Persécutés au Brésil, les Indiens appellent l’Europe et la France à l’aide

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 Méprisés par la classe politique, attaqués par la police militaire, assassinés par les fermiers, les peuples autochtones brésiliens ont les pires difficultés à faire valoir leurs droits. Pour alerter sur la gravité de leur situation, le chef indien Ládio Verón arrive en France pour une série de rencontres.

  • São Paulo (Brésil), correspondance

Parti en toute discrétion de São Paulo mi-mars, le chef indigène Ládio Verón a déjà rencontré des députés espagnols et manifesté avec ses soutiens devant l’ambassade du Brésil à Londres. Menacé de mort et torturé par le passé, le représentant de la tribu Taquara, dans le Mato Grosso du Sud, raconte comment les autorités tentent d’empêcher les Indiens de communiquer, d’aller en ville pour rencontrer des journalistes ou de se rendre à l’étranger. Son propre père, le chef Marcos Verón, a lui-même été assassiné en 2003, au retour d’un voyage similaire en Europe. Depuis, son fils a dû être placé sur la liste du Programme fédéral de protection des défenseurs des droits humains.

Lors d’une interview donnée à des journalistes étrangers à São Paulo, quelques jours avant son départ, les organisateurs de la rencontre mettent en garde ces derniers : « Il est important que vous attendiez que le cacique [chef de tribu] ait quitté le Brésil, avant de publier vos articles, car il est déjà arrivé que des chefs indiens soient bloqués avant de monter dans l’avion. » Une situation intenable pour Ládio Verón, qui s’insurge : « Non seulement nous devons rester dans un périmètre qu’ils nous imposent, sur une terre aride, au bord d’une route, mais en plus ils voudraient que nous gardions le silence. »

Son voyage va le mener à travers une douzaine de pays européens, pour raconter ce que vivent les Indiens de son ethnie, les Guarani Kaiowá, mais aussi les autres peuples du pays, et trouver un maximum de soutiens. Depuis très longtemps victimes de persécutions de la part des producteurs agricoles et d’énergie qui font tout pour mettre la main sur les territoires indigènes, les autochtones rencontrent très peu de soutien de la part des politiciens locaux. À l’échelle fédérale, la situation ne fait qu’empirer. Ni Lula ni Dilma Rousseff n’ont vraiment entrepris de politique protectrice efficace et l’organisme institutionnel de gestion de la question indigène, la Fondation nationale de l’Indien (Funai), est entré en crise depuis l’arrivée à la présidence du pays de Michel Temer [1]. Le nouveau directeur, nommé le 9 mai, est un ancien général de l’armée soutenu par les évangélistes, comme son prédécesseur, limogé au bout de 4 mois d’exercice. Une mauvaise nouvelle pour beaucoup de militants de la cause indigène, qui ne voient pas toujours d’un bon œil l’implication des militaires et des religieux dans ces questions.

« Le seul secours que l’on puisse attendre, c’est celui des autres pays » 

Le village de Ládio et de ses frères est aujourd’hui menacé. Une fois de plus, car l’histoire de sa tribu est marquée depuis des décennies par les expulsions et l’errance. Depuis 2010, 250 familles vivent sur ce bout de territoire proche du Paraguay, reconnu par la Funai, mais pas par le gouvernement, qui n’a pas approuvé la démarcation [2]. Entourés de monocultures et de grands domaines agricoles, les Guarani n’ont plus grand-chose qui leur permet de maintenir un mode de vie traditionnel. « Il n’y a plus de végétation, nos rivières sont mortes et nos enfants ressortent avec des démangeaisons quand il se baignent. Voilà ce qu’ils ont fait de nos terres, celle de nos ancêtres. Là-bas, un plant de maïs, un bœuf vaut plus que la vie d’un être humain, que la vie d’un enfant indigène », déplore Araldo Verón, le frère de Ládio, resté au Brésil.

Quelques jours après le départ du chef indien en mars, des militaires armés ont envahi le village de Taquara et menacé violemment la population d’expulsion. « Notre propre gouvernement nous attaque. Le seul secours que l’on puisse attendre, c’est celui des autres pays », dénoncent les frères Verón. En effet, un changement sensible est en train de se passer au Brésil. La résistance indigène est de plus en plus perçue comme une menace sécuritaire. En témoigne la récente répression policière dont ont été victimes plusieurs milliers de représentants indigènes venus manifester le 25 avril à Brasilia. Les populations autochtones se sentent oubliées par les partis politiques et les grands médias.

Le président Michel Temer a nommé comme ministre de l’Agriculture Blairo Maggi, l’un des grands leaders de l’agro-industrie. Dans un éditorial du journal économique Valor, Daniela Chiaretti, journaliste spécialisée dans l’environnement, dénonçait récemment un gouvernement passif avec un biais « ruraliste », illustré par l’agenda du ministre de la Justice [3], qui en 55 jours de mandat a rencontré une centaine de fois les représentants des lobbys parlementaires agricoles, mais n’a fait aucune rencontre avec des leaders indiens.

Le chef indien Ládio Verón devant l’ambassade du Bresil a? Londres le 19 avril.

Le chef indien Ládio Verón devant l’ambassade du Bresil a? Londres le 19 avril.

« Ce que mangent les Européens — la viande, le maïs — est mélangé avec du sang indien » 

La communauté internationale commence à s’alarmer face au traitement de la question indigène brésilienne. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a notamment souligné que le Brésil échouait à protéger les droits des Indiens durant l’examen périodique universel passé par le pays, à Genève, ce mois-ci. Au même moment, l’attaque violente d’une dizaine d’Indiens de l’ethnie Gamela, frappés et mutilés par des hommes payés par des fazendeiros, suscitait de nouveau l’indignation générale chez les défenseurs des peuples indigènes.

Pour les Guarani, l’Europe a sa part de responsabilité, car une grande partie du soja, du maïs ou de la canne à sucre destinés au marché européen est produit au Brésil (principalement dans le Mato Grosso) sur des terres desquelles des Indiens ont été expulsés. Ládio Verón va donc se rendre également au Parlement européen : « Nous allons demander de cesser d’acheter du soja brésilien, parce que ce que mangent les Européens — la viande, le maïs — est mélangé avec du sang indien, explique-t-il. Si nous ne recevons pas d’aide de l’extérieur, nous allons commencer à brûler les cultures, les usines d’éthanol, à entrer en action. Nous sommes fatigués de parler calmement, nous sommes maintenant prêts à aller au-delà, car c’est notre survie qui est en jeu. Que les Européens viennent voir comment on détruit nos forêts, comment on pollue notre eau et comment on nous assassine. »

Mathilde Dorcadie

Source Reporterre 19 mai 2017

 


L’AGENDA DE LA VISITE EN FRANCE DE LÁDIO VERÓN

Ládio Verón, le chef Guarani Kaiowá, sera en France du 20 au 29 mai 2017.

  • Paris
    Samedi 20 mai, à 18 heures : rassemblement de soutien sur le parvis des droits de l’homme.
    Lundi 22 mai, à 13 h 15 : interview sur RFI et rencontre avec des journalistes.
    Mardi 23 mai, à 9 h 30 : rencontre au Sénat à l’initiative de la sénatrice Laurence Cohen, présidente du groupe d’amitié France-Brésil.
  • Il sera  à Montpellier, le 24 mai et le lendemain à Marseille

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Comédie du Livre. Pratique égalitaire de la distribution du pouvoir

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La démocratie directe exigeait que le pouvoir politique soit citoyen. Photo dr

Paulin Ismard, Maître de conférence en histoire grecque à la Sorbonne évoque son essai  La Démocratie contre les experts. Présentation  Bernard Travier  aujourd’hui à 17h Auditorium du Musée Fabre.

Supposons un instant que le dirigeant de la Banque de France, le directeur de la police et celui des Archives nationales soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français. Imaginons, en somme, une République dans laquelle certains des plus grands serviteurs de l’État seraient des esclaves. Le Maître de conférence en histoire grecque à la Sorbonne Paulin Ismard questionne l’expérience de la lointaine Athènes avec l’idée  qu’elle pourrait nous aider à affronter, ici et maintenant, notre malheur politique.

En Grèce, laboratoire de la nouvelle gouvernance et d’une nouvelle « doctrine du cho c», le peuple  a de quoi réfléchir à cette absence d’alternative qui constitue désormais en Europe le mode de gouvernance néo-libéral. Il peut  dénoncer le chantage par lequel il s’exerce. Les modalités sont diverses selon les pays, les situations, les histoires, bien qu’il soit aisé de retrouver une certaine constance comme la façon par lesquelles l’extrême-droite européenne a été systématiquement promue, mise en avant, instrumentalisée, et parfois validées et reprises par les tenants de l’élite néo-libérale.

Dans la crise de la langue politique que nous traversons Paulin Ismard  s’attache au grand mot que demeure : La Démocratie, « aux contours incertains, mais qui s’offre à nos yeux à la fois comme un principe d’action et une aspiration indémodable, précise l’auteur,  qui  nous replonge dans l’Athènes de l’époque classique. « Ils étaient archivistes, policiers ou vérificateurs de la monnaie : tous esclaves, quoique jouissant d’une condition privilégiée, ils furent les premiers fonctionnaires des cités grecques. En confiant à des esclaves de telles fonctions, qui requéraient une expertise dont les citoyens étaient bien souvent dénués, il s’agissait pour la cité de placer hors du champ politique un certain nombre de savoirs spécialisés, dont la maîtrise ne devait légitimer la détention d’aucun pouvoir

La démocratie directe, telle que la concevaient les Grecs, impliquait que l’ensemble des prérogatives politiques soit entre les mains des citoyens. « Le recours aux esclaves assurait que nul appareil administratif ne pouvait faire obstacle à la volonté du peuple. En rendant invisibles ceux qui avaient la charge de son administration, la cité conjurait l’apparition d’un État qui puisse se constituer en instance autonome et, le cas échéant, se retourner contre elle

Une des manifestations du déni quotidien de l’idée démocratique ne tient-il pas dans l’exaltation du règne des experts ? Que la démocratie se soit construite en son origine contre la figure de l’expert gouvernant, mais aussi selon une conception de l’État qui nous est radicalement étrangère, voilà qui devrait nous intriguer.

JMDH

La démocratie contre les experts, Seuil (2015) 20 euros.

Rencontre avec Jean Claude Michéa.  Notre ennemi le capital

Jean-Claude Michéa Photo dr

Jean-Claude Michéa Photo dr

Dans un essai stimulant, Notre ennemi le capital, le philosophe montpelliérain prophétise la fin proche et souhaitable du libéralisme. Et établit Podemos en modèle pour la gauche européenne. « Il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » Avec Notre ennemi, le capital (Climats), le philosophe Jean-Claude Michéa poursuit son travail de clarification et de démolition entrepris avec des livres aussi importants que Orwell, anarchiste Tory, L’empire du moindre mal ou La double pensée. Mais est-il encore possible de « rassembler la grande majorité des classes populaires autour d’un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste » L’essayiste est devenu un auteur reconnu, notamment pour ses travaux sur George Orwell. Mais aussi, en raison d’une thèse qui pose le libéralisme économique comme indissociable du libéralisme politique.

Jean-Claude Michéa est l’un des invités de La Comédie du livre de Montpellier du 19 au 21 mai. Il participe à une rencontre ce soir à 19h00 au Centre Rabelais, entretien animé par Régis Penalva, directeur littéraire de la Comédie du Livre. Puis, il dédicacera ses ouvrages sur le Pôle 3 – Littérature française, librairie Sauramps, les 20 et 21 mai 2017.

Source La Marseillaise 19/05/2017

Voir aussi : Rubrique Livre, Essais, rubrique HistoirePoésie, Adonis : « Le problème, c’est la tyrannie théocratique »Hala Mohammad « la vérité et la liberté sont l’oxygène de la paix »,  rubrique Politique, rubrique International, Méditerranée, Montpellier, rubrique Société, Citoyenneté, On Line La Comédie du livre,

Présidentielles en Iran

Zahra, l'héroïne de bande-dessinée créée par Amir Soltani était candidate à l'élection présidentielle iranienne en 2013

Zahra, l’héroïne de bande-dessinée créée par Amir Soltani était candidate virtuelle à l’élection présidentielle iranienne en 2013

Les Iraniens seront appelés vendredi à élire un nouveau président. Le duel opposera l’actuel président Hassan Rohani au religieux conservateur Ebrahim Raïssi. Beaucoup d’observateurs voient dans ce scrutin un test de la politique d’ouverture à l’Occident pratiquée par Rohani, dont l’accord sur le nucléaire a été un important jalon. Les commentateurs conjecturent sur l’avenir du pays.

LA POPULATION NE PROFITE PAS DE L’ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE

Le peuple ne ressent pas vraiment les retombées positives de l’accord sur le nucléaire, explique le politologue Valentin Naumescu sur la plate-forme de blogs Contributors :

«Selon un sondage du mois d’avril, 72 pour cent des Iraniens estiment que le ‘Joint Comprehensive Plan of Action’ n’a pas généré de changement significatif de leur niveau de vie. Ils n’ont pas ressenti non plus le bénéfice de la levée progressive des sanctions, même si la croissance annuelle de l’Iran était de l’ordre de cinq à huit pour cent en 2015 et 2016. Le chômage reste élevé aujourd’hui. Il atteint 12 pour cent dans l’ensemble et près de 25 pour cent chez les jeunes. C’est l’une des raisons pour laquelle le scrutin ne devrait pas pouvoir être scellé à l’issue du premier tour et qu’un second tour devrait être nécessaire – pour la première fois depuis 1981.»

Valentin Naumesc

Source Contributors 16/95/2017

 

A QUAND LE PROCHAIN COUP D’ETAT ?

Le risque de coup d’Etat en Iran est imminent, redoute Taimoor Aliassi, représentant à l’ONU de l’Association pour les droits humains au Kurdistan iranien, dans Le Temps :

«La génération d’après la révolution, déçue de trente-sept ans de règne sans partage du clergé, a du mal désormais à croire à un avenir meilleur sous l’égide des ayatollahs. Nombreux sont les intellectuels, politologues, journalistes, activistes et artistes pour qui la question n’est plus de savoir quand il y aura un coup d’Etat, mais quelles en seront les modalités et les conséquences, à savoir : un bain de sang et un embrasement généralisé comme en Syrie ou en Irak ? Ou bien une reprise en main encore plus autoritaire et centralisée, plus ou moins téléguidée de l’étranger par certaines puissances occidentales, Etats-Unis en tête, qui n’ont aucun intérêt à voir le pays s’embraser, et sont prêtes à sacrifier leurs prétendus idéaux sur l’autel de la stabilité de la région.»

Source Le Temps 16/95/2017

 

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Moyen Orient, Iran, Législatives : poussée des alliés du président Rohani , pas de majorité claire, rubrique Politique internationale, Paris et Téhéran jouent l’ouverture économique et diplomatique,

Perceptions et réalités de l’autoritarisme dans le Sud-Est asiatique

 Heri Dono. – « Shock Therapy for Political Leader » (Thérapie de choc pour dirigeant politique), 2004. Photo : Agung Sukindra - Mizuma Gallery, Singapour, Tokyo


Heri Dono. – « Shock Therapy for Political Leader » (Thérapie de choc pour dirigeant politique), 2004.
Photo : Agung Sukindra – Mizuma Gallery, Singapour, Tokyo

Des sociétés tiraillées entre demande d’ordre et aspiration à l’ouverture

Quoi de commun entre l’icône birmane Aung San Suu Kyi et le sulfureux président philippin Rodrigo Duterte ? Leur présentation caricaturale dans les médias, notamment occidentaux, prompts à prendre parti au nom de considérations morales. Les peuples d’Asie du Sud-Est s’avèrent souvent moins sensibles aux accusations d’autoritarisme qu’aux résultats qu’ils escomptent de l’action de leurs élus.

En Asie du Sud-Est (1), c’est souvent la même histoire. Au départ, les médias bruissent de rumeurs enthousiasmantes à l’endroit des candidats libéraux. Colportées par les élites nationales cultivées et connectées, elles sont relayées par l’Occident, qui s’enflamme volontiers. Il en est allé ainsi en Indonésie en 2014, quand M. Joko Widodo, surnommé Jokowi, a fait souffler un vent nouveau sur la vie politique du pays, sclérosée par de vieux clans. La campagne de ce néophyte de la politique nationale, au mode de gouvernement si innovateur, fut portée par la haute classe sociale de Djakarta — dont il était le gouverneur — et par des universitaires de tous bords, jusqu’en Australie.

De la même manière, la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) en Birmanie en novembre 2015 a semblé sonner la fin d’une époque dominée par les militaires. Certes, bloquée par la Constitution, Mme Aung San Suu Kyi n’était pas en mesure de prendre la présidence ; mais l’un de ses proches, M. Htin Kyaw, a été élu à ce poste le 15 mars dernier. Quant à la « dame de Rangoun », en tant que ministre des affaires étrangères, elle peut siéger au Conseil national de défense et de sécurité. Elle est aussi devenue conseillère d’État — une fonction créée pour elle.

Selon un principe symétrique, il arrive que les représentants non élus des élites tombent à bras raccourcis sur les pouvoirs en place — et que l’Occident soit tenté de suivre le mouvement. C’est ainsi qu’à Singapour, lors de l’été 2015, à la veille du scrutin du 11 septembre, les réseaux sociaux espéraient transformer l’essai des élections de 2011 qui avaient envoyé au Parlement six députés d’opposition sur quatre-vingt-sept — un record. Le père fondateur de la cité-État, Lee Kuan Yew, était décédé quelques mois plus tôt ; le temps semblait venu de tourner la page.

À la même époque, le premier ministre malaisien Najib Razak était accusé d’avoir détourné 700 millions de dollars du fonds d’investissement public 1MDB (1 Malaysia Development Berhad) vers ses comptes personnels — ce qu’il a toujours nié. Aussitôt, le mouvement Bersih (« propre »), devenu célèbre après son premier rassemblement de protestation en 2007, reprenait la rue. Il recevait le soutien inédit de l’ancien premier ministre Mahathir Mohamad, hier mentor de M. Najib et aujourd’hui son opposant. Les jours du chef du gouvernement semblaient comptés.

Dernier cas, celui du président philippin Rodrigo Duterte, dont les propos comme candidat ont régulièrement heurté l’intelligentsia occidentale. Il a rapidement été comparé au républicain américain Donald Trump du fait de ses déclarations macho-populo-polémiques. Non content d’avoir averti, en campagne, qu’il n’hésiterait pas à abattre des dizaines de milliers de criminels, il a, une fois élu, encouragé ses concitoyens à éliminer physiquement des trafiquants de drogue. À écouter le président investi le 30 juin 2016, les journalistes ne seraient pas à l’abri d’un tel traitement s’ils se révélaient être « des fils de p… », selon ses propres mots. Ces menaces à peine voilées ont aussitôt suscité une mise en garde de l’Organisation des Nations unies (ONU) (2). M. Duterte a de nouveau utilisé la vulgaire expression dont il est coutumier pour qualifier M. Barack Obama début septembre ; ce dernier a aussitôt annulé la rencontre bilatérale prévue, malgré les excuses de son homologue philippin, avant de lui serrer la main dans un couloir en marge du sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Puis M. Duterte a annoncé qu’il voulait chasser les forces spéciales américaines du sud du pays…

En résumé, on accordait peu de crédit et guère de perspectives aux dirigeants singapourien, malaisien et philippin, ce qui contrastait avec l’enthousiasme généré par les candidats d’Indonésie et de Birmanie.

Cependant, la vérité des urnes n’est pas celle de la médiasphère. Si les villes disposent de grosses caisses de résonance, les campagnes restent prépondérantes au moment du décompte — le taux d’urbanisation en Asie du Sud-Est n’atteignait que 47 % en 2015. Et leurs priorités ne sont pas forcément celles des élites urbaines : c’est plutôt le paternalisme qui domine le système socio-politique, et caractérise la région.

En Indonésie, même si Jokowi a été élu président en juillet 2014, il n’a finalement pas largement dominé la campagne comme escompté, et les élections législatives du 9 avril 2014 l’ont privé d’une majorité au Parlement (lire les « Repères »). Il a même durci son discours pour s’appuyer sur les forces conservatrices et séduire la frange de l’électorat qui avait soutenu son rival nationaliste Prabowo Subianto. Il a autorisé les exécutions, au terme de procès légaux, de trafiquants de drogue (la dernière en juillet), ainsi qu’une traque des pêcheurs illégaux (quelque 210 navires ont été coulés depuis fin 2014) ; il s’est refusé à reconnaître clairement les massacres de masse de 1965-1966 contre les communistes (3). Et on le dit intéressé par la sanglante campagne antidrogue menée par M. Duterte.

Les Malais derrière leur gouvernement

De même, bien qu’ayant remporté les élections, la LND en Birmanie s’est fait attendre sur la question des minorités ethniques, à commencer par les Rohingyas musulmans (4), dont le sort est toujours loin d’être réglé — M. Kofi Annan, l’ancien secrétaire général de l’ONU, a atterri dans l’ouest du pays début septembre en espérant aider à régler la crise. Comme l’expliquent des chercheurs du Peace Research Institute of Oslo (PRIO), les élections n’ont pas seulement évincé les militaires, elles ont aussi marginalisé les partis ethniques : bien que représentant 40 % de la population, ils n’ont obtenu que 6 % des sièges, la LND profitant d’un mode de scrutin largement à son avantage. Fin 2015, certains de ces groupes ethniques, comme les Kachins, n’ont pas manqué de faire part de leur pessimisme ; ils ont admis avoir cherché l’efficacité en accordant leur voix à la Ligue, non pour la soutenir mais pour s’opposer au parti de l’ancienne junte.

Dans le cas de Singapour, point de monde rural, mais une « majorité silencieuse » composée de fonctionnaires et d’une population âgée, toujours plus confiante dans le Parti d’action populaire (PAP), au pouvoir depuis 1959. Les électeurs ont voté en 2015 à 70 % pour les candidats du gouvernement, en leur accordant 83 sièges sur 89, à l’opposé de ce que laissait supposer l’intense activité sur les réseaux sociaux. La tendance a été confirmée lors d’une élection partielle au printemps 2016 (5).

En Malaisie, alors qu’on les imaginait au plus bas à cause des scandales de corruption en chaîne, le premier ministre Najib et son parti ont remporté en mai et juin 2016 plusieurs scrutins : un à la tête d’un des États de la fédération et deux législatives partielles. M. Najib « se tient plus haut que jamais, reconnaissait même l’Agence France-Presse (AFP). Son destin électoral n’a jamais paru si favorable (6)  ». Sur sa lancée, il s’est permis d’adopter de nouvelles lois liberticides, renforçant notamment le contrôle d’Internet, tandis que l’ancien chef de file de l’opposition, M. Anwar Ibrahim, est en prison depuis février 2015 à cause d’accusations de sodomie, interdite en Malaisie.

Enfin, aux Philippines, malgré le portrait peu élogieux de M. Duterte dressé par la presse internationale, ce dernier a remporté l’élection présidentielle à un tour en mai dernier avec 39 % des voix, soit cinq millions de bulletins de plus que son dauphin (7). Une fois dépassé le choc — heureux ou pas — des résultats, voire des premières mesures, l’art du compromis et le souci du consensus ont bien semblé reprendre le dessus.

Comme souvent sur la scène internationale du Sud-Est asiatique, où les chancelleries oscillent entre Chine et États-Unis, les gouvernements reviennent à un équilibre prudent. C’est ainsi qu’après avoir cherché ses marques, le président indonésien a décidé de tourner peu à peu le dos à quelques bourgeois-bohèmes du Parti démocratique indonésien de lutte (PDI-P), de jeunes intellectuels souvent aisés, parfois formés à Singapour ou en Occident, qui l’avaient soutenu lors de la campagne. L’emprise de Mme Megawati Sukarnoputri, fille du premier président Sukarno, sur ce parti nationaliste et de centre gauche ne lui laisse en effet guère de marges de manœuvre, notamment dans les nominations. Le président profite par ailleurs de l’implosion de la coalition d’opposition au Parlement. Beaucoup de partis anciennement proches de M. Prabowo ont finalement préféré rejoindre le camp présidentiel. À présent, Jokowi aurait trouvé son cap en privilégiant une entente avec le Golkar, l’un des principaux partis, assez modéré et fervent défenseur du pancasila — cette philosophie de l’État indonésien résumée en cinq principes, dont la démocratie, la « justice sociale » ou encore l’obligation de croire en un dieu, sans autre précision.

Après avoir accumulé les postures — défenseur de l’ordre face aux trafiquants de drogue, protecteur du pays en réponse aux incursions chinoises en juin dernier, pionnier de la nation en relançant la politique maritime de l’archipel —, le président Jokowi veut lutter contre le déficit budgétaire. Pour s’y attaquer, il a rappelé de la Banque mondiale Mme Sri Mulyani Indrawati, très appréciée de la communauté des affaires, lors du remaniement de cet été. L’ex-général Luhut Binsar Pandjaitan, ancien du Golkar et proche conseiller du président, confirme son statut d’homme fort du gouvernement comme ministre coordinateur des affaires maritimes ; il garde la main sur les sujets sensibles : mer de Chine méridionale, infrastructures, énergie et tourisme. La question papoue illustre les louvoiements de Jokowi. Il a certes apporté des aides, amélioré les routes. Mais, parallèlement, la militarisation se poursuit, et la nomination du général Wiranto au poste de ministre coordinateur des affaires politiques, légales et sécuritaires inquiète à cause de son passif, notamment au Timor-Leste (8).

Tous les généraux n’ont pas désarmé

De son côté, l’équipe victorieuse en Birmanie a su reprendre le cap initialement fixé en travaillant sur un projet fédéral afin de régler la question des minorités ethniques. M. Romain Caillaud, analyste et consultant à Singapour, précise que « beaucoup d’électeurs issus des minorités ont voté pour le parti [de Mme Aung San Suu Kyi] dans un objectif d’union nationale et d’efficacité des réformes ». En octobre 2015, un cessez-le-feu avait été signé entre le gouvernement et seulement huit partis représentant les minorités. Un an plus tard, début septembre, la conférence de Panglong du XXIe siècle — en référence à celle de 1947, réunie par le père de Mme Aung San Suu Kyi et alors présentée comme la première étape vers une République birmane unifiée — a réuni tous les groupes à l’exception d’un interlocuteur de poids, l’Armée unie de l’État wa (UWSA) : un « premier pas » dans la réconciliation nationale, selon le Myanmar Times. Une autre conférence devrait suivre dans six mois.

En ce qui concerne les partis forts, historiques ou nationalistes (re)conduits au pouvoir, leur politique apparaît plus nuancée que ne le laissaient penser les inquiétudes initiales. À Singapour, par exemple, le gouvernement a tenté de renouveler ses élites et de se concentrer sur des politiques sociales. Il a donc multiplié aussi bien les instances de dialogue que les efforts de redistribution à travers des hausses de salaires (infirmières, policiers) et l’augmentation des aides à la génération des « pionniers » (les seniors). En septembre 2014, une commission constitutionnelle avait également rendu ses conclusions pour veiller à la représentation des minorités ethniques (malaise, indienne ou eurasienne) face à la majorité chinoise à l’occasion de l’élection présidentielle.

En Malaisie, le premier ministre a remanié son gouvernement fin juin. Objectifs ? Témoigner sa reconnaissance à ses alliés potentiels, par le biais de nominations et promotions, mais aussi, selon ses termes, affirmer les « priorités du gouvernement : la santé économique, le bien-être social et la sécurité de tous les Malaisiens ». C’est ici un point capital et une erreur de jugement classique au sein des mouvements d’opposition, de Singapour à Kuala Lumpur (et ailleurs) : sauf régime dictatorial, les discours droits-de-l’hommistes trouvent souvent peu d’écho dans l’électorat, à la différence des considérations plus terre à terre, telles que le pouvoir d’achat. La coalition d’opposition se montrera-t-elle capable de se rassembler ? Pourra-t-elle mobiliser l’opinion autour de son combat contre le projet de loi sur l’état d’urgence, qui donnerait davantage de pouvoir au premier ministre ? Pour l’heure, les forces partisanes semblent dispersées, tandis que la récente rencontre entre Mahathir Mohamad et son vieil ennemi Anwar Ibrahim, exceptionnellement autorisé à sortir de prison pour contester une loi à la Cour suprême, a de quoi déstabiliser les observateurs.

Reste le cas de l’avocat Duterte. Sa lutte contre les trafics et les cartels de la drogue version philippine est éminemment condamnable : depuis son arrivée au pouvoir jusqu’à mi-septembre, 3 426 personnes ont été tuées, 1 491 par la police et les autres par des civils. Mais, pour l’heure, on ne peut parler de dictature, et il existe quelques garde-fous constitutionnels, telles l’impossibilité de se présenter pour un second mandat au-delà de quatre années passées au pouvoir ou encore la procédure de destitution, plus facile à mettre en place qu’aux États-Unis (9). Surtout, le programme de M. Duterte peut séduire le plus grand nombre : il cherche à se détacher des clans familiaux qui sont à la manœuvre essentiellement depuis Manille, où il n’est allé qu’une seule fois entre sa victoire et son investiture. Il a même snobé la proclamation solennelle des résultats au Congrès. Dans cette lignée, il prône un fédéralisme susceptible d’apporter la paix dans les îles du Sud en proie au sécessionnisme, même si le pari est risqué. Fort de sa trentaine d’années d’expérience en tant que maire de Davao, dans le Sud longtemps instable, il pourrait être le mieux placé pour enfin y régler le conflit entre séparatistes musulmans et pouvoir central — sans oublier les rebelles communistes également actifs dans les zones rurales.

À en croire Richard Javad Heydarian, professeur à l’université De La Salle à Manille, M. Duterte n’a rien d’un « Trump de l’Est ». Le chercheur le qualifie au contraire d’acteur « sophistiqué et nuancé », comme l’illustre sa « géopolitique de la mer de Chine méridionale », à savoir sa vision du conflit territorial, sa diplomatie régionale et sa porte ouverte à Pékin sur ce dossier sensible. Et M. Caillaud de préciser qu’il serait également « bien entouré » pour les dossiers économiques.

En revanche, des acteurs risquent de troubler les jeux en cours dans la région. En premier lieu, le facteur islamiste ne peut être négligé alors qu’un bataillon de Malais a été constitué au sein de l’Organisation de l’État islamique (OEI) au Proche-Orient. La Malaisie a été frappée par un attentat le 28 juin 2016, après celui de Djakarta en janvier où l’on a déploré sept morts, dont cinq assaillants. Une province du « califat » se mettrait en place aux Philippines, d’après des analystes jamais avares en éléments de dramatisation propices au bon financement de leurs instituts. Car, tout comme il avait été question de « second front de la terreur » dans les années 2000, marquées par l’âge d’or d’Al-Qaida — une allégation jamais confirmée —, l’OEI est aujourd’hui servie à toutes les sauces sud-est-asiatiques.

C’est le cas aux Philippines, alors qu’avec la Syrie les liens y sont bien moins évidents qu’avec le grand banditisme. C’est également le cas en Indonésie, où les autorités auraient déjoué début août, sur l’île de Batam, une attaque au lance-roquettes planifiée contre Singapour. L’affaire est prise très au sérieux dans la cité-État, toujours à la recherche d’ennemis pour cimenter son pacte social. Mais elle suscite le scepticisme en Indonésie, où l’affaire est qualifiée d’opaque… De même, le profil des quelques personnes arrêtées pour radicalisation et djihadisme à Singapour ne semble pas correspondre à celui des auteurs d’attentats en Europe, souvent moins amateurs, plus radicalisés et davantage connectés à la Syrie. Enfin, les travaux du Pr Duncan McCargo, politiste spécialiste de la région, avaient déjà permis de mettre en relief le poids de la politique locale — et non des nébuleuses islamistes transnationales — dans le conflit du sud de la Thaïlande entre Malais musulmans et Thaïs bouddhistes (10). Là encore, des attaques en août dernier dans les provinces du Sud n’ont pas complètement livré leurs secrets : sont montrés du doigt tantôt les insurgés malais du Sud, tantôt les opposants politiques à la junte.

Faut-il alors davantage s’inquiéter des armées ? En Thaïlande justement, sous prétexte de stabilisation du pays, les généraux ont, en 2014, confisqué le pouvoir autour duquel s’écharpaient libéraux et nationalistes, élites et peuple, urbains et ruraux, « chemises jaunes » et « chemises rouges ». La junte a organisé un référendum le 7 août dernier sur un projet de Constitution guère démocratique. Le général Prayuth Chan-o-cha, premier ministre, s’est félicité de la victoire du « oui » (autour de 61 %), l’objectif étant certes la tenue d’élections générales en 2017 mais aussi de contrôler un Sénat qui ne serait plus élu mais nommé par le pouvoir militaire. La population se serait-elle fait une raison, à moins qu’elle ne courbe le dos jusqu’au prochain scrutin ?

La transition sera-t-elle plus douce en Birmanie ? Mme Suu Kyi doit encore composer avec ce qu’elle appelle « l’armée de son père ». Celle-ci dispose de 25 % des sièges au Parlement, sachant que 75 % des voix sont requises pour modifier la Constitution. À charge pour la LND de trouver les dosages subtils afin de concéder le minimum à un acteur encore incontournable à court terme. Ce fut particulièrement notable lors de la conférence de Panglong : les officiers des forces armées (Tatmadaw) ont clairement marqué leur territoire en rejetant vigoureusement les demandes d’autonomie administrative des Was et des Shans, tout en interdisant à d’autres groupes combattants de participer à la rencontre historique.

Quant à l’armée indonésienne, elle ne reste pas non plus inactive. Son Livre blanc de la défense publié au printemps dernier relance très vaguement l’idée d’infiltrations étrangères et de « défense totale » impliquant toutes les composantes de la société. En sus, le fait terroriste donne lieu à une concurrence entre la police et l’armée, qui y voit une occasion de s’affirmer davantage sur le territoire sous prétexte de protection. Mais le ministre de la défense manque trop de charisme pour rivaliser avec MM. Jokowi et Luhut. Ces derniers semblent encore tenir les rênes. Toutefois, ici — dans une moindre mesure — comme en Thaïlande, en Birmanie et de façon discrète à Singapour, où bien des ministres sont généraux ou amiraux, les officiers veillent, un pied dans la porte du jeu démocratique.

Éric Frécon

Enseignant-chercheur à l’École navale, chercheur associé à Asia Centre, auteur de Chez les pirates d’Indonésie, Fayard, Paris, 2011.
Source Le Monde Diplomatique Octobre 2016

À Calais, « les migrants ont un gobelet d’eau pour se laver »

Une dizaine de jeunes migrants terminent leur petit-déjeuner près de la rocade portuaire de Calais (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Une dizaine de jeunes migrants terminent leur petit-déjeuner près de la rocade portuaire de Calais (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Mercredi 10 mai, jour de marché à Calais. Il est un peu plus de 8 heures 30 et les étals sont presque tous installés. À quelques rues de là, place de Norvège, des bénévoles de l’association Salam font leur marché à eux. Cagettes de bananes, thermos de thé brûlant, sacs-poubelles où se mélangent pain et viennoiseries : les dons proviennent de commerces et de particuliers. Il suffit de quelques minutes pour répartir les denrées entre plusieurs véhicules. « Ces pains-là sont un peu secs », s’inquiète une bénévole. « Oui, mais ils les prendront quand même, avec le thé ça ira », la rassure Yolaine, coupe-vent sur le dos et dix ans d’aide aux migrants derrière elle.

Une pointe d’inquiétude subsiste dans les regards. La veille, Yolaine s’est retrouvée face à des CRS qui l’ont empêchée de distribuer sa nourriture. « Je leur ai dit que c’était illégal, que c’était des gamins derrière eux, mais ils n’ont rien voulu savoir », raconte-t-elle. En mars dernier, la mairie de Calais avait tenté d’interdire la distribution de nourriture aux migrants – un arrêté municipal finalement suspendu par la justice. « De toute façon, les gars sont là, on ne peut pas rester sans rien faire », s’indigne la bénévole. « Finalement, ils m’ont autorisé à leur donner de l’eau. Cinq litres pour 80 personnes, non mais vous imaginez ? »

La troupe se met en route pour la zone industrielle des Dunes, au nord-est de la ville, scrutant chaque fourgon qui croise son chemin. Au bout d’une petite rue caillouteuse, le convoi se gare devant un atelier de mécanique. Soupir de soulagement : aucun camion de CRS à l’horizon. La distribution peut commencer. Ils sont déjà une soixantaine de migrants à attendre là, en ligne bien droite, à l’entrée d’un terrain vague niché entre un petit bois et un pylône électrique. Pourquoi cet endroit ? « Ici, ils sont relativement tranquilles, ils peuvent espérer dormir quelques heures, tant qu’ils ne sont pas trop nombreux », nous répond Sophonie. À l’époque du centre d’hébergement Jules Ferry, le coeur de la dernière « jungle », Sophonie en était la directrice adjointe. Ce matin, elle vient « simplement donner un coup de main ». Face aux six bénévoles, la file d’attente grossit. Ils sont Afghans, Soudanais, Érythréens pour la plupart. Rien de nouveau à Calais, si ce n’est que les mineurs sont presque plus nombreux que les adultes.

« One tea par personne, water is for washing first », répètent les bénévoles. Chaque personne a le droit à un verre de thé, du pain, et un fruit. « Ils ont un gobelet d’eau pour se laver », déplore Michel, bénévole et ancien journaliste de La Voix du Nord. « Ça se limite aux mains et au visage, mais c’est déjà ça. » Un jeune Soudanais demande plusieurs fois l’accès à une douche. On se frotte le menton, l’air désemparé. À la fin de l’hiver, la mairie de Calais a déposé une benne à ordures devant les douches gérées par le Secours Catholique, afin d’en bloquer l’accès. Si l’acte a finalement été jugé illégal, le bloc sanitaire n’a toujours pas reçu l’autorisation d’être rouvert. « Il faudrait aller voir si les douches de la plage fonctionnent. Après, il y a le robinet du cimetière… », propose une bénévole, avant de se raviser. « Non, ça va faire des histoires, quelqu’un va forcément appeler la police ».

Des migrants passés par les centres d’accueil

Dans la file d’attente, ceux qui coupent ou se servent deux fois se font vite rappeler à l’ordre. Le ton monte entre deux migrants, qui finissent par en venir aux mains avant d’être séparés par le reste du groupe. « Je ne comprends, pas, lui c’est un gentil d’habitude », s’étonne Yolaine. Après des jours et des nuits blanches à tenter de passer en Angleterre, les traits sont tirés, et la fatigue devient nerveuse.

« Cette nuit, la police nous a empêchés de dormir, ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là », nous raconte Abdulah, un jeune Afghan de vingt-huit ans. Son niveau d’anglais est très bon, et pour cause, il dit avoir passé six ans au Royaume-Uni avant d’être expulsé vers Kaboul par avion. « J’ai été balayeur, déménageur, serveur dans un restaurant turc aussi, c’est plus facile pour travailler là-bas. » De retour en France, Abdulah a assisté à l’évacuation musclée de la « Jungle » en octobre dernier. « Pour nous ça s’est bien passé, on nous a envoyés en CAO [Ndlr, Centre d’Accueil et d’Orientation] dans un petit village, c’était très bien », nous raconte-t-il, en se rappelant « les sourires des enfants, et les gens qui disaient bonjour ». Peu de temps après, Abdulah et son ami ont été transférés dans un autre CAO, près de Charleville-Mézières. Un changement de décor assez rude. « C’était sale, il y avait des hommes qui buvaient de l’alcool et qui fumaient dans les chambres. »

Après quelques semaines sans activité, ni aide juridique, Abdulah s’est plaint à la direction. « À chaque fois, le directeur devait négocier avec son supérieur, qui devait ensuite négocier avec son supérieur… », peste-t-il. « Finalement, on nous a dit que si on n’était pas satisfaits ici, nous n’avions qu’à repartir à Calais. » Et l’Allemagne ? Ou un autre pays d’Europe ? « Je ne sais pas, ce n’est pas vraiment mon objectif », nous répond-il en regardant d’autres Afghans monter dans une camionnette discrète, garée à bonne distance du terrain vague. Une manière de nous dire que son passage en Angleterre, Abdulah l’a déjà payé.

Yolaine, bénévole de l'association Salam, termine le pansement d'un jeune migrant blessé au pouce (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

Yolaine, bénévole de l’association Salam, termine le pansement d’un jeune migrant blessé au pouce (Photo de Pierre-Louis Caron/VICE News)

« Inutile de chercher des camps, il n’y en a pas ici. »

La distribution du petit-déjeuner se termine pour les migrants du terrain vague. Certains jouent au football, les autres somnolent, un sac de couchage sur les épaules. « Inutile de chercher des camps à Calais, il n’y en a pas ici », nous explique Yolaine. « Dès que la police voit une bâche, des palettes ou quelque chose qui ressemble à une tente, c’est automatiquement gazé, détruit, confisqué. » Pour dormir, il ne reste donc que les buissons, des coins de terrain vague ou encore les ponts d’autoroute. Une situation semblable à celle de Grande-Synthe, à quarante kilomètres de là, où 200 personnes dorment dans les bois suite à l’incendie du camp soutenu par la ville.

« Bon, s’ils se font arrêter, au moins ils auront quelque chose dans le ventre », lance Yolaine en refermant les portes du camion. Nous reprenons la route vers un autre point de distribution, à 200 mètres environ de la route qui mène au port de Calais. La zone est stratégique, car les poids lourds y sont souvent amenés à ralentir. Non loin de là, un vaste parking pour camions permet aux chauffeurs de se reposer – et aux migrants de tenter une intrusion dans les remorques.

« Allez allez on se dépêche, on peut se faire déloger à tout moment », s’époumone Yolaine. Des dizaines d’adolescents soudanais et érythréens accourent, certains sortent des fourrés qui bordent ce quartier résidentiel. « Ça se voit qu’ils sont jeunes, regardez tout ce qu’ils mangent ! », sourit la bénévole. La température peine à dépasser les 10 degrés, le thé chaud semble apprécié. Un jeune homme tend son bras nu à Yolaine pour qu’elle lui fasse un nouveau pansement au pouce. « Il dit qu’il s’est coupé avec du verre, mais ça peut être à cause d’un grillage ou d’une clôture », nous explique la bénévole en refermant son grand sac rouge. Chutes, collisions, rixes, les risques sont nombreux pour les migrants. L’absence de douche multiplie en outre le risque d’infection. « Moi je fais de la « bobologie » », précise Yolaine, « pour les choses sérieuses, on les envoie directement à l’hôpital ».

11 heures 30, un fourgon de CRS passe au ralenti sur la rocade portuaire qui surplombe le pré où a lieu la distribution. Mais personne ne viendra interrompre le petit-déjeuner. « Ils sont en congés ou quoi aujourd’hui ? », plaisante un bénévole. Les adolescents repartent en grappe vers la route qui mène au terminal des ferrys. « Ils sont motivés, parce que le passage en Angleterre est encore possible. C’est difficile et de plus en plus dangereux, mais ça arrive fréquemment », nous explique Sophonie. Dans leurs sacs, les bénévoles n’ont plus que du pain sec et des bananes vertes, qu’ils vont amener une autre équipe installée à deux pas de la gare de Calais. Le long du canal, une quarantaine de migrants finit de manger.

« On ne sait pas exactement combien ils sont sur Calais », nous indique Sophonie. En se basant sur le nombre de repas distribués et la longueur des files d’attente, les associations estiment que 300 à 400 migrants sont présents dans la zone. « Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux », assure Yolaine, qui effectue ces maraudes tous les jours. Tous ont l’impression d’assister à un cycle qui se répète. « On se croirait revenu en 2002, avant le centre de Sangatte, tu te souviens ? Pas d’aide publique, aucun accueil, mais des chiffres qui grossissent », lance une bénévole. « Ça va continuer à affluer » ajoute une autre, en citant le sauvetage de 6 000 migrants qui a eu lieu quelques jours plus tôt en Méditerranée.

Un nouveau camp verra-t-il le jour ? La pression sur les associations va-t-elle s’intensifier ? Les bénévoles rencontrés ce matin-là préfèrent ne pas penser à cela. « On réussit à distribuer, mais les CRS contrôlent tout. Le soir, ils nous disent de faire ça en une heure maximum », confie une bénévole. Contacté par VICE News, Emmanuel Agius, premier adjoint de la mairie de Calais en charge de la sécurité, « n’a pour l’instant pas le temps de répondre aux questions concernant les migrants ».


Pierre-Louis Caron

Source :Vice News 12/05/2017

Voir aussi : Actualité France Rubrique Politique, Politique de l’immigration, Embarras de la gauche sur l’immigration, Perdre la raison face aux barbelés, rubrique Société, Justice, Exploitation des migrants mineurs dans les « jungles » françaises,