils ont fait pour eux-mêmes : puisque, d’un côté, le souci de garder la confiance des marchés interdit d’augmenter les impôts et de revaloriser les salaires, mais que, de l’autre, il demeure électoralement dangereux de trop faire le malheur du peuple, les gouvernants vont décider d’inciter leurs concitoyens à emprunter à leur tour et pour leur compte – en particulier dans certains pays tels les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Espagne. Le développement du crédit commercial va donc s’ajouter à l’endettement public. Pour maintenir leur train de vie – ou simplement survivre – les ménages ne peuvent certes plus compter sur la progression de leurs revenus salariaux, mais il leur sera désormais plus facile d’accéder aux prêteurs.

Au terme de cette troisième phase de financiarisation, les individus vont se retrouver dans une situation similaire à celle des entreprises et des États : plus que de la progression de leurs revenus salariaux ou indirects, leur sécurité économique dépendra de leur crédit, soit de la confiance qu’ils inspirent aux prêteurs et de la valeur que le marché attribue à ce qu’ils souhaitent acquérir en empruntant (logement, diplôme universitaire, etc.).  Autrement dit, on mise moins sur ce qu’on gagne que sur l’appréciation de ses ressources – « portefeuille » où figurent le capital immobilier, l’épargne, mais aussi les compétences, le carnet d’adresses, voire la bonne mine.

Et il ne s’agit pas seulement d’apparaître solvable pour pouvoir emprunter. Car lorsque les entreprises ne s’occupent plus que de valeur actionnariale et les États de conserver la confiance des détenteurs d’obligations, les premières ne sont plus en mesure d’offrir des emplois stables et les seconds d’assurer des transferts sociaux décents. Dès lors, pour pouvoir travailler, il faut accepter d’enchaîner ou de cumuler les boulots précaires, voire d’offrir ses talents à la tâche en endossant le statut d’auto-entrepreneur, ce qui nécessite de se constituer un capital « réputationnel » suffisant auprès des recruteurs. Là encore, le crédit est bien là clé, puisqu’il s’agit de faire valoir ses compétences, les avis favorables des clients antérieurs, etc..  Et à défaut d’autre atout à arborer, une infinie disponibilité et une absolue flexibilité font figures d’« actifs » : travailler sans protection, à n’importe quelle heure, est une manière de se faire valoir.

Bref, pour répondre enfin à votre question initiale, le déclin de la société salariale n’est pas tant affaire de robotisation que de financiarisation de l’économie, et de son impact sur les conditions de vie d’une fraction croissante de la population.

La gauche se trompe t-elle de combat ?

La gauche qui reste de gauche, ainsi que les syndicats, restent aujourd’hui essentiellement mobilisés sinon pour restaurer le salariat protégé des Trente Glorieuses, du moins pour en conserver des lambeaux. Une pareille résistance est parfaitement compréhensible, au regard des « réformes » que les gouvernants comme la voie, sans alternative, de la modernisation, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit efficace ni de nature à sortir la gauche de son marasme mélancolique – d’autant qu’elle conforte l’accusation de conservatisme que les modernisateurs autoproclamés se plaisent à lui lancer.

En outre, je ne crois pas que la restauration du « keynésianisme dans un seul pays » d’après-guerre soit désirable. Mû par un productivisme insoutenable, il était en outre tressé de normes discriminatoires. Le compromis social fordiste consistait en effet à offrir des emplois stables et une protection sociale décente aux chefs de famille mâles, blancs et de souche en échange de leur soumission à la technostructure managériale et au paternalisme d’État. Il n’est pas étonnant que les extrêmes droites se montrent plus aptes que la gauche à capter la nostalgie d’un tel « bon vieux temps ».

Davantage que les appels à la restauration du salariat, c’est le renouveau du coopérativisme qui m’apparaît comme une réplique prometteuse à la précarisation du travail. Les récentes actions militantes des coursiers sont très intéressantes à cet égard. D’une part, ils mènent des actions en justice pour faire requalifier leur travail en emploi salarié – alors que les enseignes qui les recrutent ne leur offrent que des contrats commerciaux. Mais d’autre part, ils savent que s’ils obtiennent gain de cause, le modèle économique des plateformes est tel que, si elles sont contraintes de salarier les coursiers, la faillite est assurée. Autrement dit, un avis favorable du tribunal constitue une victoire à la Pyrrhus, puisqu’à peine devenue employeuse, l’entreprise condamnée pour emploi déguisé doit mettre la clé sous la porte.

Toutefois, cette éventualité n’effraie pas les coursiers en lutte, car en réalité leur objectif n’est pas de se faire salarier par les plates-formes prédatrices mais bien de les remplacer par des coopératives dont les livreurs eux-mêmes seraient les propriétaires associés.

Il s’agit en quelque sorte d’un retour de l’autogestion mais avec une différence essentielle : à l’époque de Lip, dans les années 70, le projet autogestionnaire était plombé par l’importance des investissements requis pour reprendre une entreprise industrielle. En revanche, comme cherche à le montrer l’association Coopcycle, à l’âge des plates-formes numériques et des applications, la mise de départ nécessaire pour faire fonctionner une coopérative est bien moindre.

En outre, il ne s’agit pas seulement de créer de telles coopératives mais aussi de les inscrire dans un écosystème où les acteurs coopératifs de divers secteurs coopéreraient entre eux, notamment pour accroître le capital « réputationnel » de chacune, et s’associeraient, avec l’appui de leurs usagers, pour inciter les pouvoirs publics à instituer une réglementation faite pour permettre aux coopératives de concurrencer valablement les plateformes capitalistes qui dominent leurs marchés.

En résumé, il s’agit de constituer l’économie sociale et solidaire en acteur économique et social « compétitif » plutôt  qu’en supplément d’âme auxiliaire de l’économie marchande.

Cela annonce t-il un autre projet de société ?

Une esquisse en tout cas et, à mon avis, porteuse d’une leçon philosophique importante. Car il me semble qu’un imaginaire social est toujours fécondé par ce contre quoi il se bat. En l’occurrence, il n’est pas étonnant que le projet de société qui émerge dans les luttes des travailleurs « ubérisés » ne ressemble pas à celui que portaient les luttes syndicales des travailleurs salariés. L’idée de socialisme est née d’une résistance au capitalisme libéral. On peut faire le pari qu’un autre modèle social naîtra de la résistance au capitalisme financier.

Le renouveau du coopérativisme n’est pas le seul élément de cet imaginaire en gésine. S’y ajoutent – et s’y articulent – au moins deux autres mouvements tant intellectuels que sociaux.

Le premier concerne le revenu universel, qui a pour intérêt principal de proposer que l’allocation de ressources soit détachée de la condition salariale – et par conséquent de donner au gens la possibilité de choisir un peu plus librement leur voie. Le second est le mouvement qui s’efforce de réinventer la notion de communs, non pas tant pour en faire un régime de propriété distinct des propriétés privée et publique mais pour faire du commun un principe de dérogation au plein exercice du droit de propriété.

Les communs, en effet, se rapportent avant tout à l’accès, à l’accessibilité. Il ne s’agit pas de retirer leurs titres aux propriétaires mais de leur imposer de ménager un droit d’accès commun à leur propriété.  De même qu’avec le revenu universel, l’objectif est de ne plus subordonner l’usage des ressources à l’affiliation au salariat ou à la détention d’un droit de propriété. On voit aussitôt les résonances entre ces deux revendications et l’essor du coopérativisme.

Propos recueillis par Catherine André
Source Alternative Economique 15/05/2018

Figures libres. Mille façons de dire « non », plus une

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La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Non ! De l’esprit de révolte », de Vincent Delecroix.

Voilà le mot du monde le mieux partagé. Souvent le premier vocable que les enfants comprennent, puis reprennent, quand ils découvrent la possibilité de retourner les refus qu’on leur impose. Manière d’exister, de se poser en s’opposant, le non est partout. C’est pourquoi il a déjà été célébré de mille manières : fondement de la pensée, marque de la liberté, indice de la révolte individuelle, vecteur de la rébellion collective… A force, un véritable conformisme du rejet s’est installé. Face à cette obligation nouvelle de désobéir et de contester, on sera enclin à dire « non », si l’on veut conserver quelque indépendance. Curieux dilemme : trop dire « oui » au non conduit à devoir dire « non » au non. Sommes-nous condamnés à tourner en rond ?

Plus qu’un mot, un acte

Tel est, grosso modo, le point de départ de l’ample et dense méditation du philosophe Vincent ­Delecroix dans son nouvel essai – intitulé, on n’en sera pas surpris, Non ! Le spécialiste de Kierkegaard (1813-1855), maître de conférences à l’Ecole pratique des hautes études, également romancier (Tombeau d’Achille ou Ascension, Gallimard, 2008 et 2017), passe cette fois en revue les multiples registres où le non vient faire intrusion, rompant la mécanique des enchaînements, arrachant à l’engrenage des routines. Il met ainsi en lumière – dans le champ de la parole, de l’interlocution, du politique – les paradoxes générés par ce terme qui, plus qu’un mot, se révèle un acte. Cette négation produit grandeurs et servitudes en tout genre.

Ce panorama des mille non ne manque pas de relief ni de profondeur. Sa principale singularité réside dans le point de vue adopté par Vincent Delecroix. A juste titre, il refuse les issues simplistes : opposer « camp du oui » et « camp du non », faire triompher naïvement le « oui à la…

Suite de l’article : Le Monde des livres 03/05/2018

Jérusalem une ville indivisible

Donatella Di Cesare

Donatella Di Cesare

La spécificité de Jérusalem pourrait servir de modèle politique à l’avenir, fait valoir la philosophe Donatella Di Cesare dans Corriere della Sera :

«Unique, indivisible, inappropriable, irréductible : Jérusalem est la ville qui se soustrait à l’ordre des Etats-nations. Elle échappe aux répartitions – elle les transcende et les proscrit. Toutes les tentatives visant à fractionner et segmenter Jérusalem, dans une optique d’Etat-nation centralisé, ont échoué. Le naufrage de la diplomatie, et, plus encore, celui d’une politique qui procède avec mesure et calcul. Jérusalem ne divise pas, elle unit. … C’est précisément parce qu’elle constitue ce roc théologique auquel se heurte la politique que Jérusalem peut devenir un modèle supra-étatique et l’incubatrice de relations éclairées entre les peuples.»

Voir aussi : Actualité Internationales, Rubrique , GéopolitiqueLa dangereuse alliance entre les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite,  rubrique Moyen-Orient, Palestine, Israël,  rubrique Politique, Politique internationale, rubrique Débat, rubrique Philosophie,

Contre la haine Plaidoyer pour l’impur

136533_couverture_Hres_0Carolin Emcke conduit une analyse à la fois littéraire et philosophique des contextes qui expliquent la haine xénophobe, raciale, sociale et sexiste minant nos sociétés. Elle étudie les processus d’invisibilisation qui préparent les conduites haineuses et déconstruit les présupposés théoriques de la haine : naturalisation des identités, désir d’homogénéité et culte de la pureté. Ce livre réalise un équilibre rare entre description des situations concrètes de montée en puissance des passions tristes (Europe et États-Unis notamment) et analyse des causes. Le ton est descriptif avant d’être normatif, même si l’auteur ne cache pas son parti pris en faveur d’une démocratie sensible, accordée à une certaine expérience de l’amour : l’aspect le plus remarquable du livre tient dans ce lien établi sans aucune naïveté entre la politique et la sphère des sentiments.

Le projet littéraire de Carolin Emcke n’a pas d’équivalent en France : il s’agit d’articuler journalisme au meilleur sens du terme et philosophie. Les enjeux fondamentaux liés au devenir de la démocratie dans la globalisation, à la guerre et aux droits civiques sont restitués au plus près de l’expérience, parfois sur la ligne de front elle-même. Ce point de vue original confère un ton militant, mais jamais dogmatique, à ce livre. La haine n’y est pas envisagée comme une abstraction mais comme une possibilité ouverte par la modernité et à laquelle cette même modernité permet de répliquer. L’amor mundi revendiqué par Carolin Emcke se confronte à la réalité de l’extrême qu’elle a observé avec autant de courage que de finesse sur des théâtres d’opération divers (Kosovo, Liban, Irak, etc.). L’alliance entre le sérieux habermassien et la lucidité d’une femme qui a regardé la guerre en face n’est pas habituelle dans notre pays où les ponts entre philosophie et journalisme ont été coupés.

Carolin Emcke, née en 1967, a étudié la philosophie, les sciences politiques et l’histoire à Londres, Francfort-sur-le-Main avec Jürgen Habermas, dont elle est proche, et Harvard. Elle a été reporter de guerre de 1998 à 2013 et a notamment couvert les guerres du Kosovo, du Liban et d’Irak. Elle collabore depuis 2007 avec l’hebdomadaire Die Zeit. Outre le prestigieux Friedenspreis de la foire de Francfort 2016, elle a reçu le prix Theodor-Wolff (2008), le prix Otto-Brenner (2010) et le prix Lessing (2015).

 Le Seuil Essais
Date de parution 28/09/2017
17.00 € TTC

Frédéric Worms : « La démocratie fait émerger des problèmes à résoudre »

Frédéric Worms : « L’esprit a besoin de confiance pour pénétrer la démocratie et la faire vivre »

Frédéric Worms : « L’esprit a besoin de confiance pour pénétrer la démocratie et la faire vivre »

Invité des Chapiteaux du livre de Béziers, le philosophe Frédéric Worms donne ce soir au Théâtre sortieOuest, une conférence sur le thème « Les maladies chroniques de la démocratie ».

Frédéric Worms est philosophe, professeur de philosophie contemporaine, membre du Comité consultatif national d’éthique et depuis septembre 2015, directeur-adjoint de l’École normale supérieure. Frédéric Worms s’intéresse à l’histoire de la philosophie. Il est considéré comme un spécialiste de l’œuvre de Bergson.

Dans votre dernier ouvrage*, vous vous portez au chevet de la démocratie en crise pour poser un diagnostic. Pourquoi avoir user des termes de maladie chronique à propos de la démocratie ?
Pour deux raisons : la thèse de maladie chronique permet de la distinguer de la maladie aiguë. Elle soutient  que les problèmes de la démocratie sont structurels à la démocratie elle-même. La crise correspond à une inflation de problèmes structurels qui  doivent être contenus. Il nous incombe de les conjurer, de les affronter pour qu’ils ne débordent pas du cadre. Par ailleurs, l’usage du mot maladie, implique que la démocratie peut être plus ou moins en bonne santé et qu’elle fait partie de la vie.

Votre approche s’applique-t-elle  à la crise de manière globale ?  Relève-t-on par exemple, les mêmes symptômes de Rangoun à Damas ou de la Floride à la Meuse ?
Non, on distingue des seuils. Aucun pays n’est une démocratie parfaite. La France remplit un certain nombre de critères qui restent inexistants dans d’autres pays.

Vous soulignez l’état d’une partie grandissante de l’opinion qui pense que la démocratie est terminée, pour avoir gagné un statut incontournable ou parce qu’elle est perdue. Ce qui dans les deux cas revient à éluder les questions…
Exactement, ce sont deux erreurs qui se nourrissent l’une l’autre, la démocratie ce n’est justement pas tout ou rien. Ce raisonnement peut conduire à faire la guerre au nom de la démocratie. Je me prononce plutôt en faveur des tribunaux internationaux,  que pour les interventions militaires. Parce que la guerre contribue à renverser tous les principes moraux et politiques de la démocratie. Aucune démocratie n’est complète, elle doit toujours être pensée, programmée. La démocratie fait émerger des problèmes à résoudre, elle n’a pas vocation à les faire disparaître.

Votre démarche ne se limite pas au mode de gouvernance cependant, peut-on considérer que le régime politique français est tempéré d’une part de monarchie voire d’aristocratie  ?
Je ne le pense pas. Ceux qui évoquent une monarchie constitutionnelle, liée au présidentialisme font planer l’idée que nous ne serions plus dans une République, hors, c’est faux ! Cette posture présente le risque de leurrer les citoyens. C’est une forme rhétorique permettant d’exporter les principes pour finalement abandonner la défense de ces principes. Cela n’empêche pas pour autant de critiquer la 5e République mais il faut formuler des critiques avec des exigences précises. Le  système français n’est pas parfait mais il permet de peser sur le gouvernement.

Dans votre interprétation de la crise, vous soulevez la convergence de trois dangers que sont le soupçon, le racisme et l’ultralibéralisme. En quoi le cynisme contemporain repose-t il sur un déni de démocratie ?
L’esprit a besoin d’une confiance pour pénétrer la démocratie et la faire vivre. Lorsqu’on vous dit : on vous ment  ou tous pourris, on sape cette confiance.  Si certains médecins acceptent les cadeaux des laboratoires, cela ne signifie pas  que tous les médecins sont corrompus. On a le droit de critiquer mais on ne doit pas saper la démocratie au nom de la démocratie. Tout citoyen se conforme à des principes, le peuple n’a pas tous les droits. La démocratie appelle aussi à une auto-limitation.

Le racisme vous apparaît comme une maladie de la représentation de soi-même ?
Le racisme, c’est l’illusion de penser qu’il y a eux et nous. Le racisme, c’est une idée de l’autre mais aussi de soi-même qui sous-tend que nous n’avons pas de problème. C’est un piège. Un peuple fort et démocratique assume cette discussion. Il se reconnaît par ses institutions et reconnaît les différences.

Bergson définit les principes moraux comme une nécessité pour la société de régler la liberté humaine. N’est-ce pas tout le contraire que prône aujourd’hui l’Occident ultra libéral sous couvert d’assurer notre sécurité  ?
Même les libertés peuvent devenir des idéologies si on ne voit pas qu’il faut les construire à travers les institutions. L’erreur du libéralisme est d’avoir opposé la liberté à la loi. La liberté c’est bien, mais il faut apprendre que l’on a besoin des autres. Pour les bébés ou les vieillards, c’est une évidence. Les catastrophes qui sont terribles nous le rappellent parfois.

Face à la convergence des dangers, vous prônez la résistance, sous quelle forme de lutte ?
Dans un pays comme la France, des luttes peuvent s’organiser dans le cadre des institutions, de l’université, de la presse …  Nous vivons dans une démocratie mûre, épanouie et solide qui dispose de cadre pour sa propre critique. Nous avons les moyens de lutter sans se cacher, sans avoir peur.

Pour reprendre la question d’Adorno : peut-on mener une vie bonne dans une société mauvaise ?
C’est la vraie question philosophique. J’espère que oui. Cette vie bonne peut être heureuse, mais il faut être critique. Les gens qui critiquent la démocratie sont des gens heureux. Et ce sont souvent  ceux qui sont heureux qui font progresser les choses.

Ce travail intérieur aux relations humaines vous situe dans un esprit rousseauiste, comme votre présence au sein du Comité national d’éthique. Quels sont les dossiers importants qui arrivent sur la table ?
Le dossier de la PMA, et ceux liés aux nouveaux progrès scientifiques dans le domaine  de la biomédecine, du génome, ou encore de l’intelligence artificielle, de la nouvelle médecine connectée. Dans dix ans la médecine sera transformée. Nous serons soignés à distance avec nos téléphones. Comment cela restera-t-il éthique  ? Comment cela restera-t-il  un soin  ? Comment avoir le sentiment d’être soigné par quelqu’un  dans ce cadre ? Que fera-t-on des données médicales fournies ?  Tout cela pose des problèmes relatifs à la démocratie…

« La convergence n’est pas à inventer puisqu’elle nous fait déjà vivre et avancer », votre conclusion porte à l’espérance. Est-ce un appel à l’introspection  ?
C’est un appel à l’endurance lucide, regarder ce qui nous fait vivre, nous permet de comprendre…

Réalisé par Jean-Marie Dinh

*Les maladies chroniques de la Démocratie, éditions Desclée de Brouwer, 18,90 euros.

Source La Marseillaise.23/09/2017

Voir aussi : Rubrique RencontreJean- Claude Milner, rubrique Philosophie, rubrique Livre, Essais,