La Manufacture. Un goût certain pour le crime et le réalisme

joe-bananas-mafiaK-fé-Krim. Un rendez-vous avec la Manufacture, une maison d’édition qui explore le monde hors la loi en présence de Lilian Bathelot, Anne Bourrel et Olivier Martinelli.

Maison d’édition indépendante, la Manufacture de livres explore le monde criminel français et international. C’est l’invitée du prochain K-fé-Krim proposé par la librairie Sauramps en partenariat avec l’association Soleil Noir et le Festival International du Roman Noir jeudi.

Avec trois écrivains de roman noir d’ici invités : Lilian Bathelot, Anne Bourrel, Olivier Martinelli. Depuis 6 ans maintenant La Manufacture de livres se positionne comme l’éditeur spécialiste de la littérature du crime. Du roman au récit en passant par la photo, l’éditeur usine des histoires de bandits et de voyous.

A l’origine de cette aventure Pierre Fourniaud, ayant fait ses armes au Seuil, avait dans l’idée de créer une « série » de livres autour de l’histoire romancée d’une famille issue du grand banditisme. Avec le temps, l’idée a pris la forme d’une cosmologie criminelle. Un monde parallèle violent qui répond à d’autres codes d’honneur même si ceux-ci ont tendance à disparaître. A ce sujet, Pierre Fourniaud cite Pellegrini, ancien patron de l’antigang, « l’absence de scrupules paie toujours plus que l’intelligence. Lorsque deux truands s’affrontent, c’est toujours le plus cruel qui l’emporte. »

Aujourd’hui, la Manuf’ revendique un catalogue de près de 70 références, avec d’un côté la fiction, de l’autre le document et des essais. On passe du roman américain des années 30 à la vie d’une jeune fille dans une cité. Tous les parcours retracés sentent bon l’angoisse et le noir. Ils sont confiés à des écrivains, souvent témoins d’un art de vivre. La critique retient notamment Back up de Paul Colize, La politique du tumulte de François Médéline, Gangs story de Kizo avec les photos de Yan Morvan.

Dans le triptyque d’auteurs présents demain Anne Bourrel évoquera Gran Madam’s, la virée d’un trio de choc composé d’un escroc, d’une prostituée et d’une fugueuse. Olivier Martinelli évoquera une sombre errance entre l’Espagne de 36 et celle des années 90. Lilian Bathelot nous entraînera dans un beau récit qui se déroule dans le compartiment d’un train désert. Notre fascination pour ces mondes parallèles et ces vies hors la loi se trouve d’autant plus ravivée que nous étouffons sous les normes et la Manuf’ se charge bien de nous en faire sortir.

JMDH

Demain au Gazette Café à 18h30.

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Le Capitalisme paradoxant Un système qui rend fou

Essai : de Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique

« C’est paradoxal ! » : l’expression semble s’être banalisée. Elle exprime la surprise, l’étonnement, la colère parfois, devant des situations jugées incohérentes, contradictoires, incompréhensibles. Quelques formules glanées ici et là illustrent cette inflation du paradoxal : « Je suis libre de travailler 24 heures sur 24 », « Il faut faire plus avec moins », « Ici, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions », « Je traite de plus en plus de travail en dehors de mon travail et inversement », « Plus on gagne du temps, moins on en a »

L’ouvrage analyse la genèse et la construction de cet « ordre paradoxal ». Il explore les liens entre la financiarisation de l’économie, l’essor des nouvelles technologies et la domination d’une pensée positiviste et utilitariste. Il montre pourquoi les méthodes de management contemporain et les outils de gestion associés confrontent les travailleurs à des injonctions paradoxales permanentes, jusqu’à perdre le sens de ce qu’ils font.

Enfin, cet ouvrage met au jour les diverses formes de résistance, mécanismes de dégagement ou réactions défensives mises en œuvre par les individus. Pour certains, le paradoxe rend fou. Pour d’autres, il est un aiguillon, une invitation au dépassement, à l’invention de réponses nouvelles, individuelles et collectives.

Vincent de Gaulejac, professeur émérite à l’université Paris 7-Denis Diderot, président du Réseau international de sociologie clinique (RISC), auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont La Névrose de classe, La Société malade de la gestion et Travail, les raisons de la colère.
Fabienne Hanique, sociologue, professeur à l’université Paris 7-Denis Diderot, chercheur au LCSP, vice-présidente du RISC, auteur de Le Sens du travail, et (en coll.) La Sociologie clinique. Enjeux théoriques et méthodologiques.

Editions du Seuil 02/04/2015 Economie humaine 288 pages – 21.00 € TTC

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La Gouvernance par les nombres

Livre d’Alain Suplot

9782213681092-X_0Le sentiment de « malaise dans la civilisation » n’est pas nouveau, mais il a retrouvé aujourd’hui en Europe une intensité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La saturation de l’espace public par des discours économiques et identitaires est le symptôme d’une crise dont les causes profondes sont institutionnelles.

La Loi, la démocratie, l’État, et tous les cadres juridiques auxquels nous continuons de nous référer, sont bousculés par la résurgence du vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Réactivé d’abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd’hui la forme d’une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l’égide de la « globalisation ».

La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes inhérentes à son bon fonctionnement. Prospère sur ces bases un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes.

Porté par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société où la loi cède la place au programme et la réglementation à la régulation. Mais dès lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux.

Radicalisant l’aspiration à un pouvoir impersonnel, qui caractérisait déjà l’affirmation du règne de la loi, la gouvernance par les nombres donne ainsi paradoxalement le jour à un monde dominé par les liens d’allégeance.

La Gouvernance par les nombres mars 2015 Editions Fayard

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Près d’un tiers des lecteurs empruntent des livres en bibliothèque

BibliothequeAlors que le Salon du livre se tient du 20 au 23 mars à Paris, le Centre national du livre (CNL) publie une étude commandée à l’institut Ipsos sur « Les Français et la lecture ». Réalisée auprès d’un échantillon de 1.012 personnes de 15 ans et plus, elle se révèle particulièrement riche d’enseignements. Elle montre notamment que 85% des Français se considèrent comme « lecteurs de livres » ; parmi eux, 21% déclarent lire beaucoup. Des chiffres qui ne cadrent pas vraiment avec les difficultés actuelles de la librairie et de l’édition… L’étude aborde ainsi de nombreux aspects : comment devient-on lecteur ? quelles sont les pratiques de lecture ? où et comment se procure-t-on les livres ? pourquoi lit-on ou ne lit-on plus ?…

Pas de différence dans la fréquentation des bibliothèques selon la CSP ou le revenu

On en retiendra plus particulièrement les réponses sur le rôle des bibliothèques. Si 86% des Français disent acheter au moins un livre par an, ils sont aussi 29% à emprunter souvent ou de temps en temps des livres en bibliothèque, avec une prédominance de femmes et de foyers avec enfants de moins de quinze ans. En revanche, il n’y a pas de différences significatives selon la CSP (catégorie socioprofessionnelle) ou le niveau de revenu du foyer.

Les lecteurs qui n’empruntent pas de livres en bibliothèque invoquent plusieurs raisons pour expliquer leurs réticences. La principale – de très loin – est l’envie de lire des livres qui vous appartiennent (73% de citations). Viennent ensuite le fait que « les livres que vous cherchez ne sont pas toujours en stock » (33%), la durée limitée du prêt jugée trop contraignante (31%), la peur d’oublier de rendre les livres (27%) ou l’absence de bibliothèque près de chez soi (26%). La durée de prêt trop limitée et la crainte d’oublier de rendre les livres sont particulièrement présentes chez les 15-24 ans, de même que la peur de perdre les livres empruntés.

En revanche, les non-emprunteurs ne mettent pas en avant des arguments comme le manque de conseils par les bibliothécaires (10% seulement de citations), l’absence de livres numériques (8%) ou le coût d’inscription trop onéreux (7% de citations en moyenne, mais 18% chez les 15-24 ans). On peut toutefois regretter que l’étude ne propose pas, parmi les items, la question des horaires d’ouverture des bibliothèques, sujet récurrent de discussion entre le ministère de la Culture et les collectivités territoriales (voir nos articles ci-contre du 24 mars et du 9 décembre 2014).

Un fort potentiel de développement pour la lecture

Si l’on en croit les résultats de l’étude, la lecture possède un fort potentiel de développement. Près des deux tiers des Français (64%) affirment en effet qu’ils aimeraient lire plus de livres. C’est le cas de 63% des grands lecteurs, de 73% des moyens lecteurs, de 65% des petits lecteurs, mais aussi de 30% des non-lecteurs.
De même, les Français affirment que, s’ils avaient plus de temps, la lecture d’un livre serait l’une de leurs trois activités privilégiées (13%), avec les sorties entre amis (28%) et les sorties culturelles (15%). La lecture arrive ainsi devant la télévision (5%) – qui est, il est vrai, déjà beaucoup consommée -, le surf sur internet (2%) ou les jeux vidéo (1%).

En termes de cibles, les bibliothèques gagneraient à cibler la tranche d’âge des 25-34 ans. Le taux de lecteurs qui déclarent emprunter souvent ou de temps en temps des livres dans les bibliothèques est en effet de 27% chez les 15-24 ans. Mais il s’effondre à 16% chez les 25-34 ans, avant de remonter à 32% chez les 35-49 ans, puis de se stabiliser (31% chez les 50-64 ans et 33% chez les 65 ans et plus).

Jean-Noël Escudié / PCA

Source Localis.info : 23/03/2015

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L’amoralité menaçante de Jake Hinkson

Photo Lilian Bathelot

Rencontre. L’écrivain traumatisé Jake Hinkson présente l’enfer de church street à la librairie Sauramps.

Geoffrey Webb est en train de se faire braquer sur un parking par une petite frappe. Et cette situation lui convient bien, il en redemanderait même. Après avoir repris le contrôle de la situation, il lui offre les trois mille dollars qui se trouvent dans son portefeuille, en échange de cinq heures de voiture jusqu’à Little Rock.

Les premières pages de L’enfer de Church street, seul roman de Jake Hinkson traduit dans la toute nouvelle collection Néonoir chez Gallmeister, embarqueront à coup sûr les sombres amateurs du pessimisme. C’est le genre de bouquin qu’on se fait en deux paires d’heures et une plaquette de cachetons pour la cirrhose de l’âme. L’auteur que l’on découvre en vrai dans le cadre des excellents K-fé-Krime proposés par la librairie Sauramps ne déçoit en rien. Il nous explique très sérieusement qu’il a grandi dans une fa- mille très religieuse et qu’il lisait en cachette des romans noirs. Et que son livre est en quelque sorte une synthèse de ces deux univers.

Voilà qui inspire tout suite la confiance. Pourtant, avec sa barbe d’évangéliste Jake Hinkson n’apparait pas fondamentalement machiavélique. Si on passait en noir et blanc, ce serait le genre de type capable de vous faire jaillir la cervelle à coups de batte de baseball et de sortir un mouchoir blanc bien plié de sa poche pour essuyer le sang que vous avez laissé sur ses lunettes.

Mais tout va bien. On est toujours en couleur et on l’écoute parler de cette première scène. « Peut-être à cause des personnages qui fument dans la bagnole, je me disais que c’était comme une sorte de chambre à gaz sur roues… Pourquoi Geoffrey kidnappe son kidnapper… Je crois qu’il fait cela parce qu’à ce moment c’est le grand vide. Il veut se purger de son histoire. Et il n’a plus personne d’autre autour de lui pour le faire – faut dire qu’il a flingué pas mal et trahi tous les gens qu’il avait séduits… mais bon. –

Donc, une fois dans la chambre à gaz, on découvre l’histoire de Geoffrey qui arrive dans un trou perdu et se fait embaucher par un pasteur évangéliste comme diacre pour s’occuper de la jeunesse. On peut pas dire qu’il ait vraiment la vocation. Pour lui, la religion est un moyen de prendre du pouvoir rapidement et de se faire de l’argent facilement. Le truc, c’est qu’il se fera aussi la fille mineure du pasteur, ce qui précipitera sa fuite en avant dans le noir mais ça, on vous laisse le plaisir amoral de le découvrir.

« En allant à l’église j’ai rencontré des gens merveilleux, j’ai des prêcheurs et des pasteurs dans ma famille, mais j’ai aussi vu des gens sans coeur ni moralité; confie Hinkson, avec ce livre j’ai pris plaisir à m’en amuser mais j’avais aussi de la colère à exprimer.» Un peu comme son alter égo romanesque…

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour 28/03/2015

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