« Le terrorisme au Sahel, conséquence de la prévarication érigée en mode de gouvernance »

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Laurent Bigot (chroniqueur Le Monde Afrique) souligne la prédation des élites ouest-africaines et l’aveuglement – voire l’approbation – de la communauté internationale.

Lorsque les médias parlent du Sahel, c’est pour évoquer la menace terroriste sous toutes ses formes – une menace bien réelle, comme l’ont récemment montré l’attentat à Ouagadougou, le 13 août, ou les attaques contre les Nations unies au Mali, le lendemain. C’est également le cas pour les autorités françaises, qui communiquent abondamment sur le sujet afin de vanter et de justifier le déploiement de l’opération militaire « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (BSS en langage militaire). Or le sujet central du Sahel n’est pas celui-là.

 

Le terrorisme, ou plutôt la montée en puissance des groupes armés dans le Sahel, est la conséquence d’une grave crise de gouvernance qui touche toute l’Afrique de l’Ouest. Cette crise de gouvernance se caractérise par une disparition de l’Etat au service des populations, car l’Etat moderne est privatisé par les élites politiques à leur profit. Cette privatisation – Jean-François Bayart parle de patrimonialisation – s’est accélérée ces dernières années pour atteindre un niveau tel que, désormais dans les pays sahéliens, les populations sont livrées à elles-mêmes, plus aucune entité (Etat ou autre) n’étant chargée d’une forme d’intérêt général.
C’est particulièrement le cas au Mali, au Niger et en Mauritanie. Ces Etats ont tous en commun un système politique miné, accaparé par une élite prédatrice dont les méthodes ont non seulement porté l’estocade à ce qu’il restait de l’Etat et de son administration, mais en plus ont fait entrer au cœur même du pouvoir le crime organisé. La conquête du pouvoir et sa conservation ne sont perçues que comme un accès à une manne intarissable.

Les dégâts des ajustements structurels

Les Etats sahéliens ont été fragilisés, dans les années 1980, par les ajustements structurels imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale au nom du libéralisme doctrinaire ambiant. Il fallait « dégraisser » la fonction publique, dont les secteurs les plus « gras » étaient l’éducation et la santé. Quelle politique « visionnaire » pour une zone qui allait subir quinze ans plus tard un choc démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité !
Le Niger est aujourd’hui le pays qui a le taux de fécondité le plus élevé au monde, soit plus de sept enfants par femme. Le Mali n’est pas loin derrière, avec un peu moins de sept. Ce n’est plus une bombe à retardement, c’est une bombe qui a déjà explosé et dont les dégâts sont en cours d’estimation. Serge Michailof rappelle dans son remarquable livre Africanistan que le secteur manufacturier au Niger crée 5 000 emplois par an quand le marché de l’emploi doit absorber chaque année 200 000 jeunes…
Le secteur de l’éducation est sinistré. Les classes du primaire dans les quartiers populaires de Niamey ont des effectifs habituels proches de la centaine d’élèves, avec des enseignants si peu formés qu’une part importante ne maîtrise pas la langue d’enseignement qu’est le français. Au Sénégal, pourtant un pays qui se maintient mieux que les autres, le système éducatif est dans un tel état que le français, langue d’enseignement, recule au profit du wolof. Si la promotion des langues dites nationales est incontestablement un enjeu, aujourd’hui leur progression est d’abord le signe de la faillite du système d’enseignement.
Que dire des systèmes de santé ? Le niveau des soins est accablant. L’hôpital de Niamey est un mouroir. L’accès aux soins est un parcours du combattant semé d’étapes successives de corruption. Les cliniques privées fleurissent dans les capitales ouest-africaines pour une clientèle privilégiée, mais le peuple doit se contenter de soins qui relèvent plus des soins palliatifs que curatifs. Il faut dire que les élites politiques n’en ont cure, elles se font soigner à l’étranger et scolarisent leurs enfants dans les lycées français (hors de prix pour le citoyen lambda, une année de scolarité pouvant représenter plusieurs années de salaire minimum) ou à l’étranger.

Des élections grossièrement truquées

Précisons à leur décharge qu’étant donné les dégâts causés par les ajustements structurels et la démographie actuelle, aucun Etat ouest-africain ne peut désormais relever sur ses seules ressources propres les défis de l’éducation et de la santé. Le rapport sénatorial sur la politique française d’aide au développement au Sahel (« Sahel : repenser notre aide au développement », juin 2016) rappelle un chiffre vertigineux : de 2005 à 2035, le Mali devra multiplier par 11 ses dépenses en la matière. La solidarité internationale pourrait en effet contribuer à financer ce type de dépenses, mais on butte sur le problème structurel qu’est la patrimonialisation ou la privatisation de l’Etat.
Aujourd’hui, les budgets de l’Etat sont exécutés en dépit du bon sens avec l’aval du FMI et de la Banque mondiale, qui froncent parfois les sourcils quand les ficelles de la prévarication deviennent trop grosses (on pense à la fâcherie de six mois des institutions de Bretton Woods, en 2014, après les surfacturations massives des marchés de défense au Mali, l’aide ayant repris sans qu’aucune procédure judiciaire n’ait été ouverte ni les méthodes changées…). Quand on sait que plus de 50 % du budget d’investissement de ces Etats proviennent de l’aide publique internationale, on peut légitimement s’interroger sur la désinvolture avec laquelle la communauté internationale gère l’argent du contribuable.
Cependant, l’irresponsabilité du système international de développement (Nations unies et coopérations bilatérales) est tel que cet argent est déversé sans aucun souci de rendre des comptes. Le critère de performance utilisé par l’Union européenne en la matière est le taux de décaissement. L’objectif est de dépenser les budgets. Savoir si cela est efficace et conforme à l’objectif fixé importe peu. Pour les autorités bénéficiaires, cette absence de responsabilité a développé un réflexe d’assistanat, le premier geste étant de tendre la main avant d’envisager quelque action que ce soit. Ensuite, c’est de se répartir la manne de l’aide, et ce d’autant plus facilement que les contrôles sur la destination finale et l’efficacité sont des plus légers.
Les élites politiques ont depuis une vingtaine d’années fait de la prévarication le mode de gouvernance le plus répandu. La démocratisation qui a suivi la vague des conférences nationales au début des années 1990 n’a rien empêché. Nombre d’élections qui se sont tenues depuis n’ont guère été sincères, parfois grossièrement truquées (deux cas d’école parmi tant d’autres : l’élection d’Alpha Condé en 2010 en Guinée, élu au second tour alors qu’il n’a fait que 17 % au premier tour et son adversaire 40 %, et celle de Faure Gnassingbé en 2015 au Togo, durant laquelle le dépouillement était environ à 40 % quand les résultats ont été proclamés…).
Tout cela avec l’approbation de la communauté internationale et les chaleureuses félicitations des différents chefs d’Etat français. La lettre de François Hollande adressée au président nigérien Issoufou en 2016 est un modèle du genre. Féliciter un président élu au second tour avec plus de 92 % des voix alors que son opposant principal a fait campagne depuis sa prison, c’est osé. Le monde occidental se targue d’être le défenseur de la cause des peuples en promouvant la démocratie, mais les peuples africains n’ont vu qu’une chose : ce monde occidental soutient les satrapes africains sans aucune considération pour les populations qui en subissent les dramatiques conséquences.

La politique financée par le narcotrafic

Cette situation dans le Sahel est un terreau propice au développement d’idéologies radicales et la lutte armée devient un horizon séduisant pour une partie de la jeunesse qui sait que, hors de l’émigration vers l’Europe ou de l’affiliation aux groupes armés, point de salut. L’affaissement de l’Etat dans les pays sahéliens s’est accéléré avec la montée en puissance des divers trafics en zone sahélo-saharienne et notamment avec le trafic de cocaïne en transit vers l’Europe.
La vie politique de ces Etats s’est financée auprès de narcotrafiquants notoires qui n’ont pas hésité à prendre la place du généreux guide libyen Kadhafi. C’est ainsi qu’un conseiller du président malien Amadou Toumani Touré (2002-2012) était un trafiquant notoire, aujourd’hui reconverti au Burkina Faso. C’est aussi l’affaire emblématique du Boeing chargé de cocaïne qui se pose en 2009 dans le désert malien et dont le déchargement a été supervisé par un officier supérieur de l’armée malienne, aujourd’hui général. L’un des principaux soutiens financiers du parti du président nigérien Issoufou était Chérif Ould Abidine (décédé en 2016), dont le surnom était « Chérif Cocaïne »…
La frontière entre l’Etat et le crime organisé s’est estompée progressivement, laissant les populations livrées à leur sort. L’islam radical s’est répandu comme un modèle alternatif à la démocratie, laquelle est perçue par une part grandissante de la population comme une escroquerie idéologique visant à maintenir en place des kleptocraties. Le réarmement moral passe désormais par l’islam dans sa version la plus rigoriste (et étrangère aux pratiques confrériques du Sahel), soutenu par une classe politique qui a utilisé la religion pour faire du clientélisme.
Les groupes armés dits djihadistes tels qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou Ansar Dine, qui eux-mêmes recourent volontiers aux réseaux et aux pratiques mafieux, évoluent désormais dans un environnement de moins en moins hostile. Quand j’entends parler de terrorisme djihadiste au Sahel, je pense souvent à un magicien qui, pour réaliser son tour, attire l’attention du public avec la main droite et réalise son tour avec la main gauche. Le terrorisme, c’est la main droite. La réalité du tour, la main gauche, c’est la grave crise de gouvernance dont personne n’ose parler.
Les Etats sahéliens ont parfaitement compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de notre peur du terrorisme djihadiste : Jean-François Bayart parle de « rente diplomatique de la lutte contre le terrorisme ». Moyennant un discours engagé contre le terrorisme et l’autorisation pour l’armée française d’opérer sur leur territoire, ces dirigeants ont compris qu’ils ne seraient pas du tout inquiétés pour les graves dérives de gouvernance. La communauté internationale reproduit la même erreur qu’en Afghanistan lorsqu’elle avait soutenu le régime indécemment corrompu de Hamid Karzaï, ce qui n’avait fait que renforcer les Talibans et accélérer le rejet par la population des forces étrangères.

Rôle trouble des services algériens

A cette cécité sur les causes profondes, ajoutons celle relative au rôle joué par les services de sécurité algériens. Comment le mouvement d’Iyad Ag Ghali a-t-il été financé ? Où se replient Iyad et ses combattants ? Comment se fait-il que Mokhtar Belmokhtar sillonne en toute impunité la zone depuis vingt ans ? Des questions qui trouvent des réponses dans la complicité d’une partie des services de sécurité algériens.
Je me souviens d’un entretien à Bamako en 2009 avec Ahmada Ag Bibi, député touareg, à l’époque bras droit d’Iyad Ag Ghali et resté depuis lors proche du chef d’Ansar Dine. Il me disait que lorsque AQMI s’est installé en 2006-2007 dans l’Adrar des Ifoghas (Nord-Mali), Iyag Ag Ghali et ses hommes l’ont combattu. Le soutien logistique algérien dont bénéficiait Iyad Ag Ghali depuis des années s’est immédiatement interrompu. Il en a déduit que s’attaquer à AQMI, c’était s’attaquer à une partie des services de sécurité algériens. Il a donc composé.
Ahmada Ag Bibi a conclu cet entretien en me disant que l’Algérie poursuivait au Sahel sa guerre de décolonisation contre la France. Il a ajouté qu’il ne comprenait pas comment la France n’avait pas saisi que l’Algérie la considérait toujours comme un ennemi. Au cours de ma vie de diplomate, j’ai pu constater, en effet, l’angélisme dont fait preuve la France à cet égard. C’est troublant.
On pourrait aussi parler des autorités des pays sahéliens qui négocient des pactes de non-agression avec ces groupes armés. C’est le cas de la Mauritanie, comme l’attestent des documents saisis par les Américains lors du raid mené contre Oussama Ben Laden en 2011 au Pakistan.
Bref, résumer la situation sécuritaire du Sahel à sa seule dimension « terroriste » est un raccourci dangereux car il nous fait tout simplement quitter la réalité du terrain.

Le destin du Sahel ne nous appartient pas

Il ne peut y avoir d’ébauche de solutions sans un constat de vérité. Si ceux qui prétendent contribuer à la solution se racontent des histoires dès l’étape du constat, comment l’élaboration de réponses aux défis du Sahel pourrait-elle être un processus pertinent ? La communauté internationale tombe dans le même aveuglement qu’elle a savamment entretenu pendant cinquante ans sur la question de l’aide au développement.
Refusant de regarder une réalité qui dérange, on s’obstine dans des réponses qui n’ont aucun impact durable sur les réalités. Aujourd’hui, nous pensons l’Afrique depuis des bureaux et des salons de ministères ou de grandes organisations internationales dont la déconnexion avec la réalité est effrayante. Plus grave encore, notre réflexion repose sur des postulats inconscients qui pourraient expliquer notre manque d’humilité.
Et si la solution était que nous cessions de vouloir tout gouverner ? Quel est ce postulat intellectuel qui consiste à considérer comme admis que nous avons la solution aux problèmes du Sahel ? Pour ma part, je pense que la solution est entre les mains des peuples concernés. Il est temps de mettre les dirigeants de ces pays face à leurs responsabilités et qu’à leur obsession d’accroître leur patrimoine personnel se substitue enfin celle de s’occuper de leur propre pays.
J’entends souvent dire que nous ne pouvons pas ne rien faire. Ah bon ? Pouvez-vous le démontrer ? Accepter que la solution puisse se mettre en place sans nous, est-ce à ce point inacceptable pour notre cerveau d’Occidental ? Des milliers d’heures de réunions dans les ministères et organisations internationales pour parler du Sahel, avec, 99 % du temps, aucun représentant de ces pays et, 100 % du temps, sans aucun point de vue des populations concernées, est-ce la bonne méthode ? Ne pourrions-nous pas accepter l’idée que nous ne savons pas ? Ne pourrions-nous pas accepter que le destin du Sahel ne nous appartient pas ?
Ou alors, si nous estimons en être coresponsables, accordons aux pays du Sahel la même coresponsabilité sur la gestion de notre propre pays. La relation serait ainsi équilibrée. Mais sommes-nous prêts à recevoir des conseils venus du Sahel ? Les trouverions-nous pertinents ? Pas plus que les populations sahéliennes lorsqu’elles nous entendent disserter sur leur sort…
Laurent Bigot est un ancien diplomate français devenu consultant indépendant. Ce texte est d’abord paru dans la revue l’Archicube n° 22 de juin 2017.

Source Le Monde 16.08.2017

 

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L’enfer des start-up : « J’avais l’impression que tout le monde portait des lunettes roses »

Mathilde RamadierQuand Mathilde Ramadier commence à travailler dans le secteur dynamique des start-up, l’expérience tourne au cauchemar.

 

Si l’expérience start-up vous tentait, réfléchissez-y à deux fois. Dans un pamphlet, la jeune auteure met en lumière les absurdités de la « startupshère » et du management du bonheur (et plus largement du monde du travail et de notre société toute entière).

Avec sur son CV  un BTS graphisme, un master Normal Sup’ de philosophie, et déjà plusieurs expériences professionnelles, Mathilde Ramadier arrive dans la Silicon Allee berlinoise en 2011.

C’est là qu’elle commence à travailler au sein de la start-up The Base [tous les noms ont été modifiés dans le livre, ndlr].

Passée l’excitation des débuts et le « welcome kit » (e-mail de bienvenue plein de smileys et de promesses), la désillusion est rapide.

On imagine les start-up comme « des entreprises « révolutionnaires », financées par des « business angels », dirigées par des « rockstars », et alimentées par des « treasure hunters ». Hou hou ! On redescend sur terre deux minutes ? »

Derrière la mise en scène millimétrée et la success story que l’on nous vend sur Instagram, il y a un monde brutal pour les individus, raconte-t-elle. La révolution (ou plutôt « disruption« ) annoncée n’en est pas une.

Le bon vieux modèle de l’exploitation du travail par le capital est toujours là, où le rabaissement des individus est la norme et le sexisme rien de très grave. Les tâches sont abrutissantes, l’urgence est la règle, l’encadrement omniprésent, les sourires artificiels… et les psychanalystes riches !

Par cette description acerbe de la « startupshpère », Mathilde Ramadier nous illustre a fortiori un ultralibéralisme cynique, et une modernité désenchantée. En 2013, elle témoignait déjà chez Rue89. On la retrouve aujourd’hui avec son livre « Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups » (éd. Premier Parallèle, 2017). Entretien.

Rue89. A quel moment avez-vous compris que travailler au sein d’une start-up n’était pas fait pour vous ?

Mathilde Ramadier. Très très vite. En fait, je suis arrivée à Berlin en 2011 après mon master de philosophie. Je voulais faire un doctorat mais vous connaissez la situation, c’est difficile d’avoir un financement, je ne voulais pas me lancer dans une vie précaire pendant cinq ans.

En arrivant à Berlin, je ne m’inscris pas à la fac, donc il me faut un travail assez vite. Et là je me rends compte que le secteur qui embauche le plus, le plus dynamique, c’est celui des start-up. J’ai mon premier entretien chez les concurrents de Airbnb, pour un job de « responsable référencement du site français ». Ça ne nécessite pas un Bac+8, mais c’est quand même un poste un peu sérieux, avec des responsabilités.

Là-bas, on me proposait un salaire de 650 euros brut. J’ai explosé de rire et refusé. Et en fait c’est comme ça, sur le tas, que j’ai compris qu’il n’y avait pas de salaire minimum en Allemagne [un salaire minimum a été introduit en Allemagne en 2015, ndlr]. Au fur et à mesure, j’ai été confrontée à des désillusions et j’ai compris que l’univers des start-up abusait vraiment de cette précarité.

Du coup, très vite, je me suis méfiée, mais je me disais « essaie encore ». Il y a peut-être eu une part de naïveté de ma part, ou en tout cas peut-être un excès d’optimisme. Pourtant je suis quand même d’un naturel assez méfiant et sceptique à la base, mais bon, une fois qu’on est pris dans le tourbillon.

Lorsque vous travailliez, vous aviez déjà un regard attentif sur votre environnement de travail, avec l’idée d’un livre en tête ?

Honnêtement non. Mon expérience dans les start-up débute en septembre 2011, pour finir en juin 2015. La dernière, que je raconte dans le livre, c’était à Vesta [une start-up dans le domaine de l'art, ndlr], pendant 6 mois. Depuis, je vis complètement de mes activités d’auteure et de traductrice.

L’idée du livre m’est venue juste après cette dernière expérience, à l’été 2015. J’ai d’abord écrit un premier jet, un peu comme pour écrire des mémoires, pour ne rien oublier.

Quand je travaillais chez Vesta, je ne prenais pas de notes, je n’y réfléchissais pas, mais je pense que j’étais déjà un peu dans la posture de l’espionne. Je regardais déjà ça avec beaucoup d’amusement, j’étais à l’affût de tout ce qui pouvait être ridicule.

Beaucoup de personnes sont tournées en ridicule dans votre livre. Vous êtes très virulente, par exemple lorsque vous évoquez les DRH, ou plutôt la « talent recruiter » en novlangue. En fait, pour vous la start-up est une énorme mise en scène ?

Oui. En fait c’est une comédie, particulièrement dans ces deux expériences que je relate le plus : Vesta, parce que c’était la dernière et la plus longue ; et The Base, où je suis restée à peine 20 jours mais qui était la plus absurde. C’était vraiment fou, une vraie comédie.

Si j’avais été un peu parano, j’aurai pu me demander s’il n’y avait pas de caméra cachée… Tout le monde était enfermé dans un rôle, il y avait tellement peu d’humilité, de recul sur soi, de clairvoyance. J’avais comme l’impression que tout le monde portait des lunettes roses.

D’ailleurs lorsqu’on vous lit, on comprend que vous n’aimez pas trop les petits chiens, les petits cœurs, les manies healthy, et tout ce qui en général incarne cette culture de la start-up.

Ce n’est pas que je ne les aime pas par snobisme, mais parce que ça participe de ce mirage : c’est du papier cadeau qu’on nous vend, qui contient finalement du vide.

Je n’ai rien contre un petit chien en soi, même si c’est un caniche et qu’en général, les caniches c’est plutôt le symbole du pouvoir que le chien du prolétaire. J’utilise aussi des smileys (je ne suis pas une vieille réac’), mais je n’en mets pas non plus à la fin de chaque phrase quand je m’adresse à mes collègues. Et évidemment j’aime manger des choses qui sont bonnes pour la santé, j’achète du bio, etc.

Mais tout ça était tellement poussé à l’excès, comme pour servir une idéologie. Le frigo était plein de choses bonnes pour la santé, bio et à la mode (on y trouvait par exemple toutes les sortes de limonade :  au maté, aux fruits rouges…) : c’est un peu comme si on voulait donner le sentiment qu’on était les pionniers de quelque chose et que la moindre chose ingurgitée devait forcément être le symbole du changement.

C’est ça qui m’agace : c’est l’enveloppe. Pareil pour le team-bonding, les apéros after-work. J’adore faire la fête moi, j’aime bien boire des coups, mais avec des vrais amis. Je ne veux pas être obligée de le faire toutes les semaines avec mes collègues, juste pour faire un selfie avec mes patrons et dire après sur Instagram que j’étais là.

Vous parlez aussi beaucoup des nouvelles techniques de RH, avec des logiciels comme 7Geese, ou ce que vous appelez la « carotte 2.0 ». On se dit que les méthodes managériales n’ont pas vraiment changé, on a juste mis un coup de vernis, et la compétition qui en découle est d’autant plus insidieuse ?

Exactement. C’est une nouvelle forme de manipulation, une prise de pouvoir qui ne dit pas son nom. Elle est donc d’autant plus perverse et difficile à contourner pour un jeune ou quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience professionnelle.

Vu qu’on matraque l’idée que « c’est le nouveau monde », qu’ici on est en train d’inventer la nouvelle manière de travailler, les gens ne se méfient plus.

J’ai vu ça autour de moi : des gens loin d’être bêtes, mais qui pourtant gobaient un peu tout ça sans prendre aucun recul. Je pense que c’est à relier au fait qu’on est convaincus qu’il n’y a plus besoin de se méfier, puisqu’ici tout va bien, on est loin du vieux monde, de l’entreprise à hiérarchie pyramidale.

Dans le livre, je raconte par exemple l’anecdote de cette très jeune DRH de Vesta, que je suis allée voir pour lui demander s’il n’y avait pas une faute de frappe dans mon contrat : j’avais un CDD de 6 mois, et ma période d’essai durait 6 mois. Elle me dit que c’est normal et qu’elle a le même contrat : elle ne voyait pas où était le problème.

C’est dangereux. Même si c’était permis par la loi du travail allemand, ce que je dénonce fondamentalement, c’est le fait qu’elle ne voyait pas ce qu’il y avait de dérangeant.

Vous nous parlez de danger. Dans le livre, vous faites même référence à Orwell, et à l’idée qu’il s’agit d’un modèle qui incarnerait une nouvelle forme de totalitarisme : encadrement, novlangue et propagande, culte de la personnalité, etc.

Oui. Par exemple, pour le culte de la personnalité… Pour certains patrons, ceux de Vesta et The Base que j’ai le plus approchés, c’était une vraie figure emblématique du chef, et je dirais même du messie. C’était le gars intouchable : quand il rentrait dans le bureau le matin c’était comme s’il marchait sur les eaux.

Bien sûr, il ne connaissait pas nos prénoms, il nous regardait tous de haut, et disait bonjour très fort, de manière outrancière. On ne savait évidemment pas combien il gagnait ni même à quoi il occupait ses journées. Par contre, on avait tout à fait conscience de son niveau de vie qu’il étalait sans pudeur.

C’est anecdotique mais il venait parfois avec son caniche, il postait beaucoup de photos sur Instagram qu’il nous envoyait même parfois directement par mail. Il s’y montrait à droite à gauche, dans tel aéroport, soit-disant pour négocier des deals pour la boîte. Mais bon, il était très souvent en vacances sur des plages paradisiaques. Son trip, c’était surtout les palmiers : on était vraiment dans le cliché du grand patron qui va se détendre sur une plage des tropiques.

Encore une fois, sous couvert de ce papier cadeau, des idées d’un monde nouveau, on retrouve finalement les même codes qu’avant. Ça m’a souvent fait penser au « Loup de Wall Street » [le film de Martin Scorsese, ndlr], ou alors à ce qu’on pouvait reprocher à la pub dans les années 80-90.

Vous utilisez des termes relatifs à la psychanalyse en décrivant des employés infantilisés par des maniaques, hystériques, phobiques, obsédés par le court-termisme… Qu’est ce que Freud aurait pensé de tout ça ?

Je pense qu’il aurait adoré ! Moi aussi d’ailleurs. Comme je n’ai pas abandonné l’idée d’être psychanalyste un jour, j’avoue que je me frottais un peu les mains quand je voyais ces cas-là.

Freud a écrit un livre sur la religion, qui s’appelle « L’Avenir d’une Illusion ». Même s’il est un peu dépassé – il a 100 ans ou presque – je trouve le titre très beau. En fait, je pense qu’il aurait pu écrire quelque chose avec le même titre pour parler de tout ça. Ça aurait collé. Parce qu’on peut se demander quel est l’avenir de cette illusion-là ? En a-t-elle même un ?

Est-ce que ces types sont réellement convaincus de tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils disent, ou est-ce que c’est un pur excès de mégalomanie ? Je ne sais pas. Parce que c’est vrai qu’ils ont tellement le vent en poupe, ce n’est plus comme les patrons de grands groupes d’il y a 20 ans, qui avaient quand même un peu mauvaise presse.

Là, vraiment, tout le monde les encense. La gauche comme la droite, les jeunes comme les vieux.

C’est vrai que les témoignages comme le vôtre, qui s’érigent contre cette culture de la start-up, restent rares. Pourquoi ?

C’est vrai, et pourtant je suis convaincue de ne pas être la seule. Par exemple il y a Dan Lyons, un ancien journaliste reconverti en manager dans une start-up alors qu’il était quinquagénaire : il a écrit le livre « Disrupted, My Misadventure in the Start-Up Bubble Audible » (éd. Hachette Books, 2016).

C’est un récit très bien écrit, très drôle. Finalement, il raconte un peu la même chose que moi, mais du point de vue d’un senior. Il raconte le jeunisme exagéré qui l’a particulièrement marqué, le manque de maturité. Nos propos se rejoignent en beaucoup de point.

Et puis il y a le philosophe Eric Sadin avec qui j’ai pu échanger un peu sur le sujet, qui a publié « La Siliconisation du Monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » (éd. L’échappée, 2016). Lui qui n’a jamais travaillé pour une start-up va plus loin : il s’attaque à la Silicon Valley pas seulement en tant qu’employeur mais véritablement comme producteur de valeur. Mais oui, nous sommes peu nombreux.

Pourtant, beaucoup en souffrent. Vous décrivez une génération Y, les millenials, ces jeunes précaires qui jonglent entre périodes d’essai, CDD, et salaires de misère. Vous évoquez d’ailleurs des vague de démissions. Donc les gens se rendent bien compte que ce n’est pas normal ?

Comme je le dis dans le livre, pour majorité, les employés des start-up ne sont pas bêtes, ils se doutent bien qu’il y a des choses qui ne sont pas normales, mais ils se disent que c’est peut-être juste cette boîte-là, ou que c’est parce que c’est une jeune start-up, donc qu’elle peut faire quelques erreurs. Et puis ceux qui en souffrent comme moi n’en parlent pas forcément. Il faut puiser l’énergie, trouver la force d’en parler.

Vous avez parlé de Dan Lyons, qui s’intéresse beaucoup à la question des seniors dans les start-up. Vous épinglez aussi des discriminations portant sur les nationalités ou le genre, et décrivez parfois la « startupsphère » comme un milieu sexiste. Les discriminations sont monnaies courantes ?

Ça, ça n’a pas été le cas dans toutes les start-up, mais les exemples que je cite dans le livre sont quand même suffisamment forts. Moi personnellement, je n’ai pas été victime de sexisme directement, à part une fois quand un CEO [Chief Executive Officer, ndlr] m’a dit que je devrais faire hôtesse si je n’avais pas les épaules pour le job. Si j’avais été un homme il ne m’aurait pas dit ça.

Dans le sous chapitre consacré au sujet, j’analyse aussi le fait que certaines start-up développent des modèles qui enferment, séparent les deux genre avec pleins de clichés.

Comme cette start-up que vous mentionnez, qui décrit la garde-robe comme le « problème féminin universel »  ?

Voilà, ce genre de conneries. Et j’ai remarqué aussi, je n’ai jamais vu un seul CEO femme, lorsque j’étais freelance ou employée pour cette douzaine de start-up pendant quatre années. Sans compter les autres, que j’ai juste approchées en entretiens, et d’où je suis partie en courant.

Il y avait bien d’autres postes par contre, qui eux étaient toujours occupés par des femmes : les « talent recruiter » (DRH), les « offices manager » (secrétaires). Il y a toujours des différences de salaire aussi. Donc finalement on reproduit toujours les vieux schémas du patriarcat.

Vous ne prévoyez pas un retour dans le milieu ?

De toute façon, non, et puis là c’est vrai que je me suis un peu grillée ! Mais c’est le prix à payer, et je l’assume.

Juliette Montilly

 

Source Rue 89;  article a initialement été publié le 7 mars 2017.

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Education,  rubrique Société, Travail, Santé,

Christophe Guilluy : « La posture anti-fasciste de supériorité morale de la France d’en haut permet en réalité de disqualifier tout diagnostic social »

d2413La qualification pour le second tour d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen a mis en exergue la défiance de plus en plus forte des Français vis-à-vis de la politique et des partis traditionnels. Pour éviter l’arrivée au pouvoir de partis populistes, les élites politiques, intellectuelles et médiatiques seraient bien inspirées de se reconnecter avec les classes populaires.

 

Le premier tour de l’élection Présidentielle a permis à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen d’être qualifiés pour le second tour. Sur le temps long, comment juger un tel bouleversement politique ? En quoi la qualification promise de Marine Le Pen dans les sondages a-t-elle pu participer à l’émergence du mouvement en Marche ! ?

Ce qui est intéressant, c’est que les deux candidats sont ceux qui se positionnent en dehors du clivage gauche-droite. Ceux qui ont été identifiés à droite et à gauche, issus des primaires, ne sont pas au second tour. La structure n’est plus le clivage gauche / droite. Le clivage qui émerge est lié complètement au temps long, c’est-à-dire à l’adaptation de l’économie française à l’économie monde. Dès 1992, avec Maastricht, ce clivage était apparu, avec la contestation d’un modèle mondialisé. Si on veut remonter plus loin, les causes sont à chercher dans le virage libéral, qui est le basculement des sociétés occidentales dans le néolibéralisme.

C’est une logique ou les sociétés vont se désindustrialiser au profit de la Chine ou de l’Inde par exemple. Cela est aussi vrai avec Donald Trump ou le Brexit, qui nait de la financiarisation de l’économie américaine sous Clinton et du thatchérisme.

Ce sont des dynamiques de temps long qui vont avoir un impact d’abord sur les catégories qui sont concernées par ce grand plan social de l’histoire : celui des classes moyennes. Tout cela se fait au rythme de la sortie de la classe moyenne. Logiquement, ce sont d’abord les ouvriers, qui subissent ce processus de désaffiliation politique et culturelle, qui sont les premiers à grossir le nombre des abstentionnistes et à rejoindre les mouvements populistes. Puis, ce sont les employés, les agriculteurs, qui suivent ce mouvement. La désaffiliation aux appartenances s’accentue. Les ouvriers qui votaient à gauche se retrouvent dans l’abstention ou dans le vote Front national, c’est également le cas aujourd’hui du monde rural qui votait à droite.

Ce que l’on constate, c’est que l’effet majeur de la disparition des classes moyennes est de mettre hors-jeu les partis traditionnels. Parce que le Parti socialiste ou Les Républicains ont été conçus pour et par la classe moyenne. Or, ces partis continuent de s’adresser à une classe moyenne qui n’existe plus, qui est mythique. Il ne reste plus que les retraités, cela a d’ailleurs été le problème de François Fillon, qui a perdu par son incapacité à capter le vote de la France périphérique, ces gens qui sont au front de la mondialisation. Il ne capte que ceux qui sont protégés de la mondialisation ; les retraités. C’est le même constat à gauche, dont le socle électoral reste la fonction publique, qui est aussi plus ou moins protégée de la mondialisation. Nous parlons d’électorats qui se réduisent d’année en année, ce n’est donc pas un hasard que les partis qui s’adressent à eux ne parviennent plus à franchir le premier tour.

C’est aussi ce qui passe en Europe, ou aux États Unis. Les territoires populistes sont toujours les mêmes, l’Amérique périphérique, l’Europe périphérique. Ce sont toujours ces territoires où l’on créé le moins d’emplois qui produisent ces résultats : les petites villes, les villes moyennes désindustrialisées et les zones rurales

La difficulté est intellectuelle pour ce monde d’en haut ; les politiques, les journalistes, les universitaires etc… Il faut penser deux choses à la fois. Objectivement, nous avons une économie qui créée de la richesse, mais ce modèle fonctionne sur un marché de l’emploi très polarisé, et qui intègre de moins en moins et créé toujours plus d’inégalités sociales et territoriales C’est ce qui a fait exploser ce clivage droite gauche qui était parfait, aussi longtemps que 2 Français sur 3 faisaient partie de la classe moyenne. Si on n’intègre pas les gens économiquement, ils se désaffilient politiquement.

Dès lors, peut-on parler de système « réflexif » ? Entre un Front national qui a pu émerger dans les années 80, aussi bien sur la base du « surgissement » du chômage de masse que sur les questions migratoires, jusqu’à la présence de Jean Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, et l’émergence d’un mouvement cherchant à dépasser le clivage droite gauche au travers d’Emmanuel Macron ?

C’est son modèle inversé. Emmanuel Macron comme Marine Le Pen ont fait le constat que cela ne se jouait plus autour du clivage gauche / droite. Ils ont pris en compte la polarisation de l’économie, entre un haut et un bas, et sans classes moyennes. Dans ce sens-là, l’un est la réponse de l’autre.

Géographiquement, et sociologiquement, en quoi le mouvement En Marche ! se définit il en miroir du Front National ?

Géographiquement, c’est l’opposition entre la France des métropoles et la France périphérique qui structure le match Emmanuel Macron/ Marine Le Pen. On a déjà pu voir quelques cartes sur l’opposition est ouest, mais ce clivage est ancien, hérité, il ne dit rien des dynamiques en cours. Lorsque j’étais étudiant ces cartes est ouest existaient déjà, elles expriment l’héritage de l’industrie, et donc de la désindustrialisation. C’est là où il y a le plus de chômage, de pauvreté, d’ouvriers, et le plus de gens qui votent FN. Ce qui est intéressant, c’est de voir les dynamiques. C’est en zoomant à partir des territoires qui créent le plus d’emplois et ceux qui en créent le moins. Par exemple, en Bretagne, ou Marine Le Pen fait 6% à Rennes, et 20% dans les zones rurales. C’est toujours un distinguo entre les dynamiques économiques. Aujourd’hui les classes populaires ne vivent plus aux endroits où se créent les emplois et la richesse.

Le marché de l’immobilier s’est chargé, non pas dans une logique de complot, évidemment, mais dans une simple logique de marché, de chasser les catégories dont le marché de l’emploi n’avait pas besoin. Ces gens se trouvent déportés vers les territoires où il ne se passe rien. Or, les élites n’ont de cesse de parier sur la métropolisation, il est donc nécessaire que s’opère une révolution intellectuelle. Il serait peut-être temps de penser aux gens qui ne bénéficient pas de ces dynamiques, si on ne veut pas finir avec un parti populiste en 2022.

En perdant une partie de leurs bases, la gauche avec les ouvriers, la droite avec les agriculteurs, les partis de gouvernement semblent s’être détournés des classes populaires. Quelles sont les conditions permettant une « normalisation » de la situation, dont l’objectif serait de récréer des partis de masse ?

Tout le bas ne peut pas être représenté que par le Front national. Il faut que les partis aillent sur ces thématiques. Il y a toujours eu un haut et un bas, et des inégalités, la question est qu’il faut que le haut soit exemplaire pour le bas, et qu’il puisse se connecter avec le bas. Il faut que le « haut » intègre les problématiques du « bas » de façon sincère. C’est exactement ce qui s’était passé avec le parti communiste, qui était composé d’une base ouvrière, mais aussi avec des intellectuels, des gens qui parlaient « au nom de ». Aujourd’hui c’est la grande différence, il n’y a pas de haut qui est exemplaire pour le bas. La conséquence se lit dans le processus de désaffiliation et de défiance des milieux populaires dans la France périphérique mais aussi en banlieues.

Plus personne n’y croit et c’est cela l’immense problème de la classe politique, des journalistes etc. et plus généralement de la France d’en haut. Ces gens-là considèrent que le diagnostic des gens d’en bas n’est pas légitime. Ce qui est appelé « populisme ». Et cela est hyper fort dans les milieux académiques, et cela pèse énormément. On ne prend pas au sérieux ce que disent les gens. Et là, toute la machinerie se met en place. Parce que l’aveuglement face aux revendications des classes populaires se double d’une volonté de se protéger en ostracisant ces mêmes classes populaires. La posture de supériorité morale de la France d’en haut permet en réalité de disqualifier tout diagnostic social. La nouvelle bourgeoisie protège ainsi efficacement son modèle grâce à la posture antifasciste et antiraciste. L’antifascisme est devenu une arme de classe, car elle permet de dire que ce racontent les gens n’est de toute façon pas légitime puisque fasciste, puisque raciste. La bien-pensance est vraiment devenue une arme de classe. Notons à ce titre que dans les milieux populaires, dans la vie réelle les gens, quels que soient leurs origines ne se parlent pas de fascisme ou d’antifascistes, ça, ce n’est qu’un truc de la bourgeoisie. Dans la vie, les gens savent que tout est compliqué, et les gens sont en réalité d’une hyper subtilité et cherchent depuis des décennies à préserver leur capital social et culturel sans recourir à la violence. Le niveau de violence raciste en France reste très bas par rapport à la situation aux États Unis ou au Royaume Uni.

Cette posture antifasciste, à la fin, c’est un assèchement complet de la pensée. Plus personne ne pense la question sociale, la question des flux migratoires, la question de l’insécurité culturelle, celle du modèle économique et territorial. Mais le haut ne pourra se régénérer et survivre que s’il parvient à parler et à se connecter avec le bas. Ce que j’espère, c’est que ce clivage Macron Le Pen, plutôt que de se régler par la violence, se règle par la politique. Cela implique que les partis intègrent toutes ces questions ; mondialisation, protectionnisme, identité, migrations etc… On ne peut pas traiter ces questions derrière le masque du fascisme ou de l’antifascisme.

Christophe Guilluy est géographe. Il est l’auteur, avec Christophe Noyé, de « L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France » (Autrement, 2004) et d’un essai remarqué, « Fractures françaises » (Champs-Flammarion, 2013). Il a publié en 2014 « La France périphérique » aux éditions Flammarion.

Source Atlantico 27/04/2017

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Demain, le travail sans l’emploi

Image à la Une : Arnold Schwarzenegger et un robot taxi dans Total Recall (1990)

Image à la Une : Arnold Schwarzenegger et un robot taxi dans Total Recall (1990)

« Réinventer le travail sans l’emploi. Pourquoi le numérique nous contraint à changer notre conception du travail » . Tel est le titre de la note écrite pour l’Institut Diderot par l’essayiste Ariel Kyrou. L’auteur a souhaité partager ce texte à Usbek & Rica, dans une version légèrement augmentée. Au cours des prochains jours, nous allons donc publier ce texte, chapitre par chapitre, en commençant – en toute logique – par une introduction savoureuse, dans laquelle Ariel Kyrou expose les enjeux du travail de demain à l’aune d’une fable de l’auteur de science-fiction Philip K. Dick.

Ce texte a été publié en mars 2017 sous la forme d’une « note » de l’Institut Diderot. Dirigé par le philosophe Dominique Lecourt, l’Institut Diderot est un laboratoire d’idées français lancé en 2009 dont le but est de « favoriser une approche multidisciplinaire et une vision prospective sur les grands thèmes qui préoccupent la société ». N’aimant rien tant qu’utiliser la science-fiction pour penser notre présent comme notre futur, Ariel Kyrou participera, le samedi 1er avril de 11 à 18 heures, à « L’avenir du travail n’est pas un poisson d’avril » : quatre conférences-lectures en compagnie des auteurs Catherine Dufour, Alain Damasio et Norbert Merjagnan (sous réserve) à la Cité du design de Saint-Étienne dans le cadre de l’exposition EXTRAVAILLANCES ? WORKING DEAD. L’occasion rêvée pour engager ce feuilleton réflexif sur la fin de l’emploi et la nécessité de penser autrement le travail, finalement pas si futuriste que ça.

New York, 2180 : le New York Times sans journaliste

2180. Nous sommes à New York, dans la cave souterraine où était imprimé le plus grand « quotidien homéostatique » de la Terre, le New York Times, sans aucun besoin de journalistes biologiquement humains.

Jusque l’accident nucléaire qui a dévasté le monde, ce journal intégralement automatisé fonctionnait grâce à son « céphalon », c’est-à-dire son cerveau électronique, à ses capteurs, senseurs et autres terminaux disséminés partout sur la planète. Dix ans après le cataclysme, Terriens et envoyés du Bureau centaurien de renouveau urbain, venus de Proxima du Centaure, ressuscitent la machine avec une facilité déconcertante. Et voilà ce New York Times robotisé d’un lointain futur qui imprime à nouveau ses « milliers d’éditions différentes chaque jour », accessibles via une myriade de distributeurs eux aussi automatiques dans ce qui subsiste des États-Unis.

Nous qui, en 2017, nous interrogeons sur la façon dont le numérique est en train de bouleverser nos emplois, nous ne serons vraisemblablement plus là dans la deuxième moitié du XXIIe siècle pour constater si l’auteur de science-fiction Philip K. Dick avait vu juste dans Si Benny Cemoli n’existait pas…, nouvelle publiée en 1963. Sa mise en scène d’un journal sans journaliste, dont les « divers capteurs d’informations » seraient capables de « mener leurs investigations » jusqu’au cœur de la discussion de deux personnages du roman, n’en demeure pas moins fascinant de prémonition…

« Un paysage pas si étranger à la France de 2017 »

Par son exagération même, la fable futuriste crée un point de vue décalé d’où analyser notre présent. La première question que son décor soulève tient à la fin de l’emploi – en l’occurrence des journalistes, et par extension des classes moyennes, notamment pour des métiers que l’on croyait protégés comme ceux des juristes, des financiers et autres forts manipulateurs de données.

Le paysage qu’il décrit n’est donc pas étranger, même si ce n’est que de façon lointaine, à la France du début 2017, avec ses 3,47 millions de chômeurs sans la moindre activité et, surtout, sa masse, bien plus conséquente, de « sans emploi fixe » et de personnes vivant dans la plus grande précarité [1].

« La prose de K. Dick construit un phare d’où étudier le remplacement potentiel, anticipé par une myriade d’études, d’un nombre impressionnant de femmes et d’hommes par des robots »

Sur le registre prospectif, elle construit un phare d’où étudier le remplacement potentiel, anticipé par une myriade d’études, d’un nombre impressionnant de femmes et d’hommes par des robots, des logiciels et des dispositifs digitaux toujours plus smart. Pour preuve, les débats qui agitent dorénavant le monde de la presse à propos des « algorédacteurs » qui pointent leurs programmes dans les rédactions, notamment anglo-saxonnes, et qui annoncent la concrétisation à venir du New York Times intégralement automatisé du texte de science-fiction.

La prose de Philip K. Dick pose également l’horizon d’une apocalypse, que celle-ci soit nucléaire, climatique, politique ou… économique. Elle nous incite à envisager le pire pour l’humanité, c’est-à-dire notre incapacité à agir pour anticiper, donc éviter ou du moins amortir le choc de chamboulements considérables de notre environnement et, partant, de nos vies. Elle constitue ainsi l’un de ces « mythes rationnels » permettant d’en conjurer en toute lucidité la venue, à la façon du catastrophisme éclairé théorisé par l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy.

« Qu’est-ce qui nous différencie d’une machine, aussi intelligente soit-elle ? »

Enfin, les ressorts de la fable de cet avenir parmi d’autres, aux retournements multiples, mettent en place une expérience de pensée, à la façon des meilleures installations d’art numérique ou d’art contemporain. Ils positionnent en effet le facteur humain au centre de l’action fictionnelle où se projeter, donc de notre réflexion sur le devenir du travail et de nos rapports à nos rutilantes mécaniques.

Qu’est-ce qui nous différencie fondamentalement d’une machine, aussi intelligente soit-elle ? Avons-nous les moyens de jouer et de nous jouer d’elle ? Et donc d’imaginer le travail – activité au-delà de la notion utilitaire et conjoncturelle d’emploi – qu’elle ne pourrait jamais effectuer sans nous, imprévisibles êtres vivants au scepticisme chevillé au corps ?

 Ariel Kyrou

 1. Selon les chiffres officiels, publiés en février 2017, il y avait en France, fin novembre 2016, 3 473 100 de « demandeurs d’emploi de catégorie 1 », sans aucune activité, mais 6 575 000 demandeurs d’emplois « toutes catégories confondues » pour la France entière.

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Jean-Luc Mélenchon : « Convaincre les masses d’entrer dans le combat »

Jean-Luc Mélecnhon dans les locaux de la Marseillaise. Photos LM

Jean-Luc Mélecnhon dans les locaux de la Marseillaise. Photos LM

Ecologie, Europe, candidature unique… Entretien avec Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France insoumise à la Présidentielle.

Colonne vertébrale du projet, la planification écologique est un sujet qui a progressé dans la société depuis 2012. Cependant, elle fait toujours débat à gauche ?

En préambule, je voudrais dire que si nous avons une dette à l’égard du mouvement écologique, c’est l’entrée en lice de notre famille politique qui a modifié la façon avec laquelle le sujet a pénétré le débat en France. A partir du moment notamment où les organisations de salariés ont pris conscience de cet enjeu vital pour la survie de l’humanité. Au point que, en mars 2012, nous avons pu organiser une première réunion des entreprises en lutte avec des solutions écologiques pour sortir de leur crise et renforcer l’emploi. Pas assez remarqué à l’époque, cet événement a été, pour moi, fondateur. A partir de là, toutes les luttes sociales, surtout les luttes industrielles, ont pris un axe nouveau, intégrant le paramètre de la responsabilité écologique de la production. Cela a permis de décloisonner socialement la préoccupation écologique.

Et du point de vue idéologique ?

Les choses ont été aussi spectaculaires pour tout une partie du courant progressiste qui avait, pendant de nombreuses décennies, confondu le développement des forces productives avec le progrès. Nous avons élargi le champ de la critique intellectuelle au contenu de la technique que nous avions tendance à juger spontanément bonne. Cela ne veut pas dire que nous pensons que la technique est dangereuse pour l’avenir. Au contraire, la transition écologique se présente d’abord comme un défi technique pour l’outil de production industriel. Pour mettre des parcs d’éoliennes en mer, couler des hydroliennes, en se cantonnant à la partie maritime du projet, c’est de la métallurgie, de la sidérurgie, ce sont des navires de service à construire et ce sont des milliers d’ingénieurs, de techniciens, d’ouvriers… à mettre en mouvement.

Sur le plan idéologique, c’est l’intuition fondamentale du communisme qui est vérifiée par le défi de la crise écologique : il y a des biens communs et leur destruction détruit l’humanité elle-même. De même pour l’intuition républicaine -?nous sommes bien tous semblables puisque nous dépendons tous du même écosystème?- ou encore l’intuition socialiste qui est qu’on ne s’en sortira pas autrement que tous ensemble.

Il y a donc dans la situation que nous vivons, une vérification des fondamentaux de notre regard sur le monde. Ce qui est extraordinaire et doit être pris avec enthousiasme même si, sur le fond, c’est une catastrophe qui menace la civilisation elle-même. Ce que j’ai donc à dire à mes amis, c’est « reconsidérez la situation non pas à partir de la lettre de ce qu’ont été nos idées durant plusieurs décennies, mais de partir de l’esprit qu’elles portaient. Et vous verrez alors que vous êtes écologistes ».

Et le nucléaire qui ne fait pas non plus consensus ?

Il faut continuer à chercher à convaincre, mais en même temps il faut savoir trancher. Dans le Front de gauche, nous étions partisans d’un référendum car la question traversait toutes nos familles politiques. Depuis, il y a eu Fukushima et je considère que même si pendant 40 ans, voire plus, les salariés du nucléaire ont réussi à nous garantir un haut niveau de sécurité, ce n’est plus le cas. Non seulement parce que leur situation a été précarisée de manière dangereuse, mais parce que les installations ont vieilli et que le grand carénage coûterait plus cher que le passage aux énergies alternatives. J’estime de plus que le danger est particulier en France parce que nous ne sommes pas indépendants au niveau de la fourniture, l’uranium, et parce que les installations ont été implantées dans des endroits névralgiques qui créent des situations de sur-danger. Donc, ma décision est prise. On arrêtera les réacteurs qui doivent être arrêtés, ceux qui arrivent en fin de vie à 40 ans pendant le prochain quinquennat et on sortira du nucléaire aussi vite que possible. Mon appel est un appel à la mobilisation générale des ingénieurs, des techniciens et de la population. Le problème des emplois ne se posera pas, le recyclage de la totalité des gens qui travaillent pour le nucléaire se fera dans le démontage de ce nucléaire qui prendra au moins 20 ans, et dans les nouvelles énergies.

Un mot sur Nexcis que vous aviez soutenu à Rousset durant son conflit avec EDF ?

C’est le résultat de l’hyper-concentration de la décision dans EDF. Cela aboutit à des aberrations telles que l’investissement sur Hinckley Point qui est antinational et va peut-être couler EDF à cause du poids qu’il fait peser ; mais cela développe aussi une logique technicienne amie des seuls très grands projets. C’est ce que l’on a vu avec Nexcis. Les panneaux qu’elle produisait auraient permis, en équipant la tour CMA CGM à Marseille, de la rendre autonome et d’alimenter le quartier. Mais EDF a gelé le projet et coulé une chaîne de production. Je m’engage bien sûr à ce que cette chaîne de production soit immédiatement relancée à échelle industrielle.

Vous avez mentionné l’Europe et la nécessité d’un plan B comme le point insurmontable avec Benoît Hamon. Lors de la réunion sur la finance organisée par le PCF, Pascal Cherki a dit que ce rapport de force pouvait être mis en place grâce à la capacité de blocage de la France qui refusera de signer le Ceta. Qu’en pensez-vous ?

Il est vain de croire que la seule capacité de blocage constitue une énergie positive. D’autant qu’il ne s’agit pas que de bloquer mais de sortir des traités, de tous les traités constitutifs de l’actuelle union européenne. Je ne me réfère pas à ce que dit Pascal Cherki, au demeurant fort sympathique, mais à la réalité. Et cette réalité est que c’est le président Hollande qui est le penseur de l’Europe politique pour le PS. Il a clairement fixé sa trajectoire : l’Europe peut se refonder par la défense et la création d’un gouvernement économique de la zone euro, un budget de la zone euro et un parlement de la zone euro. Vous remarquez le mot qui manque : celui de Banque centrale européenne ! Une proposition qui date de juillet 2015 et qu’a fait sienne Benoît Hamon. Cette réalité n’a strictement rien à voir avec l’idée qu’on se fait de la négociation pour refonder l’Europe. Pour nous, elle part de l’impératif de l’harmonisation sociale et fiscale. C’est le point de départ, pas celui d’arrivée. Je ne peux pas avoir pour projet européen l’Europe de la défense qui est l’Europe de la guerre, et l’Europe du fric qui est l’Europe de l’euro.

Moyennant des discussions, la divergence pourrait, peut-être, déboucher sur des clarifications, et éventuellement des visions communes. Mais quand on commence ces discussions à 60 jours du premier tour, il y a peu de chances qu’on arrive d’une part à tomber d’accord, d’autre part à convaincre. Il est d’autres sujets dont je ne disconviens pas qu’en discutant, on aurait pu surmonter les divergences. Mais en 60 jours, personne n’est capable d’écrire un programme commun. Je voudrais rappeler que le premier programme commun qui a quand même donné quelques résultats en 1981, a été négocié pendant trente ans à l’initiative des communistes, et que la phase d’écriture a duré un an et demi. Pas parce que c’était des personnes tatillonnes mais parce qu’il s’agit de sujets sérieux. Et les Français sont lassés des accords d’appareils avec des formules creuses qui laissent des chèques en blanc à ceux qui ensuite exercent le pouvoir dans le cadre de la monarchie présidentielle.

Ces deux sujets montrent les différences d’analyse à gauche, gauche à laquelle vous ne faites que rarement référence même si vous répétez souvent votre respect des partis. Est-ce que vous ne croyez plus à la pertinence du clivage gauche-droite ?

Depuis le premier jour, pour reprendre l’expression de Jean Jaurès, il n’y a qu’une seule question : celle de la souveraineté politique du peuple. Il y a ceux qui pensent que ce peuple est le seul souverain et ceux qui croient que des lois permanentes -?d’économie, de marché…?- sont en dernière instance plus fortes que la volonté du peuple. Quant aux fondamentaux, ce clivage gauche-droite n’est donc pas dépassable, il a une dignité, une légitimité… Et il traverse notre histoire depuis les premiers jours de la grande révolution de 1789.

Concernant la forme actuelle, les étiquettes de vision du monde… Dire que François Hollande a eu un gouvernement de gauche, c’est s’empêcher de penser. Le PS à l’instar de toute la social-démocratie européenne, a plié avec des mots pour empêcher de penser. On a appelé politique de gauche une politique de l’offre qui consiste à dire produisez le moins cher possible, n’importe quoi, n’importe comment du moment qu’on arrive à le vendre alors que c’était traditionnellement la politique de la droite. Et la politique de la gauche a toujours été de partir de la demande, c’est à dire des besoins populaires, des besoins du grand nombre, des 99 % comme dirait Pierre Laurent.

La confusion de l’étiquette est destructrice parce que les gens en viennent à confondre ce que nous proposons avec ce que sont en train de faire les gouvernants et parce que cela assigne à une dispute qui nous marginalise. Si on arrive en disant il y a une fausse et une vraie gauche, les gens voient que nous nous sommes nous-mêmes rangés à un bout de l’arc et nous perdons ensuite notre temps à essayer de convaincre que nous ne sommes pas les extrêmes.
Je n’ai jamais récusé l’étiquette de gauche, mais je pars de l’idée que pour me faire comprendre j’ai intérêt à ne pas commencer à marcher avec l’étiquette devant. Parce qu’elle est source de confusion plutôt que de clarification… C’est mon propos à cette étape. Mais demain, lorsque nous aurons clarifié le champ politique, je n’ai pas d’inconvénient à ce qu’on me qualifie de gauche. Mais attention, notre action n’est pas avant-gardiste, c’est d’une action populaire de masse. Il s’agit de convaincre la masse d’entrer dans le combat, pas simplement se convaincre entre nous qu’on a psalmodié les bonnes formules.

Et cela est pensé jusque dans la forme. Quand je fais la France insoumise, je m’inspire de l’idéal fondateur du Front de gauche qui n’était pas de faire un cartel de partis mais de mettre en mouvement des millions de gens s’appropriant une idée. Et à la sortie de la prochaine élection, quelle que soit l’issue, la formation d’un mouvement sera posée, avec des bases qui ne sont pas des accords de sommets, mais des bases de masse.

Vous évoquez le peu de temps d’ici le 1er tour pour conclure un accord avec Benoît Hamon. Mais n’avez-vous pas le sentiment de peut-être rater une occasion historique pour la gauche ? N’était-il pas possible d’envisager un accord certes imparfait mais permettant de l’emporter, pour l’améliorer ensuite durant le quinquennat ?

Vous voulez parler de la candidature unique ? Je suis d’accord, si c’est la mienne. Et c’est pareil pour Benoît Hamon. Donc nous pouvons passer 60 jours à essayer de nous refiler le mistigri de la division. Mais lui et moi, en responsabilité, avons estimé que ce n’est pas ce qu’il fallait faire. Que 50% des Français ne savent toujours pas pour qui ils vont voter et qu’il suffit de gagner un quart de ces 50% pour l’emporter. Alors, que chacun y aille ! La situation va s’éclaircir et elle est en train de le faire. J’ai bien fait de maintenir la clarté d’un positionnement politique. Mon appel, quand je demandais des garanties, n’a pas été entendu. Ce n’était pas des garanties exagérées, ni des mises au pied du mur. C’était de dire qu’on ne pouvait pas faire une majorité de gouvernement pour défaire ce qui a été fait avec le précédent avec les gens qui l’ont fait. Tout le monde comprend ça, sauf les états-majors.

Le PS a une caractéristique : il a deux candidats. Quand on entend M. Delanoe ou le président de l’Assemblée appeler à voter pour Macron, on assiste là à un phénomène majeur. Il y a une recomposition politique aussi grâce à l’existence du pôle fort, dynamique et populaire que nous incarnons. La partie va se jouer là. Donc je dis à mes amis que cela ne sert à rien de ressasser. Personne n’est capable de me dire qu’il faut une candidature unique. J’en ai parlé avec Pierre Laurent. Je lui ai demandé s’il était sur la position de la candidature unique. Il m’a répondu que non. Pourquoi ferait-on cela ? On m’a cassé les pieds durant des mois sur la pluralité des candidatures à gauche. On va se retrouver à trois?: Nathalie Artaud, le candidat PS et moi. C’est moins qu’en 2012. Et qui a perdu la moitié de ses voix ? Pas nous. Nous sommes à notre niveau de 2012, un petit peu plus haut même. Qui peut penser qu’il suffirait qu’on se saute au cou pour qu’aussitôt les gens suivent ? Ce n’est pas le message que je porte. Les gens me disent : « ne viens pas me voir avec un accord d’appareil ! ».

J’ai aussi entendu des choses invraisemblables sur mon ego. Vous croyez que mon ego est engagé ? Cela n’a pas de sens. Je ne suis pas en train de commencer une carrière à mon âge, je suis en train de bâtir un mouvement. J’ai eu l’honneur d’être le candidat du Front de gauche en 2012 et je le suis toujours. Toutes ses composantes soutiennent ma candidature. Donc ce n’est pas ma personne qui est en cause, c’est ce que nous construisons. Celui qui baissera pavillon, baissera en même temps le niveau de ses exigences et de ses ambitions. Et notre peuple n’est pas prêt à cela.

Propos recueillis par Angélique Schaller et Sébastien Madau

Source : La Marseillaise 11 mars 2017

Voir aussi : Actualité France : Rubrique Politique10 omissions, flous et mensonges de François Fillon, Emmanuel Macron, le candidat attrape-tout, Rubrique Economie, rubrique Société, Emploi, Pauvreté,