Loi travail : ci-gît le compte pénibilité

Le travail de nuit, par exemple à l'hôpital, est l'un des critères reconnus de pénibilité. Dr Shutterstock

Le travail de nuit, par exemple à l’hôpital, est l’un des critères reconnus de pénibilité. Dr Shutterstock

En direct pour la télévision, le président de la République Emmanuel Macron a signé le 22 septembre les ordonnances réformant le droit du travail. Parmi ces ordonnances, l’une est entièrement consacrée à la transformation du « compte personnel de prévention de la pénibilité » ou C3P en « compte professionnel de prévention » ou C2P. Un changement de nom qui cache « péniblement », pourrait-on dire, la mise à mort pure et simple de ce dispositif.

Cette réforme du compte pénibilité avait été présentée le 20 juillet au Conseil National d’Orientation des Conditions de Travail par Muriel Pénicaud, la ministre du Travail. Elle avait été annoncée un peu plus tôt aux interlocuteurs sociaux par une simple lettre signée du Premier ministre, Edouard Philippe.

Feu le C3P et ses dix critères de pénibilité

En quoi consistait « feu » le C3P ? Dispositif novateur et ambitieux, il avait pour objectif de rétablir l’équité dans les départs à la retraite en garantissant à tous les citoyens la même espérance de vie en bonne santé. Dix critères avaient été retenus : le travail en milieu hyperbare (où la pression est supérieure à la pression atmosphérique), les températures extrêmes, le bruit, le travail de nuit, le travail en équipes successives alternantes, le travail répétitif, ainsi que la manutention de charges lourdes, les postures pénibles, les vibrations mécaniques et l’exposition à des agents chimiques dangereux.

Un C3P devait s’ouvrir dès qu’un salarié était exposé à au moins l’un de ces facteurs, au-delà de seuils de durée et d’intensité définis. Le nombre de points comptabilisés dépendait du nombre de facteurs auquel le salarié était exposé mais aussi de son âge et du temps passé dans l’entreprise durant l’année. Le C3P permettait de cumuler et d’utiliser des droits au cours de la vie active, via des actions de formation, de réduction du temps de travail à salaire égal et d’anticipation de départ à la retraite.

Mis en place par étapes depuis 2015, ce dispositif a dû faire face à de nombreuses critiques, principalement de la part des employeurs : coût administratif, complexité, reconfiguration des logiciels de paie, délais de transmission des informations à la Caisse nationale d’assurance-vieillesse (Cnav) et à la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat), nécessité de concevoir de nouveaux outils de recueil et d’analyse des expositions, ainsi que le risque accru de départs massifs en retraite anticipée. C’est ainsi que, sur les 2,6 à 3 millions de salariés potentiellement concernés évoqués par la Cnav (chiffres officiels non publiés consultés par l’AFP), seulement 800 000 salariés ont été déclarés par leurs employeurs.

Avec le C2P, quatre critères exclus et un nouveau mode de financement

Le passage du C3P au C2P a condamné quatre des dix critères, en les excluant tout simplement du dispositif de compte à points : charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques et risques chimiques. Ces critères apparaissaient comme les plus décriés par les dirigeants d’entreprises, qui les jugeaient inapplicables en l’état, du fait de leur présumée complexité à être mesurés.

Le départ anticipé d’un salarié suite à l’exposition à l’un de ces quatre critères reste envisageable. Mais, et c’est là que ça se complexifie, uniquement lorsque « qu’une maladie professionnelle a été reconnue » – ce qui suppose que la maladie du salarié figure dans l’un des 98 tableaux du régime général de la Sécurité sociale ou un des 59 du régime agricole, si « le taux d’incapacité permanente excède les 10 % », et suite à une visite médicale de fin de carrière permettant au salarié de faire valoir son droit. Des conditions qui constituent autant de barrières à la compensation ou à la réparation.

Pourtant Muriel Pénicaud annonçait dès le 12 juillet que 10 000 salariés pourraient bénéficier de la retraite à taux plein dès 2018 suite à des examens médicaux. Elle a malheureusement omis de compléter cette évaluation chiffrée, dont elle n’a pas précisé les fondements, par celle du nombre de salariés dont les pathologies apparaîtront seulement à la retraite, notamment les cancers.

La seconde évolution majeure liée au C2P repose sur le mode de financement du dispositif : exit la double cotisation patronale, place à un financement assuré par la branche accidents du travail et maladies professionnelles de la Sécurité sociale (du fait, certainement, de sa situation excédentaire). La logique de « pollueur-payeur » du C3P est ainsi remplacée par une logique de mutualisation du financement, répondant à une demande de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME). On cherchera longtemps en quoi ces changements incitent les employeurs à réduire les expositions aux facteurs de pénibilité.

Les objectifs affichés par le gouvernement sont de plusieurs ordres : simplifier un dispositif qui « s’est avéré trop complexe à mettre en œuvre », « libérer » les entreprises – notamment les PME – d’une « contrainte administrative » et d’une « obligation franchement usine à gaz », selon les termes de la ministre du travail. L’expression « usine à gaz » et plus généralement, la position de la ministre, ont été critiquées, notamment par le député socialiste Régis Juanico lors de la séance des questions au Gouvernement.

La disparition du mot pénibilité, une stratégie d’affichage

Ne nous leurrons pas : le changement de nom du dispositif, avec la disparition du mot pénibilité, n’est pas exempt d’une stratégie d’affichage ; les organisations patronales n’appréciaient pas que la notion de travail soit associée à quelque chose de pénible, une réticence dont le candidat Macron, déjà, avait tenu compte… Cachez cette pénibilité que nous ne saurions voir !

Mais le plus paradoxal est que ce nouveau compte, prétendument de prévention, tend beaucoup plus vers une logique de compensation a posteriori des atteintes à la santé, que vers une logique de prévention a priori. Cette tendance s’inscrit dans la lignée des dernières heures de feu le C3P : le rapport demandé par Manuel Valls, alors premier ministre, en novembre 2016 faisait déjà état d’un déséquilibre patent entre ces deux approches. Cependant le C3P présentait de sérieuses avancées dans la lutte contre les risques professionnels, avec la prise en compte en amont de l’exposition réelle des individus. Aujourd’hui la perspective choisie relève essentiellement de la réparation.

Le C2P pose également un problème d’inégalités entre salariés. En effet, les salariés exposés aux six facteurs maintenus dans le dispositif pourront, de droit, partir à la retraite de manière anticipée alors que, à moins d’avoir pu faire reconnaître une maladie professionnelle incapacitante d’au moins 10 %, ceux exposés aux quatre facteurs sortis du compte ne pourront bénéficier ni d’un départ anticipé, ni du système de points pour suivre une formation et changer pour un métier moins pénible, ni d’un temps partiel payé à temps plein. Quid donc des milliers de personnes ayant accumulé des « points pénibilité » en raison de charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques ou risques chimiques ?

Des différences d’espérance de vie entre les citoyens

Légiférer autour de la pénibilité fournit pourtant une occasion unique de souligner le rôle déterminant du travail dans les différences d’espérance de vie et d’état de santé entre les citoyens. Ce constat est validé par de nombreuses études liant l’exposition aux facteurs de pénibilité avec, notamment, la sortie précoce de l’emploi, ou l’état de santé après 50 ans. L’espérance de vie sans incapacité est également corrélée avec les catégories professionnelles.

Cette réforme du C3P intervient alors que le Plan Santé Travail 3 pour 2016-2020 (PST3) adopté en 2015, et qui constitue la feuille de route du gouvernement en matière de santé au travail jusqu’en 2020, souligne l’importance d’une « politique de prévention qui anticipe les risques professionnels et garantit également la bonne santé des salariés en prenant aussi pleinement en compte la qualité de vie au travail ».

L’un des axes de ce Plan santé travail donne explicitement la priorité à la prévention primaire, axée sur l’organisation du travail, et au développement d’une culture de prévention. En effet, bien menée, la prévention permet d’éviter des dommages sur le plan humain et peut aussi se traduire par un bénéfice financier pour les entreprises. Ainsi, des calculs réalisés en 2015 dans le secteur du bâtiment montrent que 1 euro investi dans la prévention des risques professionnels se traduit par un gain final de 2,34 euros.

Avec le C2 P, le P de « personnel » est devenu celui de « professionnel », celui de « pénibilité » s’est volatilisé, et celui de « prévention » perd de son sens. Le nouveau dispositif constitue une marche arrière unilatérale en matière de prévention, et celle-ci n’augure rien de positif, ni pour les salariés ni pour les employeurs. Le risque est de voir perdurer ou augmenter les invalidités, ainsi que les décès précoces chez les retraités.

Au lieu de rester sur une telle mesure, la création d’une délégation interministérielle à la santé au travail chargée notamment de la prévention des risques professionnels serait davantage à la hauteur des enjeux de santé en lien avec le travail. Cette délégation pourrait être chargée, en lien avec le Conseil d’orientation des conditions de travail (COCT), de suivre la mise en œuvre du Plan santé travail. Une chance pour que les mots santé et travail occupent enfin ensemble la scène médiatique et politique ?

Source : The Conversation 27/09/2017

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Politique, Loi travail  rubrique Société, Travail, Santé,

Pourquoi le Nord-Vietnam tient-il toujours ?

B52_vietnamLa résistance vietnamienne face à la plus grande puissance militaire du monde

par Gérard Chaliand   
Le Monde Diplomatique Mars 1968

L’escalade n’a pas provoqué l’effondrement de la République démocratique du Vietnam, bien que les Etats–Unis, selon leurs propres sources, aient largué près de 100 000 tonnes de bombes. Comment un petit pays agricole a-t-il pu, grâce à sa détermination et à son ingéniosité, résister à la nation technologiquement la plus avancée du monde ?

Les réponses à cette question ne peuvent être trouvées qu’à travers une connaissance des réalités de la campagne vietnamienne. Il y a des raisons historiques, dues aux structures de la société rurale vietnamienne et des raisons politiques dues aux structures organisationnelles que le régime a su mettre en place. C’est une vaste décentralisation au profit des campagnes, facilitée par les traditions communolistes du village et dotée d’un niveau technique remarquable qui permet au Nord-Vietnam de tenir. L’escalade, qui visait à affaiblir le Sud en frappant le Nord s’est révélée un échec dont la récente offensive du FNL démontre l’ampleur ; tandis que l’importance des forces nord-vietnamiennes engagées à Khe-San prouve l’incapacité des bombardements aériens à interrompre les communications de la République démocratique du Vietnam au niveau du 17e parallèle et sa vitalité.

L’escalade commencée il y a trois ans, en février 1965, a provoqué la dispersion. Evacuation des usines non touchées en province, où elles sont reconverties en ateliers ; réorientation de la production en fonction de l’effort de guerre ; autonomie des provinces. Certes la vie économique est frappée par les bombardements, notamment dans le domaine industriel et dans l’infrastructure routière. Mais elle est stimulée aussi par le climat psychologique de patrie en danger, de défense de l’indépendance nationale. Les communications détruites sont rétablies et démultipliées ; les ponts remplacés et doublés. La production agricole continue de croître bien qu’une partie de la main-d’oeuvre rurale soit mobilisée pour d’autres tâches. L’escalade a cimenté la cohésion du Nord et accru son dynamisme social. La dignité nationale recouvrée par l’indépendance est ressentie au Vietnam comme un bien sans prix.

On estime souvent que la R.D.V. peut tenir parce que c’est un pays encore non industrialisé, arriéré. Ce n’est exact qu’en partie. En fait, ce qui Permet au Nord-Vietnam de résister, c’est le haut niveau organisationnel et technique du village et de la province. Quel pays « sous-développé » peut se targuer d’avoir dans chaque village une école et un poste sanitaire avec son médecin auxiliaire ? C’est le cas du Nord-Vietnam. Au niveau du district, il y a les écoles du 2e cycle et les hôpitaux où l’on soigne des cas graves dépassant la compétence du poste sanitaire de village. Au niveau de la province, il y a les écoles du 3e cycle, les écoles professionnelles et l’hôpital où les interventions les plus complexes peuvent être pratiquées. La province se suffit, pour l’essentiel de ses besoins alimentaires, sanitaires et scolaires.

Secourir sur place

La guerre aérienne pose un problème particulier : il peut y avoir des blessés n’importe où, n’importe quand. Au Vietnam, où les moyens de communication et de transport sont rendus complexes à cause des bombardements, on a décidé de secourir sur place, partout. La difficulté c’est qu’il faut mettre en place un réseau médical très décentralisé, ce qui est en contradiction avec ce que l’on appelle le « sous-développement ». Ce réseau, le régime n’a pas attendu l’escalade pour commencer à le mettre en place, contrairement à de nombreux pays nouvellement indépendants d’Asie et d’Afrique où l’on a hypertrophié la capitale au détriment des campagnes.

Au lendemain de l’indépendance l’état sanitaire était déplorable. On manquait de médecins et l’on s’efforça de former en masse infirmiers, sages-femmes, médecins-auxiliaires et médecins, qui furent envoyés à la campagne. L’effort porta tout d’abord sur la prophylaxie : prévenir avant d’avoir à guérir. L’eau était génératrice d’un grand nombre de maladies : à la moindre pluie, toutes les immondices étaient drainées vers les mares. On construisit des fosses septiques doubles : villages propres, rizières bien fumées ; on creusa des puits à margelle. En quelques années, avec la généralisation de la vaccination, la variole, le paludisme, la poliomyélite disparurent pour l’essentiel ; la typhoïde devint sporadique. Pour gagner du temps, on spécialisa les médecins-auxiliaires dans les maladies les plus fréquentes dans les villages. En 1959, pour opérer par exemple l’entropion (dû au trachome) il fallait aller à Hanoï : il y avait des centaines de milliers de cas de trachome. On apprit aux médecins auxiliaires à découper la paupière et à suturer, opération manuellement délicate mais techniquement facile. Aujourd’hui, soigné au village même, le trachome a pratiquement disparu.

Avec le développement de l’escalade, le nombre de chirurgiens et d’aides-chirurgiens a été multiplié. Chaque commune a un comité médical de trois à cinq membres, responsable de l’hygiène et de la prophylaxie. Elle a également dans son poste sanitaire une infirmière et un poste d’accouchement.

Dans la province de Hung-Yen par exemple, il y a plus de huit cents médecins, auxiliaires et cinquante médecins pour 670 000 habitants. En 1954 il y avait un médecin et quatre infirmiers. En 1962 il y avait trois médecins et trente médecins-auxiliaires. A ces chiffres on mesure à la fois l’effort de formation médicale et l’importance de la dispersion.

Les hôpitaux de province comme les hôpitaux de district ont été bâtis ou rebâtis depuis l’escalade, par petits bâtiments dissimulés sous les arbres afin d’être le moins repérables possible. Car les Américains détruisent aussi les hôpitaux : il est démoralisant, en temps de guerre, de penser qu’on ne pourra pas être soigné. Un hôpital de district, relais entre le poste sanitaire et l’hôpital de province, toujours dans la province de Hung-Yen : 50 lits, un médecin-chirurgien, quatorze médecins-auxiliaires dont huit femmes, qui tous ont suivi une année de cours supplémentaire pour pouvoir servir d’aide-chirurgien (cela depuis l’escalade). L’hôpital a été dispersé en 1966. Le personnel médical groupe au total quarante personnes. L’hôpital couvre 95 000 habitants — pour les cas graves seulement. La salle d’opération, au toit de chaume, a été entièrement tapissée d’un parachute américain pour éviter la poussière. Il y a une section oto-rhino ; une section gynécologie ; des rayons X (scopie) ; un laboratoire qui s’est développé depuis l’escalade, pour des analyses naguère effectuées au niveau de l’hôpital provincial seulement. Naturellement, la section chirurgicale est la plus active : amputations, perforations, fractures, etc., et d’autres opérations non dues à la guerre : calcul rénal, gastrectomie, etc. En ce qui concerne les blessures de guerre, on peut tout soigner à l’hôpital de district, sauf celles du thorax (poumon et coeur) pratiquées par l’hôpital de province. Par contre, médecins-auxiliaires et infirmiers de village savent pratiquer une perfusion — naguère réservée aux seuls médecins — pour faire les injections de sérum glucosé en intraveineuse (goutte-à-goutte) qui permettent aux blessés de supporter le traumatisme.

Comme les médicaments ne surabondent pas, des commissions ont examiné, avec les médecins traditionnels de village, les ressources de la pharmacopée vietnamienne. Ainsi les deux médecines sont-elles sollicitées et leur combinaison permet de pallier la relative pénurie. La tuberculose soignée en Europe par l’association du rimifon, de la streptomycine et du P.A.S. est souvent soignée au Vietnam par une association de rimifon et d’injection de filatov aux points d’acupuncture.

L’école sous les bombes

IL y avait, en 1967, 6 % d’écoliers de plus au Vietnam qu’en 1965. Et il est vrai que l’image des enfants allant chaque jour à l’école, désormais située hors des villages, ou en revenant est aussi familière que celle du paysan occupé à sa rizière. Tous les enfants de sept à onze ans suivent les cours du 1er cycle. Le second cycle est de trois ans, ainsi que le troisième. L’alphabétisation des adultes a été réalisée il y a déjà plusieurs années. Cela a été possible parce que le Parti des travailleurs a adopté la langue nationale à tous les échelons de l’enseignement.

Depuis deux ans on a, sans modifier en profondeur les programmes, simplifié certaines parties pour les centrer sur l’essentiel, les déplacements pour se rendre à l’école et les alertes diminuant le temps utile. Les instituteurs mettent au point des cours abrégés au cas où la guerre deviendrait plus dure encore. Les cours se font dans des classes où le passage entre les rangées de bancs a été transformé en tranchée. Il y a également des abris et des murets contre les bombes à billes construits par les coopérateurs et les professeurs. Les élèves portent d’épais chapeaux de fibres tressées contre les éclats et des trousses de secours. Les difficultés matérielles (cahiers, crayons, etc.) sont grandes, mais la volonté d’apprendre plus grande encore : les professeurs expliquent aux élèves qu’ils participent à la iutte en apprenant mieux et davantage. Tout ramène à la guerre ; jusqu’aux modelages dont le sujet presque unique est l’avion. L’instruction de second cycle, et de troisième cycle dans une certaine mesure, tout en donnant une culture générale et une formation politique, ne néglige pas les aspects agronomiques. On étudie le sol, les engrais, les semences, les problèmes hydrauliques, les instruments aratoires ; il y a des cours de technique agricole, avec des travaux pratiques sur le terrain expérimental appartenant à l’école. Les élèves reçoivent ainsi une éducation adaptée aux besoins de la société dont ils sont issus et, compte tenu de leurs connaissances, vont concourir à hausser le niveau technique des campagnes. Après leurs études, ceux qui ne sont pas envoyés à l’université ou à l’école professionnelle se mettent sous la direction de l’équipe technique dirigeant la coopérative. Les professeurs viennent trouver les dirigeants de la coopérative pour les mettre au courant de la formation des élèves afin que ceux-ci soient utilisés au mieux de leurs compétences.

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Des cours du soir existent, pour le perfectionnement des adultes, dans tous le pays, et ces cours sont pleins de monde. Au Vietnam le prestige séculaire des lettrés a créé une tradition d’étude qui malgré la guerre, est encouragée par l’Etat afin d’élever le niveau technologique de la nation. De nombreux villages ont aussi des écoles maternelles, animées par de jeunes institutrices. Plus rarement, mais en proportion non négligeable, il y a des crèches.

L’encadrement du village

L’aspect du village vietnamien a été deux fois modifié depuis la guerre de libération nationale. La paix avait apporté les puits à margelle, les fosses septiques, des maisons en dur parfois ; des aires à battre devant le seuil de chaque maison. La guerre, quand elle n’a pas détruit, a amené les trous individuels sur les chemins qui mènent aux champs, des abris, des murets contre les bombes à billes, des tranchées creusées sous les lits.

Chaque coopérative comprend un certain nombre de brigades de travail — de 50 à 100 membres selon l’importance du village. Le responsable de la brigade est élu par les travailleurs. La rétribution se fait à la journée — unité qui vaut dix points. Les points sont calculés selon la nature du travail. A la tête de chaque coopérative, il y a un comité de parti et un comité administratif. Le comité de parti comprend quinze personnes, élues par les membres du parti (le pourcentage des membre du parti oscille autour de 3 %). Le comité de parti comprend des femmes — celles-ci représentent environ 30 % des membres du parti dans les villages et elles ont entre vingt et trente ans. C’est la nouvelle génération qui est membre du parti chez la femme. Le comité de parti se réunit trois fois par mois — sans compter les réunions extraordinaires — et discute de toutes les affaires concernant le village, prend des décisions concernant la vie et l’organisation de la commune. Le comité de parti est également chargé d’expliquer la ligne ou la consigne du parti, tandis que le comité administratif se charge de l’application pratique de la ligne.

Le cadre politique du village est différent du fonctionnaire-mandarin. Celui-ci imposait brutalement les décisions de l’Etat ; le cadre du parti, en principe, doit convaincre ses co-villageois et gagner leur adhésion : même rétribué en partie par l’Etat, il est tenu de participer à la production, afin de compléter son salaire, fixé sur les trois quarts du meilleur salaire de la coopérative. Sa femme travaille comme les autres paysannes. Naturellement, comme nous le verrons plus loin, l’autoritarisme à tous les échelons s’est maintes fois manifesté dans les comités de parti. Par contre le phénomène de la corruption est une anomalie, ce qui vaut la peine d’être signolé lorsqu’on connaît les pays nouvellement indépendants d’Asie et d’Afrique.

Chaque mois, le secrétaire et un autre membre du comité vont au comité de province étudier les directives générales de la province et reviennent en informer la commune. Chaque mois également, le secrétaire de la commune organise pour tous les membres du parti du village un cours d’éducation politique. Des cours sont donnés au niveau du district aux membres du comité du parti de la commune. C’est le parti, enfin, qui impulse la production.

Le conseil populaire se compose de trente membres élus par tous les coopérateurs. Il comprend quinze hommes et quinze femmes qui élisent à leur tour les neuf membres du comité administratif : quatre femmes et cinq hommes. Souvent, une partie du comité administratif est aussi composée de membres du parti. Le conseil, élu pour deux ans, est chargé d’expliquer la politique de l’Etat que le conseil populaire répercute auprès des coopérateurs. Tous les trois mois, les délégués du conseil populaire, en retour, font un compte rendu de la vie du village au comité administratif après avoir rassemblé les suggestions des coopérateurs dans tous les domaines. C’est le comité administratif qui s’occupe de la collecte des impôts et de la commercialisation des produits agricoles. Les membres du comité administratif sont responsables des tâches prévues : hydraulique, sécurité, agriculture et, depuis l’escalade, affaires militaires, etc. Une commission judiciaire s’occupe des divers litiges de la communauté. Une commission culturelle prend en charge les questions scolaires et les activités culturelles (théâtre, cinéma, etc.) du village. Car chaque coopérative a un groupe artistique.

En accord avec les coopérateurs, le comité administratif de la commune collabore à mettre sur pied le plan local et en contrôle l’exécution tout en s’efforçant d’aplanir les difficultés (manque de produits chimiques, etc.). Enfin, chaque coopérative comprend une commission de sept membres pour la diffusion des sciences et des techniques.

Comité de parti et comité administratif encadrent le village. Depuis l’escalade leurs fonctions se sont adaptées à la guerre. Formation et organisation des milices populaires du village ; constitution d’équipes chargées de la réfection des routes ; promotion des femmes à tous les échelons, depuis que l’effort de guerre a enlevé à la production une partie de la main-d’œuvre masculine.

La ligne fondamentale du parti des travailleurs, depuis le début de l’escalade, a été axée sur la lutte contre l’agression américaine tout en continuant l’édification du socialisme. Ce double effort n’aurait pas été possible si le développement, depuis l’indépendance, n’avait été pris au sérieux. Cela a été facilité par la capacité du régime à former des cadres paysans (75 % des cadres du parti sont des paysans) et une nouvelle génération de paysans et de paysannes d’un niveau technique et culturel élevé mais qui n’aspirent pas à quitter la campagne parce qu’ils y sont parfaitement intégrés. Rares, sinon exceptionnels, sont les pays où les enseignants et les médecins consentent pour des salaires très peu élevés à travailler à la campagne — comme au Nord-Vietnam. On peut voir par exemple des brigades de jeunes, sur les routes, réparant les dégâts causés par les bombardements, suivis par leurs professeurs qui continuent à leur donner des cours dès qu’il y a du temps libre. Des troupes de théâtre de province vont au 17e parallèle, sous les bombardements intensifs, font 20 kilomètres par jour les décors sur le dos pour jouer, le soir, dans des abris pour les soldats et la population.

Vietnam d’hier et d’aujourd’hui

« Il ne semble pas que l’on puisse beaucoup améliorer le sort matériel du paysan tonkinois : l’excessive densité de la population est un mal sans remède. Il est difficile d’apporter un supplément sérieux de ressources à une population qui compte plus de quatre cents habitants au kilomètre carré. Ces paysans tirent déjà de leur sol presque le maximum de ce qu’il peut donner ; les travaux d’hydraulique, les perfectionnements de la technique agricole ne peuvent augmenter la production au point de bouleverser lesconditions de la vie matérielle. (…) Par-dessus tout, il faut prendre garde de porter atteinte à la stabilité morale et sociale du paysan, à cet ensemble de traditions et d’usages qui permet au paysan de supporter un état matériel remarquablement misérable. Si cette civilisation équilibrée et raisonnable s’effondre, que se produira-t-il ? Le paysan se trouvera face à face avec sa misère, sans les consolations que lui apporte la vie familiale et villageoise, c’est-à-dire, par bien des côtés, la vie religieuse. Que deviendrait un peuple qui verrait avec évidence sa pauvreté et concentrerait sa pensée sur elle, puisqu’il n’aurait plus d’autres préoccupations que matérielles ; qui, considérant l’aisance matérielle comme la seule forme possible du bonheur, contemplerait son infernale misère : qui se convaincrait enfin de l’impossibilité absolue d’une amélioration de son sort, une transformation du régime politique ou social ne pouvant rien contre la surabondance de la population. (…) En ce pays trop peuplé, où la terre ne saurait nourrir beaucoup plus généreusement qu’elle ne le fait aujourd’hui, il n’est pas permis d’espérer que l’aisance matérielle puisse un jour régner. Mais l’homme n’a pas que des besoins matériels : la civilisation traditionnelle a su donner au paysan un équilibre moral et social qui manque à bien des sociétés plus évoluées que des progrès exclusivement matériels ont plongées dans le désarroi. Cette civilisation traditionnelle, lentement adaptée à des nécessités nouvelles, peut seule donner à un peuple sympathique et irrémédiablement misérable la part du bonheur à laquelle il a droit ; en dehors d’elle il n’y a que désordre et désespérance. »

C’est en ces termes que l’éminent géographe Pierre Gourou concluait, en 1936, sa thèse consacrée aux paysans du delta tonkinois (1).

En trente ans, la densité du delta a doublé. Les trois quarts de la population — et de la production — agricole du Nord-Vietnam s’y trouvent concentrés. Pourtant, en comparant avec la minutieuse description qu’en donnait Gourou, on peut constater une amélioration et des changements considérables. Et ceci, malgré près de trois années de bombardements.

Le paysage s’est modifié. Les rizières, naguère divisés en parcelles minuscules, s’étendent, depuis la collectivisation, en longues lignes droites aux délimitations rationnelles. Les digues et les diguettes ont été multipliées : le réseau des canaux est beaucoup plus dense. L’aménagement hydraulique, l’amélioration de l’irrigation et du drainage ont permis de passer d’une à deux et même trois récoltes par an sur de très nombreux champs.

Les stations de pompage ont remplacé les fastidieuses et dérisoires écopes. De jeunes arbres bordent les routes, des lilas du Japon, des longaniers, sous lesquels se dissimulent des camions militaires, des fusils Sam. Sur les sols latéritiques, des eucalyptus ; entre les rizières enrichies d’engrais vert — l’azolle — des filaos voisinent avec des lignes à haute tension qui relient les stations de pompage. Le rendement à l’hectare pour le paddy (riz brut), qui était de 13,5 quintaux il y a une quinzaine d’années, a dépassé les 20 quintaux, ce qui, avec deux récoltes au lieu d’une, donne plus de 4 tonnes à l’hectare ; la province de Thai-Binh vient d’atteindre 5 tonnes l’an dernier. La guerre aussi a créé son propre paysage de bâtiments éventrés et de maisons rasées dans le moindre chef-lieu, de ponts détruits et de routes défoncées. Rien n’a été épargné, ni les hôpitaux et les écoles, ni les pagodes et les églises. Pourtant, après plus de mille jours d’escalade, le Nord-Vietnam tient toujours. Comment l’expliquer ? Il y a d’abord les structures organisationnelles que nous avons évoquées. Mais il y a aussi d’autres causes, plus anciennes. Les quatre semaines que j’ai passées dans les villages du delta sur les cinq pendant lesquelles j’ai séjourné au Vietnam en octobre-novembre 1967 me l’ont confirmé.

La symbiose des anciennes structures villageoises et de l’expérience révolutionnaire

La structure sociale fondamentale au Vietnam, c’est la communauté du village parfois désignée sous le nom de communalisme vietnamien (2). Cette organisation sociale existe depuis l’origine de l’entité nationale vietnamienne. L’Etat percevait le tribut et prélevait des jeunes gens pour l’armée. Mais c’est la communauté du village, par le truchement de son conseil des notables, qui fixait, pour chaque famille, le montant de l’impôt et désignait les recrues. L’Etat se charge, entre autres, de l’organisation des travaux hydrauliques, vitaux dans le delta du fleuve Rouge (delta du Tonkin), berceau de la nation vietnamienne. Autour du roi, une aristocratie de dignitaires, issus de la famille royale ou compagnons du roi-fondateur. Ces dignitaires jouissent du revenu de terres attribuées par le roi : mais ce n’est pas un fief, c’est un apanage qui continue à dépendre du roi, qui n’est pas suzerain mais souverain. Aussi ne peut-on pas parler de « féodalisme » au Vietnam.

« Les édits royaux cèdent le pas aux règlements du village » disait l’adage. Et il est vrai que la démocratie communaliste a donné au village vietnamien une cohésion sociale particulièrement solide. Mais lorsque dans une phase ultérieure, après le XVe siècle, l’appropriation privée de la terre tend à prédominer, la centralisation royale aura un côté libérateur en soustrayant dans une certaine mesure les paysans à l’arbitraire des notables. La monarchie interdisait en effet qu’on touche aux terres communales qui persistèrent et furent maintenues durant la période coloniale.

Les données spécifiques qui constituent le caractère national vietnamien sont déterminées par la communauté du village, sa relative autonomie et sa solidarité particulière. Les incessants travaux d’hydraulique, d’importance vitale pour les rizières du delta, ont développé l’ingéniosité et les qualités de labeur minutieux qui caractérisent le paysan vietnamien. Enfin les perpétuelles invasions chinoises, mongoles, etc, et la résistance que leur opposa le peuple vietnamien ont trempé ses qualités militaires, sa combativité, de même que son expansion ininterrompue vers le delta du Mékong. Ces particularités sont suffisamment importantes pour qu’il soit nécessaire de les rappeler, car il y a peu de nations en Asie — et ailleurs —capables, dans les conditions que l’on connaît, d’opposer une résistance de cette durée et de cette envergure à la nation la plus puissante du monde.

On voit en effet à quel point la décentralisation, la dispersion, l’autonomie provinciale et du village que l’escalade a suscitées épousent la structure historique de base de la société vietnamienne. Dans une situation où de nombreux pays auraient été désemparés, le Vietnam s’organise avec aisance. De surcroît, les luttes menées depuis les années 30 (soviet de Nghe-tinh) et tout particulièrement la guerre de libération nationale ont trempé le peuple vietnamien et l’on doté d’une très riche expérience révolutionnaire.

Mais la résistance actuelle ne saurait s’expliquer sans une appréciation des transformations que le régime a su instaurer. Dès 1956, la production dépasse le niveau atteint à la veille de la seconde guerre mondiale. Certes, des erreurs importantes avaient été commises en 1954-1956 lors de la réforme agraire. Inspirée du modèle chinois de façon mécanique, la réforme agraire vietnamienne avait été entachée de « gauchisme ». Dans tous les villages on cherchait un certain pourcentage de propriétaires fonciers ; aussi des paysans aisés et même des paysans moyens furent-ils dépossédés de leur terre. Des propriétaires patriotes furent traités comme des collaborateurs de l’administration coloniale. Il est vrai que ces erreurs furent facilitées par la structure de la propriété au Vietnam, où il y avait très peu de grands propriétaires. La terre est rare par habitent (trois fois moins qu’en Inde). Etait considéré comme propriétaire celui qui employait de la main-d’œuvre même s’il ne possédait que trois hectares, généralement morcelés en petits lopins que le propriétaire s’était hâté de redistribuer aux membres de sa famille. En 1957, ces erreurs furent publiquement rectifiées, village par village, et les responsables, jusqu’au sommet, furent mutés — 800 000 hectares de terre environ avaient été distribués à 2 220 000 familles composées de 9 000 000 de personnes, soit 72 pour cent de la population rurale. La surface cultivée avait été augmentée d’un quart par rapport à 1939, la production globale de 68 % et la consommation individuelle de plus de 13 % (3).

Entraide et coopératives

La phase de reconstruction terminée on institue des équipes d’entraide. Plusieurs familles s’associent pour s’entraider au moment des récoltes ou du repiquage sans mettre en commun leur terre ou leurs récoltes, le travail étant rétribué selon sa qualification (il ne s’agit donc déjà plus d’une entraide traditionnelle). Puis on est passé à une forme de coopérative de production de degré inférieur. L’exploitation devient collective, il y a gestion commune — mais chacun garde encore le droit de propriété sur ses terres. En 1959 on institue la coopérative proprement dite : selon le parti, c’était un objectif nécessaire pour accroître la production. Il y eut au début peu d’adhérents, uniquement des volontaires. La terre et les instruments de travail furent mis en commun : le droit à la propriété individuelle aboli et la rétribution de chacun basée sur le travail fourni. A la fin de la première année, les bénéfices des paysans coopérateurs étaient plus bas que ceux des paysans individuels. Ce fut un moment difficile pour les cadres villageois, qui, eux non plus, n’avaient pas d’expérience d’organisation du travail, d’autant plus qu’il semble que les paysans avaient tendance à adopter dans la coopérative l’attitude qu’ils avaient quand ils travaillaient chez les propriétaires. Le rendement était plus bas que chez les travailleurs individuels. A cette époque où le marché était pratiquement libre, certains paysans individuels se mirent à employer les services d’autres paysans moins astucieux et allaient vendre leur paddy sur le marché en réalisant des profits importants. Avec des superficies pratiquement égales, une nouvelle différenciation était en train de s’opérer. Entre-temps, l’Etat, en mobilisant, grâce au parti, les paysans, avait réduit sinon supprimé les risques d’inondations en finançant l’endiguement des principaux lits du fleuve Rouge. Puis des barrages, des canaux, des réseaux d’irrigation, créèrent la possibilité de cultiver les terres élevées en riz de culture sèche ; enfin on draine les régions basses pour réduire autant que possible les zones qu’inondaient les débordements de la saison des pluies. Sur une superficie élargie on pouvait bientôt faire deux et même, par endroits, trois récoltes de paddy par an.

Le parti persévérant dans sa politique de collectivisation, la seconde année les coopérateurs atteignirent le niveau des travailleurs individuels. Bientôt les coopérateurs sentirent les bienfaits des travaux d’hydraulique qui leur permirent de passer à plusieurs récoltes par an tandis que l’aide de l’Etat multipliait les avantages aux coopératives.

Parallèlement le marché libre était restreint et les petits propriétaires ne purent plus écouler leur paddy, à faire monter l’eau, etc. Entre-temps, la main-d’œuvre extra-familiale. Aussi, compte tenu de leurs avantages accrus, les coopératives virent-elles entrer un nombre croissant de paysans. Bientôt il n’y eut plus que des coopératives socialistes ou semi-socialistes (versant une rente foncière aux anciens propriétaires).

Le rythme d’accroissement de la production agricole — qui dès cette époque oscillait à peu près autour de 4 % — est un chiffre exceptionnellement élevé — qui serait décisif si la démographie n’était aussi forte. En outre la R.D.V. a cherché à diversifier ses productions en développant des cultures industrielles (jute, coton, canne à sucre) et en généralisant la pisciculture. Pour l’essentiel, dès 1962, les structures collectives des coopératives et les réseaux hydrauliques étaient en place. L’effort était également porté sur les engrais, notamment les engrais verts (azolle), l’utilisation rationnelle de l’engrais humain (fosse septique) ; et sur l’amélioration des instruments aratoires : charrues aux socs labourant plus profond, appareils à repiquer le riz, à battre le paddy, à faire monter l’eau, etc. Entre-temps, la RDV avait lancé son premier plan quinquennal (1961-1965) qui jeta les bases de l’industrialisation mais qui n’a pu être achevé à cause de l’escalade. A la veille de celle-ci, une mutation importante s’est opérée dans les campagnes. Le niveau et les dimensions des coopératives se sont élevés ; la gestion et l’organisation ont été améliorées ; de nouvelles techniques agricoles ont été mises au point. La production continue d’augmenter. On est loin du niveau de 1945, où deux millions de Vietnamiens moururent de famine.

Sentiment national et cohésion du village

Le régime n’a pas détruit la structure villageoise, sa cohésion, sa solidarité ; il l’a épuré de ses contradictions internes les plus marquées (notables, propriétaires), La commune a servi de point de départ direct à la coopérative ; le parti des travailleurs a eu la clairvoyance de ne pas chercher à créer des coopératives géantes groupant des dizaines de villages, en brisant leurs structures, en bouleversant leur cohésion et leur sécurité de groupe. On a éliminé les notables, dépossédé les propriétaires fonciers : les terres communales sont devenues coopératives. Mais l’autonomie de gestion de la coopérative-village subsiste dans une large mesure et a été renforcée par les conditions imposées par l’escalade. La solidarité et la cohésion particulières du village ont pour lien aujourd’hui le travail commun sur la terre collective. Notons, et ceci n’est pas sans importance, que les cadres du parti sont issus du village même. En fait l’unité économique et culturelle du village est peut-être plus étroite qu’autrefois ; mais les dirigeants de la RDV n’ont pas prétendu ériger sur la base de la commune traditionnelle un « socialisme vietnamien » reposant sur le mode de production ancien. Le socialisme est, en effet, une donnée moderne, différente dans son esprit et ses formes d’organisation de la commune traditionnelle ; et il faut modifier profondément les habitudes et l’esprit du paysan pour passer à un niveau d’organisation moderne du travail.

Jadis l’Etat percevait sans rien donner. « On pouvait traverser le delta sans rencontrer un seul moteur, une seule machine-outil » (Gourou). Aujourd’hui, il y a échange économique. Les paysans vendent leur surplus de paddy à l’Etat, qui investit (stations de pompage, etc.) ; ils achètent des objets manufacturés (thermos, moustiquaires). Au Vietnam l’entité nationale existe depuis des siècles. Mais l’esprit de solidarité villageoise prédominait ; le patriotisme était fondé sur les liens avec la terre. Il n’existait pas de marché national — créateur d’intégration nationale. Depuis l’indépendance, ce marché national a été introduit jusque dans le moindre village, qui est également relié au pays par la radio, la presse et l’action du parti. Aussi peut-on dire que si l’escalade a renforcé l’autonomie de la province et du village, elle a aussi accru, à un niveau sans doute jamais atteint chez les paysans, le sentiment d’être partie intégrante d’un pays agressé. L’esprit national et patriotique n’a jamais été plus fort qu’aujourd’hui au Nord-Vietnam.

Le rôle des femmes

Une partie de la main-d’œuvre masculine a été mobilisée. Ce fait a accéléré la promotion des femmes. « Cent filles ne valent pas même un testicule de garçon », disait un proverbe vietnamien. Le nouveau régime avait lutté contre les mariages forcés, la polygamie, instruit les filles comme les garçons, mais les pressions de la guerre ont fait plus peut-être pour la promotion des femmes que les années de paix. Encouragées par le parti, les femmes occupent une place plus importante dans la production ; les jeunes filles sont devenues des miliciennes sachant manier les armes. Les brigades qui reconstruisent les routes sont largement composées de filles qui quittent leurs parents pour plusieurs jours. L’attitude même des jeunes femmes, leur façon de penser, d’envisager la vie, diffère profondément de celle des femmes de la génération antérieure. Elles veulent participer à tout, elles s’affirment sans crainte, elles veulent moins d’enfants et plus de responsabilités. On constate un avancement des cadres féminins, hier consciemment ou inconsciemment victimes d’une discrimination. Depuis l’année dernière, s’il y a 40 % de femmes dans une entreprise ou une coopérative, il est obligatoire qu’il y ait une femme dans le comité de direction ; s’il y en a 50 %, le directeur adjoint doit être une femme ; s’il y en a 70 %, le directeur doit être une femme.

Une conséquence directe de la guerre : une certaine démocratisation du régime

Mais peut-être le phénomène essentiel provoqué par les conditions de la guerre est-il la démocratisation accrue du régime. Ce processus est actuellement en cours, encouragé par la direction du parti depuis avril 1967. Naguère, avec la centralisation, l’accent n’était pas mis sur la participation des masses à la gestion, dans les coopératives, les usines. Les plans locaux de production sont désormais élaborés avec une participation plus étroite des coopérateurs.

Les cadres doivent prendre en considération les suggestions et critiques de ceux-ci. La répartition des objets manufacturés se fait devant l’assemblée des travailleurs et selon les besoins de chacun ; aussi les arrivages de produits sont-ils affichés publiquement afin que la distribution en soit démocratique. L’Assemblée générale des coopérateurs contrôle désormais les registres des comptables, et les revenus au lieu d’être attribués — selon un calcul complexe des points — après la récolte sont affichés régulièrement afin de pouvoir être contrôlés et contestés, le cas échéant. Naguère, le parti présentait d’office ses candidats aux élections des conseils populaires. Aujourd’hui, les travailleurs d’élite qui composent le conseil populaire sont désignés sans choix préalable par les coopérateurs. D’ailleurs la proportion des membres du parti élus dans les conseils ne peut plus dépasser 40 % afin que les masses participent à l’administration de la commune. On a cherché à mettre fin aux élections formelles afin de mieux traduire les aspirations des travailleurs.

Une campagne qui a duré trois mois en 1967 a été lancée dans le parti même pour éliminer les cadres autoritaires et abusivement bureaucratiques, les prévaricateurs et les paresseux — afin de promouvoir une gestion collective. Cette campagne à tous les échelons sera reprise durant l’année 1968. Le point IV des mots d’ordre lancés lors du cinquantenaire de la révolution d’Octobre était : « Mener activement la campagne pour la démocratisation dans les rangs du peuple afin d’intensifier la production et le combat. » (4)

Chaque membre des comités administratifs ou de parti du district est maintenant responsable de la bonne marche d’une coopérative, tandis que les membres des comités de village sont responsables, personnellement, de deux ou trois brigades de production. Ainsi les responsables sont-ils plus directement au fait des problèmes de la production. Le responsable est tenu de paraître une fois par mois pour entendre les éventuelles critiques des coopérateurs. Depuis l’institution de ces nouveaux rapports, les lopins naguère réservés aux comités administratifs — ils disposaient d’un hectare — sont abolis. A l’ancienne critique qui sanctionnait le travail mal effectué on a substitué la louange pour le travail réalisé. On discute de tout, aussi les coopérateurs se sentent-ils concernés d’autant plus que la mobilisation des masses s’est faite de concert avec l’amélioration de la direction des organismes du parti. On a d’ailleurs généralisé pour tous les cadres politiques des cours de formation technique ou agricole afin qu’ils prennent mieux connaissance des problèmes au lieu de décider abstraitement ou mécaniquement de ce qu’il convient de faire.

Amélioration des rendements agricoles

Ces faits sont peu connus. Ils expliquent pourtant, en plus des raisons historiques et d’organisation déjà évoquées, pourquoi le Vietnam tient. Depuis que cette campagne de démocratisation a été lancée, les coopératives ont produit davantage. Aucune statistique nationale n’est publiée depuis 1965. Mais j’ai constaté au cours de mon enquête auprès des paysans que la quantité de paddy et le surplus commercialisé étaient plus élevés qu’en 1965. J’ai pu obtenir les statistiques agricoles de la province de Hung-Yen, province moyenne du delta. La production, qui a augmenté en 1966, a connu un nouvel accroissement.

Les années précédentes, certains paysans avaient stocké leur surplus afin de le revendre à un prix plus élevé à l’occasion de la fête du Têt (Nouvel An vietnamien). En 1967, ce sont les coopérateurs eux-mêmes qui ont exercé leur contrôle sur les éléments qui tentaient de spéculer. Il est remarquable qu’au troisième trimestre 1967 les prix du marché libre (5) ont considérablement baissé par rapport aux deux années précédentes. Le paddy, par exemple, valait 1 dong en 1965, il était monté à 2 dongs en 1965 et à 3 dongs en 1966. Il est redescendu à 1 dong 80. Naturellement, dans divers domaines, il y a pénurie. Du point de vue alimentaire, on manque de lait et de matières grasses. La ration de riz est de 14 kilos par mois pour la population en général, de 18 kilos pour les ouvriers, dont les cadences sont particulièrement fortes, de 21 kilos pour l’armée. On touche 5 mètres de tissus par an en ville, 3 à la campagne. Mais la dispersion a ramené vers la province et le village des dizaines de milliers de cadres de Hanoï et de Haïphong, ce qui a entraîné une débureaucratisation et une cohésion nationale accrue.

Echec à l’escalade

Que visait le gouvernement des Etats-Unis en commençant l’escalade ? Faire plier Hanoï pour isoler le Sud ; faire la démonstration qu’une guerre de libération nationale ne peut être victorieuse si le gouvernement américain s’y oppose ; enfin exploiter le conflit sino-soviétique en tirant parti de la marge d’action créée par la « coexistence pacifique ». Néanmoins, la décision d’entamer l’escalade est la conséquence du piétinement américain au Sud-Vietnam : il s’agissait de détruire l’infrastructure routière pour empêcher l’acheminement de l’aide, puis à une étape ultérieure de démanteler l’infrastructure économique et finalement de briser le moral de la population. Quels en sont les résultats ?

Les communications ont été lourdement endommagées. Mais, grâce à la mobilisation populaire, à un labeur et à une ingéniosité exceptionnels, le matériel continue d’être acheminé, de nuit par camions, sur des ponts flottants dont l’emplacement n’est pas fixe, des ponts suspendus jetés le soir, ôtés à l’aube pour n’être pas repérés par la photographie aérienne. Selon les sources américaines elles-mêmes, les bombardements n’ont pas affaibli la capacité de défense du Nord, au contraire, le nombre de fusées et de canons ayant quadruplé depuis deux ans. En effet, les Vietnamiens ont, par leur détermination et leur patience, obligé le conflit sino-soviétique à ne pas s’exprimer à leurs dépens. L’Union soviétique a été amenée à accroître son aide malgré son peu d’empressement a être impliquée même de manière indirecte dans la guerre du Vietnam. Les capacités militaires du Nord sont actuellement plus élevées que jamais.

L’« American way of death »

Naturellement les buts des bombardements n’étaient pas purement militaires, ils visaient aussi à démoraliser la population afin qu’elle fasse directement ou indirectement pression sur le gouvernement pour l’amener à composer. Au Nord-Vietnam, les cadres politiques de province, qui sont en perpétuel déplacement, n’ont pas d’armes, tandis que les milices paysannes en ont et ce n’est nullement contre leur propre gouvernement qu’elles ont envie de retourner leurs armes. Ce que l’opinion publique américaine devrait comprendre, c’est que le peuple vietnamien combat pour son indépendance nationale. Dans la guerre limitée que les Etats-Unis mènent au Nord, l’objectif premier n’est pas le massacre des populations. Grâce aux mesures de protection civile mises en place par la RDV, le nombre des victimes n’est pas très élevé, mais on les chiffre sans nul doute par dizaines de milliers. Délibérément, l’aviation américaine prend, de temps en temps, la population civile pour objectif afin de semer la terreur. J’ai vu, comme les étrangers qui m’ont précédé, les chefs-lieux et les petites villes du Nord-Vietnam rasés ou partiellement détruits jusqu’à Tranh-Hoa, au vingtième parallèle ; je ne suis pas allé plus au sud, où ont lieu les bombardements les plus intensifs. J’ai vu des civils blessés par des bombes à billes, arme antipersonnelle dont la bombe mère transporte quelque quatre-vingt-dix mille billes qui, une fois dans le corps, continuent à pénétrer en zig-zag de vingt à quarante centimètres dans les chairs.

Durant les semaines où j’ai séjourné dans le delta, j’ai pu, quelques heures après des bombardements, constater la destruction totale ou partielle de trois villages manifestement sans la moindre importance stratégique. Dans le premier, le village de Tuy-Hoi, district de Gia-Vien, bombardé le 8 octobre à 0 h 30 par des F 8, et que j’ai visité le lendemain, il y avait eu sept morts et huit blessés. Le pont le plus proche, celui de Gian-Khân, se trouve à deux kilomètres. Les avions avaient largué une quinzaine de bombes. Le village de Kim-Baï, district de Thanh–Oai, province de Ha-Tay, avait été bombardé la veille de mon passage, le 26 octobre à 11 h 45, par plusieurs vagues de F 105. Le village se trouve sur la route n° 22 Hanoï-Hoa-Binh. La vingtaine de bâtiments en dur, fruit de dix années de travail des paysans, venaient d’être détruits : la garderie d’enfants, la poste, la pharmacie, le restaurant, l’atelier de confection d’instruments aratoires, le magasin de paddy. Il y avait dix-sept morts et vingt-deux blessés. J’ai visité le village de Daï-Laï, dans la province de Thai-Binh, le surlendemain du bombardement. Il se trouve à cinq kilomètres du pont le plus proche, dans un paysage plat. Deux avions étaient venus, par temps clair, le 2 novembre à 13 heures, et avaient largué des bombes incendiaires et des bombes explosives. Il y a eu cinquante et un morts et trente-neuf blessés. Daï-Laï était un village de deux cent cinquante-cinq habitants. La plupart des paysans et des paysannes se trouvaient déjà aux champs à 13 heures, ce jour-là, pour la récolte. Les enfants se sont abrités dans les tranchées creusées dans les maisons mêmes. On a retrouvé dans les trous des cadavres carbonisés. Sur les cinquante et une victimes, trente-neuf avaient moins de quinze ans. Daï-Laï, lorsque je l’ai visité, n’était plus qu’une grande place noire avec des ruines. Il restait trois maisons intactes.

Bui Thi Tinh, vingt-deux ans, vice-présidente du comité administratif de la commune, qui avait dirigé les opérations de mise en bière, m’a raconté : « Il y avait des cadavres carbonisés qui n’avaient plus que la peau tendue sur les os et les entrailles sortaient du ventre éclaté. Ils n’avaient plus forme humaine. Nous avons ramassé des bras, des jambes. On reconnaissait parfois que c’était une femme à la touffe de ses cheveux. Pendant que j’inscrivais les noms des défunts sur le registre, d’autres écrivaient à la chaux sur de petits écriteaux le nom ou l’âge présumé, pour mettre ça sur les tombes. Il y a des cadavres qu’on n’a pas pu identifier, alors on a évalué l’âge par la taille du pied et on a marqué : enfant de cinq ans ou de dix ans, sans nom sur le cercueil. »

« C’est l’American way of death », m’a dit un responsable vietnamien.

Où va la guerre ?

Il y a aussi une autre manière de tuer les gens : c’est de réduire d’un coup à néant le fruit d’un patient et difficile travail. Dans un monde dont le problème fondamental est peut-être l’arriération et la dépendance des deux tiers de la planète, le gouvernement des Etats-Unis, quelles que soient les raisons qu’il invoque, est en train de détruire systématiquement l’infrastructure économique d’un des trois ou quatre pays sous-développés qui aient sérieusement tenté de jeter les bases de leur industrialisation. Il n’y a pas de commune mesure entre un pont ou une usine construite avec les moyens d’un pays industriel et le même ouvrage bâti par un pays encore agricole, qui compte d’abord sur ses propres forces. Aux yeux de nombreux pays des trois continents, c’est la soif d’indépendance, la dignité nationale et le refus de subir que les Etats-Unis sont en train de tenter d’étouffer au Vietnam.

Au Sud-Vietnam, les effectifs américains, qui étaient de vingt-trois mille hommes au début de 1965, sont de quatre cent soixante-dix mille au début de 1968, sans parvenir à écraser ni à affaiblir le FNL qui est devenu, depuis l’effondrement du mouvement bouddhiste, l’unique solution pour les couches sociales et les sectes religieuses qui espéraient naguère la constitution d’une troisième force. Au Nord, le moral et le potentiel militaire sont plus élevés que jamais. Ni au Nord ni au Sud les Américains ne peuvent gagner la guerre. Ainsi que l’écrivait dernièrement M. Walter Lippmann : « Ce n’est pas que nos troupes ne peuvent pas défaire les forces ennemies ou combat. C’est que les combats qu’elles livrent ne peuvent pas décider de la guerre. »

La récente offensive du FNL dans les villes du Sud et la bataille de Khé-Sanh montrent que cette opinion lucide restait encore en deçà de la réalité.

Gérard Chaliand

Spécialiste des guérillas, enseignant à l’ENA (1980-1989), puis à l’École supérieure de guerre (1993-1999), et directeur du Centre européen d’étude des conflits (1997-2000). Aujourd’hui conseiller auprès du ministère des affaires étrangères français.

(1) P. Gourou : Les paysans du delta tonkinois. Les Editions d’Art et d’Histoire, Paris 1936.

(2) Vu-Quoc-Thuc : L’économie communaliste du Vietnam, Hanoï, 1951. Nguyen-Huu-Khang : la commune anamite, Sirey, Paris, 1946.

(3) Le Châu : Le Vietnam socialiste. F. Maspero, Paris, 196E.

(4) Nhâm-Dân, 5 novembre 1967.

(5) Au prix d’Etat, le paddy vaut 0,40 dong le kilo.

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Histoire, rubrique AsieVietnam, rubrique Etats-Unis,

Alexis Corbière : «Le nom d’insoumis » s’est imposé dans le vocabulaire politique»

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

La France insoumise se réunit à partir de ce jeudi à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, «Libé» a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement.

L’heure de la rentrée a sonné pour La France insoumise, réunie à partir de ce jeudi et pendant quatre jours à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, Libération a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement. Outre l’avenir des insoumis, il revient sur le «grand succès» de la campagne «de l’aveu même de nos adversaires», sur les premiers mois du «social killer» Macron aux «sourires permanents» et sur les polémiques à propos du Venezuela ou de Neymar.

C’est la fin des vacances, un nouveau cycle s’ouvre. Mais d’abord, retour en arrière : quel est le bilan de La France insoumise depuis sa création en février 2016 ?

La France insoumise rassemble désormais plus de 500 000 personnes autour de sa plateforme numérique. Force ouverte, populaire, rassembleuse, écologique, sociale et pour une VIe République, elle est tournée vers l’action concrète. Elle s’est constituée initialement en soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, avec un score de presque 20% à l’arrivée, c’est-à-dire dans le même étiage qu’Emmanuel Macron. La campagne, de l’aveu même de nos adversaires même les plus hostiles, fut un grand succès, mêlant intelligence et inventivité.

Cette dynamique ne s’est pas arrêtée au soir du premier tour. A l’occasion des élections législatives, les candidats de La France insoumise ont été présents dans la quasi-totalité des circonscriptions, et ils ont accédé au second tour dans près d’une centaine d’entre elles. Au final, nous avons fait entrer à l’Assemblée nationale un groupe parlementaire original qui a fait entendre une voix forte et une alternative sérieuse. Enfin, le nom d’«insoumis», devenu très populaire, s’est imposé dans le vocabulaire politique en tant que nouvelle sensibilité politique.

Bien sûr, à cette heure, nous aurions souhaité gouverner le pays pour répondre aux immenses défis qui sont devant lui. Mais ces deux campagnes ont permis de faire naître un large mouvement populaire qui dirigera un jour ce pays.

Aujourd’hui, le mouvement va devoir se développer. Est-ce que vous savez comment ? La France insoumise va-t-elle devenir un parti ? Une direction va-t-elle être nommée ou élue ?

Comme c’était le cas pour rédiger notre programme ou lors d’autres étapes de notre existence, toutes les décisions seront débattues par celles et ceux qui sont inscrits sur la plateforme LaFranceinsoumise.fr et dans les 5 000 groupes d’appui. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons lancé une «boîte à idées» il y a quelques semaines, afin que les insoumis s’expriment. Cela permet actuellement aux signataires de proposer des pistes autour de 4 axes : Quelles campagnes pour le mouvement ? Quelles méthodes d’action ? Quels outils ? Quelle organisation ? C’est un débat passionnant qui s’ouvre, bien loin du caractère desséché de La République en marche (LRM), devenu simple chambre d’enregistrement du gouvernement, ou de la décomposition morbide des partis traditionnels… Nos décisions seront actées lors d’une convention nationale l’automne prochain.

Sur le plan personnel, vous avez pris de la place. On vous voit beaucoup dans les médias… Est-ce qu’on peut dire que vous avez grandi politiquement ?

Qu’importe ma personne. C’est notre mouvement qui a progressé politiquement, et nous avons tous grandi avec. Cette belle croissance est le fruit de raisons politiques. C’est notre diagnostic initial sur la décomposition de la VRépublique et la crise des partis, qui en constitue les piliers, qui était juste. Nous avons compris mieux que d’autres la force du «dégagisme» qui allait s’exprimer durant cette campagne et qui a broyé tous les prétendus vainqueurs annoncés d’avance. Nous avons également analysé que les primaires du PS, dans lesquelles certains voulaient nous entraîner de force ou en nous injuriant, ne pouvaient que produire un étouffoir populaire, allant vers l’échec quel que soit le candidat qui les emportait.

Pour ma part, avec d’autres comme Manuel Bompard, notre directeur de campagne, ou Charlotte Girard, qui a dirigé la rédaction du programme, je me suis mis au service de cette orientation et cette stratégie, sous la conduite de notre collectif, dans mon rôle de porte-parole. D’autres nombreux visages sont apparus durant cette campagne, et notamment ceux de nouveaux jeunes députés talentueux comme Mathilde Panot, Danièle Obono, Adrien Quatennens, Ugo Bernalicis, Caroline Fiat ou Bastien Lachaud. Ces personnalités sont venues rejoindre sur le front médiatique ceux qui étaient déjà identifiés comme Danielle Simonnet, Eric Coquerel, Leila Chaibi, Liêm Hoang-Ngoc, Clémentine Autain ou Raquel Garrido. A quoi s’est ajouté désormais l’ami François Ruffin… J’en oublie beaucoup d’autres aussi rayonnants, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas.

Notons enfin que nous sommes la seule force à avoir fait émerger autant de femmes, ce qui est remarquable. Je suis très fier de cet élargissement. J’ai souvent subi durant cette campagne des propos persifleurs de journalistes : «A La France insoumise, il n’y a personne à part Mélenchon.» Qui peut répéter de telles sottises à présent ?

Cet été, votre mouvement a été la cible de plusieurs critiques au sujet des événements au Venezuela. Certains vous ont accusés de garder le silence, d’autres de soutenir le président Maduro. Comment expliquez-vous les critiques et quelle est votre position vis-à-vis de Maduro ?

Ce harcèlement pour nourrir un minable «Mélenchon bashing» est ridicule. Avec d’autres membres de La France insoumise, nous passons notre temps depuis le début du mois d’août à parler du Venezuela mais on nous répète de façon mécanique, sans nous écouter, que nous gardons le silence. Absurde.

La situation difficile du pays vient essentiellement de la lourde chute du baril du pétrole qui a entraîné des difficultés sociales réelles, malgré l’œuvre sociale considérable (lutte pour l’éducation, pour la santé, le logement, etc.) accomplie depuis 1999 sous l’impulsion de Hugo Chávez. Sous sa présidence, l’argent du pétrole ne servait pas à acheter des joueurs de football ! Or une partie de l’opposition de droite, voire d’extrême droite, n’a jamais accepté que les plus modestes soient enfin considérées. Elle avait déjà initié un coup d’Etat contre Chávez en 2002. Elle a choisi depuis l’élection de Maduro une stratégie de la tension en utilisant les difficultés sociales, en multipliant les manifestations violentes et les actes d’intimidation pour renverser le gouvernement.

Ces tentatives de déstabilisation sont bien sûr soutenues de l’extérieur. Les folles déclarations de Donald Trump, président des Etats-Unis, qui va jusqu’à évoquer une possible option militaire contre Caracas, sont la preuve de l’implication des officines de la Maison Blanche. Et c’est ce même Trump, celui qui banalise les manifestations néonazies, que le président Macron a invité le 14 Juillet. Sidérant.

Pour ma part, je condamne toutes les violences et je suis pour une solution pacifique et démocratique pour résoudre la tension actuelle. Et comme toujours, la solution c’est le peuple. C’est seulement par des élections démocratiques qu’une solution allant vers l’apaisement pourra être trouvée. Je note d’ailleurs que l’opposition a annoncé vouloir participer aux prochaines élections régionales. Laissons le peuple vénézuélien faire son choix !

Pendant ce temps, dans un silence médiatique assourdissant, l’Arabie Saoudite mène une guerre infâme au Yémen, qui a déjà fait plus de 15 000 morts parmi les populations civiles pour la seule année 2016 et menace 7 millions de personnes de famine. Mais dans la mesure où les Etats-Unis soutiennent les Saoudiens, nul n’en parle. Je ne suis donc pas dupe des indignations à géométrie variable de certains.

La rentrée de La France insoumise se déroule à Marseille, dans la circonscription de Jean-Luc Mélenchon, c’est votre nouveau camp de base ?

Notre camp de base réel est l’Hexagone. La France insoumise est partout chez elle. Marseille est une ville magnifique, envoûtante sur le plan politique, où les quartiers populaires sont encore au centre de la ville. Le peuple est au cœur de la cité, où il se fait entendre par ses éclats de voix et sa passion de justice et d’égalité. Ici, tout est politique et source de débats. Cela peut être le laboratoire de notre projet. On a parfois l’impression qu’un Marseillais est toujours un insoumis, quel que soit son vote ensuite. Les idées que nous défendons y sont comme un poisson dans l’eau… Elles se fondent dans l’ensemble pour le rendre plus agréable !

Quel est votre regard sur les premiers mois de Macron ? Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont surprises ?

Cet homme, malgré ses sourires permanents, est un «social killer» à la communication très verrouillée. Son fanatisme économique me surprend parfois tellement, il est la reproduction fainéante de solutions qui ont échoué partout. Il semble entouré de suprémacistes libéraux revanchards, biberonnés à la fraction la plus dure du Medef, qui veulent punir les milieux populaires. La mesquine suppression de 5 euros des APL pour 6,8 millions de Français les plus modestes, parallèlement à la volonté de réduire l’ISF pour les ultra-riches en leur rendant 2,5 milliards d’euros, en est un exemple désolant. Je n’oublie pas aussi l’augmentation de la CSG qui va pénaliser 60% des retraités. Mais surtout, il veut casser le code du travail, patiemment construit par des décennies de luttes sociales et des victoires électorales, et qui protège 18 millions de salariés et d’employeurs !

Le dessein macronien c’est La République en marche… arrière ! Il veut ubériser la société française, faciliter les licenciements même abusifs, précariser les salariés, affaiblir les instances de représentation des personnels, inverser la hiérarchie des normes sociales, etc. Alors que la précarité se répand dans le pays, il veut la généraliser davantage. Nous verrons les contours précis de ses méfaits le 31 août. Mais il faut craindre le pire. C’est pourquoi nous donnons rendez-vous le 23 septembre et que nous manifesterons le 12 à l’appel des organisations syndicales. Le pouvoir macroniste, malgré son arrogance de façade, est une réalité très faible. Ses idées sont minoritaires dans la société. Il n’a pas de base sociale réellement solide pour mener sa politique. Macron a été essentiellement élu dans un rejet du FN, et non une adhésion à ses propositions. Son aplomb repose sur un pouvoir présidentiel d’ordre monarchique et des institutions godillotes. Mais il n’est pas sûr que les 310 députés En marche soient prêts à affronter une contestation populaire.

Beaucoup prédisent une rentrée optimiste de l’économie française : merci François Hollande ou c’est déjà l’effet Macron ?

Arrêtez vos plaisanteries de mauvais goût. Le chômage a touché 1 million de personnes supplémentaires sous le quinquennat de François Hollande, le nombre de pauvres aussi a augmenté. Dire merci à cette politique et ceux qui l’ont impulsé serait indécent. Monsieur Macron était alors secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre de l’Economie. Il en est aussi responsable. Aucune des décisions prises par le gouvernement précédent et actuel n’a le moindre effet positif pour l’emploi. Ils n’ont aucun grand projet économique pour notre pays et tournent le dos à toute bifurcation écologique. En Europe, toutes les études attestent que la prétendue reprise économique que vous évoquez profite essentiellement aux actionnaires. Et la France reste le plus gros pourvoyeur de dividendes. Il n’y a vraiment pas de quoi être optimiste sans intervention populaire pour changer tout cela.

Comment imaginez-vous le mois de septembre avec les nombreuses manifestations d’opposition à la loi travail ? Quel est l’objectif de La France insoumise ?

Nous jouerons notre rôle de force utile au peuple, en faisant connaître les dangers contenus dans la réforme du code du travail. Nous mènerons un travail d’éducation populaire dans le pays pour informer les nôtres, dans les quartiers et les lieux de travail. Nous utiliserons également l’hémicycle de l’Assemblée nationale pour nous faire entendre. Le mois de septembre doit être celui du grand refus populaire à la régression macroniste.

Dès le mois de juin, votre mouvement a réussi à se faire remarquer à l’Assemblée nationale avec des nouvelles têtes et vous avez clamé à plusieurs reprises que La France insoumise était la première force d’opposition. C’est un enjeu ?

La question ne se pose pas ainsi. Comme Jean-Luc Mélenchon l’a dit à la tribune de l’Assemblée nationale, nous ne sommes pas seulement une force d’opposition à la politique du gouvernement. C’est un projet trop mince pour nous. Notre ambition dépasse cela. Nous sommes une force d’alternative au pouvoir en place, pour mener demain ce pays vers les choix écologiques indispensables et le partage des richesses nécessaire. Il faut nous préparer à diriger ce pays… et cela ici et maintenant, en refusant les mauvais coups du gouvernement.

Est-ce qu’on peut imaginer des rapprochements entre votre mouvement, le PCF, les écolos et le PS ?

La France insoumise se veut un mouvement ouvert et accueillant. Toutes celles et ceux qui veulent participer à sa construction sont les bienvenus. Mais il ne peut être question de revenir à une forme de cartel : la campagne de La France insoumise a montré l’aspiration à une forme nouvelle et souple et son refus du vieux monde politique en crise. Ensuite, nous pouvons mener des actions communes avec tous ceux qui veulent défendre le peuple face à l’oligarchie. Des additions ponctuelles peuvent avoir lieu comme notre saisie commune du Conseil constitutionnel sur les ordonnances. Mais la base de toute clarté est le refus de la politique de Macron. Or le groupe des députés PS s’est très largement abstenu ou même a voté pour la confiance au gouvernement.

Certains, à gauche, souhaitent organiser des états généraux de la gauche d’ici à la fin de l’année, ça vous tente ?

Je respecte cette démarche mais je ne la partage pas. La France insoumise ne s’inscrit pas dans une démarche de reconstruction de «la gauche», ni de recomposition avec des forces qui se décomposent. Elle souhaite être l’outil du peuple français dans sa mobilisation pour apporter des solutions concrètes aux urgences sociales et écologiques auxquelles il est confronté. La question n’est donc pas pour moi de mettre son énergie dans un nouveau round de discussions à l’intérieur d’un espace qui ne veut plus dire grand-chose, avec des formules épuisées déjà utilisées sans succès, mais de la projeter dans la société pour aider à la mise en mouvement populaire. Notre responsabilité est d’agréger, pas de créer une confusion qui désagrège. Notre perspective reste de gagner les élections, pas de constituer une minorité un peu plus garnie.

Lors de la signature du brésilien Neymar au PSG, vous êtes montés au créneau pour dénoncer les chiffres de son transfert. Depuis, vous avez vu ses débuts et ses premiers dribbles et buts ?

Que Monsieur Neymar soit un joueur de ballon de grand talent ne fait pas de doute. Mais faut-il applaudir les sommes délirantes qui circulent dans le football, notamment quand elles proviennent d’un pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés comme au Qatar ? Là-bas, les femmes sont méprisées, les travailleurs mal traités et l’esclavage est encore une réalité, malgré les déclarations des rois du pétrole. Aucun des dribbles de Neymar ou de qui que ce soit ne me fera perdre ma conscience humaniste. Enfin, je continue de penser qu’une société où les sportifs (même talentueux) sont 10 000 fois mieux payés que ses savants, ses ouvriers, ses agriculteurs, ses enseignants, ses infirmières, ses poètes… est une société malade.

La beauté du geste sportif ne peut tout justifier. Les petits maillots floqués «Neymar» qui se vendent 140 euros pièce ont un prix de fabrication réel de 6 euros par des ouvriers mal payés ! Ils sont vendus 20 fois plus chers ! Cet univers nouveau du «fric foot» n’est qu’une parabole de la mondialisation libérale : concentration de richesse d’un côté, pauvreté de l’autre. Et pour faire accepter ces injustices, on fabrique des idoles, hommes-sandwichs modernes, puissants émetteurs idéologiques dont la mission réelle est de faire admirer les milliardaires par les plus modestes. La star brésilienne du ballon rond peut faire vibrer les stades par ses jeux de jambes et ses tatouages irréprochables, le système dont elle est la vitrine n’a pas d’avenir positif à proposer. L’amour du sport doit passer par sa définanciarisation. C’est cela que je dénonce.

Rachid Laïreche

Source Libération 24/08/2017

L’enfer des start-up : « J’avais l’impression que tout le monde portait des lunettes roses »

Mathilde RamadierQuand Mathilde Ramadier commence à travailler dans le secteur dynamique des start-up, l’expérience tourne au cauchemar.

 

Si l’expérience start-up vous tentait, réfléchissez-y à deux fois. Dans un pamphlet, la jeune auteure met en lumière les absurdités de la « startupshère » et du management du bonheur (et plus largement du monde du travail et de notre société toute entière).

Avec sur son CV  un BTS graphisme, un master Normal Sup’ de philosophie, et déjà plusieurs expériences professionnelles, Mathilde Ramadier arrive dans la Silicon Allee berlinoise en 2011.

C’est là qu’elle commence à travailler au sein de la start-up The Base [tous les noms ont été modifiés dans le livre, ndlr].

Passée l’excitation des débuts et le « welcome kit » (e-mail de bienvenue plein de smileys et de promesses), la désillusion est rapide.

On imagine les start-up comme « des entreprises « révolutionnaires », financées par des « business angels », dirigées par des « rockstars », et alimentées par des « treasure hunters ». Hou hou ! On redescend sur terre deux minutes ? »

Derrière la mise en scène millimétrée et la success story que l’on nous vend sur Instagram, il y a un monde brutal pour les individus, raconte-t-elle. La révolution (ou plutôt « disruption« ) annoncée n’en est pas une.

Le bon vieux modèle de l’exploitation du travail par le capital est toujours là, où le rabaissement des individus est la norme et le sexisme rien de très grave. Les tâches sont abrutissantes, l’urgence est la règle, l’encadrement omniprésent, les sourires artificiels… et les psychanalystes riches !

Par cette description acerbe de la « startupshpère », Mathilde Ramadier nous illustre a fortiori un ultralibéralisme cynique, et une modernité désenchantée. En 2013, elle témoignait déjà chez Rue89. On la retrouve aujourd’hui avec son livre « Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups » (éd. Premier Parallèle, 2017). Entretien.

Rue89. A quel moment avez-vous compris que travailler au sein d’une start-up n’était pas fait pour vous ?

Mathilde Ramadier. Très très vite. En fait, je suis arrivée à Berlin en 2011 après mon master de philosophie. Je voulais faire un doctorat mais vous connaissez la situation, c’est difficile d’avoir un financement, je ne voulais pas me lancer dans une vie précaire pendant cinq ans.

En arrivant à Berlin, je ne m’inscris pas à la fac, donc il me faut un travail assez vite. Et là je me rends compte que le secteur qui embauche le plus, le plus dynamique, c’est celui des start-up. J’ai mon premier entretien chez les concurrents de Airbnb, pour un job de « responsable référencement du site français ». Ça ne nécessite pas un Bac+8, mais c’est quand même un poste un peu sérieux, avec des responsabilités.

Là-bas, on me proposait un salaire de 650 euros brut. J’ai explosé de rire et refusé. Et en fait c’est comme ça, sur le tas, que j’ai compris qu’il n’y avait pas de salaire minimum en Allemagne [un salaire minimum a été introduit en Allemagne en 2015, ndlr]. Au fur et à mesure, j’ai été confrontée à des désillusions et j’ai compris que l’univers des start-up abusait vraiment de cette précarité.

Du coup, très vite, je me suis méfiée, mais je me disais « essaie encore ». Il y a peut-être eu une part de naïveté de ma part, ou en tout cas peut-être un excès d’optimisme. Pourtant je suis quand même d’un naturel assez méfiant et sceptique à la base, mais bon, une fois qu’on est pris dans le tourbillon.

Lorsque vous travailliez, vous aviez déjà un regard attentif sur votre environnement de travail, avec l’idée d’un livre en tête ?

Honnêtement non. Mon expérience dans les start-up débute en septembre 2011, pour finir en juin 2015. La dernière, que je raconte dans le livre, c’était à Vesta [une start-up dans le domaine de l'art, ndlr], pendant 6 mois. Depuis, je vis complètement de mes activités d’auteure et de traductrice.

L’idée du livre m’est venue juste après cette dernière expérience, à l’été 2015. J’ai d’abord écrit un premier jet, un peu comme pour écrire des mémoires, pour ne rien oublier.

Quand je travaillais chez Vesta, je ne prenais pas de notes, je n’y réfléchissais pas, mais je pense que j’étais déjà un peu dans la posture de l’espionne. Je regardais déjà ça avec beaucoup d’amusement, j’étais à l’affût de tout ce qui pouvait être ridicule.

Beaucoup de personnes sont tournées en ridicule dans votre livre. Vous êtes très virulente, par exemple lorsque vous évoquez les DRH, ou plutôt la « talent recruiter » en novlangue. En fait, pour vous la start-up est une énorme mise en scène ?

Oui. En fait c’est une comédie, particulièrement dans ces deux expériences que je relate le plus : Vesta, parce que c’était la dernière et la plus longue ; et The Base, où je suis restée à peine 20 jours mais qui était la plus absurde. C’était vraiment fou, une vraie comédie.

Si j’avais été un peu parano, j’aurai pu me demander s’il n’y avait pas de caméra cachée… Tout le monde était enfermé dans un rôle, il y avait tellement peu d’humilité, de recul sur soi, de clairvoyance. J’avais comme l’impression que tout le monde portait des lunettes roses.

D’ailleurs lorsqu’on vous lit, on comprend que vous n’aimez pas trop les petits chiens, les petits cœurs, les manies healthy, et tout ce qui en général incarne cette culture de la start-up.

Ce n’est pas que je ne les aime pas par snobisme, mais parce que ça participe de ce mirage : c’est du papier cadeau qu’on nous vend, qui contient finalement du vide.

Je n’ai rien contre un petit chien en soi, même si c’est un caniche et qu’en général, les caniches c’est plutôt le symbole du pouvoir que le chien du prolétaire. J’utilise aussi des smileys (je ne suis pas une vieille réac’), mais je n’en mets pas non plus à la fin de chaque phrase quand je m’adresse à mes collègues. Et évidemment j’aime manger des choses qui sont bonnes pour la santé, j’achète du bio, etc.

Mais tout ça était tellement poussé à l’excès, comme pour servir une idéologie. Le frigo était plein de choses bonnes pour la santé, bio et à la mode (on y trouvait par exemple toutes les sortes de limonade :  au maté, aux fruits rouges…) : c’est un peu comme si on voulait donner le sentiment qu’on était les pionniers de quelque chose et que la moindre chose ingurgitée devait forcément être le symbole du changement.

C’est ça qui m’agace : c’est l’enveloppe. Pareil pour le team-bonding, les apéros after-work. J’adore faire la fête moi, j’aime bien boire des coups, mais avec des vrais amis. Je ne veux pas être obligée de le faire toutes les semaines avec mes collègues, juste pour faire un selfie avec mes patrons et dire après sur Instagram que j’étais là.

Vous parlez aussi beaucoup des nouvelles techniques de RH, avec des logiciels comme 7Geese, ou ce que vous appelez la « carotte 2.0 ». On se dit que les méthodes managériales n’ont pas vraiment changé, on a juste mis un coup de vernis, et la compétition qui en découle est d’autant plus insidieuse ?

Exactement. C’est une nouvelle forme de manipulation, une prise de pouvoir qui ne dit pas son nom. Elle est donc d’autant plus perverse et difficile à contourner pour un jeune ou quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience professionnelle.

Vu qu’on matraque l’idée que « c’est le nouveau monde », qu’ici on est en train d’inventer la nouvelle manière de travailler, les gens ne se méfient plus.

J’ai vu ça autour de moi : des gens loin d’être bêtes, mais qui pourtant gobaient un peu tout ça sans prendre aucun recul. Je pense que c’est à relier au fait qu’on est convaincus qu’il n’y a plus besoin de se méfier, puisqu’ici tout va bien, on est loin du vieux monde, de l’entreprise à hiérarchie pyramidale.

Dans le livre, je raconte par exemple l’anecdote de cette très jeune DRH de Vesta, que je suis allée voir pour lui demander s’il n’y avait pas une faute de frappe dans mon contrat : j’avais un CDD de 6 mois, et ma période d’essai durait 6 mois. Elle me dit que c’est normal et qu’elle a le même contrat : elle ne voyait pas où était le problème.

C’est dangereux. Même si c’était permis par la loi du travail allemand, ce que je dénonce fondamentalement, c’est le fait qu’elle ne voyait pas ce qu’il y avait de dérangeant.

Vous nous parlez de danger. Dans le livre, vous faites même référence à Orwell, et à l’idée qu’il s’agit d’un modèle qui incarnerait une nouvelle forme de totalitarisme : encadrement, novlangue et propagande, culte de la personnalité, etc.

Oui. Par exemple, pour le culte de la personnalité… Pour certains patrons, ceux de Vesta et The Base que j’ai le plus approchés, c’était une vraie figure emblématique du chef, et je dirais même du messie. C’était le gars intouchable : quand il rentrait dans le bureau le matin c’était comme s’il marchait sur les eaux.

Bien sûr, il ne connaissait pas nos prénoms, il nous regardait tous de haut, et disait bonjour très fort, de manière outrancière. On ne savait évidemment pas combien il gagnait ni même à quoi il occupait ses journées. Par contre, on avait tout à fait conscience de son niveau de vie qu’il étalait sans pudeur.

C’est anecdotique mais il venait parfois avec son caniche, il postait beaucoup de photos sur Instagram qu’il nous envoyait même parfois directement par mail. Il s’y montrait à droite à gauche, dans tel aéroport, soit-disant pour négocier des deals pour la boîte. Mais bon, il était très souvent en vacances sur des plages paradisiaques. Son trip, c’était surtout les palmiers : on était vraiment dans le cliché du grand patron qui va se détendre sur une plage des tropiques.

Encore une fois, sous couvert de ce papier cadeau, des idées d’un monde nouveau, on retrouve finalement les même codes qu’avant. Ça m’a souvent fait penser au « Loup de Wall Street » [le film de Martin Scorsese, ndlr], ou alors à ce qu’on pouvait reprocher à la pub dans les années 80-90.

Vous utilisez des termes relatifs à la psychanalyse en décrivant des employés infantilisés par des maniaques, hystériques, phobiques, obsédés par le court-termisme… Qu’est ce que Freud aurait pensé de tout ça ?

Je pense qu’il aurait adoré ! Moi aussi d’ailleurs. Comme je n’ai pas abandonné l’idée d’être psychanalyste un jour, j’avoue que je me frottais un peu les mains quand je voyais ces cas-là.

Freud a écrit un livre sur la religion, qui s’appelle « L’Avenir d’une Illusion ». Même s’il est un peu dépassé – il a 100 ans ou presque – je trouve le titre très beau. En fait, je pense qu’il aurait pu écrire quelque chose avec le même titre pour parler de tout ça. Ça aurait collé. Parce qu’on peut se demander quel est l’avenir de cette illusion-là ? En a-t-elle même un ?

Est-ce que ces types sont réellement convaincus de tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils disent, ou est-ce que c’est un pur excès de mégalomanie ? Je ne sais pas. Parce que c’est vrai qu’ils ont tellement le vent en poupe, ce n’est plus comme les patrons de grands groupes d’il y a 20 ans, qui avaient quand même un peu mauvaise presse.

Là, vraiment, tout le monde les encense. La gauche comme la droite, les jeunes comme les vieux.

C’est vrai que les témoignages comme le vôtre, qui s’érigent contre cette culture de la start-up, restent rares. Pourquoi ?

C’est vrai, et pourtant je suis convaincue de ne pas être la seule. Par exemple il y a Dan Lyons, un ancien journaliste reconverti en manager dans une start-up alors qu’il était quinquagénaire : il a écrit le livre « Disrupted, My Misadventure in the Start-Up Bubble Audible » (éd. Hachette Books, 2016).

C’est un récit très bien écrit, très drôle. Finalement, il raconte un peu la même chose que moi, mais du point de vue d’un senior. Il raconte le jeunisme exagéré qui l’a particulièrement marqué, le manque de maturité. Nos propos se rejoignent en beaucoup de point.

Et puis il y a le philosophe Eric Sadin avec qui j’ai pu échanger un peu sur le sujet, qui a publié « La Siliconisation du Monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » (éd. L’échappée, 2016). Lui qui n’a jamais travaillé pour une start-up va plus loin : il s’attaque à la Silicon Valley pas seulement en tant qu’employeur mais véritablement comme producteur de valeur. Mais oui, nous sommes peu nombreux.

Pourtant, beaucoup en souffrent. Vous décrivez une génération Y, les millenials, ces jeunes précaires qui jonglent entre périodes d’essai, CDD, et salaires de misère. Vous évoquez d’ailleurs des vague de démissions. Donc les gens se rendent bien compte que ce n’est pas normal ?

Comme je le dis dans le livre, pour majorité, les employés des start-up ne sont pas bêtes, ils se doutent bien qu’il y a des choses qui ne sont pas normales, mais ils se disent que c’est peut-être juste cette boîte-là, ou que c’est parce que c’est une jeune start-up, donc qu’elle peut faire quelques erreurs. Et puis ceux qui en souffrent comme moi n’en parlent pas forcément. Il faut puiser l’énergie, trouver la force d’en parler.

Vous avez parlé de Dan Lyons, qui s’intéresse beaucoup à la question des seniors dans les start-up. Vous épinglez aussi des discriminations portant sur les nationalités ou le genre, et décrivez parfois la « startupsphère » comme un milieu sexiste. Les discriminations sont monnaies courantes ?

Ça, ça n’a pas été le cas dans toutes les start-up, mais les exemples que je cite dans le livre sont quand même suffisamment forts. Moi personnellement, je n’ai pas été victime de sexisme directement, à part une fois quand un CEO [Chief Executive Officer, ndlr] m’a dit que je devrais faire hôtesse si je n’avais pas les épaules pour le job. Si j’avais été un homme il ne m’aurait pas dit ça.

Dans le sous chapitre consacré au sujet, j’analyse aussi le fait que certaines start-up développent des modèles qui enferment, séparent les deux genre avec pleins de clichés.

Comme cette start-up que vous mentionnez, qui décrit la garde-robe comme le « problème féminin universel »  ?

Voilà, ce genre de conneries. Et j’ai remarqué aussi, je n’ai jamais vu un seul CEO femme, lorsque j’étais freelance ou employée pour cette douzaine de start-up pendant quatre années. Sans compter les autres, que j’ai juste approchées en entretiens, et d’où je suis partie en courant.

Il y avait bien d’autres postes par contre, qui eux étaient toujours occupés par des femmes : les « talent recruiter » (DRH), les « offices manager » (secrétaires). Il y a toujours des différences de salaire aussi. Donc finalement on reproduit toujours les vieux schémas du patriarcat.

Vous ne prévoyez pas un retour dans le milieu ?

De toute façon, non, et puis là c’est vrai que je me suis un peu grillée ! Mais c’est le prix à payer, et je l’assume.

Juliette Montilly

 

Source Rue 89;  article a initialement été publié le 7 mars 2017.

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Education,  rubrique Société, Travail, Santé,

« Il faut arrêter l’omerta » : « Paye ton gynéco » dénonce les violences obstétricales

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Animée par trois amies, une page Facebook recueille les témoignages de femmes dénonçant des violences obstétricales et gynécologiques dont elles ont été victimes.

Une femme relate la pose d’un stérilet « en mode Moyen Age », suivie de neuf jours de douleur dont deux « à ne pas pouvoir marcher ». Une autre parle du manque d’écoute et les remarques déplacées, entendues lors d’une IVG médicamenteuse (« le préservatif, ça existe »). Une autre encore décrit un traumatisant examen gynécologique avec un spéculum :

« J’ai dû crier ‘maintenant vous arrêtez !’ pour qu’elle [l'enlève]. »

De plus en plus de femmes prennent la parole pour dénoncer des violences obstétricales et gynécologiques qu’elles ont subies. Lancé fin janvier 2017, « Paye ton gynéco », constitué d’une page Facebook et d’un Tumblr, est l’un des endroits dédiés à la collecte et à la diffusion de ces mots.

300 témoignages ont déjà été recueillis par la créatrice de la page, Sarah Lahouari, 31 ans, féministe et militante dans le milieu associatif.

Des Tumblr contre le sexisme

Pour « objectifier le phénomène, le quantifier et identifier les problématiques », Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, a demandé le 24 juillet dernier au Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) de produire un rapport sur ces violences :

« Il n’appartient pas au gouvernement de dire quelle est la réalité des chiffres, mais d’apporter une réponse aux femmes qui font part de leurs souffrance.
La considération qui est évidemment due aux professionnels de santé, en première ligne, ne doit pas entraver la nécessité de lever des sujets tabous comme les violences obstétricales. »

 

Pour Sarah, animatrice socio-culturelle dans un centre social et membre de l’IRASF (Institut de recherche et d’action pour la santé des femmes), une association créée en mars dernier, la commande de ce rapport est une « excellente nouvelle ».

La jeune femme a lancé « Paye ton gynéco » il y a six mois, inspirée par les différents Tumblr créés dans la mouvance de « Paye ta shnek », un site qui dénonce depuis 2012 le harcèlement de rue.

Les plateformes « paye ta/ton » recueillent et publient des témoignages sur le sexisme et les violences à l’encontre des femmes : « Paye ton taf » se concentre sur le travail, « Paye ta blouse » sur le milieu hospitalier, « Paye ta robe » chez les avocats, « Paye ton journal » dans les médias, « Chair collaboratrice » sur la politique…

Les plateformes de témoignages libèrent la parole tout en rendant visible ces questions. Des objectifs qu’avait en tête Sarah en créant la page Facebook, sensibilisée au sujet des violences obstétricales de part ses trois accouchements et de nombreuses lectures. « Evidemment, tous les soignants ne sont pas maltraitants », relativise-t-elle.

« Maman de trois filles, j’ai l’espoir que les choses changent et les pratiques évoluent. »

Tabou

Dès les premières semaines, de nombreux messages sont arrivés jusqu’à elle. Deux amies l’épaulent désormais pour administrer la page Facebook et modérer les commentaires : Aurélie, qui travaille dans le transport touristique, et Alexandra, une sage-femme libérale, toutes les deux trentenaires. Une jeune femme s’est aussi proposée pour lancer et animer le Tumblr.

Beaucoup de celles qui contactent Sarah pour témoigner disent n’avoir jamais parlé à leur entourage de ces violences. La compilation de témoignages permettent à certaines de mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu. « En voyant la page, je me dis que finalement il m’est peut être arrivé àmoi aussi quelque chose qui n’était pas ‘normal’ », écrit ainsi l’une d’entre elles.

Sarah parle d’un « tabou » qui entoure ces violences :

« On leur dit qu’une consultation gynéco n’est pas une partie de plaisir, que l’accouchement fait mal et que si l’enfant et la mère vont bien, c’est le principal, tout en mettant le reste de côté… »

 

Les témoignages reçus sont anonymisés. « On soutient, on accueille cette parole et on ne la remet jamais en question », précise-t-elle.

Pour que témoigner ne fasse pas plus de mal que de bien, Sarah recommande aux commentateurs d’éviter les injonctions, du type « Pourquoi tu n’as rien dit ? » ou « Tu dois porter plainte ! ». Même si elles ne sont bien intentionnées, ces remarques peuvent contribuer à ce que la victime se sente coupable ou renforce un sentiment de honte, explique-t-elle.

« Arrêter l’omerta »

Chose nouvelle depuis l’annonce fin juillet de la secrétaire d’Etat : des soignant(e)s commencent à prendre la parole sur « Paye ton gynéco ». Certains de leurs commentaires ont été effacés à la modération. « Vous êtes des ignares », cite Sarah. « Vous crachez sur la profession », a-t-elle aussi lu sur la page.

Après l’audition au Sénat de Marlène Schiappa, le Syndicat national des gynécologues obstétriciens de France (Syngof) a vigoureusement critiqué la ministre, accusée de « salir une profession entière en l’accusant ouvertement de maltraitance envers les femmes ». Même réaction de la part du président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), Israël Nisand :

« Non Madame la secrétaire d’Etat, les obstétriciens ne maltraitent pas leurs patientes. »

A l’inverse, l’ordre des sage-femmes a jugé nécessaire la commande d’un rapport sur les « violences obstétricales » :

« Le ressenti des femmes ne doit en aucun cas être nié ou minimisé. »

 

Pour Sarah, les réactions des syndicats de gynécologues illustrent un certain « déni de ressenti » des patients. « L’espoir réside dans le fait que certains se désolidarisent complètement des positions du CNGOF et du Syngof et osent parler des violences gynécologiques obstétricales et même témoignent des violences auxquelles elles assistent ou subissent », poursuit-elle.

Fin juillet, une anonyme se présentant comme interne en gynécologie a partagé un long texte nuancé sur « Paye ton gynéco » pour raconter « l’autre côté, le côté médical ». Son message commence ainsi :

« Je suis interne en gynécologie obstétrique et je suis parfois horrifiée de ce que je lis sur votre page. Je lis chaque témoignage pour me rappeler le médecin que je ne veux pas devenir. »

« Il faut arrêter l’omerta », écrit plus récemment une internaute qui se présente comme médecin gynécologue obstétricien.

« Je préférais que le Pr Nisand s’exprime en son nom propre mais pas au nom de tous les gynécologues obstétriciens, car personnellement je ne me reconnais pas dans ses propos. »

Remise en question

Pour Alexandra, sage-femme depuis 2009 et modératrice de « Paye ton gynéco », les plaintes pour violences obstétricales « sont là pour dire stop, nous ne voulons plus accepter ce genre de traitement ».

« Ceux qui ont l’impression qu’elles veulent démonter leur profession n’ont, à mon sens, rien compris et rien entendu. [...] Nier le vécu des femmes est un moyen de se défendre sans se remettre en question. »

 

En tant que soignante, la jeune femme a d’abord hésité à prendre position, par peur d’être jugée négativement par ses confrères et consœurs. Pour elle, les soignants maltraitants ne le sont jamais volontairement, « à part peut-être quelques sadiques ».

« On leur parle de violence alors qu’ils pensent faire ce qui est bon pour leur patiente, ils ne comprennent absolument pas et se sentent agressés dans leur professionnalisme, et dans les principes de soins qu’ils défendent depuis des années. »

 

Alexandra relie ces violences à un déficit dans la formation des soignants, basée essentiellement sur l’apprentissage des actes et pas assez sur le bien-être des patients. Elle raconte :

« En tant que sage-femme, j’ai travaillé en salle de naissance, par exemple. J’ai fait des épisiotomies sans consentement, sans me demander comment la patiente pourrait le vire.
J’ai appris à suturer parfaitement bien pour qu’au moins elles n’aient pas de douleurs par la suite, mais je ne me suis jamais posée la question de ‘je lui coupe le périnée, comment est-ce qu’elle va le percevoir ?’

 

Je l’ai fait parce que j’ai appris que c’était comme ça qu’on travaillait et pas autrement. Et j’ai appris que si on leur explique ce qu’on va faire, elles ne seront pas d’accord et vont se contracter au lieu de relâcher ce qui coincera encore plus. J’ai mis du temps à me défaire de cela. »

 

Dans son communiqué, l’Ordre des sages-femmes soulevait aussi la question de « la place accordée aux patientes, au temps qui leur est prodigué et à la qualité du dialogue entre celles-ci et les soignants ». Ainsi que les conditions de travail et l’organisation des maternités (« sous-effectif, surcharge dans les salles de travail… »).

Relation patient-soignant

« On veut permettre aux principales concernées de reprendre leur santé et leur corps en main », affirme Sarah, qui veut aussi faire de « Paye ton gynéco » un lieu d’information des patient(e)s.

Entre deux témoignages, elle publie des articles et des liens, sur les effets secondaires du stérilet Minerva, l’existence d’une base de données de sages-femmes et de gynécos « féministes », ou elle rappelle les droits des patient(e)s. Elle cite par exemple le passage sur le consentement, « pas toujours appliqué », de la loi de mars 2002 dit « loi Kouchner » :

« Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. »

 

Dans ce que dit Sarah, il est aussi question de rééquilibrer la relation patient-soignant. De permettre au soigné d’être suffisamment bien informé pour donner ce consentement libre et éclairé, de pouvoir poser des questions sur sa prise en charge, d’être en mesure de dire « non », que le soignant ait les moyens d’être plus à l’écoute.

« Les protocoles de soins devrait être  adapter au cas par cas par les soignants et non un protocole appliqué systématiquement à tout le monde sans prendre en considération les spécificités de chaque femme. De plus j’espère vraiment qu’on évolue vers une confiance réciproque.

 

Je souhaiterais que les soignants prennent en considération les connaissances qu’ont les femmes sur leur propre corps pour qu’ensemble on collabore à une meilleure prise en charge de notre santé. »

 

Emilie Brouze

Source : Rue 89 02/08/2017

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