Irak. Des forces gouvernementales accusées de crimes de guerre

Suite à cela, explique Ali Arkady dans le Spiegel, j’ai amené ma famille dans un endroit sûr et j’ai quitté l’Irak, mon pays, parce qu’il était clair que ma vie serait en danger dès que je publierais ces preuves de crimes de guerre.”

Suite à cela, explique Ali Arkady dans le Spiegel, j’ai amené ma famille dans un endroit sûr et j’ai quitté l’Irak, mon pays, parce qu’il était clair que ma vie serait en danger dès que je publierais ces preuves de crimes de guerre.”

Un photojournaliste vient de diffuser des images qui prouvent que la Division d’intervention d’urgence a eu recours à la torture sur des détenus accusés d’être affiliés à l’État islamique. Le gouvernement irakien a lancé une enquête.

L’homme est pendu par les mains, bras derrière le dos et yeux bandés. Son corps vrille à l’extrémité des câbles qui le maintiennent suspendu. Derrière lui, un soldat en uniforme pose sur le haut de son dos un pack de bouteilles d’eau pour redoubler la souffrance. Les images diffusées par la chaîne ABC le 25 mai sont terrifiantes. Filmées par Ali Arkady, photojournaliste irakien, elles témoignent de la torture perpétrée par une force gouvernementale sur des détenus accusés d’être affiliés à l’État islamique.

La diffusion de ces images fait suite à la parution du témoignage du photojournaliste dans Der Spiegel la semaine dernière. “Pas des héros, mais des monstres”, titrait alors le magazine allemand. Ces monstres sont des soldats de la Division d’intervention d’urgence (Emergency response division, ERD) qui dépendent du ministère irakien de l’Intérieur. En octobre dernier, le photojournaliste de 34 ans avait décidé de suivre cette force soutenue par les États-Unis afin de documenter le combat contre l’État islamique pour reprendre Mossoul. Torture, viols, meurtres : rapidement, son reportage a tourné au cauchemar. Il écrit :

Les choses maintenant empiraient, de façon bien pire que ce à quoi je m’attendais ou que j’avais pu imaginer.”

Enquête

Le 25 mai, le gouvernement irakien a ordonné le lancement d’une enquête. “Les allégations d’Arkady soulèvent des inquiétudes quant à savoir si les États-Unis en font assez pour vérifier avec quelles forces ils s’associent pour combattre l’État islamique en Irak, alerte le Washington Post.

Arkady a dit qu’il avait été témoin d’abus en fin d’année dernière, quand la coalition dirigée par les États-Unis a élargi sa mission de conseil et d’assistance afin de travailler en étroite collaboration avec les forces du ministère de l’Intérieur irakien  y compris la Division d’intervention d’urgence – sur les opérations de planification et en fournissant un soutien aérien

Suite à cela, explique Ali Arkady dans le Spiegel, j’ai amené ma famille dans un endroit sûr et j’ai quitté l’Irak, mon pays, parce qu’il était clair que ma vie serait en danger dès que je publierais ces preuves de crimes de guerre.”

Source Spiegel, 26/05/2017

 

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Enquête. Comment la France élimine ses ressortissants membres de l’État islamique

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Depuis des mois, les forces spéciales françaises font appel à des militaires irakiens pour traquer et éliminer des ressortissants français membres de la hiérarchie de Daech, selon des sources irakiennes et des responsables français, dont certains sont encore en activité. Les officiers irakiens qui commandent les opérations à Mossoul affirment que les forces spéciales françaises ont fourni aux unités irakiennes spécialisées dans la lutte antiterroriste les noms et les portraits de près d’une trentaine d’hommes identifiés comme des cibles prioritaires. Un nombre, pour l’heure inconnu, de ressortissants français ont été tués par l’artillerie et les forces terrestres irakiennes, assure-t-on de même source, grâce à des coordonnées et d’autres informations transmises par les Français.

Cette opération secrète a pour objectif de garantir que les ressortissants français ayant fait allégeance à l’État islamique ne reviennent jamais en France pour y perpétrer des attentats, nous ont confié deux sources proches du ministère français des Affaires étrangères. La France a été frappée par plusieurs attentats meurtriers inspirés par Daech ou commandités depuis les fiefs des militants au Moyen-Orient, y compris ceux de novembre 2015.

Pas d’implication directe des forces françaises

Une porte-parole du ministre français de la Défense s’est refusée à tout commentaire sur l’opération. “Les forces françaises travaillent en étroite coopération avec leurs partenaires irakiens et internationaux, a-t-elle déclaré, quelles que soient les origines nationales”, faisant référence aux 1?200 militaires français qui aident les forces irakiennes à reprendre Mossoul.

Les forces spéciales françaises ne s’impliquent pas directement – la France a aboli la peine de mort –, se contentant d’orienter les combattants irakiens vers les Français membres de Daech, laissent entendre nos deux sources en relation avec le gouvernement français.

Un haut responsable de la police irakienne a montré au Wall Street Journal une liste contenant les noms de vingt-sept personnes censées appartenir à l’État islamique et recherchées par Paris, accompagnée de la photo de cinq d’entre elles. Les forces spéciales françaises ont commencé à faire circuler ce document au début de l’offensive sur Mossoul, l’an dernier. Il est mis à jour au fur et à mesure que ces hommes sont éliminés, nous a expliqué ce responsable.

L’un d’entre eux était identifié sous le nom de “Badouch”, et le document précisait qu’il avait été vu, en juillet 2016, au volant d’une Kia blanche dans le nord de Mossoul, vêtu d’une tenue traditionnelle irakienne. Plusieurs des noms sont des alias qui soulignent qu’ils sont venus de France – Abou Ismaël Al-Fransi et Abou Souleïmane Al-Fransi — ou de Belgique, dont étaient originaires certains des auteurs des attentats de Paris. Le ministre belge de la Défense s’est lui aussi refusé à tout commentaire.

Bagdad nie les assassinats

La France n’est pas équipée de drones armés. Par conséquent, Paris a envoyé ses unités d’élite à Mossoul afin de repérer les militants français, précise un spécialiste occidental de la sécurité.

Une quarantaine de membres des forces spéciales françaises auraient déployé des outils de collecte de renseignements ultramodernes, comme des drones de surveillance et des systèmes d’interception des communications, afin d’aider à localiser les militants, nous a-t-on dit de source tant irakienne que française. “Ils se chargent d’eux là-bas parce qu’ils ne veulent pas avoir à le faire chez eux, commente un officier irakien directement impliqué dans la coordination avec les forces spéciales françaises. C’est leur devoir. Et c’est logique. C’est en France qu’ont eu lieu les attentats les plus meurtriers à l’étranger.”

À Bagdad, on indique toutefois que l’armée irakienne ne participe pas aux assassinats clandestins de combattants de Daech, et que si l’information était avérée elle pourrait entraîner l’ouverture d’une enquête.

1 700 Français dans les rangs de l’EI

Un porte-parole du ministère de la Justice irakien a refusé de dire si le gouvernement détenait des combattants de l’État islamique. Selon les militaires irakiens, la plupart des djihadistes se battent jusqu’à la mort. Une source française proche du dossier explique :

« S’ils sont vivants, en prison, après s’être rendus, ils seront exécutés. En Irak c’est la peine de mort pour les membres de l’État islamique. Et la France n’interviendra pas. C’est une solution plutôt pratique.”

Mille sept cents Français auraient rejoint les rangs de l’État islamique en Irak et en Syrie, selon le Soufan Group, une organisation basée à New York et spécialisée dans l’extrémisme. Le gouvernement français estime que des centaines d’entre eux sont morts au combat ou rentrés en France. D’autres pays occidentaux sont en possession des noms de leurs ressortissants ayant prêté allégeance à Daech. Mais seule la France se mobilise pour les traquer à Mossoul, expliquent des officiers irakiens.

“Peu de cadre légal”

IMG_3607La France a débattu de la légalité de s’attaquer à ses propres citoyens au moment de rejoindre la campagne de bombardement américaine en Syrie à l’automne 2015. Lors d’une frappe aérienne en octobre cette année qui aurait tué des djihadistes français près de Raqqa, le gouvernement a coupé court aux critiques en citant un article de la charte des Nations unies qui autorise le recours à la force en cas de “légitime défense”.

Le droit français et la Constitution offrent peu de protection aux citoyens qui prennent les armes contre le gouvernement, explique Michel Verpeaux, professeur de droit constitutionnel à l’université Panthéon-Sorbonne, à Paris. “Les Français ne se battent pas contre un État mais contre un groupe armé, poursuit-il. C’est une situation très floue avec peu de cadre légal.”

La France souhaitait déchoir de leur nationalité les Français partis combattre avec Daech pour les empêcher de remettre les pieds sur le sol français, une mesure déjà mise en place au Royaume-Uni, mais cette proposition n’avait pas fait l’unanimité.

Selon deux officiers irakiens, des dizaines de djihadistes français ont été tués au cours de la bataille de Mossoul. Cette offensive qui dure depuis sept mois, menée par les forces irakiennes et la coalition internationale, est sur le point de déloger les derniers combattants de l’État islamique de la partie ouest de Mossoul, leur dernière place forte en Irak.

Les forces spéciales françaises circulent souvent dans Mossoul sans être accompagnées par des militaires irakiens. Elles fouillent les maisons abandonnées par des combattants étrangers, ainsi que des centres de commandement, pour trouver des preuves matérielles ou des documents qui font le lien entre leurs ressortissants et l’État islamique, selon deux agents irakiens de lutte contre le terrorisme.

En avril, les forces spéciales françaises ont fait une descente dans un centre médical près de l’université de Mossoul, où ils ont contrôlé l’identité des blessés pour la comparer à la liste des Français qui se battent pour l’État islamique. Les forces françaises, qui portent souvent des uniformes irakiens et conduisent des véhicules portant les insignes militaires irakiens, se préoccupent particulièrement des spécialistes des armes chimiques qui travaillent sur le campus, selon un haut responsable de l’armée irakienne qui coopère avec la France.

L’université de Mossoul était un quartier général de l’État islamique jusqu’à ce que les forces irakiennes ne reprennent le site, en janvier, selon ce chef militaire.

Collecte de preuves

Les forces spéciales françaises ont une équipe médico-légale qui collecte des preuves matérielles – des échantillons de tissus et d’os prélevés sur les morts et les blessés, ainsi que des gobelets et des ustensiles usagés – afin de trouver des traces d’ADN qui correspondent aux hommes recherchés, selon des responsables irakiens et français.

Cette équipe a notamment collecté des échantillons osseux sur un combattant mort pour comparer son ADN à la base de données des Français soupçonnés d’avoir rejoint l’État islamique, selon l’ancien conseiller des affaires étrangères à l’Élysée.

En janvier, quatre membres des forces spéciales ont fait du porte-à-porte dans le quartier. Deux des soldats contrôlaient l’identité des habitants pendant que les deux autres montaient la garde. “Ils ont leurs propres cibles”, a précisé un agent de lutte contre le terrorisme en voyant la scène.

Depuis quelque temps, les forces spéciales françaises concentrent leur énergie sur l’hôpital Al-Jamhuri, un grand complexe situé dans la vieille ville de Mossoul, d’après deux militaires irakiens qui ont travaillé avec elles. La médina, un dédale de rues et d’allées densément peuplées, compte de très nombreux commerces et reste le dernier quartier de Mossoul sous contrôle de l’État islamique.

L’armée française soupçonne que les derniers hauts responsables de l’État islamique, dont plusieurs Français, sont retranchés dans l’hôpital.

Tamer El-GhobashyMaria Abi-Habib et Benoit Faucon
RETABLISSEMENT DE LA PEINE DE MORT PAR PROCURATION
stephff_2016-02-11-0126Après l’abandon, le 30 mars 2016, du projet de réforme constitutionnelle visant à déchoir les personnes condamnées pour terrorisme de la nationalité française. “Présentée comme un élément clé de la lutte contre le terrorisme, les Français n’ont été informé du  pitoyable épilogue de cette histoire confuse : le rétablissement de la peine de mort par procuration !
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De la démocratie selon Macron: la pensée d’un authentique idéologue

Décrypter Emmanuel Macron à travers Tocqueville est un exercice édifiant. On découvre ainsi un authentique idéologue, bien loin du pragmatisme simpliste dans lequel on l'enferme.

Décrypter Emmanuel Macron à travers Tocqueville est un exercice édifiant. On découvre ainsi un authentique idéologue, bien loin du pragmatisme simpliste dans lequel on l’enferme.

Emmanuel Macron est tout sauf un aventurier de la politique. C’est un penseur qui agit avec méthode et semble s’inspirer en toutes choses de Tocqueville. Pour le meilleur et au risque du pire.

Beaucoup voudraient réduire la victoire d’Emmanuel Macron à une simple aventure personnelle et ramener son succès à un étonnant concours de circonstances. Même si la chance, le caractère, l’ambition sont toujours des éléments déterminants dans la réussite, ils ne font en vérité pas tout. Bref, le macronisme n’est pas un simple opportunisme. Inutile également de s’ébahir, comme beaucoup, sur les vertus intellectuelles de cet homme et l’ampleur de sa culture. Elles sont indéniables mais, pour ceux qui ont la mémoire courte, la France a connu dans le passé des présidents, à l’exception sans doute de ses deux prédécesseurs, tout aussi voire plus brillants. Il est donc vain de comparer ses qualités et ses défauts avec celles des hommes qui ont occupé l’Elysée avant lui. Il n’en demeure pas moins qu’Emmanuel Macron a fréquenté tout au long de sa formation, notamment auprès du philosophe Paul Ricoeur, de grands auteurs, en particulier Alexis de Tocqueville, à la fois comme penseur du libéralisme et surtout de la démocratie.

Décrypter Emmanuel Macron à travers Tocqueville est un exercice édifiant. On découvre ainsi un authentique idéologue, bien loin du pragmatisme simpliste dans lequel on l’enferme. Macron a une stratégie fondée sur une analyse politique profonde  inspirée de la quatrième partie  de l’œuvre phare de Tocqueville «  De la démocratie en Amérique  » intitulée «  Regard sur le destin politique des sociétés démocratiques.  »

Les risques du corps social en poussière

Ce texte consacré aux «  effets politiques que produit l’égalité des conditions voulue par la démocratie  » éclaire la lecture politique que le nouveau chef de l’Etat fait du pays et les conséquences qu’il en a tirées pour conquérir le pouvoir et, désormais, pour l’exercer. Emmanuel Macron a deviné avec brio que notre démocratie entrait dans une phase nouvelle née de l’échec des idéologies de droite et de gauche dans  le redressement économique et social du pays. Il a réalisé que la France était proche de ce désordre qui, écrit Tocqueville, «  réduit tout à coup le corps social en poussière  ». Cette analyse s’est vérifiée dans les résultats du premier tour avec la forte poussée des extrêmes, de l’abstention et du vote blanc ou nul.

Cette situation est l’expression claire que les citoyens ont perdu confiance dans les forces politiques traditionnelles. Leur faillite aurait pu, au demeurant, précipiter le pays dans l’anarchie. Imaginons un seul instant une victoire de Marine Le Pen ! La France serait, aujourd’hui, plongée dans un effroyable climat de tensions. Emmanuel Macron a préempté ce danger et compris, comme l’explique Tocqueville, que le peuple est lucide et sait résister à cette pente dangereuse dans les sociétés démocratiques. En général, il choisit donc l’autre voie ainsi décrite il y a bientôt deux siècles  mais d’une actualité étonnante : «  Les hommes de nos jours sont moins divisés qu’on ne l’imagine ; ils se disputent sans cesse pour savoir dans quelles mains la souveraineté sera remise ; mais ils s’entendent aisément sur les droits et les devoirs de la souveraineté. Tous conçoivent le gouvernement sous l’image d’un pouvoir unique, simple, providentiel et créateur.  »

Une centralisation du pouvoir qui coupe les ponts entre la base et le sommet

On ne peut mieux décrire le projet qui se développe sous nos yeux. Emmanuel Macron a compris que les échecs répétés des partis dits de gouvernement étaient le terreau d’un désordre qui provoquerait une réaction positive, notamment l’espoir de voir surgir un homme nouveau, imaginatif, inspiré, autoritaire et tenant d’un rapport direct avec le peuple. Bref tout ce qu’il a mis en œuvre tout au long de sa campagne et qu’il installe à présent au sommet de l’Etat.

C’est, en effet, un pouvoir fort que nous découvrons au fil des jours. On réduit trop la méthode Macron à l’art du marketing ou de la communication. Une philosophie du pouvoir l’anime que Tocqueville a parfaitement décrite : «  La vie privée est si active dans les temps démocratiques, si agitée, si remplie de désirs, de travaux, qu’il ne reste plus d’énergie ni de loisirs à chacun pour la vie politique[...] L’amour de la tranquillité publique est souvent la seule passion politique que conservent ces peuples, et elle devient chez eux plus active et plus puissante, à mesure que toutes les autres s’affaissent et meurent ; cela dispose naturellement les citoyens à donner sans cesse ou à laisser prendre de nouveaux droits au pouvoir central, qui seul leur semble avoir l’intérêt et les moyens de les défendre de l’anarchie en se défendant lui-même…  »

C’est bien ce que nous vivons depuis qu’Emmanuel Macron a déposé ses valises à l’Elysée. Soulagé d’avoir évité le pire, le peuple s’en remet à son nouveau Prince trop heureux de pouvoir développer sa toute puissance. Toutes ses décisions, ses faits, ses gestes témoignent de sa volonté de centralisation du pouvoir. Il se dresse en chef militaire et même en guerrier lorsqu’il transforme le ministère de la Défense en ministère des Armées. Plus qu’un symbole, un acte d’autorité. Il balaie également l’idée de pouvoirs secondaires entre lui et les citoyens. L’ordre donné à ses ministres de renoncer à leurs mandats locaux en est la traduction. Cette idée simple, voire simpliste, naturellement plaît. Elle est conforme à l’esprit de la loi sur le non cumul des mandats. Bref, elle est dans l’air du temps. Pourtant elle consiste à couper les ponts entre la base et le sommet en charge de tout, notamment de l’égalité et d’une législation uniforme pour en respecter le principe.

Dormez braves gens…

Etrange utopie qui réduit la diversité des points de vue pour les placer sous la seule tutelle présidentielle. Le recours aux ordonnances, notamment pour la réforme du droit du travail, traduit également la volonté de court-circuiter les pouvoirs intermédiaires disqualifiés au nom d’un principe d’efficacité séduisant pour le peuple au regard des trente dernières années. Autre symptôme de cette centralisation du pouvoir autour du seul président : le choix par l’Elysée des directeurs de cabinets des ministres sommés en outre de ne jamais sortir du rang. Dernière exemple, cette volonté sans précédent du chef de l’Etat de désigner soi-même ses interlocuteurs dans les médias et les journalistes autorisés à le suivre. L’objectif est évident, si bien décrit par Tocqueville : faire en sorte que les citoyens s’inclinent devant un Etat seul en charge de tous les détails du gouvernement.

La vision qu’a Emmanuel Macron du paysage politique futur est à l’unisson. Il l’a décrite sans détour sur RTL avant le second tour : d’un côté, ce qui est on ne peut plus légitime, une majorité présidentielle soudée, pour éviter les couacs désastreux de la période Hollande ; de l’autre, le Front national. De Gaulle disait en 1965 «  Moi ou le chaos  », Macron a été élu sur le slogan «  Moi ou l’extrême droite  »  et entend l’utiliser à présent pour régner et mettre de fait le principe démocratique de l’alternance en pointillés. La tactique «  macronienne  » rejoint ici l’analyse de Tocqueville : «  Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs.  »

Ce tutorat n’a rien de despotique. Nos contemporains ne sauraient, cependant, en trouver l’image dans leurs souvenirs. L’expérience est inédite et chacun a envie de croire à sa réussite. Elle ressemble certes à la cohabitation que les Français ont toujours apprécié mais sans la tension partisane au sein même du pouvoir exécutif. Après avoir été secoués de droite et de gauche, les électeurs ont envie de calme, certes toujours libres mais appréciant d’être conduits par un pouvoir national rassembleur, tempéré et tutélaire. Dormez braves gens… Exactement ce que leur propose Emmanuel Macron. Ce qui devrait, en bonne logique, les conduire à lui donner les moyens d’exercer pleinement son tutorat à l’issue des élections législatives.

Denis Jeambar

Source Challenges 22/05/2017

Hirak: Grande manifestation à Al Hoceima, sit-in dispersés à Casablanca et Rabat

Al-Hoceima-manifestants-Affaire-Mohcine-FikriPlusieurs manifestations et rassemblements de soutien au hirak se sont déroulées cette nuit, notamment à Al Hoceima. Certaines ont été rapidement dispersées par les forces de l’ordre.

« Nous sommes tous Nasser Zafzafi« . Portrait du leader récemment arrêté aux bouts des bras, plusieurs manifestants ont défilé cette nuit dans la ville d’Al Hoceima. Une foule « massive qui a rempli le quartier de Sidi Abid » rapporte notre journaliste. La presse internationale comme les policiers étaient massivement présents. Les avocats des prisonniers étaient aussi sur place pour réclamer leur libération. Le père de Nasser Zafzafi a également pris la parole en fin de l’événement pour remercier les participants et appeler à conserver le caractère « pacifique » des protestations. Un enregistrement sonore de Nasser Zafzafi a également été diffusé à la foule, mais nous n’avons pas pu en écouter la teneur exacte.

Outre le grand rassemblement à Al Hoceima, plusieurs rassemblements de soutien ont eu lieu à Marrakech, Fès, Oujda et Nador. Des sit-in de soutien plus modestes se sont aussi déroulés dans de petites localités comme Martil. « Les rifains ne sont pas des awbach (sauvages) » pouvait-on entendre dans les lives diffusés par des participants à Martil.

Dispersion de la foule

A Casablanca et Rabat, les manifestants n’ont pas pu observer de sit in. La foule a été dispersée devant le parlement à Rabat, où se trouvait quelque 200 personnes, selon un journaliste de Telquel présent sur les lieux. Les manifestants ont à peine eu le temps de prononcer quelques slogans avant une charge des forces de l’ordre. Ils ont par la suite tenté de se regrouper près de la gare Rabat ville, mais ont de nouveau été dispersés. Les autorités ont continué de pourchasser les manifestants pour éviter tout rassemblement.

A Casablanca, un rassemblement à l’appel du mouvement Anfass était prévu devant Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) où avaient été transférés les détenus du hirak. Sur place, notre journaliste décrit de nombreux policiers en civil, brassards orange sur l’épaule, dispersant rapidement les manifestants avant qu’ils ne puissent se regrouper. Les forces de l’ordre se sont déployées tout le long du boulevard Roudani, jusqu’aux intersections avec Zerktouni et Moulay Youssef.

Selon nos confrères du Desk, des « policiers ont d’abord poussé les manifestants avant de les courser et les frapper à l’aide de matraques pour les disperser, non loin de l’Institut Français de Casablanca. » Des points de contrôles auraient alors été établis pour empêcher les rassemblement. Toujours selon le desk, « les noeuds autoroutiers desservant la rocade et l’entrée sud de la ville et les bretelles des autoroutes A1  et A3 » ont été filtrées.

Les manifestants ont tout même réussis à se rassembler plus tard dans la soirée. Selon notre confrère Mohamed Ezzouak, directeur du site d’informations Yabiladi, qui appuie ses propos par un live vidéo retransmis par le média.

Source : Telquel 31/05/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Méditerranée, Maroc, Même sans Zefzafi, le « Hirak » du Rif se poursuit, On line  Maroc : Rabat cherche à décapiter la rébellion du Rif, Rubrique Politique, société civile, rubrique Société, Mouvements sociaux,

Mali : désormais cardinal, l’archevêque de Bamako a abrité des millions d’euros en Suisse

 L’archevêque de Bamako Jean Zerbo arrive au Stade de l’amitié, en 2012, pour une prière pour la paix alors que les combats font rage au nord du pays. Crédits : ISSOUF SANOGO / AFP

L’archevêque de Bamako Jean Zerbo arrive au Stade de l’amitié, en 2012, pour une prière pour la paix alors que les combats font rage au nord du pays. Crédits : ISSOUF SANOGO / AFP

Les documents SwissLeaks révèlent sept comptes bancaires de la Conférence épiscopale du Mali chez HSBC à Genève. Parmi les bénéficiaires, Mgr Jean Zerbo.

Tout commence le 25 novembre 2002 à 9 heures du matin au Crédit lyonnais de Monaco. Ce jour-là sont ouverts, en toute discrétion, sept comptes en banque pour la Conférence épiscopale du Mali (CEM). Les documents SwissLeaks révèlent désormais pour ces comptes des codes IBAN propres à la Suisse, commençant par CH, à l’instar du premier : CH18 0868 9050 9118 1503 0.

Ces comptes étaient crédités de 12 millions d’euros (soit 7 milliards de francs CFA) en 2007, dernière date des relevés bancaires issus de la HSBC Private Bank à Genève que se sont procurés en 2014 Le Monde et le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ).

Le trio des responsables chrétiens du Mali

Cette histoire rocambolesque mêle opacité, rencontres secrètes entre clergé malien et banquiers suisses et soupçons de détournements de fonds dans un pays où les chrétiens ne représentent que 2,4 % des 17 millions d’habitants. Elle implique les trois plus hauts dirigeants de l’époque de CEM, à commencer par Mgr Jean Zerbo, 73 ans, archevêque de Bamako, chargé des finances de la CEM au moment des faits. Il vient d’être élevé, le 21 mai 2017, au rang de cardinal par le pape François. Le consistoire, la cérémonie officielle au cours de laquelle cinq ecclésiastiques seront élevés au rang de cardinaux, aura lieu le 28 juin prochain. Les autres protagonistes sont Jean-Gabriel Diarra, 71 ans, évêque de San et ex-numéro 1 de l’église catholique du Mali, et Cyprien Dakouo, 60 ans, secrétaire général de la CEM à partir de 2004.

Au début 2015, lorsque éclate le scandale SwissLeaks, publié par Le Monde et une soixantaine de médias internationaux, coordonnés par l’ICIJ, d’autres Maliens sont repérés dans les documents HSBC, comme l’industriel Gérard Achcar ou l’homme d’affaires Modibo Keïta. Mais les comptes en Suisse des trois plus hauts dirigeants de l’épiscopat malien de l’époque passent alors inaperçus. D’où viennent ces 12 millions d’euros ? Est-ce que ce sont les dons des fidèles maliens qui dorment dans une banque suisse ?

Avant d’atterrir chez HSBC, les comptes troubles de la CEM ont voyagé. Du Crédit lyonnais du Rocher au Crédit agricole (CA) après le rachat du premier par le second. Puis du CA au Crédit Foncier, devenu CFM Indosuez Wealth, devenu depuis une filiale de HSBC Private Bank à Genève.

D’après les fichiers internes de HSBC, deux banquiers ont rencontré à plusieurs reprises les trois responsables catholiques maliens, dont Nen Khieu, responsable de la gestion d’actifs à revenu fixe chez HSBC entre 2000 et 2009, aujourd’hui à la tête du cabinet de gestion de fortune KBR Advisors à Genève, spécialisé dans la clientèle cambodgienne et que son profil LinkedIn décrit comme ayant « une solide expérience clients » ainsi que de « fortes compétences analytiques ».

Les banquiers se frottent les mains

Du 29 septembre au 18 octobre 2005, lui et l’un de ses collègues se sont entretenus au moins à trois reprises à Bamako avec Messieurs Zerbo, Diarra et Dakouo, lequel apparaît comme le plus concerné du trio par la gestion des sept comptes ouverts au nom de la CEM – même si les documents HSBC de 2006 et 2007 révèlent des codes clients pour chacun des trois responsables religieux et témoignent d’une répartition égale entre eux des 12 millions d’euros.

Au cours de ces rencontres, les banquiers et les prélats se mettent d’accord sur le taux de rémunération de ces avoirs : « 5 % » d’intérêt, selon les documents confidentiels que nous avons pu consulter. Les deux banquiers se frottent les mains dans leur correspondance : « la bonne gestion du portefeuille nous permettra d’obtenir une augmentation de ressource. »

De ces rencontres, il ressort également que « l’archevêché ainsi que les paroisses sont d’accord » pour confier la gestion d’une partie du portefeuille à la banque ainsi que la capture de « 50 % du portefeuille afin de pouvoir en optimiser la rentabilité ». Des informations qui laissent pantois les fidèles des paroisses de Bamako que nous avons interrogés. « Nous n’avons jamais été informés d’une telle opération de la part de la CEM », confie un choriste de la Paroisse cathédrale.

Un autre responsable de la jeunesse chrétienne de la rive droite de Bamako se révolte : « il y a une grande opacité dans la gestion des ressources de notre confession. Cela fait des années que ça dure. Et ça commence à nous monter à la tête. Profitant de l’extrême passivité des fidèles, ils se permettent tout et ne rendent de compte à personne ».

Ce manque de transparence ne surprend guère un haut responsable de la communauté catholique du Mali. « C’est toujours un défi pour l’Eglise, malgré une recommandation du Concile Vatican II qui veut que les fidèles soient associés à la gestion des ressources de l’Eglise », affirme, sous couvert de l’anonymat, cet interlocuteur qui dit pourtant avoir été informé de ces placements en Suisse. De son côté, un proche de l’ancien curé de Sikasso l’admet : « je me rappelle que Cyprien Dakouo recevait de l’argent provenant de CFM Monaco ». L’opacité sur l’origine et la gestion de ces fonds semble pourtant avoir provoqué des tensions au sein des chrétiens du Mali. En 2012, Cyprien Dakouo est démis de ses fonctions et quitte le pays « sur la pointe des pieds », selon plusieurs témoins.

Des comptes toujours actifs

Il se trouve que ces comptes sont toujours actifs chez HSBC Private Bank à Genève, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions. C’est ce qu’indique une simulation de notre part d’un transfert d’argent sur deux des sept numéros d’identification bancaire. Et pourtant, impossible de retrouver les traces de cet argent dans la comptabilité de la CEM. Le chargé actuel des finances, l’abbé Noël Somboro, élude : « je n’ai pas envie d’aller fouiller dans les archives pour savoir d’où vient l’argent ou si les comptes existent toujours. Je n’ai pas ce temps. »

Puis il lâche une phrase étonnante de la part d’un professionnel de la finance : « j’ignore ce que c’est un compte offshore ou si la Suisse est considérée comme un paradis fiscal. Sinon, nous avons des comptes bancaires un peu partout. » Il ajoute : « il est possible que ces comptes aient existé, mais je n’ai pas de trace. » M. Noël refuse de communiquer le moindre chiffre sur le patrimoine de l’Eglise et ne veut pas non plus se prononcer sur la déclaration ou non de ces sommes au fisc malien. Il compare d’ailleurs ces fonds au « code nucléaire » que la France se garde bien de dévoiler.

Mathias Konaté, responsable de la législation fiscale à la Direction générale des impôts, lui, en est sûr : « un compte au nom de la CEM en Suisse n’est pas déclaré au niveau du fisc malien », dit-il.

Dans la capitale malienne, les protagonistes fuient les questions. Samedi 14 mai, à 7 heures du matin, après plusieurs tentatives infructueuses, nous avons attendu la fin de la messe du cardinal Jean Zerbo pour lui poser nos questions. Surpris, il ironise : « moi, un compte en Suisse ? Je suis donc riche sans le savoir ! ». Devant les éléments de preuve fournis, il tente une explication : « c’est un vieux compte. Il s’agit d’un système que nous avons hérité de l’Ordre des missionnaires d’Afrique qui géraient l’église ». Ajoutant toutefois n’avoir jamais ouvert un « compte personnel » à l’étranger, car « source de problèmes ».

Mgr Jean Gabriel Diarra, président de la CEM au moment des faits, a refusé de répondre à nos appels. Quant à Cyprien Dakouo, il réside en France depuis son remplacement en 2012. L’ancien bras droit des évêques du Mali a intégré, en 2013, l’unité Economie et Management de l’université de Lille 1, où il doit terminer en juin 2017 une thèse en économie. Parmi ses sujets de compétence, le site de l’université mentionne l’éthique des affaires. Cyprien Dakouo a lui aussi refusé de répondre à nos questions.

David Dembélé (Le Monde Afrique, Bamako)

Source Le Monde 31/05/2017

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