Une nouvelle déclaration d’indépendance du cyberespace

En hommage à John Perry Barlow, décédé, Olivier Ertzscheid a écrit une nouvelle version du texte de 1996, devenu emblématique des cyberutopies libertaires.

John Perry Barlow était parolier des Grateful Dead, membre fondateur de l’Electronic Frontier Foundation (EFF), militant infatigable des libertés numériques, et l’auteur de l’une des pièces majeures du puzzle de la culture web et de l’Internet des pionniers : la déclaration d’indépendance du cyberespace.

«Nous sommes en train de créer un monde où tous peuvent entrer sans privilège et sans être victimes de préjugés découlant de la race, du pouvoir économique, de la force militaire ou de la naissance. Nous sommes en train de créer un monde où n’importe qui, n’importe où, peut exprimer ses croyances, aussi singulières qu’elles soient, sans peur d’être réduit au silence ou à la conformité. Vos concepts légaux de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement, de contexte, ne s’appliquent pas à nous. Ils sont basés sur la matière, et il n’y a pas ici de matière.»

Plus rien dans cet extrait n’est vrai. Et c’est tout le contraire qui s’est mis en place. Mais cela reste comme une petite lumière qui continue de dire où tout cela a commencé, quels rêves étaient alors permis et vers où, peut-être dès demain, recommencer à rêver.

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Le texte de la déclaration d’indépendance du cyberespace est bien sûr un texte très fort, mais le passage qui m’importe le plus, hormis celui cité plus haut, est un passage qui ne figure pas dans le texte lui-même mais dans son prologue, très peu connu. Quelques lignes dans lesquelles John Perry Barlow explique pourquoi il a eu envie de rédiger cette déclaration. La raison c’est le vote du Telecommunications Act de 1996, signé par «l’autre grand invertébré» (aka Bill Clinton) et qui a poussé John Perry Barlow à faire «acte de résistance». Voilà ensuite ce qu’il écrit dans ce prologue :

«Après tout, le Telecom « Reform » Act, qui est passé au Sénat avec seulement 4 votes contre, rend illégal, et punissable d’une amende de 250 000 dollars, de dire « shit » en ligne. Comme de dire l’un des sept mots interdits dans les médias de diffusion grand public. Ou de discuter d’avortement d’une façon ouverte. […] Cette loi a été mise en œuvre contre nous par des gens qui n’ont pas la moindre idée de qui nous sommes, ni où notre conversation est conduite. C’est, comme l’a dit mon ami et rédacteur en chef de Wired Louis Rosseto, comme si « les analphabètes pouvaient vous dire quoi lire ». Eh bien, qu’ils aillent se faire foutre.»

Aujourd’hui, c’est une autre forme d’analphabétisme algorithmique qui nous dit quoi lire. Eh bien, qu’ils aillent également se faire foutre.

John Perry Barlow est décédé le mercredi 7 février 2018. Il avait 70 ans.

J’ai pris la liberté de tenter de réécrire sa déclaration d’indépendance du cyberespace, dans un cyberespace qui n’est plus que la colonie numérique des grandes plateformes. Un hommage imparfait et maladroit, mais surtout un remerciement pour sa déclaration et son travail.


Déclaration d’indépendance du cyberespace

 

«Seule l’erreur a besoin du soutien du gouvernement. La vérité peut se débrouiller toute seule» Thomas Jefferson, Notes on Virginia

Plateformes aux tons pastel et aux logos colorés, vous géants fatigués aux CGU d’airain et aux algorithmes d’acier, je viens du temps des internets d’avant, où nous n’avions pas de «comptes» mais des pages, où chacun pouvait disposer d’une adresse et n’était pas contraint d’habiter par habitude et par lassitude sous le même grand F bleu qui orne votre jardin fermé, et de vivre dans cette fausse proximité que vous nous avez tant vanté et qui est d’abord une toxique promiscuité.

Au nom du présent que vous avez institué, je vous demande, à vous qui êtes désormais le passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes plus les bienvenus parmi nous. Vous avez trop de souveraineté pour que celle-ci ne soit pas enfin questionnée et abolie.

Comme gouvernance, vous n’avez que des actionnaires que nous n’avons pas élus mais dont les décisions ont aujourd’hui plus de poids que celles des gouvernements élus. Je déclare l’espace social global que nous construisons naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral de dicter chez nous votre loi et vous possédez hélas désormais trop de moyens de nous contraindre que vous n’hésitez plus à utiliser.

Les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement de ceux qu’ils gouvernent. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Nous avons eu le tort de croire vos promesses. Mais vous nous connaissez bien trop, vous nous calculez bien trop, et vous voulez bien trop prédire le moindre de nos actes, de nos affects, de nos comportements. Cela ne peut suffire à nous connaître vraiment. L’espace de libre circulation des idées ne se situe pas dans les frontières que vos plateformes ont reconstruites dans le cyberespace. Cet espace est un produit naturel, un commun, et il croît par notre action collective.

Vous épiez désormais l’ensemble de notre grande conversation, et la richesse que vous créez, et le modèle de régie publicitaire sur lequel vous prospérez, sont définitivement et totalement incompatibles avec l’éthique nécessaire à l’échelle des populations que vous touchez et prétendez servir et accompagner. Votre culture n’est pas la nôtre, vos règles tacites suscitent autant d’incompréhension et de désordre que chacune de vos innombrables ingérences.

Vous prétendez qu’il y a chez nous des problèmes que vous devez résoudre. Et qu’il n’existe pas de problème qu’un algorithme ou une application ne soit capable de résoudre. Vous utilisez ce prétexte pour envahir nos vies, nos smartphones, nos foyers, nos amitiés. Beaucoup de ces problèmes n’existent pas. Où il y a des conflits réels, où des dommages sont injustement causés, nous les identifierons et les traiterons avec nos propres moyens. Nous sommes en train de former notre propre contrat social. Cette manière de gouverner émergera selon les conditions de notre monde, pas du vôtre. Notre monde est différent.

Les internets sont faits de transactions, de relations, et de la pensée elle-même, formant comme une onde stationnaire dans la toile de nos communications, dont la neutralité doit être garantie, et ne peut plus l’être par vous. Notre monde est à la fois partout et nulle part, et il est aujourd’hui aussi là où vivent les corps.

Vos plateformes et vos déterminismes calculatoires recréent un monde où sont reconduits tous les privilèges et tous les préjugés découlant de la race, du pouvoir économique, de la force militaire ou de la naissance.

Vos plateformes et vos déterminismes calculatoires recréent un monde où plus personne ne peut exprimer ses croyances, aussi singulières qu’elles soient, sans peur d’être réduit au silence ou à la conformité.

Vos plateformes et vos déterminismes calculatoires redéfinissent à leur seul bénéfice et à ceux de leurs actionnaires les concepts légaux de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement, de contexte, et les appliquent à chacun, en font la norme pour tous.

Nos identités sur les internets ont fini par retrouver la pesanteur des corps, mais vous les avez lestés de tant de kilos inutiles de recommandations, de tant de kilos superflus de suggestions, de tant et tant de tonnes de prescriptions, que tout cela finit par former une contrainte physique et limiter la part de notre libre arbitre. Nous croyons que c’est de l’éthique, de la défense éclairée de l’intérêt propre et de l’intérêt commun, que notre ordre émergera. Que cet ordre ne peut être garanti que par une négociation collective. La seule loi que toutes nos cultures constituantes pourraient reconnaître généralement est la règle d’or [«Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent», NdT]. Nous espérons pouvoir bâtir nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous tentez de nous imposer par le code. Car si le code est la loi, nous n’entendons pas qu’il soit élaboré et appliqué en dehors de tout espace de délibération réellement public et sincèrement commun.

Aux Etats-Unis, vous avez récemment remis en cause le principe de neutralité du Net qui répudie votre propre Constitution et insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. Ces rêves doivent maintenant renaître en nous.

Vous terrifiez désormais vos propres enfants, parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans les frontières que vous placez dans le cyberespace, et parce que chacune de ces frontières arbitraires et soumises aux lois du marché nous contraint à devenir des étrangers pour ceux qui se trouvent de l’autre côté de vos murs de données, là où nos rêves étaient simplement ceux d’une plus grande fraternité. Parce que vous continuez de nous craindre et que nous continuons de tenter de vous échapper, vous confiez à vos algocraties les responsabilités de parents auxquelles vous êtes trop lâches pour faire face. Dans notre monde, tous les sentiments et expressions d’humanité, dégradants ou angéliques, font partie d’un monde unique, sans discontinuité, d’une conversation globale de bits. Nous ne pouvons pas séparer l’air qui étouffe de l’air où battent les ailes.

En Chine, en Allemagne, en France, à Singapour, en Italie et aux Etats-Unis, vous essayez de confiner le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières de vos plateformes et de fait vous vous placez vous-même en dehors du cyberespace, même si vous êtes parvenus, par l’entremise d’un capitalisme aussi linguistique que cognitif à aliéner l’essentiel de la liberté et de l’espace dont on imaginait qu’il pourrait un jour être couvert de médias numériques libres et indépendants.

Vos industries de données, de plus en plus totalitaires, se perpétuent en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent décider de la parole elle-même dans le monde entier… Ces lois déclareraient que les idées sont un produit industriel comme un autre, pas plus noble que de la fonte brute… L’art, l’histoire, la vérité des peuples et celle des révolutions, rien n’échappe à l’arbitraire de vos décisions, de vos goûts, de vos propres pudeurs, et par-dessus tout de vos propres intérêts commerciaux et financiers. Dans notre monde, quoi que l’esprit humain crée peut être reproduit et distribué à l’infini pour un coût nul. L’acheminement global de la pensée doit désormais trouver d’autres chemins que celui de vos usines, d’autres ambitions que celles de vos carcans, d’autres légitimités que celles des rentiers et des banquiers de la culture qui sont vos porte-voix autant que vos portefaix.

Ces mesures de plus en plus hostiles et votre colonialité nous placent dans la même situation que ces amoureux de la liberté et de l’autodétermination qui durent rejeter les autorités de pouvoirs éloignés et mal informés. Nous devons déclarer nos personnalités réelles comme virtuelles exemptes de votre souveraineté, même lorsque nous continuons à accepter votre loi pour ce qui est de l’organisation de nos échanges pour préparer votre déchéance. Nous nous répandrons de nouveau à travers la planète, en dehors de vos murs, de façon à ce qu’aucune plateforme ni aucun algorithme ne puissent stopper nos pensées.

Nous recréerons une civilisation de l’esprit dans le cyberespace redevenu ouvert et décentralisé. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde issu de vos ambitions et de vos conditions générales d’utilisation. Nous étions des citoyens endormis, vous avez fait de nous des utilisateurs passifs, nous sommes en train de nous réveiller et nous préparons notre exil.

La Roche-sur-Yon, France, le 7 février 2018.

Olivier Ertszcheid est l’auteur de l’appétit des géants (2017, C&F éditions)

Olivier Ertzscheid Enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes

Texte publié dans Libération en février 2018

Archive. Le parfait consommateur

En dépit des déplacements, des mutations idéologiques qui se sont opérés dans le public (et qui ne sont pas dus uniquement à l’hégémonie télévisuelle), en dépit aussi de la stratégie marchande mise en oeuvre pour s’adapter à ces changements (voir le discours « éclairé » d’un Daniel Toscan du Plantier (1), un certain nombre de « constantes », tenant aux origines du cinéma, à sa « nature » même, continuent d’exercer leurs effets, de modeler le « profil » du spectacle cinématographique. Né du développement industriel, dans son sillage et grâce à lui — et non pas de l’inspiration de petits inventeurs— , le cinéma est un art de riches, et les images qu’il diffuse, qu’il impose au monde entier, y compris les pauvres qui l’habitent (Inde, Afrique) sont avant tout des images de la richesse. Bien sûr, dira-t-on, c’est pour cela qu’il peut remplir son office : faire rêver ! Sans vouloir politiser le débat, on répondra que la notion de rêve est une notion bien floue, qu’il n’y a pas de rêve en soi et que rien n’est plus étroitement lié à l’évolution d’une société, à l’histoire des mentalités, peut-être même à l’histoire de chaque individu. Qu’en tout état de cause il y a des rêves qui libèrent et des rêves qui emprisonnent. Et que, enfin, on est bien obligé de reconnaître que les rêves de notre société industrielle moderne, que son rêve collectif, que Marcuse définit comme une « rationalité technologique », n’ont rien de très libérateur. La fiction — elle-même dont on salue aujourd’hui le « retour » — (?) est-elle nécessairement celle d’un ailleurs ? Ne peut-elle masquer une ruse du pouvoir ? Sur l’écran, l’image de la richesse se donne peut-être donc simplement, pour celle de la normalité. Mais d’une normalité fausse, d’un univers truqué.

Mais, parler de fiction, n’est-ce pas inévitablement évoquer le héros ? Les lois auxquelles obéit sa conception sont du reste proches de celles qui définissent ce que nous avons appelé un universel truqué : « Le héros est en général à Hollywood celui qui est exclu de tout antagonisme de classe, écrit Pascal Kané (…). La place réelle du héros doit donc être pensée en fonction de l’effet idéologique d’homogénéisation que sa pseudo-différence met en place : ce qui suture le groupe social, c’est-à-dire escamote la possibilité même d’un antagonisme autre qu’interindividuel, tient à cette situation d’exception qu’il occupe, et dont la fonction est bien évidemment de renforcer la règle dont il est issu » (2).

Le danger n’est donc pas ici, contrairement à ce qu’on a cru et écrit trop longtemps, un danger d’identification. Que je me prenne de temps en temps pour Alain Delon ou Catherine Deneuve est même, au fond, quelque chose de tout à fait normal : Sartre a bien montré que vivre, c’est être sans cesse en puissance d’être autre, et que mon existence ne saurait se résoudre en identité que dans la mort ; d’un autre coté, toute conduite sociale est définie par des modèles. Non, le vrai danger, la vraie cause de cette aliénation du spectateur, moins inexistante qu’on ne tend à l’affirmer aujourd’hui, ne sont pas là, mais au contraire dans le statut ambigu. Indéterminé du héros, ni réel, ni imaginaire, ni vraiment différent, ni vraiment assimilable par le psychisme. D’où la seule forme d’identification possible, identification au niveau du symbolisme de l’image, de la mimésis à l’état brut, identification partielle, irrationnelle, qui, à la télévision, donne les résultats que l’on sait (dernièrement, on a appris qu’un enfant de quatorze ans ayant vu sur l’écran une immolation par le feu avait immédiatement répété le geste et succombé à ses brûlures). Le héros de cinéma n’est pas un modèle, il n’est lui-même que le pâle reflet d’un modèle déjà existant, le produit d’une laborieuse combinaison de tendances, de schémas dominants. Il obéit, comme le pense Adorno, aux règles de l’art industriel qui fabrique « des éléments culturels selon les normes de rendement, de standardisation et de division du travail identiques à celles du capitalisme » (3) . Normalisation du rêve au service de « l’intégration de l’existant au sein de la totalité, rationnelle et oppressive » (4).

Reste à savoir, et c’est le principal, pourquoi le spectateur dispose, lui, de bien peu de pouvoir face à cet investissement par les images du pouvoir. Il faut peut-être mettre d’abord en cause la structure de la société moderne elle-même, sa finalité productiviste et la rigueur de la division du travail, cette spécialisation poussée à l’extrême qui inspira à Lucien Goldmann l’expression de « spécialistes analphabètes ». L’individu tend de plus en plus à s’identifier à sa fonction, et, par voie de conséquence, sa vie imaginaire devient inexistante. En ce sens, il est bien aliéné, aliéné signifiant dépossédé (selon Marx, triple dépossession : produit du travail, pouvoir, sens). Cette dépossession concerne donc mes propres représentations, et, bien évidemment, elle laisse le champ libre à celles qui me sont imposées de l’extérieur, à celles du pouvoir. Cette substitution se fait de façon rationnelle, organisée : c’est le travail du loisir institutionnalisé, de ce qu’Adorno appelle l’« art administré » (5).

La production culturelle, artistique, ne saurait plus être, dans de telles perspectives, que marchandise (c’est encore l’une des idées – clés d’Adorno) (6), et par suite, justiciable seulement de la consommation. C’est à ce niveau-là que se situe ce qu’on peut considérer chez le spectateur comme de la « passivité » : consommer est le contraire de produire, consommer des images, c’est donc ne pas en produire. Ce qui veut dire que le spectateur, en tant que consommateur culturel, n’effectue aucune dépense (si ce n’est celle, justement, qui n’en est pas une qui est le substitut de toute dépense authentique, puisqu’elle ne met en jeu que ce représentant, ce symbole universel qu’est l’argent), et, par conséquent, n’éprouve qu’une jouissance illusoire, la vraie jouissance étant inséparable de la dépense. La mise hors circuit du corps, des activités physiques, la solitude profonde du spectateur vont dans le sens de cette docilité consommatrice : le corps qui m’est donné en image ne me rappelle pas au sentiment du mien, mais, au contraire, en confirme l’absence, ma solitude est celle de tout individu pris au piège de la consommation, qui, comme l’a montré Baudrillard, alors qu’elle aboutit à l’uniformisation, au contrôle, met en jeu comme ressort essentiel le désir de différenciation, d’individualisation (7).

Nouvel aspect du pouvoir intégrateur d’un imaginaire falsifié : dans la participation physique de la fête, l’imaginaire est au contraire déstructurant, il oppose, à l’obligation de production réglée de la vie sociale, une production libre, désordonnée, anarchique (8). Cette opposition conditionne en somme ce qu’on pourrait appeler l’effet-divertissement : à une tension de type centripète — celle du travail—, doit répondre une tension inverse, de type centrifuge.

C’ est cette tension qui, au cinéma est chose exceptionnelle. Dans son excès même, l’opinion d’Adorno incite à la réflexion :«  le désir lui-même est un produit de classe  » (9) . Cela veut dire, entre autres choses, que ce n’est pas moi qui désire, que ce n’est pas entre une sensibilité individuelle et une production de l’imaginaire que s’opère vraiment la rencontre. Cette illusion est celle de la critique engagée, qui croit à la transparence de l’oeuvre comme à celle de la conscience spectatorielle. Le rôle décisif appartient en réalité à ceux qu’en langage sociologique on appelle des médiateurs : publicité, presse, environnement du film sous toutes ses formes. Tout cela interpose entre l’oeuvre et son public un écran d’une singulière opacité. Le film étant une marchandise, les méthodes les plus modernes, les plus savantes, les plus coûteuses du marketing sont utilisées pour assurer sa rentabilité. Marketing qui, du reste, n’ose pas toujours dire son nom et qui, par exemple, réussit parfois subtilement à faire entrer dans son jeu la critique : celle-ci devient ainsi, malgré elle, selon l’expression d’Anne-Marie Laulan,« otage ou complice » (10) .

Aussi, les surprises financières sont rares : s’il le faut, on consacre au lancement un budget plus important que celui du produit lui-même (cas de Cousin-cousine), et les professionnels n’hésitent pas à parler, à propos de certaines productions, de « films prévendus » (11). Le moyen le meilleur d’assurer le bon fonctionnement du système : priver le public d’initiative culturelle.

Christian Zimmer

Source . Le Monde Diplomatique février 1979

Auteur du Retour de la fiction, Editions du Cerf, Paris, 1984

(1) Directeur général de Gaumont.

(2) Sylvia Scarlett, « Cahiers du cinéma », n°239-240, p. 86-87, cité par Jean-Louis Leutrat, le Western, Armand Colin, Paris,coll. « U Prisme », 1975, p134.

(3) Marc Jimenez, Adorno : art, idéologie et théorie de l’art, coll.10/18, Union générale d’édition, Paris, 1973, p 128.

(4Ibid., p 138.

(5op.cit.

(6op.cit.

(7) Voir La Société de consommation, Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1974.

(8) Voir Jean Duvignaud , Le Don du rien, Stock, Paris, 1974.

(9) Marc Jimenez, op.cit., p131.

(10) Voir sur tous ces problèmes, le livre solidement informé d’Anne-Marie Laulan : « Cinéma, presse et public », éditions Retz, coll. « Sciences humaines », Paris,1978.

(11) Anne-Marie Laulan, op.cit., p 115.

Diplôme de licence, les universités pourraient perdre leur monopole

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À l’avenir, ce diplôme national pourrait être délivré par des établissements « à statut universitaire » regroupant notamment des universités et des grandes écoles. D’aucuns y voient la perte d’un avantage concurrentiel pour les « facs ».

Le ministère de l’enseignement supérieur s’est attelé à la rédaction d’un nouvel arrêté portant sur la licence afin de tenir compte des évolutions contenues dans la loi Orientation et réussite des étudiants, qui introduit notamment la notion d’« attendus » à l’entrée de chaque formation et donne la possibilité aux « facs » de conditionner l’inscription d’un candidat au suivi d’un cursus personnalisé.> À lire aussi?: Université, à chaque licence ses « attendus »Alors que jusqu’ici seules les universités pouvaient délivrer un diplôme national de licence, une version de travail de cet arrêté stipule que ce pouvoir serait, via une habilitation accordée par le ministère, conféré aux « établissements publics d’enseignement supérieur », « seuls ou conjointement avec d’autres établissements publics d’enseignement supérieur ».Au cabinet de la ministre Frédérique Vidal, on indique que cette formulation, qui a fait l’objet de critiques de la part des syndicats, a été rédigée de manière maladroite. Elle sera revue avant la présentation du texte, lundi 9 juillet, devant…

Suite de l’article

Source : La Croix 30/06/2018

L’attaque faite aux lycées professionnels

blanquer-hacheLe 28 mai dernier, Jean-Michel Blanquer annonçait les grandes lignes de sa « réforme » de l’enseignement professionnel. Derrière la poudre aux yeux des « Harvard du professionnel », c’est un plan social sans précédent qui s’annonce ainsi qu’une dégradation des enseignements. Un bras de fer doit s’engager. Son issue dépendra de la détermination des personnels et de leurs syndicats.

Dès la première page du dossier de presse ministériel sur la réforme du lycée professionnel, on ne peut que soupirer d’agacement : « Former les talents aux métiers de demain ». Derrière la novlangue macronienne, on décèle l’essentiel : une vision élitiste basée sur « l’excellence » qui fait bien peu de cas de la lutte à mener contre les inégalités bien réelles d’aujourd’hui, à l’école comme au travail.

Source Blog Médiapart 14/06/2018

Depuis plusieurs années, les personnels des lycées professionnels se demandaient quand ils et elles subiraient à leur tour une « grande réforme », qui s’inscrirait dans les dogmes libéraux et les politiques d’austérité. C’est chose faite. Et le ministre n’y va pas avec le dos de la cuiller. « Cuiller » n’est d’ailleurs pas le bon mot. « Hache » ou « tronçonneuse » conviendraient davantage.

 

Enlever beaucoup à celles et ceux qui ont peu

C’est d’abord par la suppression massive d’heures de cours que se distingue cette prétendue réforme. Les premières annonces donnent le vertige : près de 400 à 300 heures en moins en Bac Pro selon les grilles, 200 heures en moins en CAP ! Pour l’essentiel ces heures de cours supprimées se concentreraient sur l’enseignement général en ciblant plus particulièrement le Français, l’Histoire-Géographie, les Mathématiques et Sciences… mais presque aucune matière n’est épargnée. Faut-il comprendre que les élèves de lycée professionnel en auraient moins besoin ?

La mise en place d’une seconde professionnelle « de détermination » (autour de quinze familles de métiers tout de même) avant une première et une terminale plus « spécialisées » pourrait apparaître comme une manière d’éviter le choix « par défaut » de la filière pro par de trop nombreux élèves… mais c’est faire fi des parcours en amont – de l’école primaire au collège – qui font que ce sont bel et bien les filles et les fils des classes populaires qui se retrouvent en lycée professionnel. Ne nous leurrons pas : toute l’architecture de l’école élitiste et républicaine repose sur le tri social.

Malgré ça, dès lors qu’il existe un enseignement professionnel spécifique, supprimer des heures aux élèves et leur donner moins de temps pour apprendre le métier auquel le système éducatif les forme, c’est en réalité amputer leurs capacités futures à l’autonomie et a contrario renforcer la disposition à l’exécution en entreprise.

Les quelques « Campus des métiers » promis par Blanquer (2 à 3 par région), pompeusement qualifiés de « Harvard du professionnel », ne feront, quant-à-eux, que renforcer les inégalités : s’il faudra mettre un peu de poudre aux yeux à l’occasion, ce sera au détriment de l’écrasante majorité des lycées professionnels qui n’auront pas bénéficié du précieux label et devront faire avec des moyens réduits, rognés. La suppression de la taxe d’apprentissage prélevée sur les entreprises, qui était une manne pour financer de nombreux projets, ne peut qu’inquiéter d’autant plus. En 2016 c’était 618 millions d’euros qui avaient été récoltés pour les lycées professionnels. Quel argent viendra les remplacer ? Le gouvernement annonce une obscure « contribution additionnelle », mais sans en dévoiler les modalités.

Au bout du bout, la conséquence majeure de tout cela est l’instauration d’un enseignement professionnel à deux vitesses. Il fallait oser.

 

Un plan social à la hache

Toutes ces mesures annoncées poursuivent vraisemblablement un autre but, bien plus trivial et comptable : tailler, couper dans les effectifs de fonctionnaires et assimilé.es (l’enseignement professionnel compte de nombreuses et nombreux contractuel.les). Les calculs des syndicats sont sans appel : avec ces mesures, pas moins de 7000 postes d’enseignant.es sont menacés. C’est « juste » 10 % de la profession ! La filière Gestion-Administration, qui regroupe les anciennes sections Secrétariat et Comptabilité, se taille la part du lion, si l’on ose dire, avec 1500 suppressions de postes promises.

Pour celles et ceux qui continueront à exercer au sein des établissements, la dégradation des conditions de travail et d’enseignement sera au rendez-vous. Non seulement la disparition de personnels qualifiés et adultes ne sera pas sans conséquences sur le climat scolaire. Et avec l’apprentissage désormais obligatoire il faudra de ce fait jongler entre calendrier « continu » et « alterné ». Dans des classes dont les effectifs augmentent, faute de moyens, il faudra qui plus est avoir un programme pour une partie de la classe et un différent pour l’autre partie.

À l’inverse d’une vague d’austérité, c’est un plan d’urgence qu’il faut pour l’enseignement professionnel. Développer les projets artistiques, sportifs ; mieux accueillir les élèves allophones qui composent une partie de notre public ; favoriser le travail en groupe, assurer des temps de concertation pour les équipes pédagogiques ; construire des foyers, des auditoriums ; renforcer les services de vie scolaire qui ont subi une véritable saignée avec des effectifs divisés par deux depuis dix ans… : mais rien de tout cela n’est abordé dans la « réforme » Blanquer !

 

Tout pour l’entreprise

Enfin, il faut faire un sort à l’un des aspects de la réforme : celui qui concerne la place – qui serait désormais accrue – de l’apprentissage dans l’enseignement professionnel. L’apprentissage c’est plus de temps en entreprise, en alternance, que dans la formation continue. Blanquer en veut partout, non seulement dans toutes les filières mais aussi dans toutes les classes. Le « monde merveilleux » de l’entreprise est devenu un véritable mètre-étalon. Tout s’y rapporte. Mais à quel moment prévient-on que l’entreprise c’est aussi le lieu de la confrontation d’intérêts antagoniques entre celles et ceux qui travaillent et celles et ceux qui en profitent ?

Parce que, non, « l’entreprise » ça n’est pas forcément formidable : syndicalistes, nous avons suffisamment d’exemples qui indiquent le contraire.

Pour celles et ceux qui enseignent en lycée professionnel dans une perspective émancipatrice c’est une véritable gageure. Il s’agit en fait de reposer la question du sens du lycée professionnel. Proposer un service public de l’enseignement professionnel, c’est faire le choix de dégager la connaissance et la maîtrise d’un métier des obligations de rentabilité et/ou d’efficacité qui sont celles des entreprises et des services. En lycée professionnel, les élèves ont le droit à l’erreur. Ils et elles peuvent se tromper, recommencer. Ce n’est pas grave, ça n’a pas d’incidence sur la production de biens ou d’activités. C’est une différence fondamentale avec ce que vivent les apprenti.es qui sont confronté.es au « monde de l’entreprise ».

On peut par ailleurs évidemment échanger, réfléchir à propos des métiers, des industries, des finalités et de l’intérêt de la production (écologique notamment), de l’organisation du travail, des constructions sociales et des représentations de genre liées aux activités… Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut que ce soit synonyme de consentement à l’exploitation !

En soumettant plus encore le lycée professionnel au rythme et aux règles de l’entreprise, c’est pourtant ce à quoi aboutira la « réforme » Blanquer. On est bien loin du combat contre les discriminations et les déterminismes sociaux.

Car pour cela il faudrait remettre sans doute bien plus radicalement en cause le « système ». S’il a été possible de le faire pour le collège, pourquoi aujourd’hui ne pas poser la question d’un lycée unique, polyvalent ? Après tout, en quoi la filière « générale » mérite-t-elle ce qualificatif ? Voilà qui serait bien plus ambitieux et ferait avancer l’école de l’égalité.

 

Reste la lutte

Quoi qu’il en soit, les personnels, les usagères et les usagers, les élèves… toutes et tous devront faire face dans les mois à venir à cette attaque inédite. Une première intersyndicale s’est tenue le 5 juin, allant du Sgen-CFDT à SUD éducation, en passant par les principaux syndicats de l’enseignement professionnel, le Snetaa-FO, la CGT éduc’action et le Snuep-FSU. Quelques divergences d’appréciations sont encore tangibles. Pour autant, la plupart des organisations estiment nécessaire de construire une riposte au plan Blanquer.

Pour prendre la mesure de l’attaque et répondre en conséquence, il faudra que cela se matérialise dans des heures d’information syndicale unitaires, des tournées communes, et ce à partir de septembre. Mais si l’unité syndicale est une des conditions pour engager le rapport de force, ce n’est pas la seule.

Rien ne sera possible sans les personnels, principalement enseignants. Le long combat que mènent les cheminot.es invite en cela à la réflexion. Si l’on veut que la lutte s’ancre au plus près du terrain, c’est aux salarié.es de maitriser le calendrier, de s’adresser aux usagères et usagers. La question d’une grève reconduite et illimitée, la construction de cadres de mobilisation unitaires – par exemple des assemblées générales de délégué.es des Lycées professionnels dans chaque agglomération – ainsi que leur coordination doivent être discutées dès maintenant, équipe par équipe, bahut par bahut. Parce qu’on ne peut pas se laisser faire.


Le dossier de presse du ministère et quelques analyses syndicales de la « réforme » Blanquer : sur le site du Snuep-FSU, de la CGT éduc’action, de SUD éducation.

Politique. À l’école de Marion Maréchal, des intervenants recrutés dans tous les courants de l’extrême droite

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Catholiques traditionalistes, royalistes, néo-fascistes… toutes les tendances de l’extrême droite seront représentées parmi les intervenants de la future école de sciences politiques lancée mardi par Marion Maréchal, qui entend défendre enracinement» et «identité culturelle».

L’Institut de sciences sociales, économiques et politiques (Issep), aux Master 1, Master 2 et magistère non reconnus par l’État, doit ouvrir en septembre à Lyon, a indiqué la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, qui avait fait de son patronyme un nom d’usage avant d’y renoncer il y a quelques jours.

Si elle assure la direction générale, la jeune femme de 28 ans a confié les manettes du conseil scientifique à deux proches, Patrick Louis et Jacques de Guillebon.

Le premier, professeur d’économie et de géopolitique à Lyon-3, avait commencé une carrière politique lors des régionales de 1998 sur la liste de Charles Millon, élu président de Rhône-Alpes avec les voix du FN. L’universitaire était ensuite devenu numéro deux du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers.

Le journaliste Jacques de Guillebon, qui se revendique comme catholique traditionaliste, est pour sa part un ami intime de Marion Maréchal, pour qui il a écrit plusieurs discours. Il dirige en outre le mensuel L’Incorrect, avatar médiatique du marion-maréchalisme, lancé en septembre dernier.

L’organigramme du corps enseignant de l’institut, exclusivement masculin, fait en outre côtoyer de vieilles figures de l’extrême droite française, tels le fondateur du Parti des forces nouvelles, Pascal Gauchon, ou l’ex-président d’Alliance royale, Yves-Marie Adeline, avec de jeunes conservateurs, à l’image de Thibaud Collin, co-auteur d’un livre avec Nicolas Sarkozy en 2004 mais soutien de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017.

Dans cette nébuleuse qui dessine les contours de la galaxie de Marion Maréchal, le conservatisme sur les moeurs apparaît comme un trait d’union, notamment par le combat mené par la quasi-totalité des intervenants contre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe – «l’homosexualité est un désordre mental» et «un mal social», écrivait notamment Jacques de Guillebon en 2012.

Il y a six ans, le projet de loi avait provoqué une ligne de fracture au Front national: Marine Le Pen avait renoncé à participer aux défilés de La Manif pour tous, à l’opposé de sa nièce et députée, qui avait alors séduit la frange la plus conservatrice du parti, autant qu’elle gagnait en émancipation politique.

- Conspirationniste –

Face au «ni-droite, ni-gauche» et à l’interventionnisme économique longtemps prôné par Marine Le Pen et inspiré par son ex-bras droit Florian Philippot, Marion Maréchal entend poursuivre sa stratégie de réinvestissement de la droite.

Fin février, elle avait déjà promis que son école serait «le terreau dans lequel tous les courants de la droite pourront se retrouver et s’épanouir».

Aujourd’hui, son école entend «transmettre les richesses du savoir-vivre et du savoir-être à la française» à ses étudiants pour qu’ils deviennent «les ambassadeurs (…) d’un raffinement et d’une éducation typiquement français», tout en s’ouvrant à l’international, avec cours en anglais.

Trois mois après une intervention à Washington devant le gratin des conservateurs américains, elle a également recruté dans son établissement un chantre de «l’alt-right» d’outre-Atlantique, Paul Gottfried, qui se définit comme «paléo-conservateur», par opposition aux «néo-conservateurs», et qui a revisité la pensée fasciste italienne originelle.

L’équipe pédagogique de l’Issep doit également compter le britannique Raheem Kassam, cadre du parti pro-Brexit Ukip, réputé ultra-libéral, et ancien de Breitbart News London, un site d’information volontiers conspirationniste et régulièrement critique pour répandre des «fake news», c’est-à-dire de fausses informations.

L’ancien patron de Breitbart, le sulfureux Steve Bannon, ex-conseiller de Trump, avait déjà qualifié d’»étoile montante» l’ancienne plus jeune députée de France, qui s’était retirée de la vie politique en 2017 après un seul mandat.

Avant l’ouverture de son école, elle entend par ailleurs poursuivre son come-back : Marion Maréchal doit notamment s’exprimer le 31 mai dans une soirée à Paris consacrée à Mai-68.

Source AFP 22/05/2018