Tunis commémore la révolution dans un contexte tendu

Manifestation contre le gouvernement dimanche 14 janvier devant les quartiers généraux de la puissante centrale syndicale UGTT à Tunis. / Anis Mili/AFP

Manifestation contre le gouvernement dimanche 14 janvier devant les quartiers généraux de la puissante centrale syndicale UGTT à Tunis. / Anis Mili/AFP

En Tunisie, les célébrations officielles de la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, ont été marquées par la persistance de la frustration, au terme d’une semaine de troubles.

Sur l’avenue Habib-Bourguiba, l’artère principale de la capitale, un cortège de quelques centaines de personnes réunies à l’appel de partis et d’organisations d’extrême gauche, dont le Front populaire, défilait en scandant « Le peuple veut la chute de la loi de finances?! », slogan inspiré du leitmotiv de la révolution « Le peuple veut la chute du régime?! ».

La commémoration désormais rituelle de la folle journée du 14 janvier 2011, achevée par la fuite du président Ben Ali en Arabie saoudite, a été marquée par un climat de grogne sociale.

Une série de mesures sociales en préparation

Les mesures fiscales prévues au budget 2018 ont suscité des troubles sociaux depuis le 3 janvier. Alors que la tension a diminué depuis jeudi 11 janvier (en dépit de quelques heurts dans la soirée de samedi), une série de mesures ont été annoncées pour répondre à la frustration sociale.

Les organisations politiques et syndicales signataires du « document de Carthage », adopté le 13 juillet 2016 et censé servir de feuille de route au gouvernement d’union nationale, ont décidé samedi 13 janvier d’une augmentation du montant de l’allocation destinée à 120?000 familles. Il en coûtera 70 millions de dinars « arrachés à la chair de l’État », selon le président de la République Béji Caïd Essebsi, en visite dimanche matin dans une banlieue populaire de Tunis.

Le gouvernement a évoqué ensuite, par la voix du ministre des affaires sociales Mohamed Trabelsi, un projet de loi en cours de préparation prévoyant une série de mesures?: couverture maladie universelle pour les chômeurs, minima sociaux pour les retraités, augmentation du salaire minimum, caution de l’État pour l’accès au logement des plus démunis.

La grogne des militants syndicaux

Pendant son discours prononcé du haut de son balcon, place Mohamed-Ali, lieu mythique d’où partaient les manifestations à Tunis pendant la révolution de 2011, le secrétaire général de la puissante centrale syndicale UGTT, Noureddine Taboubi, a dû affronter la grogne des militants syndicaux.

Ceux-ci sont loin d’être convaincus par les mesures annoncées la veille, comme par ses appels à la rectification de la loi de finances. Ils l’ont plusieurs fois interrompu au cri de « Il faut sortir de Carthage?! » et se sont montrés très remontés contre son soutien au gouvernement.

Membre du conseil central du Front populaire et ancien directeur des études fiscales au ministère des finances, Lotfi Ben Aissa estime que « le gouvernement ne va pas chercher l’argent là où il se trouve?: dans l’évasion fiscale, dans l’économie parallèle qui représente plus de la moitié du PIB et dans certains secteurs sous-imposés où se constituent des fortunes ».

À quelques dizaines de mètres de là, devant le ministère de l’intérieur, dans une portion de l’avenue désormais interdite au public, là où, sept ans plus tôt, des milliers de personnes scandaient « Ben Ali dégage?! », une petite troupe de majorettes se trémoussait aux sons d’airs du folklore américain.

Thierry Brésillon

Source La Croix 14/01/2018

 

Tensions

Tunisie : des inégalités régionales explosives

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 C’est dans les régions du Centre-Ouest, dans les gouvernorats de Sidi Bouzid et de Kasserine, que s’est levée fin 2010 la révolution arabe qui, en Tunisie, a abouti à la chute de Ben Ali. C’est aussi de ces régions qu’est partie une vague de protestations anti-gouvernementales contre la misère et le chômage qui a submergé le pays en janvier 2016. Et il faut se souvenir que les tribus de la région de Kasserine étaient déjà à la pointe de la lutte contre le colonisateur français, qu’elles se sont opposées après l’indépendance au pouvoir de Bourguiba, et que les terroristes des attentats du Bardo et de Sousse en 2015 en sont originaires.

Une jeunesse désespérée

Concernant les régions de l’Ouest et du Sud, les autorités tunisiennes et les observateurs internationaux sont surtout préoccupés de terrorisme. Mais les populations locales, les jeunes en particulier, sont surtout désespérées par les conditions de vie, la rareté de l’emploi et l’avenir qu’on leur réserve. Ces régions, de loin les plus défavorisées du pays, battent des records de taux de pauvreté et de chômage.

Alors que le taux de jeunes diplômés du supérieur sans travail atteint déjà les 31 % en moyenne dans le pays, il grimpe à 58 % dans le gouvernorat de Tataouine, au Sud. Le Centre-Ouest, quant à lui, est le plus mal doté en matière de santé publique.

A l’inverse, 92 % des entreprises industrielles sont à moins d’une heure de route des trois plus grandes villes (Tunis, Sousse, Sfax). Ces trois régions fournissent 85 % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Et 94 % des formations au bac sont situées sur le littoral, dont 47 % à Tunis.

Le sentiment d’être abandonnées par le pouvoir central soude les populations des régions de l’intérieur. Et les élites locales sont souvent, elles aussi, discréditées, car accusées de corruption et de faire profiter leur clientèle de fonds publics théoriquement destinés au développement régional. Si bien que l’inscription dans la Constitution votée en 2014 du rééquilibrage régional par l’attribution de nouvelles compétences économiques aux collectivités locales n’inspire guère confiance.

Les premières élections municipales depuis le renversement de Ben Ali, qui devaient se dérouler en décembre 2017, ont été reportées, pour cause d’impréparation, au 28 mars 2018. Voilà qui risque d’approfondir encore la défiance des populations envers la classe politique, en particulier dans les régions défavorisées.

Gérard Vindt

Source Alternative Economique 12/01/2018

 

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Méditerranée, Tunisie, Les Tunisiennes déchaînées contre le «No woman no fly» des Emirats, Point sur le processus de justice transitionnelle en Tunisie, Les espoirs du peuple tunisien toujours d’actualité, Rubrique Politique, société civile, rubrique Société, Mouvements sociaux, rubrique Rencontre, Nadia El Fani, Christophe Cotteret,

Désolé pour les gens qui meurent en Afrique, Facebook va maintenant se concentrer sur l’écureuil qui meurt devant votre porte

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Le changement d'algorithme de Facebook agite le monde des médias et de la communication.

L’algorithme Facebook est à l’information ce que le taux directeur de la Fed est à l’économie mondiale. Le réseau social a atteint une telle puissance (plus de 2 milliards d’utilisateurs réguliers) qu’un battement d’aile de son algorithme peut avoir des conséquences immenses.

En 2012, par exemple, Facebook avait discrètement augmenté la part de news politiques dans le fil d’actualités de 2 millions d’utilisateurs américains avant l’élection présidentielle. Juste pour voir. Résultat : l’équipe data de Facebook avait mesuré une augmentation de la participation chez les électeurs concernés.

Les contenus des amis avant tout

Voici donc le nouveau tremblement de terre : Facebook a annoncé jeudi un changement majeur dans son algorithme : priorité sera donnée aux contenus postés par ses amis proches au détriment des contenus postés par les pages professionnelles (médias, marques, personnalités...). Avant même que l’on connaisse les effets réels de ce changement, tout le secteur des médias et de la communication est déjà en état de panique.

Telle une encyclique papale, Mark Zuckerberg a énoncé dans un post la philosophie de cette réforme du news-feed:

«La vidéo et autres contenus publics ont explosé sur Facebook ces dernières années. Puisqu’il y a désormais plus de contenus et de vidéos créés par les marques que de posts publiés par vos amis, le news-feed s’est détourné de ce qui est le plus important -- nous aider à nous connecter avec les autres. Nous voulons nous assurer que nos services ne sont pas juste fun à utiliser, mais aussi utiles au bien-être des utilisateurs.»

Mark Zuckerberg, prof de yoga

Mark Zuckerberg parle donc maintenant comme un prof de yoga et veut se concentrer sur le «bien-être» de ses utilisateurs. Un mot relativement neuf dans son répertoire.

Le sens profond de cette réforme du news-feed est contenue dans cette phrase prêtée à Mark Zuckerberg : «un écureuil qui meurt devant votre porte risque de davantage vous intéresser que des gens qui meurent en AfriqueCette loi du mort au kilomètre avait été développée devant ses équipes en 2005 lors de la création du fil d’actualités, selon David Kirkpatrick, auteur de «The Facebook Effect».

Tout sauf la passivité

Une information qui ne fait pas réagir n’en est pas une. Zuckerberg ne veut pas que Facebook soit consommé façon «couch potato», passivement dans son lit ou son fauteuil, de la même manière qu’on regarde la télévision. Il convoque la science pour expliquer ce choix:

«Les recherches montrent que quand nous utilisons les réseaux sociaux pour se connecter avec des gens qui comptent pour nous, cela peut être bon pour notre bien-être. On peut se sentir ainsi plus lié aux autres et moins seul, et il existe une corrélation sur le long terme avec les indicateurs de bonheur et de bonne santé. Au contraire, lire des articles ou regarder des vidéos passivement -- même si ces contenus sont divertissants ou instructifs -- peut ne pas être aussi bon [pour le bien-être]»

Lutter contre les fake news ? Vraiment ?

Cette modification de l’algortihme est parfois interprétée — à tort, à mon sens — comme une manière de lutter contre les fake news. En réalité, selon cette nouvelle philosophie zuckerbergienne, le critère d’invisibilisation d’un contenu n’est pas sa fausseté mais son incapacité à faire réagir ou à créer le bien-être à long terme. On mesure bien à quel point l’objectif est totalement opposé à celui d’une éthique de l’information.

En privilégiant l’interaction au détriment du contenu pertinent, Mark Zuckerberg fait de l’information un simple support de conversation. Et rien de telle qu’une fake news pour susciter de l’interaction.

La pub veut de l’interaction

Facebook hait la passivité. Sans doute d’abord pour des raisons publicitaires. Un utilisateur passif, c’est un utilisateur qui ne crée pas de data et donc de valeur publicitaire.

«Si on analyse ce que dit Mark Zuckerberg, c’est une mesure qui vise à optimiser la performance publicitaire, estime Emmanuel Parody. Le critère de performance de Facebook, ce sont des contenus qui engagent, avec des internautes qui cliquent, partagent et commentent. Ce sont autant de critères de performance publicitaire»

Ce changement de paradigme chez Facebook marque la fin programmée d’une pratique qui a fait les grandes heures du réseau : le stalking. Facebook, pour les anciens, c’était d’abord cette machine fascinante à afficher des photos de quasi inconnus, à s’immerger dans des vies lointaines et à se perdre dans les abîmes de la sérendipité sociale.

La fin de la «machine zone»

En 2013, l’époque où Facebook était encore davantage un réseau de photos que de news, le journaliste Alexis Madrigal avait comparé l’ivresse de la consultation du réseau à celle que l’on ressent devant les machines à sous.

Selon lui, Facebook nous ferait entrer dans la «machine zone», cet état hypnotique que ressentent les joueurs de machine à sous, tel que décrit par l’anthropologue Natasha Schüll. Les joueurs ne sont pas tant aimantés par l’argent que par le rythme incessant de la machine, qui les plonge dans une forme d’hypnose.

Cette hypnose du stalking, ce plaisir si spécial du combo Facebook/kebab à 5h du matin en rentrant de soirée, est une activité que ne veut plus encourager le réseau. Car le stalking ne produit pas de «réactions», pas de «j’aime», pas de «grrr», pas de «wow». C’est une pure perte de temps. Et Facebook dit explicitement vouloir lutter contre ces «pertes de temps».

La vie quotidienne est ailleurs

Les contenus que Facebook veut maintenant encourager sont les événements de la vraie vie, prompts à créer de l’interaction avec ses amis : naissance, mariage, changement de job, déménagement, voyage... Le souci est que ces événements ne sont pas si légion. C’est pour cela que Facebook relance sans cesse, avec lourdeur, en proposant de repartager ces contenus un an, deux ans, trois ans, quatre ans après.

Facebook peut bien décider de se couper progressivement des médias et des marques, le problème est que ses utilisateurs ne produisent de toute façon plus assez de contenus perso. La vie quotidienne, banale et infra-ordinaire, vrai pétrole des réseaux, est partie sur Snapchat ou Instagram. Ne restent plus sur Facebook que les «actualités», personnelles (que Facebook veut renforcer) ou du monde (que Facebook veut minorer).

Il va falloir que beaucoup d’écureuils meurent devant nos portes sinon on va vite s’ennuyer sur ce réseau.

Vincent Glad

Source Libération 13/01/2018

Voir aussi : Rubrique InternetDe l’art ou de l’amour ? fb censure sans chercher, Dans l’enfer de la modération Facebook : les règles secrètes ont été dévoilées, rubrique Médias, Comment Facebook achète la presse française, rubrique Education, rubrique Politique, Société civile, rubrique Société, Citoyenneté,  rubrique International, rubrique Politique,

Google Facebook. Censure et chaussettes roses,

Google Facebook. Censure et chaussettes roses

cavalier

L’un, Google, prétend « organiser l’information du monde et la rendre universellement accessible et utile ». L’autre, Facebook, veut « rapprocher le monde » en connectant les gens. Chaque jour, plus d’un milliard de personnes utilisent ces services comme s’ils échappaient aux pesanteurs politiques avec autant d’agilité que leurs maisons mères esquivent leurs obligations fiscales. Générés par de froids algorithmes, les résultats d’une requête ou la sélection du fil d’actualité nous paraissent aller de soi : déformés par la publicité, certes, mais imperméables à l’idéologie. On n’accuserait pas un tuyau de gauchisme ou d’atlantisme. On devrait.

Le 18 novembre dernier, lors d’un forum international sur la sécurité, M. Eric Schmidt, alors président exécutif d’Alphabet, la société qui contrôle Google, répond à un utilisateur allemand indigné de recevoir sur son smartphone trop d’alertes Google en provenance de l’agence publique russe Sputnik : « Nous travaillons sur la détection et le déréférencement de ce genre de sites, je pense à RT et à Sputnik. Nous sommes bien conscients de ce qu’ils font — on en a beaucoup parlé — et nous essayons d’élaborer un système pour empêcher cela . » Avec sa cravate fuchsia et ses chaussettes assorties, M. Schmidt vient tranquillement d’annoncer que le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde truquerait désormais ses résultats au détriment de certains médias suspects de véhiculer des fake news fausses nouvelles »). Pas n’importe lesquels : les seuls ouvertement visés figurent dans le collimateur du ministère de la défense américain, dont M. Schmidt est par ailleurs conseiller. Sous pression depuis l’élection présidentielle de 2016, Facebook et Twitter pourchassent les publicités achetées par des comptes associés au Kremlin, tandis que Google s’emploie à renvoyer dans les profondeurs du classement les résultats trop proches des vues de Moscou.

Mais comment séparer automatiquement le bon grain de l’ivraie ? « Dans un communiqué publié le 25 avril, M. Ben Gomes, vice-président de l’ingénierie de Google, a déclaré que la nouvelle version du moteur de recherche rétrograderait les sites “offensants”, et ferait remonter plus de “contenus faisant autorité” », écrivent Andre Damon et David North, du World Socialist Web Site (wsws.org, 2 août 2017). Aidé d’une société d’analyse de référencement, ce site trotskiste a mesuré les effets du nouvel algorithme qui, par défaut, présuppose les médias dominants fiables et la presse alternative louche. « On observe une perte importante de lectorat des sites socialistes, antiguerre et progressistes au cours des trois derniers mois, avec une diminution cumulée de 45 % du trafic en provenance de Google. » Entre mai et juillet 2017, les visites de wsws.org issues de Google ont chuté de 67 %, celles du réseau Alternet.org de 63 %. La plate-forme audiovisuelle Democracynow.org enregistre un plongeon de 36 % ; Counterpunch.org, de 21 % ; et Theintercept.com, de 19 %. « Dans la bataille contre les “fake news”, alerte l’association américaine Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR) (1), une grande partie des reportages les plus indépendants et les plus précis sont en train de disparaître des résultats des recherches effectuées dans Google . » Tuer le pluralisme au nom de l’information ?

Pierre Rimbert

(1) Robin Andersen, « Backlash against Russian “fake news” is shutting down debate for real », Fair.org, 29 novembre 2017, dont le présent article reprend plusieurs éléments.

Source : Le Monde Diplomatique Janvier 2018

 

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Les Tunisiennes déchaînées contre le «No woman no fly» des Emirats

Des Tunisiennes lors d'une manifestation à Tunis lundi pour protester contre les mesures de sécurité prises par Emirates. Photo Fethi Belaid. AFP

Des Tunisiennes lors d’une manifestation à Tunis lundi pour protester contre les mesures de sécurité prises par Emirates. Photo Fethi Belaid. AFP

La compagnie aérienne Emirates de Dubaï a décidé d’interdire aux femmes tunisiennes d’embarquer sur ses vols au motif d’«informations sécuritaires sérieuses chez les autorités émiraties sur la possibilité d’attentats terroristes».

 

Une chroniqueuse de la radio nationale tunisienne a bien averti les responsables émiratis : «Vous allez connaître une malédiction céleste dans les prochains jours car 5 millions de femmes tunisiennes vont vous crier « au diable ! »» C’est en effet un déchaînement de fureur qui se poursuit depuis jeudi en Tunisie après la décision de la compagnie aérienne Emirates de Dubaï d’interdire aux femmes tunisiennes d’embarquer sur ses vols.

La mesure, imposée sans explications dans un premier temps, a été justifiée par la suite par «des informations sécuritaires sérieuses chez les autorités émiraties sur la possibilité d’attentats terroristes», selon la porte-parole de la présidence tunisienne, Saïda Garrach. «Les données qu’elles ont, c’est que dans le cadre du retour des combattants [jihadistes] et leur sortie de Syrie essentiellement, et d’Irak, il existe une possibilité d’attentat terroriste dans lequel seraient impliquées des femmes soit Tunisiennes soit porteuses de passeports tunisiens.» Si la Tunisie a dit comprendre les préoccupations émiraties, elle ne peut «accepter la manière dont les femmes tunisiennes ont été traitées», a affirmé Saïda Garrach. Le gouvernement tunisien a annoncé la suspension des vols de la compagnie émirienne entre Tunis et Dubaï depuis lundi.

«Bédouins rétrogrades»

La mesure de rétorsion officielle tardive est venue sous la pression de l’opinion publique tunisienne. Quatre ONG, dont la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), ont dénoncé une «décision discriminatoire qui viole la dignité et les droits des femmes». Les principales associations de la société civile tunisienne ont appelé les autorités à se montrer fermes.

Mais rien ne semble pouvoir calmer les réactions d’une population qui a trouvé l’occasion de déverser son fiel contre les «Bédouins rétrogrades», selon l’expression qui revient dans les commentaires sur les réseaux sociaux. La page Facebook de la compagnie Emirates a été prise d’assaut par les Tunisiens. Des commentaires souvent condescendants, à la limite du racisme où les enfants du Tunisois Ibn Khaldoun, le grand philosophe du XIVe siècle, rappellent aux «Bédouins» que leurs pères à l’époque «faisaient sécher les crottes de chameaux pour le transformer en Khôl pour les yeux de leurs femmes». On retrouve d’autres perles d’une «guerre de civilisation» sous le hashtag «No woman no Fly» faisant écho à la campagne des Saoudiennes «No woman no drive» pour revendiquer le droit de conduire. «Les femmes tunisiennes sont plus respectables que vos cheikhs mercenaires qui nous rappellent tous les jours que vous êtes les déchets de l’humanité», lit-on dans un des tweets haineux.

«L’ignorance, le sous-développement et la bêtise relèvent de la génétique et ne peuvent être compensés par des gratte-ciel, des îles artificielles ou un Louvre dans le désert», lançait la chroniqueuse de la radio citée plus haut. «Interdire aux femmes tunisiennes de monter dans vos avions ou d’entrer dans vos villes est conforme à votre caractère buté. Parce que vous n’avez pas réussi à priver la femme tunisienne de sa fierté et de sa grandeur dont vous ne pouvez même pas avoir idée», poursuit celle qui met en garde les Emiratis contre la colère des Tunisiennes.

Hala Kodmani

Source Libération 26/12/2017

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Noël en famille : combien de temps supportez-vous vos proches avant de craquer ?

-1Les fêtes de fin d’année sont souvent l’occasion de retrouvailles familiales. Un moment sympa… à condition qu’il ne dure pas trop longtemps.

Qui dit fêtes de fin d’année, dit famille… Et réveillon de Noël. Un huis-clos au potentiel explosif où quelques mots, un geste ou une intonation peuvent parfois suffire à transformer ces retrouvailles pleines de promesses en véritable barnum.

« La Bûche », « Conte de Noël », « Festen »… Le cinéma se nourrit amplement de ces raouts intimes où petits secrets et rancœurs (re)surgissent au grand jour. Car les réunions et repas de famille (Noël, en tête), comme le décrit l’humoriste Nora Hamzawi, c’est aussi ça :

« Hier, j’ai eu droit au traditionnel repas du dimanche chez ma mère, c’était super, on était trop contents de se retrouver. Et, hop, trois heures plus tard, comme par magie, plus personne pouvait se blairer. »

Et vous, combien de temps s’écoule-t-il avant que l’euphorie de retrouver vos proches ne s’essouffle et laisse place à de l’agacement, voire de l’exaspération  ?

Trois jours, grand max’

Pour Léa*, c’est trois jours max’. « Une théorie basée sur une longue expérience », plaisante la jeune femme de 32 ans. Chaque année pour fêter Noël, celle qui vit à Paris depuis dix ans fait le déplacement chez ses parents, en Picardie. Oncles et tantes, grands-parents, cousins de cinq à 45 ans… Ils seront une quinzaine autour de la table.

Pour « éviter le craquage », elle a « calibré » son séjour à trois jours « pile ». Un « temps raisonnable » permettant aussi à sa mère, qui voudrait la voir plus, de ne pas se dire qu’elle « passe en coup de vent ». Pourtant, ses parents sont « plutôt cools ». La trentenaire explique :

« Pendant les trois premiers jours, les parents sont tellement contents qu’on soit là qu’ils laissent passer plein de trucs. Et c’est pareil pour nous. On s’aime bien parce qu’on ne s’est pas vus depuis longtemps.

Au-delà de cette « période bénie » ? Ça se complique.

« Très vite, tu es obligée de te réacclimater à leurs règles, alors que le reste de l’année tu as tes propres habitudes. Ça reste tes parents : c’est toi qui t’adaptes, et non l’inverse. »

Quand elle sort fumer, il n’est pas rare que la jeune femme écope d’un regard de désapprobation, voire d’un « tu pues la clope ». Idem quand elle traîne sous la couette.

« S’il m’arrive de dormir jusqu’à 11 heures ma mère commence à faire du bruit pour me faire comprendre qu’il est temps de profiter de la famille. »

Respecter le rythme de la maisonnée, justifier son mode de vie…. « Il y a aussi un décalage entre les grandes villes (surtout Paris) et la province », analyse Léa. « On me demande pourquoi je n’ai pas d’enfant, pourquoi je ne suis pas casée’ ni propriétaire de mon logement, contrairement à la plupart des trentenaires ici… » L’été dernier, la jeune femme a outrepassé « la règle des trois jours », voulant s’offrir une petite semaine de repos. Force est de constater que ce n’était pas « le meilleur endroit ».

« Ma mère m’a fait une crise parce que j’avais fait une griffure sur l’aspirateur en l’utilisant. J’avais le sentiment d’avoir encore 15 ans…

Rapports de place…

Pour bien comprendre se qui se joue quand on se retrouve en famille, la psycho-sociologue Dominique Picard rappelle que « les relations humaines se situent dans ce qu’on appelle des rapports de place ».

« Lorsqu’on est avec les autres, on n’a pas une position fixe mais une certaine place par rapport à celle des autres. Quand vous êtes avec votre ami, votre patron ou votre mère, vous n’êtes pas exactement la même personne qu’avec votre voisin de palier ou votre frère.

Or, dans une famille, il y a des rapports de places très anciens et chargés affectivement. Et chaque fois qu’on est ensemble, on retrouve ces schémas-là, qu’on le veuille ou non.  »

Pourquoi ces rapports, tels qu’on les a connus dans l’enfance, reviennent-ils inévitablement ?

« Parce que les premiers que nous avons vécus forment une sorte d’empreinte – comme un patron de couture – sur laquelle se créent les schémas relationnels futurs. Et ils sont chargés d’émotions aussi bien positives que négatives, donc nous avons du mal à les contrôler. »

Journaliste, Agathe* s’est elle aussi fixé trois jours « grand max’ ». Il y a quelques années, la jeune adulte trouvait « plutôt cool » l’idée de passer du temps avec sa sœur chez leurs parents. Elle est donc arrivée la « fleur au fusil » dans leur village « au milieu de nulle part ». Mais « il s’est passé deux trucs », se souvient-elle.

Son père lui a d’abord fait une « blague » sur son poids. « En mode, j’étais trop grosse », rapporte-t-elle. La remarque ne passe pas pour Agathe, un peu moins fine que sa sœur ou son frère – qui l’appelait d’ailleurs « jambonneau sur pattes » lorsqu’elle était ado. Devenue depuis mère d’un petit garçon, cette trentenaire raconte :

« J’étais vexée. Je suis adulte : ça m’a gonflée d’être ramenée à cet état d’enfant, de bébé, dont on surveille la courbe de poids. »

Mais c’est une phrase anodine qui a précipité son retour à Paris. Agathe avait laissé traîner son bel appareil photo sur une commode, la lanière tombant dans le vide. Plutôt « du genre à faire gaffe aux affaires », son père lui fait remarquer : « Attention ! C’est un coup à le faire tomber ».

« Je l’ai regardé et j’ai pété un câble. J’ai fait mes bagages et je suis partie en stop jusqu’à la grande ville. Je me suis sentie libre, je reprenais le contrôle de ma vie. »

Et vieux réflexes…

Que ce soit quelques heures à peine ou plusieurs jours, on finit souvent par s’agacer les uns les autres, s’épuiser voire se disputer… Malgré tout l’amour que l’on se porte. Auteure du Que-sais-je ? « Les conflits relationnels« , Dominique Picard explique :

« Au fond, le monde est comme un théâtre : on joue une représentation et on se prépare en coulisses pour celle-ci. Ensuite, comme celle-ci a demandé des efforts, on a besoin de se reposer. »

Cette métaphore, c’est le sociologue canadien Erving Goffman qui l’a conceptualisée dans son ouvrage « La mise en scène de la vie quotidienne ». La psycho-sociologue poursuit :

« Plus la représentation est longue et compliquée, plus elle demande d’investissement. Or, plus elle dure, plus elle est fatigante et difficile à tenir : les vieux réflexes reviennent. »

Est-ce qu’on ne placerait pas aussi la barre un peu trop haut pour ces retrouvailles familiales ? De ce point de vue, la fête de Noël, ses cadeaux, son dîner interminable et fréquemment (trop) alcoolisé – « rillettes, pâté, coup de rouge, poulet froid, coup de rouge, coup de rouge », disait Pierre Desproges au sujet du réveillon –, offrent un terrain de jeu parfaitement glissant.

« Il y a autour de Noël une idéologie sociétale extrêmement forte qui veut que la fête se passe bien, dans la bonne entente et le plaisir d’être ensemble. Mais on arrive après avoir couru les magasins, subi les embouteillages… On est, sinon tendu, au moins excité. Tout comme la personne qui nous reçoit et qui s’est affairée à tout préparer », commente Dominique Picard.

Autant dire qu’on est déjà à bout de course avant que les trois coups de la grande représentation familiale ne sonnent. Et qu’il suffit que notre frère ou sœur reçoive un cadeau que l’on juge plus beau pour qu’une jalousie de l’enfance ressorte, explique la psycho-sociologue. Certes, nous sommes adultes, mais « c’est toujours le chouchou », pensera-t-on.

« On ouvre le gaz et chacun a une allumette »

Issu d’une famille où la « chamaillerie facile » a longtemps eu cours, Julien résume la situation :

« On ouvre le gaz et chacun a une allumette. Qui va craquer la première ? »

Pour éviter les clashs entre frères et sœurs, certains sujets sont à peine abordés : l’éducation des enfants, les niveaux de vie de chacun…

Des vacances tous ensemble ? « Jamais », éclate-t-il de rire à l’autre bout du fil. Pour Noël, le temps du réveillon s’avère suffisant. « A la maison, on s’apprécie tous. Mais, pendant longtemps, je m’effondrais en pleurs en rentrant chez moi », raconte cet homme de 36 ans, dont le père est décédé 15 ans plus tôt.

« Durant une décennie, ça a été lourd. On avait l’impression que tout le monde en voulait à l’autre, comme si on s’interdisait de s’aimer ou d’être heureux ensemble. »

Du fait de la pression sociale que l’on intègre, quand ça se passe mal, « l’écart ressenti est d’autant plus fort à Noël », dit Dominique Picard.

Depuis que les sœurs de Julien ont eu des enfants, la vie a repris le dessus, l’ambiance s’est allégée au pied du sapin. Cette année, les festivités auront lieu chez lui et son compagnon, ça le rassure. Il n’empêche :

« Ça me paraît toujours long. A minuit, quand la bûche sera servie, je n’aurai qu’une envie : que tout le monde rentre chez soi.

Entre « plaisir et obligation »

Louis*, lui, est parti de la capitale mardi dernier pour se rendre chez ses parents, en Bretagne. C’est la deuxième fois en cinq mois. Lorsque son père est venu le chercher à la gare, le premier truc qu’il lui a demandé, c’est si sa mère avait appelé. Le couple venait de se disputer. Le jeune homme de 28 ans nous écrit :

« En montant dans la voiture, je me suis dit, la semaine va être longue. On a acheté un faux sapin, car avec le poële à bois, on a peur que ça prenne feu.

- Tu es content ?

- Oui, maman, c’est l’apothéose. »

A peine est-il arrivé qu’elle souhaite lui parler. Louis décrit une famille où l’on discute peu « de nous, des sujets sensibles, un peu personnels ».

« Et là, ma mère me confie qu’elle veut être incinérée dans un cercueil en carton. »

Quand il évoque ses parents, âgés de 65 et 70 ans, la tendresse de Louis déborde. Il les voit vieillir, s’attacher désormais à de petits rituels, de nouvelles habitudes. Ne plus rentrer de balade la nuit. Ne pas dîner après 19h30. Tout ce changement a parfois quelque chose d’un peu étouffant.

Alors ces séjours chez les parents, le jeune homme les vit « entre plaisir et obligation » : « Quand j’arrive, je me sens toujours un peu oppressé. Puis, je me détends au fur et à mesure », développe-t-il. Car ce Parisien travaillant beaucoup trouve aussi « agréable d’être chez papa-maman, de se mettre les pieds sous la table » et d’entretenir le lien.

Mais il en convient, « faut pas que ce soit trop ». Sa durée maximale ? « Au-delà d’une semaine, c’est plus possible. »

Maria*, elle, a carrément décidé de ne pas faire le déplacement pour les fêtes. « C’était devenu une vraie contrainte », confie cette quadragénaire, issue d’une famille traditionnelle. Cette CSP+ installée dans le Sud Ouest se justifie :

« On m’a toujours reproché de ne pas m’être mariée, de ne pas avoir eu d’enfant, d’avoir tout donné à ma carrière professionnelle. »

Il y a quelques années, cette Espagnole résidant en France depuis 23 ans pouvait « tenir » jusqu’à quatre ou cinq jours chez ses parents ou ses frères qui vivent en Catalogne. Mais à chaque visite, ça ne loupait pas. Un jour qu’elle joue avec ses neveux, sa mère lui lâche :

« T’as qu’à faire le tien, comme ça tu laisseras tranquille ceux des autres. »

Maria estime que les fêtes de fin d’année doivent rester un temps joyeux. Pour le réveillon, elle retrouvera donc une dizaine d’amis et leurs enfants. Chacun amènera un plat. « Quelque chose de simple », dit-elle entre douceur et impatience.

Source Rue 89 24/12/2017