Guerre des étiquettes : les lobbys avancent, pas la transparence

Viande empaquetée (Joost-ijmuiden/Flickr/CC).

Au nom de la compétitivité, et de « l’intérêt supérieur du consommateur » bien sûr, le lobby européen de l’agro-alimentaire mène une lutte acharnée pour contrôler le contenu et l’apparence des étiquettes. L’idée : maintenir une bonne dose d’opacité.

Vous vous souvenez peut-être de la bataille perdue l’an dernier par les associations de défense des consommateurs à Bruxelles. Le parlement européen avait refusé en première lecture le système d’étiquetage dit « des feux de signalisation » :

* le feu vert désignait un produit bon d’un point de vue nutritionnel,
* le feu orange, un produit moyen,
* le feu rouge, de la « junk food ».

C’était certainement trop clair pour les consommateurs, et donc trop menaçant pour les industriels. Comme les meilleures histoires ont toujours une suite, voici le deuxième chapitre : à partir de juillet, les emballages les plus petits devraient être exemptés d’étiquetage nutritionnel. Une exemption d’autant plus réjouissante que les portions individuelles se multiplient.

Dans un regain d’enthousiasme, la Confédération des industriels de l’agroalimentaire (CIAA), chargée de représenter leurs intérêts à Bruxelles et dans les institutions internationales, s’en félicite. Des caractères hauts d’1,2 mm, c’est trop Mais le lobby aimerait bien qu’on fasse encore quelques efforts. Il trouve par exemple scandaleux que la loi impose une taille minimum pour les mentions nutritionnelles obligatoires.

Aujourd’hui, les caractères doivent mesurer au moins 1,2 mm de haut. Pour le CIAA, vraiment, si un minima devait être retenu, « il ne devrait pas excéder 1 mm ». Des lettres d’un millimètre de haut pour un continent peuplé de presbytes (l’âge médian en Europe est de 40,6 ans), voilà qui réduit l’efficacité de la mesure, non ?

Préciser la quantité d’acides gras trans ? Inutile ! Autre point soulevé par le CIAA : l’inutilité de préciser la quantité d’acides gras trans. C’est vrai, à quoi ça sert ? Il n’y en a pas beaucoup… Suivons l’argumentation du lobby : « Les députés européens ont demandé à ce que les acides gras trans soient listés, demande que les industriels de l’agroalimentaire jugent excessive.

D’après des données scientifiques révélées par l’EFSA [l'agence européenne de sécurité des aliments, ndlr], la consommation totale d’acides gras trans dans la plupart des états membres est aujourd’hui sous le seuil recommandé par l’OMS [Organisation mondiale de la santé, ndlr], soit 1% de l’apport calorique quotidien total.

L’EFSA confirme donc que les acides gras trans ne posent pas de problème de santé publique. Le CIAA soutient le point de vue du Conseil européen, qui pense [contrairement aux eurodéputés, ndlr] que l’affichage des acides gras trans devrait être une démarche volontaire. »

Reformulons ce très bel argument en langage naturel, et non en novlangue de lobbyiste : « Vous nous avez mis la pression avec les “trans fats” ces dernières années, on a été contraint de changer la composition de nos produits. Alors ayez confiance, comme dirait le serpent Ka dans “Le Livre de la jungle”, on ne changera jamais nos compositions. Du coup, pas besoin de préciser quoi que ce soit sur les emballages, n’est-ce pas ? » Une fois cette liberté accordée, c’est sûr, les compositions resteront irréprochables « ad vitam aeternam ». Trop d’étiquetage tuerait la compétitivité

Un dernier point gêne le CIAA : pourquoi diable indiquer les quantités des nutriments aux 100 g/100 ml ET par portion ? Ça doublonne, ça trouble les braves consommateurs qui n’ont vraiment pas besoin qu’on les perturbe pendant qu’ils font gentiment leurs courses au supermarché. D’ailleurs : « Comme le prouve une étude récente de la FSAI [Food Safety Authority of Ireland, ndlr], les consommateurs trouvent que les informations nutritionnelles “par portion” sont plus pertinentes, et qu’elles les aident davantage à faire un choix éclairé. »

Ce que le CIAA oublie de préciser, c’est que ces mêmes consommateurs se demandent ce qu’est exactement une « portion » : ce que l’on engloutit, ou ce que l’on est censé manger ?

Etonnamment, ce que le CIAA ne cite pas, dans la même enquête de l’autorité irlandaise, c’est le désir massif des consommateurs européens de connaître l’origine géographique de ce qu’ils avalent (74% d’entre eux y sont favorables). L’origine arrive juste derrière la date limite de consommation dans les informations qu’ils veulent pouvoir trouver sur un emballage alimentaire. Le CIAA, lui, s’y oppose, évidemment. Mais n’allez pas croire que c’est pour pouvoir donner une plus grande marge de manœuvre aux industriels, pas du tout. S’il s’oppose à un étiquetage trop compliqué, c’est pour défendre la compétitivité des entreprises qu’il représente, et pour porter bien haut l’idéal du marché unique.

Qu’est-ce que vous êtes mesquins, à voir le mal partout !

Colette Roos (Rue89)

 

Voir aussi : Rubrique Consommation, rubrique UE Parlement européen et corruption, rubrique Santé,

Une réflexion au sujet de « Guerre des étiquettes : les lobbys avancent, pas la transparence »

  1. Ping : Susan George : « La ratification du Tafta serait un coup d’État… » | Le vent se lève

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>