Autriche l’extrême droite se banalise en UE

Au premier rang et de gauche à droite,  le ministre de l’Intérieur, Herbert Kickl, la ministre de la famille, Juliane Bogner-Strauß,  la ministre des Affaires étrangères, Karin Kneissl,  le vice-chancelier Christian Strache,  le chancelier Sebastian Kurz, la ministre de l’environnement,  Elisabeth Koestinger, le ministre de la culture, Gernot Bluemel, la ministre des Sciences Margarete Schramboeck et le ministre des Transports, de l’Innovation, de la Technologie et de la recherche, Norbert Hofer. Au second rang, de gauche à droite ?: le secrétaire d’Etat aux Finances, Hubert Fuchs, le ministre de l’Education, Heinz Fassmann, la ministre de la Santé, des Affaires sociales et du Travail,  Beate Hartinger,  la ministre des Finances,  Hartwig Loeger, le ministre de la Défense,  Mario Kunasek, le ministre de la Justice, Josef Moser et la secrétaire d’état, Karoline Edtstadler lors de la cérémonie d’inauguration du nouveau gouvernement à Vienne, le 18 décembre 2017. / Hans Punz/AFP

Au premier rang et de gauche à droite, le ministre de l’Intérieur, Herbert Kickl, la ministre de la famille, Juliane Bogner-Strauß, la ministre des Affaires étrangères, Karin Kneissl, le vice-chancelier Christian Strache, le chancelier Sebastian Kurz, la ministre de l’environnement, Elisabeth Koestinger, le ministre de la culture, Gernot Bluemel, la ministre des Sciences Margarete Schramboeck et le ministre des Transports, de l’Innovation, de la Technologie et de la recherche, Norbert Hofer. Au second rang, de gauche à droite ?: le secrétaire d’Etat aux Finances, Hubert Fuchs, le ministre de l’Education, Heinz Fassmann, la ministre de la Santé, des Affaires sociales et du Travail, Beate Hartinger, la ministre des Finances, Hartwig Loeger, le ministre de la Défense, Mario Kunasek, le ministre de la Justice, Josef Moser et la secrétaire d’état, Karoline Edtstadler lors de la cérémonie d’inauguration du nouveau gouvernement à Vienne, le 18 décembre 2017. / Hans Punz/AFP

Heinz-Christian Strache

Vice-chancelier
Ministre de la fonction publique et des sports

? À 48 ans, ce prothésiste dentaire de formation au physique de gendre idéal est à l’aise aussi bien dans les boîtes de nuit et sur les réseaux sociaux que dans les arcanes partisans.

? Amateur d’échecs, « remarquable communiquant, il se distingue par son sens de la formule et par son talent d’appareil, estime Patrick Moreau, spécialiste de l’extrême droite au CNRS à Strasbourg. Il a progressivement adapté son discours au jeu démocratique, en choisissant des termes plus neutres et acceptables ». Nonobstant ses douteuses affinités néonazies de jeunesse, il est devenu peu à peu « fréquentable » grâce à ses habiles précautions langagières.

? Policé à l’extérieur, il demeure radical à l’intérieur. Partisan d’une ligne très dure sur l’immigration, il estime que « l’islam n’a pas sa place en Autriche ».

Karin Kneissl

Ministre des affaires étrangères

? Cette universitaire polyglotte de 52 ans, diplômée de l’université américaine de Georgetown et de l’École nationale d’administration (ENA), est une experte reconnue du Moyen-Orient.

? Proche du FPÖ, bien que n’étant pas formellement membre du parti, elle a fréquemment vilipendé dans la presse autrichienne l’islam politique et les choix migratoires d’Angela Merkel.

? Il est à prévoir qu’elle entrera en conflit avec la Commission européenne – sans pour autant remettre en cause la place de l’Autriche dans l’UE – pour obtenir des gains politiques.

Herbert Kickl

Ministre de l’intérieur

? Considéré comme une éminence grise, ce stratège de l’ombre a conçu les campagnes électorales et théorisé le recentrage de l’image du FPÖ, afin de l’amener au pouvoir.

? Issu d’un milieu modeste, « doté d’un sens politique extrêmement développé, idéologue très radical, il est en quelque sorte le cerveau de Strache, son cardinal Mazarin », confie Patrick Moreau.

Mario Kunasek

Ministre de la défense

? Jeune dirigeant régional du parti, Mario Kunasek, 41 ans, représente l’un des nouveaux visages promus au gouvernement.

Cet ancien officier de carrière a été l’un des analystes de la politique militaire de l’Autriche – pays à tradition de neutralité.

? Au sein d’un gouvernement partiellement pro-russe, il sera notamment en charge du dossier de l’acquisition d’équipements communs et ne devrait pas, a priori, bloquer des quatre fers la dynamique de Défense européenne.

Norbert Hofer

Ministre fédéral des transports, de l’innovation, de la technologie et de la recherche

? Après avoir été vice-président du Parlement et candidat à l’élection présidentielle, il est à 46 ans un fin politicien et l’un des hommes forts de ce gouvernement.

? Ce technicien aéronautique de formation aurait apparemment choisi lui-même son ministère, déclinant les Affaires étrangères et l’Intérieur « pour ne pas attirer à lui les dossiers épineux et ménager son avenir politique », précise Patrick Moreau.

? D’apparence lisse et mesuré, citant volontiers Margaret Tatcher et Charles de Gaulle, cet homme se présente comme un défenseur inflexible des valeurs traditionalistes du FPÖ.

? Très hostile à l’immigration, il considère que l’Autriche appartient à la « communauté culturelle allemande ».

Beate Hartinger-Klein

Ministre fédéral de la santé, des affaires sociales et du travail

? Cette femme politique de 58 ans, dont la carrière professionnelle a gravité autour du périmètre de son actuel ministère (santé, sécurité sociale, éducation), n’est certes pas la personnalité la plus forte du gouvernement (elle aurait été choisie par défaut parmi la base restreinte de « ministrables » du FPÖ)?;

? Elle devra toutefois incarner l’offre sociale du parti et prendre en charge des réformes importantes, notamment dans le domaine de la santé, réformes qui s’annoncent conflictuelles.

Benjamin Boutin
Source La Croix 18/12/2017

 

Editorial du « Monde ».

En Autriche, l’extrême droite banalisée

La nomination comme vice-chancelier de Heinz-Christian Strache, proche des néonazis dans sa jeunesse, et de deux ministres d’extrême droite aux postes régaliens n’a pas suscité l’indignation.

Où est passée Elfriede Jelinek ? Le silence de la Prix Nobel de littérature autrichienne symbolise, à lui seul, les changements majeurs survenus en Europe en moins de deux décennies. En 2000, le pacte inédit dans l’Union européenne entre les conservateurs autrichiens et l’extrême droite avait suscité une vague d’indignation dont elle est restée l’égérie. L’Europe avait voté des sanctions. L’Autriche avait été boycottée. On parlait de cordon sanitaire. Et pourtant, le sulfureux Jörg Haider avait renoncé à un strapontin et le président conservateur Thomas Klestil avait barré la route à deux personnalités ouvertement xénophobes.

Dix-sept ans plus tard, quel spectacle stupéfiant que de voir, samedi 16 décembre, le président autrichien, l’écologiste Alexander Van der Bellen, entériner la nomination comme vice-chancelier de Heinz-Christian Strache, proche des néonazis dans sa jeunesse. Tout aussi sidérante, l’annonce de la nomination de deux ministres d’extrême droite aux postes régaliens de l’intérieur et de la défense, alors que les conservateurs, arrivés largement en tête lors des élections législatives du 15 octobre, ne paraissaient pas contraints à de telles concessions.

Pourtant, le chef de l’Etat autrichien fut le premier à redonner un peu d’espoir aux opposants à tous les extrémismes en l’emportant avec panache face au FPÖ, l’année dernière, en dépit du Brexit et de l’élection de Donald Trump à la Maison blanche survenus dans les mois précédents. Il a été très actif en coulisse pour imposer des garde-fous permettant à l’Autriche de s’affirmer encore comme étant « pro-européenne ». Mais il lui faudra faire avec cette réalité bien triste : les premières réactions à l’annonce du retour des héritiers de M. Haider sous les dorures de la Hofburg, à Vienne, auront été celles des organisations juives : le Congrès juif mondial s’est dit « bouleversé ».

Ankara se permet de faire la leçon aux Européens

Rapidement, il a été rejoint par l’Italie, indignée qu’on veuille offrir des passeports à ses citoyens du Tyrol du Sud sans la consulter et qui a dénoncé un « nationalisme ethnique ». Puis par la Turquie, outrée de voir le nouveau pacte gouvernemental autrichien souhaiter l’arrêt formel des négociations de son adhésion à l’Union européenne. En pleine dérive autoritaire, Ankara se permet même de faire la leçon aux Européens : le ministre des affaires européennes turc a ainsi affirmé « qu’ignorer les approches racistes du programme du gouvernement autrichien (…) c’est faire montre de faiblesse ».

Il est pour le moins regrettable que la Commission européenne, comme Paris et Berlin, laissent le champ libre au régime turc pour exprimer des inquiétudes tout à fait légitimes sur l’avenir des musulmans vivant en Autriche. Pour l’instant, aucune réaction n’est venue de ceux qui défendent la démocratie, que ce soit du côté d’Emmanuel Macron ou d’Angela Merkel.

Quant à Elfriede Jelinek, on ne peut la blâmer de se taire. A 71 ans, elle s’est retirée de la vie publique, et plus personne ne menace, comme elle l’avait fait, de déserter le pays. En fait, cela fait bien longtemps que l’imprécatrice aux phrases acérées a délaissé le champ de bataille. Elle a pu expérimenter le sentiment d’impuissance si cuisant des artistes en Autriche. Les manifestations prévues lundi 18 décembre seront le baromètre de la banalisation de l’extrême droite. Pour rappel, 250 000 personnes défilaient, il y a dix-sept ans, dans les rues de Vienne contre le FPÖ.

Voir aussi : Actualité internationale, Rubrique UE, Autriche, rubrique Pays-BasComment expliquer la réussite de Wilders aux Pays-Bas ?L’Allemagne Face à la montée de l’extrême droite, Danemark L’extrême-droite remporte l’élection au DanemarkL’Europe, bras ballants devant la transgression de ses valeursGrèceLa logique des créanciers, jusqu’au bout de l’absurde,  2015 le révélateur grecLe fascisme ne vient jamais seul. L’exemple GrecDu traité constitutionnel à Syriza : l’Europe contre les peuples, rubrique Politique,  Macron, le spasme du système,   De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité,  , rubrique SociétéMouvements sociauxCitoyenneté, rubrique RencontreCamille Tolédo « Faire face à l’angle mort de l’histoire » , rubrique Etats-Unis, Des connivences entre Trump et l’extrême droite ? On Line. Sebastian Kurz, le Macron de droite autrichien,

Jérusalem. Mot d’ordre commun contre la provocation

L’erreur de Trump a produit un mouvement de solidarité. Photo JMDI

La déclaration du président des Etats-Unis sur Jérusalem a soulevé une vague d’indignation à travers le monde. Mobilisé dimanche sur la Place de La Comédie à Montpellier, le Collectif 34 Palestine s’est joint au concert d’indignation.

« ?L’absence de rationalité que l’on prête au président américain n’empêche pas que sa démarche s’inscrive dans une certaine logique? », faisait valoir hier à Montpellier un ancien militant de la cause palestinienne ayant répondu à l’appel du Collectif 34 Palestine. Un propos qu’il est aisé de constater dans les faits. En trois semaines, le gouvernement des Etats-Unis a attaqué le peuple palestinien sur trois fronts. Le 18 novembre, l’administration du président des Etats-Unis a annoncé sa décision de fermer le bureau diplomatique de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Washington. Le 5 décembre, le Congrès des Etats-Unis a voté à l’unanimité l’adoption de la loi Taylor Force, qui vise à bloquer, de 2018 à 2024, l’aide apportée à l’Autorité palestinienne, à moins que cette dernière ne cesse de verser des prestations aux familles de militants palestiniens morts au combat ou inculpés. Mais c’est le troisième affront, le 6 décembre, qui risque de s’avérer le plus dévastateur pour les initiatives de paix. Donald Trump a annoncé que les Etats-Unis reconnaissaient officiellement Jérusalem comme capitale d’Israël en provoquant une onde de choc dont la structure ondulatoire devient très apériodique.

«?Jérusalem est et restera éternellement la capitale de l’Etat de Palestine?», a affirmé le président palestinien Mahmoud Abbas suivi par les leaders musulmans qui appellent, le président Turc Erdogan en tête, le monde à reconnaître Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine. Pour les 350 millions d’Arabes et les 1,5 milliard de musulmans dans le monde, la ville sainte constitue une question primordiale.

Trump avec les purs et durs

Même si elle n’a pas déclenché la spirale de violence redoutée, les violences suscitées par la décision américaine, ont causé la mort de huit palestiniens depuis le 6 décembre. Dont quatre décès et des centaines de blessés ce vendredi dans la bande de Gaza où l’armée israélienne a tiré à balles réelles sur les manifestants. Pour l’ancien militant montpelliérain qui précise que son accent américain n’a aucune importance?: «?Trump a pactisé avec les tenants du sionisme pur et dur, ceux qui iront jusqu’au bout...?» Une version corroborée par le New York Times qui avance que le président américain aurait décidé de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël après un dîner à la Maison-Blanche avec le milliardaire Sheldon Adelson, magnat des casinos de Las Vegas et principal financier du Parti républicain.

Solution attendue de l’extérieur

«?Après l’annonce du 6 décembre, le message est clair, explique le militant montpelliérain, on impose aux palestiniens la version israélienne de Netanyahou et de ses alliés d’extrême droite.?» Pour ce militant avisé du conflit israélo-palestinien la mobilisation significative du peuple israélien qui a réuni des centaines de milliers de manifestants à Tel Aviv pour demander la démission du chef de gouvernement n’est pas en mesure de faire basculer la balance. «?A travers le monde, tous les observateurs s’accordent à reconnaître que la solution viendra de l’extérieur.?»

Loin de servir les intérêts de son pays, la conversion du président américain à la vision israélienne exclut les Etats-Unis de l’histoire du Moyen-Orient et ouvre le champ à l’UE. «?L’erreur de Trump produit un grand mouvement de solidarité à travers le monde, souligne Isabelle Boissora la présidente du Collectif 34 Palestine, La France a manifestement une carte à jouer. Face à Netanyahou, Mr Macron et ses formules diplomatiques est apparu un peu tiède?».

JMDH

Source La Marseillaise 18/12/2017

Voir aussi : Actualité Locale, Actualité Internationales, Rubrique , GéopolitiqueLa dangereuse alliance entre les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite,  rubrique Moyen-Orient, Palestine, Israël,  rubrique Politique, Politique internationale, rubrique Débat, rubrique Montpellier

Comment devenir un lanceur d’alerte ? Transparency publie un guide pratique

Procédures à suivre, erreurs à ne pas commettre, sanctions possibles: l’ONG Transparency international France a publié jeudi un guide pratique, premier outil de ce type, pour venir en aide aux lanceurs d’alerte et les aider à « se défendre ».

« Il y a un an, la France s’est dotée d’un régime de protection des lanceurs d’alerte parmi les plus avancés en Europe », avec la loi dite Sapin 2, souligne dans un communiqué Transparency, pour expliquer cette publication.

Mais « bien souvent, ne sachant à qui s’adresser », les citoyens « n’ont pas les bons réflexes et s’exposent à des risques majeurs », comme le licenciement ou les poursuites pour diffamation, ou bien « se taisent par peur des représailles », ajoute l’ONG.

Le guide, mis en ligne sur le site de l’organisation, détaille sur une soixantaine de pages la procédure à suivre et les conditions à remplir pour lancer une alerte en bénéficiant des protections garanties par la loi.

Le document propose également un résumé des jurisprudences et des conventions internationales signées par la France, susceptibles d’aider les lanceurs d’alerte « dans la constitution de leur dossier ».

L’objectif, c’est de donner aux citoyens « les clefs pour agir », et leur permettre de révéler en toute sécurité les « failles et dysfonctionnements de nos Etats, de nos économies, de nos systèmes politiques et financiers », assure l’ONG.

Plusieurs lanceurs d’alerte ont été visés ces dernières années par des procédures judiciaires, à l’image d’Antoine Deltour, condamné en appel à six mois de prison avec sursis et à 1.500 euros d’amende par la justice luxembourgeoise dans l’affaire des LuxLeaks.

La loi Sapin 2, adoptée fin 2016, a renforcé la protection des salariés contre les représailles, en leur permettant de bénéficier de l’appui du Défenseur des droits.

A partir du 1er janvier 2018, elle obligera par ailleurs les entreprises de plus de 50 personnes, les communes de plus de 10.000 habitants et l’administration à mettre en place des procédures de recueil des alertes.

Source : AFP 14/12/ 2017

« Le néolibéralisme est une perversion de l’économie dominante »

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Théorie

Même ses détracteurs les plus virulents le reconnaissent : il est ardu de définir le néolibéralisme. De façon générale, ce terme suggère une préférence pour les marchés plutôt que pour l’Etat, pour les incitations économiques plutôt que les normes culturelles et pour l’entreprise privée plutôt que pour l’action collective. D’Augusto Pinochet à Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, des démocrates américains au nouveau parti travailliste britannique, de l’ouverture économique chinoise à la réforme de l’Etat-providence en Suède ; il a été utilisé pour décrire un éventail très large de situations.

Au bout du compte, le mot « néolibéralisme » est utilisé comme un fourre-tout qualifiant tout ce qui touche à la dérégulation, la libéralisation, la privatisation, ou encore l’austérité fiscale. Aujourd’hui, il est couramment conspué. Il est assimilé à toutes les idées et pratiques qui ont contribué à l’augmentation de la précarité économique et des inégalités, qui nous ont conduits à la perte de nos valeurs et de nos idéaux politiques et, enfin, qui ont accéléré l’émergence de mouvements populistes.

Où sont les néolibéraux ?

Il semble donc que nous vivions dans l’ère du néolibéralisme. Mais qui sont, finalement, les adeptes et les diffuseurs de ce courant de pensée – les néolibéraux eux-mêmes ? Etrangement, il faut remonter assez loin dans le temps pour trouver quelqu’un qui a explicitement prôné le néolibéralisme. En 1982, Charles Peters – qui a dirigé pendant de nombreuses années la revue politique Washington Monthly – publiait un « Manifeste néolibéral », qui constitue encore 35 ans plus tard une lecture riche d’enseignements, tant le néolibéralisme qu’il décrit diffère de celui qu’on tourne aujourd’hui en ridicule. A en croire Peters, les dirigeants politiques qui incarnent le mouvement néolibéral ne seraient pas les semblables de Thatcher ou de Reagan, mais davantage des libéraux – au sens américain du terme – qui, après avoir été déçus par les syndicats et l’omniprésence des gouvernements centraux, ont abandonné leurs préjugés contre les marchés.

Le fait que le néolibéralisme soit un concept insaisissable qui ne dispose pas d’un lobby explicite de défenseurs ne signifie pas qu’il soit insignifiant ou irréel

L’utilisation du terme « néolibéral » a explosé dans les années 1990, lorsqu’il a été associé à deux phénomènes dont aucun d’ailleurs n’avait été mentionné dans l’article de Peters. Le premier d’entre eux est la dérégulation financière, qui allait atteindre son apogée lors de la crise financière de 2008 et dans la débâcle qui, à ce jour, tourmente encore la zone euro. Le second de ces phénomènes est la mondialisation économique, qui s’est accélérée grâce à la libre circulation des capitaux et à un nouveau type, plus ambitieux, d’accords commerciaux. Depuis, la financiarisation et la mondialisation sont devenues les manifestations les plus visibles du néolibéralisme.

Entre science et idéologie

Le fait que le néolibéralisme soit un concept insaisissable, changeant, et qu’il ne dispose pas d’un lobby explicite de défenseurs, ne signifie pas pour autant qu’il soit insignifiant ou irréel. Qui peut, en effet, contester que le monde ait effectué un mouvement décisif vers les marchés depuis les années 1980 ? Ou le fait que les hommes et femmes politiques de centre gauche – les démocrates aux Etats-Unis, les socialistes et les sociaux-démocrates en Europe – ont adopté avec enthousiasme plusieurs croyances centrales du Thatchérisme ou du Reaganisme ; à savoir la dérégulation, la privatisation, la libéralisation financière ou encore l’entreprise privée ? Une part importante des discussions politiques contemporaines sont imprégnées des principes basés sur le concept d’homo œconomicus, cet être humain parfaitement rationnel qui cherche à maximiser son intérêt personnel et qui constitue un élément central de nombreuses théories économiques.

La souplesse du terme « néolibéralisme » signifie aussi que les critiques qui lui sont adressées ratent souvent leur cible

Mais la souplesse du terme « néolibéralisme » signifie également que les critiques qui sont adressées à ce courant économique ratent souvent leur cible. Il n’y a en effet rien de foncièrement nocif dans les marchés, ni dans l’initiative ou l’entreprise privée lorsque ces principes sont appliqués de façon appropriée. Les plus importantes réalisations économiques de notre temps ont d’ailleurs découlé d’usages judicieux de ces derniers. Et en snobant le néolibéralisme, nous risquons de nous priver de quelques-unes de ses composantes utiles.

Le vrai problème, c’est que l’économie mainstream tombe trop facilement dans l’idéologie, contraignant les choix qui semblent s’offrir à nous et fournissant des solutions « clé en main ». La juste compréhension des phénomènes économiques qui sous-tendent le néolibéralisme nous permettrait d’y identifier l’idéologie, et de la rejeter lorsqu’elle se fait passer pour une science économique. Enfin – et c’est sûrement le plus important – cet effort d’analyse enrichirait l’imagination institutionnelle dont nous avons désespérément besoin pour refonder le capitalisme du XXIsiècle.

Expérience de pensée

Nous pensons généralement le néolibéralisme comme la somme de principes clés de la science économique dominante. Pour être capables d’étudier ces derniers sans idéologie, nous devons nous soumettre à une expérience de pensée : un économiste célèbre et très respecté atterrit pour la première fois dans un pays, dont il ne connaît rien. Il assiste alors à une réunion avec les dirigeants politiques du pays en question. « Notre nation connaît de sérieux problèmes » lui dit-on alors ; « l’économie stagne, l’investissement est bas et il n’y a aucune perspective de croissance en vue ». Les dirigeants se tournent alors vers lui, plein d’espoir : « Indiquez-nous quelle est la marche à suivre pour faire prospérer notre économie ».

L’économiste reconnaît alors son ignorance et explique que sa méconnaissance de l’économie du pays l’empêche de formuler une quelconque recommandation. Avant de se prononcer, il aurait besoin, dit-il, d’étudier l’histoire de l’économie, d’analyser des données statistiques et de voyager dans le pays.

Mais ses hôtes insistent : « Nous comprenons votre réticence, et nous aurions aimé que vous eussiez le temps de faire tout cela » se voit-il répondre, « mais l’économie n’est-elle pas une science, et n’êtes-vous pas l’un de ses plus éminents praticiens ? Bien que vous ne connaissiez que très peu de chose sur notre économie, vous pourriez probablement partager avec nous des théories économiques générales et des directives qui nous aideraient à guider nos politiques économiques et les réformes que nous souhaitons appliquer ».

L’économiste se trouve alors dans une impasse. D’un côté, il ne veut pas imiter ces gourous économiques qu’il critique depuis longtemps pour colporter leurs conseils politiques favoris. Mais il se sent pris au dépourvu par cette question. Existe-t-il des vérités universelles en économie ? Peut-il, lui-même, apporter ici quoi que ce soit de valide ou d’utile ?

Quels principes ?

Il commence alors son exposé : l’efficience avec laquelle les ressources d’une économie sont allouées est un déterminant crucial de la performance de cette économie, explique-t-il. Une telle efficacité nécessite, à son tour, de mettre en cohérence les incitations des ménages et des entreprises avec les coûts et les bénéfices sociaux. Les incitations auxquelles sont confrontés les entrepreneurs, les investisseurs et les producteurs sont particulièrement importantes pour la croissance économique. La croissance a besoin d’un système abouti de droits de propriété et d’application des contrats, afin de permettre aux investisseurs de s’approprier les rendements de leurs investissements. Enfin, l’économie doit être ouverte aux idées et aux innovations issues du reste du monde.

Mais une période d’instabilité macroéconomique peut faire dérailler l’économie, poursuit-il. Les gouvernements doivent, par conséquent, conduire une politique monétaire rigoureuse, consistant à restreindre la croissance de la masse monétaire à celle de la demande de monnaie nominale pour atteindre un niveau d’inflation raisonnable. Ils doivent assurer la soutenabilité des finances publiques – de sorte que la dette publique ne dépasse pas le revenu national – et mettre en œuvre une réglementation prudentielle des banques et des autres institutions financières pour éviter que le système financier, dans son ensemble, ne prenne des risques excessifs.

Les principes économiques englobent aussi des questions de politique sociale et d’équité

L’économiste aborde ensuite un thème qui lui tient à cœur : « L’économie n’est pas qu’une affaire d’efficacité et de croissance », explique-t-il. Les principes économiques englobent aussi les questions de politique sociale et d’équité. L’économie a, certes, peu de choses à dire sur le niveau de redistribution qu’une société devrait viser, mais elle préconise toutefois que la base fiscale soit la plus large possible, et que les programmes sociaux soient pensés en prenant soin de ne pas inciter les travailleurs à se détourner du marché du travail.

Au moment où l’économiste termine sa présentation, il semble évident qu’il a mené un véritable plaidoyer néolibéral. Un auditeur critique, dans l’assemblée, y aura reconnu un certain nombre de « mots-clés » : efficacité, incitations, droits de propriété, politique monétaire saine, prudence budgétaire et financière. Et pourtant, les principes universels que l’économiste vient de décrire sont définis très vaguement : ils présument une économie capitaliste – dans laquelle les décisions d’investissement sont le fait des agents privés et des entreprises – mais ils ne vont pas beaucoup plus loin. En réalité, ils permettent – et même, nécessitent – une incroyable variété d’arrangements institutionnels.

Nous nous tromperions associant à chaque terme abstrait (incitations, droits de propriété…) une contrepartie institutionnelle prédéterminée

L’économiste vient-il donc de délivrer une analyse néolibérale ? Nous nous tromperions en le croyant ; notre erreur consistant à associer à chaque terme abstrait – incitations, droits de propriété, politique monétaire saine – une contrepartie institutionnelle prédéterminée. Ici résident la prétention centrale et le défaut majeur du néolibéralisme : la croyance que les principes économiques de premier ordre correspondent à un ensemble unique de politiques, proche d’un agenda à la Thatcher ou à la Reagan.

Prenons les droits de propriété. Ils sont importants, en ce qu’ils permettent de distribuer les retours sur investissements. Un système optimal confierait donc les droits de propriété aux individus qui feraient le meilleur usage possible de leur actif, et offrirait au contraire une protection contre ceux qui risquent de s’approprier tous les bénéfices. Ainsi, les droits de propriété sont bénéfiques lorsqu’ils protègent les innovateurs des comportements de passagers clandestins, mais néfastes lorsqu’ils les préservent de la concurrence. En fonction du contexte, un régime légal qui fournit les incitations adéquates peut donc être tout à fait différent du régime standard de droits de propriété privée à l’américaine.

« Néolibéralisme » à la chinoise ?

Cette idée peut sembler une parenthèse sémantique sans aucun intérêt pratique, pourtant le succès économique spectaculaire de la Chine est largement lié à un bricolage institutionnel défiant toute orthodoxie. La Chine s’est tournée vers les marchés, mais elle n’a pas copié les pratiques occidentales en matière de droits de propriété. Les réformes menées dans le pays ont produit des mesures d’incitation basées sur les marchés, à travers une série d’arrangements institutionnels inédits, mieux adaptés au contexte local.

Plutôt que de passer directement, par exemple, de la propriété étatique à la propriété privée – ce qui aurait été dans tous les cas limité par la faiblesse des institutions en place – le pays s’est appuyé sur des formes mixtes de propriété. Ces dernières se sont avérées fournir aux entrepreneurs des droits de propriété plus efficaces. Les Entreprises de Bourg et de Village (EBV), qui ont constitué le fer de lance de la croissance chinoise dans les années 1980, étaient ainsi détenues collectivement et contrôlées par les gouvernements locaux. Même si ces sociétés appartenaient à l’Etat, les entrepreneurs recevaient la protection dont ils avaient besoin pour faire face au risque d’expropriation. Les gouvernements locaux étaient en effet directement intéressés aux profits des firmes et n’avaient donc aucune raison de tuer ces poules aux œufs d’or.

Qualifier les réformes chinoises de néolibérales déforme la réalité au lieu de l’éclairer

La Chine a recouru à toute une série d’innovations de ce type ; chacune traduisant des principes économiques de premier ordre en des arrangements institutionnels inhabituels. Les réformes chinoises ont notamment permis de protéger le secteur public chinois de la compétition mondiale, en établissant des zones où les entreprises étrangères pouvaient suivre des règles différentes de celles en vigueur dans le reste de l’économie. Au vu de ces écarts par rapport aux standards orthodoxes, qualifier les réformes chinoises de néolibérales – comme ont tendance à le faire certains observateurs – déforme la réalité au lieu de l’éclairer. Si nous voulions appeler cela du néolibéralisme, nous devrions certainement être plus cléments avec les idées qui sous-tendent la plus spectaculaire réduction de la pauvreté dans l’histoire.

Certains pourraient rétorquer que les innovations institutionnelles chinoises sont purement transitoires : le pays finira peut-être par converger vers un modèle d’institutions occidentales, pour soutenir sa croissance économique. Mais une telle façon de penser néglige la diversité des arrangements capitalistes qui prévalent encore dans les économies avancées, et ce malgré une relative homogénéisation de nos discours politiques.

Une feuille de route vide

Comment définir, après tout, les institutions occidentales ? Le poids du secteur public varie beaucoup selon les pays de l’OCDE, d’un tiers du PIB en Corée du Sud à près de 60 % en Finlande. En Islande, 86 % des travailleurs sont membres d’une organisation syndicale, quand ce pourcentage n’atteint que 16 % en Suisse. Aux Etats-Unis, les entreprises peuvent licencier quand bon leur semble, tandis que le droit du travail français a depuis toujours imposé aux employeurs un certain nombre d’étapes préalables. Les marchés financiers représentent aujourd’hui presque une fois et demie le PIB des Etats-Unis, tandis qu’en Allemagne, leur importance est trois fois moindre, à environ 50 % du PIB.

L’économie ne peut être réduite à une liste de principes abstraits relevant du sens commun

L’idée que l’un de ces modèles de taxation, de droit du travail, ou d’organisation financière puisse être intrinsèquement supérieur aux autres est démentie par l’alternance de périodes de prospérité et de récession qu’ont connue ces économies développées dans les récentes décennies. Les Etats-Unis ont traversé plusieurs périodes de troubles au cours desquelles ses institutions économiques ont été jugées inférieures à celles de l’Allemagne, du Japon, de la Chine et aujourd’hui probablement de l’Allemagne à nouveau. Indéniablement, des niveaux comparables de richesse et de productivité peuvent être atteints via différents modèles capitalistiques. Nous pourrions même nous avancer un peu : tous ces modèles sont encore loin d’épuiser le champ de ce qui pourrait être possible et désirable dans le futur.

L’économiste en visite de notre expérience de pensée connaît tous ces exemples, il sait que les principes qu’il a énoncés ont besoin d’être alimentés par des solutions institutionnelles avant de devenir opérationnels. Droits de propriété, d’accord, mais de quel type ? Politique monétaire saine, très bien, mais de quelle façon ? Il semble plus facile de critiquer cette liste de principes pour sa vacuité, que de la dénoncer comme un programme néolibéral.

 

Les bons économistes savent que la bonne réponse à n’importe quelle question économique est : « ça dépend »

Pour autant, ces principes ne sont pas complètement dépourvus de fond. La Chine et, plus généralement, tous les pays qui ont réussi à se développer rapidement ont démontré l’utilité de ces principes une fois adaptés au contexte local. Réciproquement, trop d’économies se sont retournées contre des dirigeants politiques qui avaient bafoué ces principes. Pas besoin de regarder plus loin que dans les régimes populistes d’Amérique latine ou communistes d’Europe de l’Est pour apprécier la pertinence d’une politique monétaire saine, d’une soutenabilité fiscale et d’incitations privées.

Bien sûr, l’économie ne peut être réduite à une liste de principes abstraits relevant du sens commun. Une large part du travail des économistes consiste à développer des modèles stylisés permettant d’expliquer comment les économies fonctionnent ; pour ensuite confronter ces modèles avec la réalité. Les économistes tendent ainsi à décrire leur travail comme un affinage progressif de leur compréhension du monde : leurs modèles sont supposés devenir de plus en plus performants à force d’être testés et révisés. En réalité, les progrès en économie se produisent différemment.

Un modèle, mais quel modèle ?

Les économistes analysent une réalité sociale qui diffère totalement du monde physique. Elle est entièrement créée par l’homme, malléable et régie par des règles qui varient dans le temps et dans l’espace. Les progrès en économie ne consistent donc pas à choisir le bon modèle ou la bonne théorie pour répondre aux questions que l’on peut se poser, mais à améliorer notre compréhension de la diversité des relations causales. Le néolibéralisme et ses remèdes habituels – toujours plus de marchés, toujours moins d’Etat – sont en fait une perversion de l’économie mainstream. Les bons économistes savent que la bonne réponse à n’importe quelle question économique est : « ça dépend ».

En économie, les nouveaux modèles supplantent rarement les anciens

Est-ce qu’une hausse du revenu minimum est néfaste à l’emploi ? Oui, si le marché du travail est concurrentiel et si les employeurs n’ont aucun contrôle sur le salaire auxquels ils doivent rémunérer les travailleurs pour les attirer ; mais pas dans le cas contraire. Est-ce que la libéralisation du commerce encourage la croissance économique ? Oui, si cela permet d’améliorer la rentabilité des industries où ont lieu l’essentiel de l’innovation et de l’investissement ; mais pas dans le cas contraire. Est-ce qu’une hausse de la dépense publique améliore l’emploi ? Oui, s’il n’y a pas de tensions dans l’économie et si les salaires n’augmentent pas ; mais pas dans le cas contraire. Est-ce qu’une situation de monopole nuit à l’innovation ? Oui et non : cela dépend d’une multitude de conditions propres au marché.

En économie, les nouveaux modèles supplantent rarement les anciens. Les modèles du marché concurrentiel1 datant d’Adam Smith ont ainsi été au fil du temps en intégrant – plus ou moins chronologiquement – les questions de monopole, d’externalités, d’économies d’échelle, d’incomplétude et d’asymétrie de l’information, de comportement irrationnel des agents et tout un tas d’autres aspects du monde réel. Malgré tout, l’ancien modèle est resté utile. Pour comprendre le fonctionnement des marchés, il est nécessaire de les visualiser à travers différents prismes à différents moments.

Un bon économiste est un bon cartographe

On trouvera peut-être dans les cartes l’analogie la plus adaptée à cette situation. Tout comme les modèles économiques, les cartes sont des représentations hautement stylisées de la réalité. Elles sont utiles justement parce qu’elles font abstraction de nombreux détails du monde réel qui pourraient en gêner la compréhension. Mais cette abstraction implique aussi que nous ayons besoin de plusieurs cartes différentes en fonction de nos besoins de déplacements. Si, par exemple, je me déplace en vélo, j’aurais besoin d’une carte qui répertorie les pistes cyclables. Si je décide de me promener à pied, je choisirais une carte indiquant les sentiers pédestres. Si une nouvelle ligne de métro est construite, j’aurais sûrement besoin d’une nouvelle carte du métro, sans pour autant devoir jeter toutes les anciennes que je possède.

Les économistes ont des difficultés avec la partie « artistique » de la discipline

Les économistes sont excellents pour réaliser des cartes, mais ils ne le sont pas assez pour choisir la plus adaptée à leurs travaux. Lorsqu’ils se retrouvent confrontés à des questions de politique économique telles que celles auxquelles a dû répondre l’économiste en visite dans ce pays inconnu ; nombre d’entre eux ont recours aux modèles de référence privilégiant le « laisser-faire ». Les réponses automatiques et l’arrogance remplacent ainsi la richesse des discussions qui peuvent avoir lieu dans une salle de séminaire. John Maynard Keynes a, une fois, défini l’économie comme « la science de penser à travers des modèles, combinée à l’art de choisir ceux qui sont pertinents ». Les économistes ont des difficultés avec la partie « artistique » de la discipline.

Ce constat peut lui aussi être illustré par une parabole : un journaliste appelle un professeur d’économie, pour lui demander si, de son point de vue, le libre-échange est une bonne chose. Le professeur lui répond avec enthousiasme par l’affirmative. Se faisant passer pour un étudiant, le journaliste assiste ensuite au séminaire d’économie internationale dispensé par le même professeur dans une université. Il y pose la même question : « le libre-échange est-il bénéfique ? ». Cette fois-ci, le professeur semble embarrassé : « Qu’entendez-vous par « bénéfique » ? Et bénéfique pour qui ? » lui demande-t-il. Il se lance alors dans une explication approfondie, pour finalement conclure sur un bilan bien plus nuancé : « si la longue liste d’hypothèses que je viens d’énumérer est satisfaite – et en supposant que nous pouvons taxer les bénéficiaires pour compenser le manque à gagner des perdants – alors le libre-échange peut potentiellement améliorer le bien-être de chacun ». S’il est d’humeur bavarde, le professeur pourrait même ajouter que l’impact du libre-échange sur la croissance de long terme d’une économie n’est pas beaucoup plus simple à déterminer, et qu’il dépend, lui aussi, de toute une liste de conditions.

Les gardiens des joyaux

Le professeur que le journaliste découvre lors de ce séminaire est donc assez différent de celui avec qui il avait pu discuter par téléphone. Lors de leur premier entretien, il s’était montré très assuré et n’avait formulé aucune réserve quant à la politique à adopter. Il n’y aurait qu’un seul et unique modèle à prendre en compte, dans le cadre du débat public du moins ; une seule réponse correcte à apporter, quel que soit le contexte économique. Etonnamment, le professeur estime que les connaissances qu’il transmet à ses étudiants ne sont pas appropriées – voire dangereuses – pour le grand public. Comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Les fondements d’un tel comportement sont profondément enfouis dans la culture du métier d’économiste. Mais l’une des principales raisons réside dans l’ardeur mise par ces derniers à présenter les joyaux de la profession – l’efficacité des marchés, la main invisible, les avantages comparatifs – comme étant irréprochables, pour les protéger des attaques des barbares guidés par leur intérêt personnel, à savoir les protectionnistes. Malheureusement, ces économistes ont tendance à ignorer les barbares du camp adverse ; à savoir les financiers et les multinationales, dont les motivations ne sont pas plus louables et qui sont tout aussi prêts que les protectionnistes à détourner les idées néolibérales à leur propre avantage.

Les économistes qui laissent libre cours à leur enthousiasme pour les marchés libéralisés ne sont pas très fidèles à leur propre discipline

Par conséquent, la contribution des économistes au débat public est souvent biaisée dans une direction : celle qui préconise toujours plus de commerce, toujours plus de finance et toujours moins de gouvernement. C’est pour cette raison que les économistes sont perçus aujourd’hui comme des défenseurs inconditionnels du néolibéralisme, et ce alors même que l’économie dominante est loin d’être un hymne à la gloire du laisser-faire. Les économistes qui laissent libre cours à leur enthousiasme pour les marchés libéralisés ne sont en fait pas très fidèles à leur propre discipline.

Repenser la mondialisation

Comment donc penser la mondialisation si nous voulons la libérer l’emprise des pratiques néolibérales ? Nous devons commencer par comprendre le potentiel positif des marchés mondialisés. L’accès aux marchés internationaux de biens, de technologies et de capitaux a joué un rôle important dans pratiquement tous les miracles économiques de notre ère. La Chine est bien sûr le rappel le plus récent et le plus puissant de cette vérité historique ; mais ce n’est pas le seul. Des miracles similaires ont eu lieu en Corée du Sud, à Taïwan, au Japon et dans un certain nombre de pays non-asiatiques comme l’Ile Maurice. Tous ces pays ont su accepter et utiliser la mondialisation des flux plutôt que de lui tourner le dos, et ils en ont bénéficié largement.

Les défenseurs de l’ordre économique existant finissent toujours par invoquer ces exemples lorsque la mondialisation est remise en cause. Ce qu’ils oublient cependant de mentionner, c’est que la plupart de ces pays ont rejoint l’économie mondiale en violant certains principes néolibéraux. La Corée du Sud et Taïwan par exemple, ont largement subventionné leurs exportateurs, respectivement à travers le système financier et en leur accordant des avantages fiscaux. Et globalement, tous ces pays ont levé la majeure partie de leurs barrières à l’importation bien après que leur croissance économique ait décollé.

Bien des réformes pourtant interdites par la feuille de route néolibérale sont devenues monnaie courante

Mais aucun d’eux – à la seule exception du Chili de Pinochet dans les années 1980 – n’a suivi la recommandation néolibérale consistant à s’ouvrir rapidement aux importations. L’expérience néolibérale du Chili a finalement produit la pire crise économique que l’Amérique latine ait connue. Si les circonstances diffèrent selon les pays, les gouvernements ont joué, dans tous les cas, un rôle actif dans la restructuration de leur économie et l’ont protégée d’un environnement extérieur très volatil. Pourtant interdites par la feuille de route néolibérale ; les politiques industrielles, les restrictions sur les flux de capitaux et le contrôle des changes sont devenus monnaie courante.

En contraste, les pays qui se sont cantonnés au modèle de mondialisation néolibéral ont été cruellement déçus ; comme en témoigne l’exemple regrettable du Mexique. Après une série de crises macroéconomiques au milieu des années 1990, le Mexique a adopté des politiques macroéconomiques orthodoxes en libéralisant abondamment son économie, en dérégulant son système financier, en abaissant drastiquement ses barrières aux importations et en signant l’accord de libre-échange nord-américain (Alena). Ces politiques ont de fait permis une certaine stabilité macroéconomique et une hausse significative tant du commerce extérieur que de l’investissement domestique. Mais pour ce qui compte le plus — la productivité globale et la croissance économique –– l’expérience a été un échec. Depuis que le Mexique a entrepris ces réformes, sa productivité globale stagne et son économie s’est avérée être contre-performante, même au regard des standards relativement peu exigeants, de l’Amérique Latine.

Il n’y a pas de plan unique

Ces résultats ne sont pas surprenants du point de vue d’une approche économique logique. Il y a toutefois une autre manifestation de la nécessité pour les politiques économiques d’être ajustées aux défaillances auxquelles est soumis chaque marché, et taillé en fonction des spécificités nationales de chaque pays. Aucun plan ne peut convenir partout et de façon indifférente.

Comme en témoigne le manifeste de Peters (1982), la définition du néolibéralisme a considérablement évolué au cours du temps, en même temps que la connotation du terme est devenue de plus en plus radicale dans son rapport à la dérégulation, la financiarisation ou la mondialisation. Il y a cependant un fil rouge qui relie entre elles les différentes versions du néolibéralisme : il s’agit de l’importance accordée à la croissance économique. En 1982, Peters écrivait que cette insistance était justifiée, du fait du rôle essentiel que joue la croissance dans la réalisation de tous nos objectifs sociaux et politiques — la communauté, la démocratie et la prospérité. L’entreprenariat, l’investissement privé et le retrait de tous les obstacles encombrants (comme, par exemple, une régulation excessive) étaient autant d’instruments nécessaires à la croissance économique. Si un manifeste néolibéral similaire devait être écrit aujourd’hui, il avancerait sans doute le même argument.

L’erreur fatale du néolibéralisme, c’est qu’il se trompe sur ce qu’est l’économie elle-même

Toutefois, les détracteurs du néolibéralisme pointent souvent que cet accent mis sur la croissance déprécie et sacrifie d’autres valeurs sociales et politiques importantes comme l’égalité, l’inclusion sociale, la délibération démocratique ou encore la justice. Des valeurs dont la réalisation est pourtant primordiale, et qui, dans certains contextes, comptent bien plus que les autres. Elles ne peuvent cependant pas toujours – voire même jamais – être réalisées par le biais de politiques économiques technocratiques ; la politique a clairement un rôle central à jouer.

Les néolibéraux n’ont certes pas tort d’affirmer que ces précieux idéaux sont plus susceptibles d’être atteints dans une économie dynamique, solide et en expansion. Ils se trompent en revanche lorsqu’ils pensent qu’il existe une recette unique et universelle pour améliorer la performance d’une économie – une recette à laquelle ils auraient accès. L’erreur fatale du néolibéralisme, c’est qu’il se trompe sur ce qu’est l’économie elle-même. Il doit être rejeté, selon sa propre logique, pour la simple et bonne raison que c’est de la mauvaise économie.

* Dani Rodrik est professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’université Harvard. Cet article publié initialement par la Boston Review a été traduit par Aude Martin

Source : Alternatives Economiques

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Jérusalem une ville indivisible

Donatella Di Cesare

Donatella Di Cesare

La spécificité de Jérusalem pourrait servir de modèle politique à l’avenir, fait valoir la philosophe Donatella Di Cesare dans Corriere della Sera :

«Unique, indivisible, inappropriable, irréductible : Jérusalem est la ville qui se soustrait à l’ordre des Etats-nations. Elle échappe aux répartitions – elle les transcende et les proscrit. Toutes les tentatives visant à fractionner et segmenter Jérusalem, dans une optique d’Etat-nation centralisé, ont échoué. Le naufrage de la diplomatie, et, plus encore, celui d’une politique qui procède avec mesure et calcul. Jérusalem ne divise pas, elle unit. … C’est précisément parce qu’elle constitue ce roc théologique auquel se heurte la politique que Jérusalem peut devenir un modèle supra-étatique et l’incubatrice de relations éclairées entre les peuples.»

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