COP 23: à Bonn, l’Afrique met de nouveau le financement climat sur la table

Un homme dans les rues inondées de Regent, près de la capitale de la Sierra Leone, Freetown le 14 août 2017  © STR / SOCIETY 4 CLIMATE CHANGE COMMUNICATION SIERRA LEONE / AFP

Un homme dans les rues inondées de Regent, près de la capitale de la Sierra Leone, Freetown le 14 août 2017 © STR / SOCIETY 4 CLIMATE CHANGE COMMUNICATION SIERRA LEONE / AFP

L’euphorie de Paris, où les pays sont arrivés à un consensus pour lutter contre le changement climatique, s’est un peu émoussée. Deux ans après, à Bonn, les pays africains plaideront de nouveau pour que les nations riches tiennent leurs promesses de les aider à s’adapter au réchauffement. Un soutien qui doit devenir une réalité avant même l’entrée en vigueur de l’accord climat de Paris en 2020.

Pour les pays africains, l’un des principaux défis de la COP 23 (Conférence des Nations unies sur le changement climatique), qui a démarré le 6 novembre 2017 à Bonn (Allemagne) sous la présidence des îles Fidji, sera notamment de «clarifier» la question du financement de l’atténuation (réduction des émissions) et de l’adaptation au changement climatique.

Partout sur la planète, les catastrophes naturelles se multiplient, rappelle Aissatou Diouf de l’ONG sénégalaise Enda Energie, l’une des structures coordinatrices du Réseau Climat & Développement (RC&D). «L’Afrique de l’Est et l’Afrique australe font face à de longs cycles de sécheresse (…), des pluies inattendues ont causé des inondations mortelles et des glissements de terrain en Sierra Leone et en République démocratique du Congo (RDC).»

Dans tous les pays, poursuit la militante, les conséquences de ces catastrophes aggravent les inégalites sociales. «Avec l’accord de Paris, les gouvernements ont promis de combattre le changement climatique. Maintenant, il est temps de donner corps à cette promesse». Et Bonn pourrait être une étape décisive dans la bonne direction si les principales attentes des pays africains trouvaient satisfaction.

«Les gouvernements africains peuvent et s’engagent dans des stratégies d’atténuation et d’adaptation, et nous, la société civile, les obligerons à rendre des comptes quant à leur application, précise Aissatou Diouf. Cependant, pour mener à bien tous ces programmes, nous avons besoin que les pays riches tiennent leurs promesses. L’engagement de réunir 100 milliards de dollars par an pour financer l’adaptation et l’atténuation doit être concrétisé.»

Penser au pré-2020
Des revendications qui sont aussi celles du monde en développement. «Nous avons besoin que la COP 23 soit celle du financement et du soutien. Les PMA (Pays les moins avancés) appellent les pays développés à accélérer la mise en œuvre de leurs obligations en matière de financement climatique et à combler le fossé financier toujours croissant avant qu’il ne devienne trop important», plaide la présidence du groupe des PMA (qui regroupe 47 pays dont la majorité sont africains) assurée par l’Ethiopien Gebru Jember Endalew.

«Les besoins financiers ne sont pas en adéquation avec les moyens mis a disposition pour l’instant (…)», note son prédécesseur et actuel négociateur de la RDC, Tosi Mpanu-Mpanu. «Il commence bien évidemment à y avoir des solutions grâce aux différents fonds climatiques existant et dont les pays en developpement ne maîtrisent d’ailleurs pas toujours les mécanismes.» Mais les Etats africains financent la plupart de leurs besoins climatiques, notamment après des catastrophes climatiques.

«Pour nous, cette COP, contrairement à ce que certains en disent, est une COP à enjeux». A Bonn, «on pourrait prendre une décision qui est double pour l’Afrique. Elle porte à la fois sur le financement et l’adaptation. Aujourd’hui, le fond dédié au financement de l’adaptation dépend du protocole de Kyoto. Nous voudrions que la Conférence des parties puisse adopter le principe selon lequel le fonds d’adaptation puisse servir l’accord de Paris qui est aujourd’hui la référence.» 

En outre, «l’accord de Paris va définir la gouvernance climatique à partir de 2020 mais il y a le pré-2020. Et dans le pré-2020, il faut réfléchir à la façon de relever le niveau d’ambition, ajoute Tosi Mpanu-Mpanu. Dans cette optique, les pays africains «attendent de la clarté sur la façon dont nous atteindrons les 100 milliards de dollars par à partir de 2020. Certains pays (riches), en utilisant une comptabilité peu créative (…), estiment que 64 milliards de dollars ont déjà été mobilisés sur la période 2015-2016 pour le financement climatique. C’est un calcul que nous ne comprenons pas (…). Nous demandons donc plus de transparence et de convergence.»

«Les pays doivent avoir l’assurance que le financement international prendra le relais»
La question du financement est cruciale dans la lutte engagée par les pays africains contre le changement climatique. «Dans les contributions déterminées au niveau national (CND), beaucoup de pays Africains ont conditionné une partie de leurs actions, explique Tosi Mpanu-Mpanu. A l’instar de mon pays, la RDC». L’état congolais «prévoit de réduire ses émissions de 17% entre 2020 et 2030», à condition que «21 milliards de dollars lui soient mis à disposition (9 milliards pour l’adaptation et 12 milliards pour l’atténuation).

De même, «nous avons besoin d’un soutien financier, technologique et de renforcement des capacités dans la planification, l’élaboration et la mise en oeuvre de nos plans nationaux d’adaptation (PNA)». Pour beaucoup de pays africains, ces plans sont envisagés comme le volet adaptation de leurs contributions nationales. Le fonds vert, dont Tosi Mpanu-Mpanu est l’un des administrateurs, a décidé «de mettre à disposition 3 millions de dollars par pays pour faire leurs plans. Pour certains pays, ce sera suffisant, pour d’autres non.» Alors même qu’une épée de Damoclès plane sur les ressources du fond.

«Les pays ont pris des engagements à hauteur de 10,2 milliards de dollars en ce qui concerne le fonds vert», affirme Tosi Mpanu-Mpanu. Les États-Unis, à eux seuls, avaient promis se contribuer à hauteur de 3 milliards. Et l’administration Obama a déjà versé un milliard. Aujourd’hui, après l’annonce du président Donald Trump qui souhaite que son pays quitte l’accord de Paris, le reliquat de deux milliards ne devrait pas arriver de si tôt.

«Le manque de certitude a propos de ce financement peut miner la dynamique, le cercle vertueux auquel les pays en développement veulent se joindre. Il faut donc qu’on ait un signal fort que d’autres pays vont prendre le relais. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui». «Il n’y a pas péril dans la demeure (plus d’une cinquantaine de projets ont été approuvés pour une valeur de 2,5 milliards de dollars)», assure Tosi Mpanu-Mpanu. Cependant, ajoute-t-il, la question du refinancement du fonds vert pourrait poser problème. .

A Bonn, résume Tosi Mpanu-Mpanu, il faudra «continuer à encourager les pays, à leur montrer qu’ils peuvent continuer à faire des efforts avec leurs petits deniers tout en sachant que le financement international prendra le relais. Les Etats africains doivent avoir l’assurance que l’argent sera disponible.»

  Falila Gbadamassi

Source Géopolis 06/11/2017

Voir aussi: Actualité internationale, rubrique Ecologie, COP21. Réaction d’Attac France à l’Accord de Paris, rubrique Politique, Politique internationaleSociété civile, rubrique Afrique, rubrique Société, Citoyenneté,

Cesare Battisti interpellé à la frontière brésilo-bolivienne

Cesare Battisti lors de sa sortie de prison le 8/06/11. Photo Reuter

Cesare Battisti lors de sa sortie de prison le 8/06/11. Photo Reuter

L’ancien militant d’extrême gauche Cesare Battisti interpellé à la frontière brésilo-bolivienne

Condamné par contumace en 1993 en Italie à la perpétuité pour quatre homicides, Cesare Battisti a été placé en détention. Ses avocats exigent sa libération immédiate.

Il a d’abord prétendu qu’il partait pêcher. Mais lorsque les forces de l’ordre brésiliennes, qui le suivaient discrètement, l’ont interpellé dans la ville de Corumba (sud-ouest du Brésil), mercredi 4 octobre, alors qu’il tentait de franchir la frontière bolivienne, lesté de quelques milliers de dollars et d’euros, Cesare Battisti n’a pu nier longtemps sa fuite.

Aujourd’hui âgé de 62 ans, l’ancien membre des Prolétaires armés pour le communisme (PAC, extrême gauche), condamné par contumace en 1993 en Italie à la perpétuité pour quatre homicides commis durant les « années de plomb », a été aussitôt placé en détention.

Ses avocats ont exigé sa libération immédiate, redoutant que le gouvernement brésilien ne profite de cette détention pour donner droit à une nouvelle demande d’extradition de l’Italie. Une inquiétude qui n’avait cessé, ces derniers jours, de prendre de l’importance parmi les défenseurs de l’ancien militant d’extrême gauche.

Réfugié au Brésil depuis 2004

Le 28 septembre, pour parer à toute éventualité, les avocats de M. Battisti avaient ainsi déposé une demande d’habeas corpus (procédure qui énonce la liberté fondamentale de ne pas être emprisonné sans jugement), auprès de la Cour suprême brésilienne.

L’épisode signe un nouveau rebondissement du feuilleton Battisti, devenu le symbole parfait des plaies des années de plomb italiennes.

Réfugié au Brésil depuis 2004, l’ancien membre des PAC, en cavale depuis 1981 et son évasion de la prison de Frosinone (Latium), avait d’abord élu domicile au Mexique avant d’arriver à Paris au début des années 1990, se croyant protégé par la « doctrine Mitterrand », par laquelle la France avait assuré, en 1985, qu’elle renonçait à extrader vers l’Italie d’anciens militants d’extrême gauche ayant renoncé à la violence, pour peu qu’ils n’aient pas commis de crime de sang.

A Paris, il avait obtenu une carte de séjour et un emploi de gardien d’immeuble, en même temps qu’il écrivait plusieurs romans policiers, sur lesquels plane l’ombre des années de plomb. Il ne cessait par ailleurs de clamer son innocence, mais il avait refusé de se présenter devant la justice italienne ; cette dernière l’avait condamné définitivement en 1993 pour « assassinats et complicité d’assassinats ».

Mais la protection de la France s’avère plus fragile que prévu. Début 2004, il est arrêté par la division nationale antiterroriste (DNAT), en réponse à une nouvelle demande d’extradition italienne. Il est bientôt remis en liberté, sans que la menace s’éloigne.

La présidence Temer signe le retour des tourments de l’Italien

Ayant épuisé tous les recours, en dépit d’une mobilisation de nombreuses figures de la gauche (Bertrand Delanoë, François Hollande) ou des milieux culturels (Fred Vargas, Bernard-Henri Lévy), il rejoint la clandestinité et ne doit son salut qu’à une fuite vers le Brésil, que le gouvernement français est accusé de n’avoir pas cherché à empêcher.

Ses années brésiliennes ne seront pas non plus de tout repos. Débarqué clandestinement dans le pays, il est arrêté en mars 2007, à la demande de l’Italie, et libéré quatre mois plus tard, suite à l’intervention in extremis du président Luiz Inacio Lula da Silva.

Au dernier jour de son mandat, le 31 décembre 2010, Lula avait rejeté la demande d’extradition formulée en 2009 par Rome. Les juges brésiliens avaient in fine estimé, en juin 2011, que Rome ne pouvait contester cette décision « souveraine » de l’ancien chef de l’Etat. Cesare Battisti disposait depuis d’un visa de résident permanent.

Selon le quotidien O Globo, celui que son entourage surnommait « le petit fou » en raison de ses longues promenades solitaires, vivait dans la ville de Rio Preto, dans l’Etat de Sao Paulo, où il aurait récemment suivi un traitement contre l’hépatite C.

La prise de pouvoir de Michel Temer, en 2016, suite à la destitution polémique de l’héritière de Lula, Dilma Rousseff, signera le retour des tourments de l’Italien. La demande d’extradition qu’aurait réitérée récemment Rome aurait déjà reçu le feu vert de deux ministres : ceux de la justice et des relations extérieures, rapporte la presse brésilienne. Le gouvernement Temer, impopulaire, verrait dans cette acceptation un « geste diplomatique important » envers l’Italie, qui n’a de cesse d’exiger que Cesare Battisti lui soit remis, afin qu’il purge sa peine.

Rattrapé par son passé

A en croire les avocats de Cesare Battisti, une telle démarche serait juridiquement irrecevable, un éventuel recours à la décision prise par Lula en 2010 étant, selon eux, prescrit.

« Cela ne fait aucun sens, à moins de déformer le système juridique brésilien. Ce qui semble être actuellement le sport favori à Brasilia », se lamente Igor Tamasauskas, l’un des avocats de M. Battisti, cité par O Globo. Une référence aux batailles entre le Sénat et la Cour suprême qui semblent avoir une interprétation différente des textes et variable selon le profil des intéressés.

S’érigeant en simple « rouage de l’une des innombrables organisations d’extrême gauche alors en guerre contre l’Etat », Cesare Battisti est donc à nouveau rattrapé par son passé.

« Ce que je veux ? Une réconciliation avec le peuple italien. Il faut une amnistie, d’autres pays ont bien réussi », plaidait-il en décembre 2011 lors d’un entretien accordé au Monde. « M. Battisti doit seulement se présenter dans notre pays pour expier, selon les normes pénitentiaires italiennes, les peines auxquelles il a été condamné en conclusion de procès déroulé selon les normes du droit », lui avait répondu sèchement le président italien, Giorgio Napolitano, peu de temps après.

Par Jérôme Gautheret  et Claire Gatinois

Source Le Monde 05/10.2017

Voir aussi : Rubrique Politique, rubrique Livre,  Essai, Cesare Battisti  Les Coulisses obscures de Carlos A. Lungarzo, rubrique Justice, Le Brésil accorde un permis de résidence à Cesare Battisti, rubrique Rencontre, Fred Vargas : combat amour et dépendance,

Pinochet, seize ans de dictature

imagespino1-300x210Par Gérard Thomas

Lorsqu’il apprend la victoire électorale de Salvador Allende, le 4 septembre 1970, le général Augusto Ugarte Pinochet, alors commandant de la région d’Iquique (1 600 km au nord de Santiago) réunit ses collaborateurs et leur déclare: «Allende a gagné. C’est un communiste. Le pays s’est fourré dans un sale pétrin.» L’épisode, confirmé par le général, balaye les nombreuses déclarations faites sur la «loyauté constitutionnelle» de l’officier. Dès le verdict des urnes, Pinochet met la démocratie sous haute surveillance. A compter de cette date, les destins du général et du Président s’entremêlent jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui met un terme à l’expérience de «transition pacifique et dans la légalité vers le socialisme», tentée par Allende. Originaires de Valparaiso, les deux hommes se sont croisés dans leur jeunesse dans les bars à matelots du port chilien. Mais l’aversion du fils laborieux de militaire pour l’enfant de grands bourgeois aux idées socialistes, libre penseur et franc-maçon, vice-président de la Fédération des étudiants et fort en gueule, est immédiate. A l’issue de ses études de médecine, Allende exerce dans les bidonvilles de Santiago. Cofondateur du Parti socialiste chilien en 1933, «el Pocho» devient vite la coqueluche des habitants des bas quartiers qui apprécient ses idées, sa chaleur humaine et son goût de la vie. Il a 25 ans.

Pinochet, de son côté, poursuit de strictes études au collège du Sacré-Coeur, tenu par une congrégation française. Sa mère, professeur de botanique, tient à préserver les racines francophones d’une famille originaire de Saint-Malo qui a émigré au début du XVIIIe siècle. Pinochet entre à l’Académie militaire l’année même où Allende fonde le PS. Il enseigne ensuite la géographie à l’Ecole de guerre et se passionne pour les questions de «sécurité nationale». Leitmotiv des futures dictatures latino-américaines, mis en avant par les conseillers américains pour lutter contre la «subversion communiste».

4 septembre 1970. Allende président.

Allende abandonne tôt la médecine pour se lancer en politique. Elu député en 1938, il est, quatre ans plus tard, ministre de la Santé d’un gouvernement Front populaire avant d’accéder au Sénat en 1945. A trois reprises (1952, 1958 et 1964), il se présente en vain à la présidence. La dernière fois, il est devancé par le démocrate-chrétien Eduardo Frei (père de l’actuel président chilien). Mais, en 1967, de graves dissensions opposent le Parti démocrate-chrétien (PDC) et le gouvernement Frei. L’aile gauche du parti ­ majoritaire ­ se prononce pour une voie «non capitaliste de développement». Les conflits sociaux s’exacerbent, les grèves perturbent l’économie, les occupations de terres se multiplient. Le PDC finit par éclater: son aile droite décide de soutenir un candidat indépendant, Radomiro Tomic, à l’élection présidentielle de septembre 1970. L’aile gauche de la démocratie chrétienne quitte alors le PDC et crée le Mouvement d’action populaire unitaire (Mapu) avec les partis communiste, socialiste, radical, social-démocrate et l’Action populaire indépendante. Réunie autour d’un programme d’Unité populaire (UP), la gauche soutient la candidature d’Allende. Le 4 septembre, ce dernier obtient 36,3% des suffrages, devançant le candidat de droite, Jorge Alessandri, et Radomiro Tomic. Il revient au Congrès de départager les deux candidats arrivés en tête. C’est Allende qui l’emporte grâce à la démocratie chrétienne, à laquelle il a promis de respecter scrupuleusement la Constitution.

Fuite des capitaux Lorsque Allende entre en fonction, le 4 novembre 1970, la crise s’est aggravée. En deux mois, les opposants au nouveau régime ont procédé à des retraits massifs de capitaux, la production industrielle a chuté, l’approvisionnement marque le pas et le marché noir des devises s’est emballé. Le nouveau président, fort de 36% des suffrages seulement, n’en réaffirme pas moins ses grandes orientations . «Le Chili vient de donner la preuve au monde entier de son haut niveau de conscience et de développement politique. Il permet à un mouvement anticapitaliste d’assumer le pouvoir par le libre exercice des droits civiques ["] Nous en finirons avec les monopoles qui livrent à quelques familles le contrôle de l’économie ["] Nous allons mettre en oeuvre une authentique réforme agraire. Nous en terminerons avec le processus de dénationalisation de nos industries qui nous soumet à l’exploitation étrangère. Nous allons restituer à notre peuple les grandes mines de cuivre, de charbon et de salpêtre »»

Dans son réduit d’Iquique, Pinochet s’attend à être limogé. Convoqué à Santiago par le commandant en chef de l’armée de terre, le général René Schneider, il pense se voir signifier sa mise à la retraite. «Augusto, le président Allende m’a appelé pour me dire qu’il ne relèvera aucun général de ses fonctions, lui explique le commandant en chef. Tu peux retourner tranquillement à Iquique.» En fait, Allende mise sur ses bonnes relations avec certains officiers supérieurs, via la franc-maçonnerie, pour neutraliser l’armée. C’est compter sans la fraction «autoritaire» de la hiérarchie: quelques jours plus tard, Schneider est assassiné par l’extrême droite militaire. Allende appelle Pinochet et lui offre le poste de commandant en chef de Santiago. «J’ai accepté en sachant très bien que le pays allait vers la débâcle, confiera le général après son coup d’Etat. Mais j’étais mieux à ce poste pour servir le Chili que chez moi.» Aussitôt constitué, le gouvernement d’Unité populaire cherche à relancer l’économie en soutenant la consommation. Contrôle des prix et augmentation des salaires parviennent à fouetter le marché. Les dépenses publiques dans les secteurs de la santé, de l’éducation, du logement, des transports et de la sécurité sociale soutiennent le processus. Près de 10 millions d’hectares sont expropriés au profit de plus de 100 000 familles. La nationalisation du cuivre (principale ressource du pays) est votée à l’unanimité par le Parlement. L’opération se fait pratiquement sans indemnisation des entreprises américaines qui exploitaient les mines. Cette politique porte ses fruits pendant un moment: le PNB augmente de plus de 8% la première année, le chômage régresse, l’inflation paraît maîtrisée. Et aux élections municipales d’avril 1971, l’Unité populaire récolte plus de 50% des suffrages.

Dissensions et grèves L’orientation socialo-communiste et la politique économique de l’UP hérissent les Etats-Unis, qui n’acceptent pas la «spoliation» de leurs intérêts. Par CIA interposée, ils déstabilisent Allende. En même temps, le fragile équilibre politique interne fondé sur le soutien de la démocratie chrétienne est mis à mal. D’autant que la confiance n’a jamais existé entre partenaires de la coalition.

Le déficit budgétaire croissant des trois années de gouvernement d’Allende (+ 33%en 1971, + 42% en 1972 et + 50% en 1973) finit par déchaîner l’inflation (509% en 1973). Marché noir et grèves reprennent. Dans les derniers mois du régime, la démocratie chrétienne et, avec elle, les classes moyennes lâchent Allende. Présidée par Patricio Aylwin, la DC prend la tête, avec les partis de droite, du mouvement de grève des mineurs d’El Teniente puis de ceux des transports publics, des petits commerçants, des professions libérales et enfin des camionneurs. Sur fond de complots, de vagues d’attentats et d’autodéfense armée, la DC accuse alors le gouvernement de «trahir la classe ouvrière qu’il avait promis de défendre».

Dans le même temps, les relations se sont détériorées entre l’UP et les forces armées. «Des milliers de délinquants défilaient dans les rues, cachés sous des passe-montagnes et armés de casques et de manches de pioche, a raconté Pinochet. Des milliers de guérilleros armés attendaient autour de la capitale pour venir assassiner les Chiliens. C’était le chaos.» Sept tentatives de putsch avortent. Parallèlement, les Etats-Unis accroissent leur aide aux militaires chiliens (13 millions de dollars en 1972, contre 1 million en 1970). Dans ce contexte, en juillet 1973, Allende demande au Parlement d’instituer la loi martiale pour six mois. «La subversion est en marche et les institutions de l’Etat sont en danger», explique-t-il. Le projet est repoussé par l’Assemblée. Fin juillet, un aide de camp d’Allende est assassiné par un commando d’extrême droite. Dans un pays paralysé, le Président est contraint de former un cabinet d’union nationale; les militaires lui apportent un soutien mesuré. Le commandant en chef de l’armée de terre, le général Carlos Prats, ami du Président, accepte le ministère de la Défense. Deux autres généraux prennent les portefeuilles des Travaux publics et du Trésor. Mais la grève des camionneurs, qui en est à sa sixième semaine, financée par Washington, empêche tout approvisionnement. Une vague d’attentats ensanglante le Chili. «Le pays est au bord de la guerre civile», prévient Allende, le 13 août, dans un discours interrompu par une panne d’électricité due à un attentat. A la fin du mois, les militaires abandonnent le gouvernement, les uns après les autres.

Allende est définitivement lâché le 23 août, lorsque le général Prats démissionne du cabinet et de ses fonctions de commandant en chef. Le Président, qui croit encore en la loyauté de Pinochet, le désigne comme successeur. En fait, le général complote depuis plusieurs semaines sous le nom de code de » Pinocchio! L’heure du golpe de estado a sonné.

11 septembre 1973. Le coup d’Etat.

A l’aube du 11 septembre 1973, alors qu’Allende se prépare à annoncer un référendum sur les institutions politiques, l’infanterie de marine se soulève à Valparaiso. Une junte, composée de Pinochet pour l’armée de terre, de l’amiral José Merino et des généraux César Mendoza (carabiniers) et Gustavo Leigh (armée de l’air), somme Allende de se rendre. Les tanks envahissent le centre de Santiago et font le siège du palais de la Moneda, où le Président s’est barricadé en compagnie de ses derniers fidèles. Tandis qu’il négocie la libération des employés de la présidence, on lui propose un avion pour quitter le pays. Des sources militaires le mettent en garde: l’avion devrait s’abîmer en mer après le décollage. Allende refuse et confirme sa décision «de résister par tous les moyens, même au prix de sa vie». Son discours est interrompu lorsque les rebelles s’emparent des émetteurs. Allende, coiffé d’un casque de combat, ceint de l’écharpe présidentielle et armé d’une Kalachnikov offerte par Castro, tire sur les chars. Les putschistes font donner l’aviation. Peu après, l’ambassadeur des Etats-Unis sable le champagne avec son staff.

Dans les décombres fumants, les militaires découvrent les corps de Salvador Allende et de son attaché de presse, Augusto Olivares. Le Président s’est suicidé. La nuit suivante, sa dépouille est transportée au petit cimetière de Vina del Mar (à 120 km de Santiago), où elle est inhumée anonymement sous une dalle de granit. Jusqu’à l’enterrement officiel d’Allende, en septembre 1990, des bouquets de fleurs déposés sur la tombe constitueront autant de pieds de nez à la dictature. Hortensia Bussi, femme du Président, et ses deux filles, Beatriz et Maria Isabel, partent en exil.

Répression aveugle Lorsqu’ils s’emparent de Santiago, les militaires craignent une résistance des partisans de l’UP. L’armée décide de frapper fort. En fait, l’opposition est faible, les armes stockées n’ont pas été distribuées, et peu de Chiliens sont prêts à défendre la démocratie. L’armée de terre se lance pourtant dans une répression aveugle. En intervenant contre l’ordre institutionnel, elle a perdu sa réputation surfaite d’armée constitutionnelle (elle a tenté une dizaine de putschs en trente ans). Elle va maintenant gagner ses galons dans l’horreur. Les opposants au golpe descendus dans les rues sont impitoyablement frappés, voire exécutés sur place. «Le rio Mapocho (fleuve qui traverse Santiago, ndlr) charriait les cadavres, se rappelle Diego, à l’époque militant communiste. La violence de la répression nous a pris de court, et de nombreux camarades ne pensaient plus qu’à se réfugier dans les ambassades étrangères.» Des milliers de jeunes sont parqués dans le stade de Santiago, torturés, violés. Beaucoup sont exécutés. La répression est féroce: on arrête, on rassemble, on fusille. Elle touche surtout les militants communistes, socialistes, ceux du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Mapu. Près de 1800 personnes sont assassinées en quelques semaines.Officiellement, un mois après le coup d’Etat, on comptait plus de 5 000 détenus dans le stade de Santiago, 1 500 sur un bateau ancré à Valparaiso et plusieurs centaines dans des îles proches de la côte.

Dans un communiqué publié après le putsch, le chef de la démocratie chrétienne, Patricio Aylwin, félicite les nouveaux maîtres du Chili: «Le nouveau gouvernement mérite la coopération patriotique de tous les secteurs de la société. Les traditions portent à croire que les forces armées, dès qu’elles auront accompli les tâches dont elles se sont chargées pour éviter la destruction qui menaçait la nation, remettront le pouvoir au peuple souverain.» Un demi-million de Chiliens est contraint à l’exil en Argentine, au Mexique, en France, en Allemagne, dans les pays scandinaves. Le gouvernement établit des listes de proscription, tandis que des milliers de syndicalistes sont déportés vers les terres australes (les relegados). Le Parlement est fermé, les partis de gauche et les syndicats sont interdits, les autres partis «suspendus». Toute tentative de manifestation est sévèrement réprimée. Des camps de prisonniers sont ouverts dans chacune des treize provinces. Couvre-feu, état de siège et état d’urgence sont décrétés sur un Chili vaincu et humilié. «Nos communiqués minoraient systématiquement l’ampleur de la répression contre les humanoïdes marxistes, nous a affirmé en 1989 le général Manuel Contreras, l’ancien chef de la Dina. Nous devions terroriser le peuple pour l’empêcher de se soulever. Le recours à la torture était systématique et les ordres venaient du plus haut niveau.»

Plébiscites Pinochet, en effet, a créé sa police politique, la Direccion de investigacíon nacional, qui ne répond qu’à lui et traque les opposants. Enlèvements, disparitions et tortures dans des centres «spécialisés», comme ceux de Villa Grimaldi, Tres Alamos, Calle Londres ou Borgono (pour la capitale), se multiplient. Les supplices de l’électricité, de la baignoire, de l’émasculation, de l’amputation des doigts et des oreilles deviennent monnaie courante. Certaines unités se spécialisent même dans l’assassinat des prisonniers par enfermement dans un grand sac avec un condor, le rapace des Andes » Cependant, l’assassinat du général Carlos Prats, le 30 septembre 1974 à Buenos Aires, où il a trouvé refuge, et l’attentat meurtrier à la voiture piégée en plein centre de Washington contre Orlando Letellier, ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende, en septembre 1976, mettent le régime Pinochet au ban des nations. Les deux meurtres ont été commis par Michael Townley, membre de la Dina, sur ordre du général Contreras qui contrôle la police secrète. En 1977, Pinochet remplace la Dina par la CNI (Centrale nacional de investigaciones), mais la violence reste la même. Des escadrons de la mort font aussi leur apparition.

Pinochet, d’abord chef de la junte, s’est tour à tour fait nommer chef suprême de la nation, chef de l’Etat et enfin président de la République en décembre 1974. Il abandonne peu à peu son uniforme et ses lunettes noires pour le costume civil, sourire aux lèvres et le verbe populiste. «J’ai toujours été une bonne personne. Je salue les dames, je fais des caresses aux enfants, j’aide les pauvres. En fait, je suis un démocrate » à ma manière», aime-t-il confier. Le général cherche surtout à améliorer son image tout en préparant une nouvelle Constitution. Il finit par organiser un référendum, le 4 janvier 1978. A la proposition «Face à l’agression internationale lancée contre notre patrie, j’appuie le général Pinochet dans la défense de la dignité du Chili, et je réaffirme la légitimité du gouvernement de la République ["]», une écrasante majorité de Chiliens répond oui. Fort de ce résultat, le général en profite pour épurer l’armée des officiers peu sûrs: le général Leigh est de ceux-là. Dans la foulée, huit généraux d’aviation sont mis à la retraite tandis que dix autres démissionnent. Entre-temps, la loi du 19 avril 1978 a amnistié tous les crimes et délits commis par des militaires, des policiers et des agents de sécurité du régime.

En septembre 1980, un deuxième référendum approuve la nouvelle Constitution et désigne Pinochet comme président pour un mandat de neuf ans. La Constitution prévoit qu’à l’issue de ce mandat les citoyens se prononcent de nouveau par référendum sur le prochain candidat choisi » par les commandants en chef des armées. Cette disposition vise bien sûr Pinochet, qui régnerait alors jusqu’en 1997. L’article 45 de la Constitution lui accorde également de devenir sénateur à vie après son dernier mandat.

Libéralisme sauvage Tout à la répression, le gouvernement militaire abandonne les rênes de l’économie aux monétaristes adeptes de l’école de Chicago, fondée par Milton Friedman. Les «Chicago Boys» (qui placent la stabilité monétaire au centre de tout) trouvent dans la dictature un prodigieux laboratoire pour mettre en oeuvre leur libéralisme sauvage: pas de grève, pas de syndicats, pas de contestation sociale » et une police omniprésente. Dans un premier temps, les droits de douane sont supprimés en pratique et le Chili est inondé de produits étrangers. Suivent privatisations, licenciements collectifs, coupes claires dans les budgets de l’éducation et de la santé, chute vertigineuse des salaires » Entre 1976 et 1980, le taux de croissance est de 7% l’an, mais les faillites se multiplient, le système financier s’enraye et le mécontentement populaire inquiète les autorités. Neuf ans après le coup d’Etat, le peso a perdu 50% de sa valeur, 30% de la population active est au chômage, les exportations ont chuté de 18%, l’industrie est au point mort, le déficit de la balance des paiements se monte à 680 millions de dollars et la dette extérieure s’élève à 18 milliards. Tous les indicateurs sont au rouge. Les classes moyennes sont ruinées. L’échec du modèle ultralibéral est consommé le 15 décembre 1982 avec une grande manifestation dans les rues de Santiago aux cris de «Pain, travail, justice et liberté!».

Etat de siège La faillite des «Chicago Boys» entraîne la généralisation des protestas, puis des appels à la grève générale. Afin de désamorcer le mécontentement, Pinochet publie, le 14 janvier 1983, une liste de 79 exilés politiques autorisés à rentrer au Chili. Peine perdue. Les Chiliens semblent avoir vaincu la peur. La mobilisation des poblaciones se poursuit. Le 11 mai 1983, la première journée de «protestation civile» est organisée par la Confédération des travailleurs du cuivre. De violents heurts font deux morts parmi les manifestants et des dizaines de blessés à Santiago. Les ménagères, qui défilaient sous le gouvernement d’Unité populaire en frappant sur des casseroles pour protester contre la pénurie, reprennent du service contre le régime. L’armée anticipe les manifestations par de violentes rafles dans les bas quartiers et réinstitue le couvre-feu. Les partis démocrate chrétien, radical, libéral et socialiste modéré se regroupent dans des structures tels le Manifeste démocratique ou le Projet démocratique national (Proden). Chaque manifestation provoque son lot de morts et de blessés. Dans l’espoir de désamorcer la tension, Pinochet annonce le 19 août un programme de grands travaux censés créer 80 000 emplois. Un mois plus tard, pour le dixième anniversaire du coup d’Etat, cinq personnes sont tuées. Fin septembre, le mouvement se radicalise: le Mouvement démocratique populaire, formé du Parti communiste, du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Parti socialiste de Clodomiro Almeyda ­ ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende ­, appelle à manifester pour chasser les militaires. Le 16 octobre, six manifestants trouvent la mort.

Certains officiers commencent à critiquer la participation de l’armée au maintien de l’ordre. En décembre 1983, le Front patriotique Manuel-Rodriguez (FPMR), émanation du Parti communiste, entame la lutte armée contre le régime. Il se spécialise dans l’assassinat de carabiniers et échoue, le 7 septembre 1986, dans un attentat à la roquette contre le dictateur.

Pinochet cède du terrain. Le 11 mars 1984, il annonce, sans en fixer la date, un référendum sur une réforme constitutionnelle afin de «poser les bases d’un rétablissement de la démocratie au Chili». Mais les protestas redoublent. Le 27 mars, le Chili est paralysé par la grève et, pour la première fois, les quartiers résidentiels de Santiago participent au mouvement. Toute l’année, les manifestations se poursuivent. Le 4 septembre, une protesta est très brutalement réprimée. Dans le bidonville la Victoria, symbole de la résistance, le prêtre français André Jarlan est assassiné par un caporal. L’état de siège est réinstauré.

«L’exemple chilien»

A partir du 11 février 1985, un étrange personnage apparaît dans les couloirs du palais présidentiel. Hernan Büchi, 42 ans, chevelu en blazer qualifié de «rock star» ou de «hippie économiste», vient d’être nommé ministre des Finances. Ancien de Columbia University, l’homme est une forte tête et un anticonformiste. Avant le coup d’Etat militaire, il ne cachait pas sa sympathie pour le MIR, mais a renié ses convictions de jeunesse.

L’Eglise traditionnelle et les durs du régime ne font aucune confiance à ce protégé de Lucia, la femme de Pinochet. Tour à tour conseiller à l’Economie, sous-secrétaire d’Etat à la Santé, directeur général des Banques et enfin ministre des Finances, il trouve dans la dictature l’occasion de mettre en pratique ses idées. Friedmanien pragmatique et fort de l’état d’urgence, il impose une nouvelle cure d’austérité. Cette fois-ci, la recette fonctionne. En quatre ans (1985-1989), le développement des mines d’or et d’argent, des dérivés du pétrole, de l’industrie forestière, de la pêche et de la culture des fruits rend la balance commerciale bénéficiaire. La croissance se poursuit à marche forcée sans excès inflationniste, le budget est excédentaire et la dette extérieure en réduction. Mieux, les investissements étrangers ­ notamment australiens, européens et américains­ affluent de nouveau. Toute l’Amérique latine lorgne vers «l’exemple chilien». En oubliant que plus du tiers des 13 millions de Chiliens restent sur la touche et que le Smic équivaut à 500 F. Pourtant, les Chiliens s’accrochent à un développement arraché «aux larmes et à la douleur». Fort de ces bons résultats, Pinochet se fait désigner candidat à la présidence pour l’élection de1989. Un référendum, le 5 octobre 1988, doit confirmer ce choix. Le 27 août 1988, Pinochet met fin à l’état d’urgence. Le 30, la junte le désigne à la candidature pour la présidence jusqu’en 1997. Dans la foulée, les partis politiques sont légalisés et tous les exilés autorisés à rentrer au pays. Mais les partis d’opposition, des socialistes-marxistes à la droite libérale, se regroupent au sein de l’Accord pour le non (à la candidature Pinochet). Le 31 septembre, dans une allocution télévisée, le général demande aux électeurs de lui pardonner ses erreurs éventuelles: «Si j’ai fait quelque chose de mal, pardonnez-moi, supplie-t-il. Mais je crois que quand vous ferez l’addition, il y aura plus de points positifs en ma faveur que de négatifs.» Le lendemain, une gigantesque manifestation regroupe dans les rues de Santiago plus d’un million de personnes en faveur du non. Et le 5 octobre, le dictateur est victime des urnes: le non recueille 56% des suffrages exprimés. «Je respecterai les résultats. Le Chili poursuivra son chemin jusqu’à la pleine démocratie sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter», assure Pinochet.

Retraite assurée Divisé entre ses ambitions et le verdict des électeurs, Pinochet s’attache à organiser des élections tout en multipliant les embûches. La Ley organica del Banco central, par exemple, impose l’autonomie de la Banque centrale ­ jusqu’à présent contrôlée par l’Etat ­ et lui interdit de financer des dépenses publiques. Une loi sur les forces armées impose un budget militaire qui «ne peut pas être inférieur à celui de l’année précédente, en valeur constante». Les hommes de confiance du général, tous officiers supérieurs, sont implantés dans les conseils d’administration des principales entreprises publiques et privées.

Un Conseil de sécurité nationale est par ailleurs prévu par la Constitution de 1980, et les commandants en chef des armées, le directeur général des carabiniers et certains anciens ministres en sont membres de droit. Dernière nasarde à une classe politique qu’il méprise, le dictateur relègue le futur Congrès à Valparaiso. Il conserve pour sa part ses fonctions de commandant en chef de l’armée de terre jusqu’en mars 1998, puis devient sénateur à vie.

14 decembre 1989. La junte à terre. Que le dictateur s’en aille!» Vers 21h30, le 14 décembre 1989, la joie éclate enfin au Chili. Des centaines de milliers de personnes convergent en chantant vers le centre de Santiago pour une nuit de délire. Patricio Aylwin, candidat unique de l’opposition regroupée au sein de la Concertation des partis pour la démocratie remporte la présidentielle avec 55,2% des suffrages contre le candidat de la junte, Hernan Büchi (29,4%). Aylwin, dans son premier message, n’omet pas de rendre hommage aux forces armées. L’homme, qui, en 1973, avait mis de longs mois à prendre ses distances avec les militaires, confirme la couleur. Le gouvernement de «transition vers la démocratie» qui entre en fonction en mars 1990 suivra les rails des militaires. Un peu plus de social, plus de libertés, beaucoup moins de répression » mais un profond respect pour «l’oeuvre accomplie» par Pinochet. En 1994, son successeur, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, ne changera pas la ligne.

Juste avant de quitter le pouvoir, Pinochet ordonne la dissolution de sa police secrète, la CNI. Toutes les archives de «cet organisme qui a servi [son] gouvernement et n’a plus de raison d’être», selon le dictateur, sont détruites ou transférées à l’armée de terre. En l’absence de preuves, il devient donc difficile pour le nouveau gouvernement, s’il en avait eu le désir, de diligenter des enquêtes. Quelques mois après le retour de la démocratie, une commission a été créée pour faire la lumière sur les crimes commis durant la dictature. Mais, soucieuse de ne pas offusquer l’état-major, elle a pris soin de mettre sur le même plan les exactions gouvernementales et les actes de terrorisme.

Un rapport de 2000 pages est rendu public un an après l’accession d’Aylwin à la présidence. Il fait état de 2 279 personnes assassinées par des agents de la dictature, de 641 morts «dans des conditions non élucidées» et de 957 «détenus disparus». En demandant «pardon aux familles», Aylwin a bien souligné que «l’Etat et la société dans son ensemble sont responsables et débiteurs à l’égard des victimes». Mais il n’a rien fait pour accélérer les actions judiciaires. Un temps réfugié à la Colonie Dignidad, secte composée d’anciens nazis et de leurs descendants à 200 km au sud de Santiago, le général Contreras, ancien chef de la Dina, a bien été arrêté. Mais «la démocratie chilienne n’est pas assez forte pour emprisonner 2 000 officiers coupables», affirment aujourd’hui encore de hauts responsables chiliens.

Gérard Thomas

Source Libération 14 novembre 1998
Voir aussi : Rubrique Histoire, rubrique Amérique Latine, Chili, Rubrique Politique, Affaires,

Alexis Corbière : «Le nom d’insoumis » s’est imposé dans le vocabulaire politique»

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

La France insoumise se réunit à partir de ce jeudi à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, «Libé» a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement.

L’heure de la rentrée a sonné pour La France insoumise, réunie à partir de ce jeudi et pendant quatre jours à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, Libération a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement. Outre l’avenir des insoumis, il revient sur le «grand succès» de la campagne «de l’aveu même de nos adversaires», sur les premiers mois du «social killer» Macron aux «sourires permanents» et sur les polémiques à propos du Venezuela ou de Neymar.

C’est la fin des vacances, un nouveau cycle s’ouvre. Mais d’abord, retour en arrière : quel est le bilan de La France insoumise depuis sa création en février 2016 ?

La France insoumise rassemble désormais plus de 500 000 personnes autour de sa plateforme numérique. Force ouverte, populaire, rassembleuse, écologique, sociale et pour une VIe République, elle est tournée vers l’action concrète. Elle s’est constituée initialement en soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, avec un score de presque 20% à l’arrivée, c’est-à-dire dans le même étiage qu’Emmanuel Macron. La campagne, de l’aveu même de nos adversaires même les plus hostiles, fut un grand succès, mêlant intelligence et inventivité.

Cette dynamique ne s’est pas arrêtée au soir du premier tour. A l’occasion des élections législatives, les candidats de La France insoumise ont été présents dans la quasi-totalité des circonscriptions, et ils ont accédé au second tour dans près d’une centaine d’entre elles. Au final, nous avons fait entrer à l’Assemblée nationale un groupe parlementaire original qui a fait entendre une voix forte et une alternative sérieuse. Enfin, le nom d’«insoumis», devenu très populaire, s’est imposé dans le vocabulaire politique en tant que nouvelle sensibilité politique.

Bien sûr, à cette heure, nous aurions souhaité gouverner le pays pour répondre aux immenses défis qui sont devant lui. Mais ces deux campagnes ont permis de faire naître un large mouvement populaire qui dirigera un jour ce pays.

Aujourd’hui, le mouvement va devoir se développer. Est-ce que vous savez comment ? La France insoumise va-t-elle devenir un parti ? Une direction va-t-elle être nommée ou élue ?

Comme c’était le cas pour rédiger notre programme ou lors d’autres étapes de notre existence, toutes les décisions seront débattues par celles et ceux qui sont inscrits sur la plateforme LaFranceinsoumise.fr et dans les 5 000 groupes d’appui. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons lancé une «boîte à idées» il y a quelques semaines, afin que les insoumis s’expriment. Cela permet actuellement aux signataires de proposer des pistes autour de 4 axes : Quelles campagnes pour le mouvement ? Quelles méthodes d’action ? Quels outils ? Quelle organisation ? C’est un débat passionnant qui s’ouvre, bien loin du caractère desséché de La République en marche (LRM), devenu simple chambre d’enregistrement du gouvernement, ou de la décomposition morbide des partis traditionnels… Nos décisions seront actées lors d’une convention nationale l’automne prochain.

Sur le plan personnel, vous avez pris de la place. On vous voit beaucoup dans les médias… Est-ce qu’on peut dire que vous avez grandi politiquement ?

Qu’importe ma personne. C’est notre mouvement qui a progressé politiquement, et nous avons tous grandi avec. Cette belle croissance est le fruit de raisons politiques. C’est notre diagnostic initial sur la décomposition de la VRépublique et la crise des partis, qui en constitue les piliers, qui était juste. Nous avons compris mieux que d’autres la force du «dégagisme» qui allait s’exprimer durant cette campagne et qui a broyé tous les prétendus vainqueurs annoncés d’avance. Nous avons également analysé que les primaires du PS, dans lesquelles certains voulaient nous entraîner de force ou en nous injuriant, ne pouvaient que produire un étouffoir populaire, allant vers l’échec quel que soit le candidat qui les emportait.

Pour ma part, avec d’autres comme Manuel Bompard, notre directeur de campagne, ou Charlotte Girard, qui a dirigé la rédaction du programme, je me suis mis au service de cette orientation et cette stratégie, sous la conduite de notre collectif, dans mon rôle de porte-parole. D’autres nombreux visages sont apparus durant cette campagne, et notamment ceux de nouveaux jeunes députés talentueux comme Mathilde Panot, Danièle Obono, Adrien Quatennens, Ugo Bernalicis, Caroline Fiat ou Bastien Lachaud. Ces personnalités sont venues rejoindre sur le front médiatique ceux qui étaient déjà identifiés comme Danielle Simonnet, Eric Coquerel, Leila Chaibi, Liêm Hoang-Ngoc, Clémentine Autain ou Raquel Garrido. A quoi s’est ajouté désormais l’ami François Ruffin… J’en oublie beaucoup d’autres aussi rayonnants, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas.

Notons enfin que nous sommes la seule force à avoir fait émerger autant de femmes, ce qui est remarquable. Je suis très fier de cet élargissement. J’ai souvent subi durant cette campagne des propos persifleurs de journalistes : «A La France insoumise, il n’y a personne à part Mélenchon.» Qui peut répéter de telles sottises à présent ?

Cet été, votre mouvement a été la cible de plusieurs critiques au sujet des événements au Venezuela. Certains vous ont accusés de garder le silence, d’autres de soutenir le président Maduro. Comment expliquez-vous les critiques et quelle est votre position vis-à-vis de Maduro ?

Ce harcèlement pour nourrir un minable «Mélenchon bashing» est ridicule. Avec d’autres membres de La France insoumise, nous passons notre temps depuis le début du mois d’août à parler du Venezuela mais on nous répète de façon mécanique, sans nous écouter, que nous gardons le silence. Absurde.

La situation difficile du pays vient essentiellement de la lourde chute du baril du pétrole qui a entraîné des difficultés sociales réelles, malgré l’œuvre sociale considérable (lutte pour l’éducation, pour la santé, le logement, etc.) accomplie depuis 1999 sous l’impulsion de Hugo Chávez. Sous sa présidence, l’argent du pétrole ne servait pas à acheter des joueurs de football ! Or une partie de l’opposition de droite, voire d’extrême droite, n’a jamais accepté que les plus modestes soient enfin considérées. Elle avait déjà initié un coup d’Etat contre Chávez en 2002. Elle a choisi depuis l’élection de Maduro une stratégie de la tension en utilisant les difficultés sociales, en multipliant les manifestations violentes et les actes d’intimidation pour renverser le gouvernement.

Ces tentatives de déstabilisation sont bien sûr soutenues de l’extérieur. Les folles déclarations de Donald Trump, président des Etats-Unis, qui va jusqu’à évoquer une possible option militaire contre Caracas, sont la preuve de l’implication des officines de la Maison Blanche. Et c’est ce même Trump, celui qui banalise les manifestations néonazies, que le président Macron a invité le 14 Juillet. Sidérant.

Pour ma part, je condamne toutes les violences et je suis pour une solution pacifique et démocratique pour résoudre la tension actuelle. Et comme toujours, la solution c’est le peuple. C’est seulement par des élections démocratiques qu’une solution allant vers l’apaisement pourra être trouvée. Je note d’ailleurs que l’opposition a annoncé vouloir participer aux prochaines élections régionales. Laissons le peuple vénézuélien faire son choix !

Pendant ce temps, dans un silence médiatique assourdissant, l’Arabie Saoudite mène une guerre infâme au Yémen, qui a déjà fait plus de 15 000 morts parmi les populations civiles pour la seule année 2016 et menace 7 millions de personnes de famine. Mais dans la mesure où les Etats-Unis soutiennent les Saoudiens, nul n’en parle. Je ne suis donc pas dupe des indignations à géométrie variable de certains.

La rentrée de La France insoumise se déroule à Marseille, dans la circonscription de Jean-Luc Mélenchon, c’est votre nouveau camp de base ?

Notre camp de base réel est l’Hexagone. La France insoumise est partout chez elle. Marseille est une ville magnifique, envoûtante sur le plan politique, où les quartiers populaires sont encore au centre de la ville. Le peuple est au cœur de la cité, où il se fait entendre par ses éclats de voix et sa passion de justice et d’égalité. Ici, tout est politique et source de débats. Cela peut être le laboratoire de notre projet. On a parfois l’impression qu’un Marseillais est toujours un insoumis, quel que soit son vote ensuite. Les idées que nous défendons y sont comme un poisson dans l’eau… Elles se fondent dans l’ensemble pour le rendre plus agréable !

Quel est votre regard sur les premiers mois de Macron ? Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont surprises ?

Cet homme, malgré ses sourires permanents, est un «social killer» à la communication très verrouillée. Son fanatisme économique me surprend parfois tellement, il est la reproduction fainéante de solutions qui ont échoué partout. Il semble entouré de suprémacistes libéraux revanchards, biberonnés à la fraction la plus dure du Medef, qui veulent punir les milieux populaires. La mesquine suppression de 5 euros des APL pour 6,8 millions de Français les plus modestes, parallèlement à la volonté de réduire l’ISF pour les ultra-riches en leur rendant 2,5 milliards d’euros, en est un exemple désolant. Je n’oublie pas aussi l’augmentation de la CSG qui va pénaliser 60% des retraités. Mais surtout, il veut casser le code du travail, patiemment construit par des décennies de luttes sociales et des victoires électorales, et qui protège 18 millions de salariés et d’employeurs !

Le dessein macronien c’est La République en marche… arrière ! Il veut ubériser la société française, faciliter les licenciements même abusifs, précariser les salariés, affaiblir les instances de représentation des personnels, inverser la hiérarchie des normes sociales, etc. Alors que la précarité se répand dans le pays, il veut la généraliser davantage. Nous verrons les contours précis de ses méfaits le 31 août. Mais il faut craindre le pire. C’est pourquoi nous donnons rendez-vous le 23 septembre et que nous manifesterons le 12 à l’appel des organisations syndicales. Le pouvoir macroniste, malgré son arrogance de façade, est une réalité très faible. Ses idées sont minoritaires dans la société. Il n’a pas de base sociale réellement solide pour mener sa politique. Macron a été essentiellement élu dans un rejet du FN, et non une adhésion à ses propositions. Son aplomb repose sur un pouvoir présidentiel d’ordre monarchique et des institutions godillotes. Mais il n’est pas sûr que les 310 députés En marche soient prêts à affronter une contestation populaire.

Beaucoup prédisent une rentrée optimiste de l’économie française : merci François Hollande ou c’est déjà l’effet Macron ?

Arrêtez vos plaisanteries de mauvais goût. Le chômage a touché 1 million de personnes supplémentaires sous le quinquennat de François Hollande, le nombre de pauvres aussi a augmenté. Dire merci à cette politique et ceux qui l’ont impulsé serait indécent. Monsieur Macron était alors secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre de l’Economie. Il en est aussi responsable. Aucune des décisions prises par le gouvernement précédent et actuel n’a le moindre effet positif pour l’emploi. Ils n’ont aucun grand projet économique pour notre pays et tournent le dos à toute bifurcation écologique. En Europe, toutes les études attestent que la prétendue reprise économique que vous évoquez profite essentiellement aux actionnaires. Et la France reste le plus gros pourvoyeur de dividendes. Il n’y a vraiment pas de quoi être optimiste sans intervention populaire pour changer tout cela.

Comment imaginez-vous le mois de septembre avec les nombreuses manifestations d’opposition à la loi travail ? Quel est l’objectif de La France insoumise ?

Nous jouerons notre rôle de force utile au peuple, en faisant connaître les dangers contenus dans la réforme du code du travail. Nous mènerons un travail d’éducation populaire dans le pays pour informer les nôtres, dans les quartiers et les lieux de travail. Nous utiliserons également l’hémicycle de l’Assemblée nationale pour nous faire entendre. Le mois de septembre doit être celui du grand refus populaire à la régression macroniste.

Dès le mois de juin, votre mouvement a réussi à se faire remarquer à l’Assemblée nationale avec des nouvelles têtes et vous avez clamé à plusieurs reprises que La France insoumise était la première force d’opposition. C’est un enjeu ?

La question ne se pose pas ainsi. Comme Jean-Luc Mélenchon l’a dit à la tribune de l’Assemblée nationale, nous ne sommes pas seulement une force d’opposition à la politique du gouvernement. C’est un projet trop mince pour nous. Notre ambition dépasse cela. Nous sommes une force d’alternative au pouvoir en place, pour mener demain ce pays vers les choix écologiques indispensables et le partage des richesses nécessaire. Il faut nous préparer à diriger ce pays… et cela ici et maintenant, en refusant les mauvais coups du gouvernement.

Est-ce qu’on peut imaginer des rapprochements entre votre mouvement, le PCF, les écolos et le PS ?

La France insoumise se veut un mouvement ouvert et accueillant. Toutes celles et ceux qui veulent participer à sa construction sont les bienvenus. Mais il ne peut être question de revenir à une forme de cartel : la campagne de La France insoumise a montré l’aspiration à une forme nouvelle et souple et son refus du vieux monde politique en crise. Ensuite, nous pouvons mener des actions communes avec tous ceux qui veulent défendre le peuple face à l’oligarchie. Des additions ponctuelles peuvent avoir lieu comme notre saisie commune du Conseil constitutionnel sur les ordonnances. Mais la base de toute clarté est le refus de la politique de Macron. Or le groupe des députés PS s’est très largement abstenu ou même a voté pour la confiance au gouvernement.

Certains, à gauche, souhaitent organiser des états généraux de la gauche d’ici à la fin de l’année, ça vous tente ?

Je respecte cette démarche mais je ne la partage pas. La France insoumise ne s’inscrit pas dans une démarche de reconstruction de «la gauche», ni de recomposition avec des forces qui se décomposent. Elle souhaite être l’outil du peuple français dans sa mobilisation pour apporter des solutions concrètes aux urgences sociales et écologiques auxquelles il est confronté. La question n’est donc pas pour moi de mettre son énergie dans un nouveau round de discussions à l’intérieur d’un espace qui ne veut plus dire grand-chose, avec des formules épuisées déjà utilisées sans succès, mais de la projeter dans la société pour aider à la mise en mouvement populaire. Notre responsabilité est d’agréger, pas de créer une confusion qui désagrège. Notre perspective reste de gagner les élections, pas de constituer une minorité un peu plus garnie.

Lors de la signature du brésilien Neymar au PSG, vous êtes montés au créneau pour dénoncer les chiffres de son transfert. Depuis, vous avez vu ses débuts et ses premiers dribbles et buts ?

Que Monsieur Neymar soit un joueur de ballon de grand talent ne fait pas de doute. Mais faut-il applaudir les sommes délirantes qui circulent dans le football, notamment quand elles proviennent d’un pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés comme au Qatar ? Là-bas, les femmes sont méprisées, les travailleurs mal traités et l’esclavage est encore une réalité, malgré les déclarations des rois du pétrole. Aucun des dribbles de Neymar ou de qui que ce soit ne me fera perdre ma conscience humaniste. Enfin, je continue de penser qu’une société où les sportifs (même talentueux) sont 10 000 fois mieux payés que ses savants, ses ouvriers, ses agriculteurs, ses enseignants, ses infirmières, ses poètes… est une société malade.

La beauté du geste sportif ne peut tout justifier. Les petits maillots floqués «Neymar» qui se vendent 140 euros pièce ont un prix de fabrication réel de 6 euros par des ouvriers mal payés ! Ils sont vendus 20 fois plus chers ! Cet univers nouveau du «fric foot» n’est qu’une parabole de la mondialisation libérale : concentration de richesse d’un côté, pauvreté de l’autre. Et pour faire accepter ces injustices, on fabrique des idoles, hommes-sandwichs modernes, puissants émetteurs idéologiques dont la mission réelle est de faire admirer les milliardaires par les plus modestes. La star brésilienne du ballon rond peut faire vibrer les stades par ses jeux de jambes et ses tatouages irréprochables, le système dont elle est la vitrine n’a pas d’avenir positif à proposer. L’amour du sport doit passer par sa définanciarisation. C’est cela que je dénonce.

Rachid Laïreche

Source Libération 24/08/2017

Fiest’A Sète. Une plongée dans l’histoire de la musique

Joe Bataan au Théâtre de la Mer, lundi. Photo JMDI

Joe Bataan au Théâtre de la Mer, lundi. Photo JMDI

Lundi, l’illustre Joe Bataan accompagné de Setenda et Orchestra Baobab, grands frères tout terrain de la musique sénégalaise, ont clôturé dans une  saisissante douceur,  l’édition 2017 de Fiest’A Sète.

On en redemande, mais il faudra attendre l’année prochaine. Fiest’A Sète est décidément un festival qui traverse les décennies en conservant les valeurs de sa ligne artistique. Une ligne qui  décèle les sources de la bonne musique partout dans le monde en s’intéressant aux hommes et à leurs histoires.

Joe Bataan était, au tournant des années 50 et 60, membre d’un gang portoricain du Spanish Harlem. Nourri d’influences black et latines, il a su trouver et partager son épanouissement dans la musique. Puissant dans ses racines latines soul, il a posé les jalons d’un style en combinant le chant doo-wop et les rythmes latins. Dans le cadre somptueux du Théâtre de la Mer, accompagné de Setenda, qui tourne comme une horloge suisse, Joe Bataan a mis ses 74 ans, à profit pour exposer la richesse de son répertoire, passant du latino crooner au rock gospel, en virant vers  la soul, le disco et le hip hop dont il fut aussi l’un des précurseurs, en toute simplicité évidemment.

Retour en Afrique de l’Ouest pour le second concert avec Orchestra Baobab. Spécialistes d’un style unique, délicieusement suranné, qui a fait danser des générations d’Africains avant de conquérir le monde. Baobab vient rappeler à la faveur d’une renaissance miraculeuse, la force des chants wolofs et sérères. Les envoûtantes harmonies casamançaises, dont le combo maîtrise le flux d’énergie à la perfection, nous transportent près du grand fleuve africain.

Inspiré de la rumba congolaise et des rythmes cubains, le son du Baobab continue de nous faire le plus grand bien. La tranquillité des musiciens, n’a d’égale que leur précision. Le public qui semble vivre un rêve éveillé,  ne s’y trompe pas, et finit la soirée le sourire fixé aux lèvres.

JMDH

Source La Marseillaise 09/08/2017

Voir aussi : Rubrique Afrique, Nigéria, rubrique Musique Mahmoud Ahmed rubrique, RencontreSeun Kuti : Libre petit prince de l’AfrobeatMory Kanté, rubrique Festival,