Les journalistes égyptiens se confrontent au pouvoir

journalisteegypte-592x296-1436186380Après une descente de police au siège du syndicat des journalistes, ceux-ci se mobilisent contre les violences policières.

La contestation contre le pouvoir monte au sein de la société égyptienne.

Le syndicat des journalistes égyptiens, au centre-ville du Caire, a des allures de forteresse assiégée. Toutes les rues qui y mènent sont bloquées par un impressionnant cordon de policiers.

Devant eux, quelques dizaines de partisans du régime amenés en bus brandissent des portraits du président Sissi et insultent les journalistes. Ces derniers répondent au cri de « Liberté! Liberté! ».

Deux journalistes arrêtés pour « complot »

Mercredi, à l’intérieur du bâtiment, des centaines, des milliers peut être, de journalistes se sont réunis en assemblée générale. Une réunion historique en réponse à l’arrestation dans ses locaux, le 1er mai, des deux journalistes Amr Badr et Mahmoud El Sakka, accusés de « complot » contre l’État. Des accusations fantaisistes, selon leurs proches. Une première dans l’histoire du syndicat, dernier lieu de la capitale où la contestation du régime est encore possible.

« Notre dignité a été blessée par cet événement », assure le journaliste Karem Yehia, qui collabore avec le grand journal gouvernemental Al-Ahram. Les journalistes demandent la démission du ministre de l’intérieur, Magdy ­Abdel Ghaffar, les excuses du président Sissi et la libération des journalistes emprisonnés – 29, selon le syndicat.

Le président Sissi déstabilisé

En s’adressant directement à l’homme fort du pays, les journalistes démontrent qu’il n’est plus intouchable. L’ex-maréchal, élu lors d’un scrutin contesté en mai 2014, a longtemps joui d’une forte popularité.

Mais la répression tous azimuts et les ratés de l’économie font monter le mécontentement. L’accord intervenu le mois dernier entre Riyad et Le Caire, par lequel le président Sissi a donné deux îles égyptiennes du Sinaï à l’Arabie saoudite – qui les revendiquent – a provoqué des critiques sans précédent.

Le 15 avril, des milliers de manifestants se sont réunis autour du syndicat des journalistes pour réclamer le retour des îles dans le giron égyptien. Des slogans anti-régime sont réapparus. Les activistes espéraient rééditer l’exploit le 25 avril, mais la police les en a empêchés. Selon l’ONG Human Rights Watch, au moins 382 personnes ont été arrêtées, dont plusieurs dizaines de journalistes.

D’autres syndicats ont apporté leur soutien aux journalistes. « Notre combat se situe au cœur du processus de démocratisation, pour toute la société égyptienne », estime Hamdine Sabbahi, leader politique nassérien qui s’était présenté face à Abdel Fattah Al Sissi, lors de la dernière élection.

D’éventuelles actions des journalistes à suivre

« Pendant la révolution de 2011, les Égyptiens réclamaient le pain, la liberté et la dignité. Aucune de ces revendications n’ont abouti. Les luttes, comme celle des journalistes, vont se multiplier. Mais à court terme, je ne suis pas optimiste?: le pouvoir ne répondra pas aux demandes des journalistes. Ce n’est pas dans la nature du président Sissi de s’excuser… », s’inquiète ­Mavie Maher, une réalisatrice égyptienne présente au syndicat.

Alors que le président inaugurait mercredi 4 mai un projet agricole dans le désert, il n’a pas évoqué une seule fois la crise pendant son discours.

Les journalistes annonceront mardi 10 leurs actions prochaines, si leurs demandes ne sont pas acceptées. « Ce sera très dur pour cette dictature de renvoyer son ministre de l’intérieur, estime Karem Yehia. Mais nous devons maintenir la pression. Nous espérons tous que ce n’est qu’un début. »

 Rémy Pigaglio
Source La Croix 06/05/2016

Procès Luxleaks : « Monsieur Hollande, de quel côté êtes-vous ? »

arton5585-271f3Le procès du lanceur d’alerte Antoine Deltour et du journaliste Edouard Perrin, qui ont révélé le scandale LuxLeaks, débute le 26 avril au Luxembourg. Ils risquent de lourdes amendes et peines de prison pour avoir simplement divulgué des informations sur un vaste système d’évasion fiscale. Le collectif de journalistes « Informer n’est pas un délit » interpelle le président de la République François Hollande : a-t-il l’intention de soutenir ses deux concitoyens, qui ont diffusé des informations relevant de l’intérêt général ?

Monsieur le Président de la République,

Mardi 26 avril s’ouvre le procès LuxLeaks. Deux de vos concitoyens sont poursuivis par la justice luxembourgeoise pour avoir informé le monde entier des pratiques fiscales douteuses mises en œuvre par le Grand Duché et permettant aux entreprises d’e?chapper a? leur impôt, notamment en France. Un sujet qui vous est cher, puisque comme vous le déclariez en 2012, votre adversaire « c’est le monde de la finance ».

Antoine Deltour est lanceur d’alerte. Edouard Perrin est journaliste. Sans eux, pas d’information. Sans leur courage, les dizaines de millions de lecteurs ou téléspectateurs de 80 médias ayant relayé et poursuivi les investigations dans plus de 26 pays via le consortium international des journalistes d’investigation ICIJ, n’auraient pu être informés.

Bientôt des centaines d’Antoine Deltour ?

La justice luxembourgeoise leur reproche de ne pas avoir respecté le « secret des affaires ». Ce fameux « secret des affaires » qu’une majorité de parlementaires européens a choisi récemment d’ériger en principe à travers le vote d’une directive qui permettra de poursuivre systématiquement et massivement désormais tous les Antoine Deltour et Edouard Perrin de l’Union européenne.

À moins que la France et d’autres pays, via le Conseil des États membres ne bloquent dans les semaines qui viennent cette directive dangereuse. Mais encore faut-il avoir la volonté de défendre – avec sincérité – la liberté d’informer et le droit de savoir de 500 millions d’Européens.

Il y a deux semaines, le scandale « Panama Papers » s’affichait à la une de 109 publications dans le monde. Comme vous, nous étions choqués par ce vaste système d’optimisation fiscale des plus grandes compagnies qui ne jouent pas le jeu de la solidarité devant l’impôt.

Bientôt un soutien présidentiel pour les lanceurs d’alerte ?

A juste titre, vous affirmiez au lendemain de ces révélations d’une ampleur sans précédent : « Je remercie les lanceurs d’alerte, je remercie la presse qui s’est mobilisée (…) c’est grâce à un lanceur d’alerte que nous avons ces informations (…) ils prennent des risques, ils doivent être protégés ».

Voilà pourquoi nous souhaiterions vous entendre dire la même chose à l’endroit d’Antoine Deltour et d’Edouard Perrin. Ils risquent de lourdes condamnations, et pourtant l’ensemble de notre société leur doit beaucoup.

Ni vous, ni aucun membre de l’exécutif français ou européen n’a encore affirmé son soutien à nos courageux concitoyens. Comment rester silencieux plus longtemps ? Il est temps de se prononcer.

Le Collectif « Informer n’est pas un délit » [1].

- Le site du Comité de solidarité avec Antoine Deltour et Edouard Perrin au Luxembourg

Notes

[1] Le collectif s’est formé en janvier 2015, à la suite du projet de loi du gouvernement français censé soutenir la croissance et contenant un volet sur « le secret des affaires » qui menaçait gravement la liberté d’informer. Il rassemble de nombreux journalistes issus de la presse écrite, de la radio, de la télévision et de l’Internet.

Source : Batamag 22/04/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Politique, Affaires, Un nouveau droit à l’opacité pour les multinationales, rubrique Société Justice, rubrique UE, rubrique , Luxembourg, Vers un retour du politique aux forceps,

Comprendre le systeme monétaire pour les nuls.

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 D’ou vient l’argent : quand on se pose la question, on pense que c’est le gouvernement qui fait l’argent. C’est faux. Le gouvernement aujourd’hui ne fait pas d’argent et se plaint continuellement de n’en avoir pas. S’il en faisait on n’aurait pas une dette nationale colossale

Notre niveau de vie, dans un pays où l’argent manque, est réglé non pas par les biens, mais par l’argent dont on dispose pour acheter les biens.

Deux sortes d’argent

L’argent, c’est tout ce qui sert à payer, à acheter; ce qui est accepté par tout le monde dans un pays en échange de choses ou de services.

Actuellement, on a deux sortes d’argent

: de l’argent liquide, fait en métal et en papier; de l’argent de livre, fait en chiffres.

L’argent liquide est le moins important; l’argent de livre est le plus important.

L’argent de livre, c’est le compte de banque.

Toutes les affaires marchent par des comptes de banque.

Avec un compte de banque, on paie et on achète sans se servir d’argent liquide.

On achète avec des chiffres.

J’ai un compte de banque de 40 000 €. J’achète une auto de 10 000 €

. Je paie par chèque.

Le marchand dépose le chèque à sa banque.

Le banquier touche deux comptes: d’abord celui du marchand, qu’il augmente de 10 000 €; puis le mien, qu’il diminue de 10 000 €. Le marchand avait 500 000 €; il a maintenant 510 000 € . Moi, j’avais 40 000 €, il y a maintenant 30 000 € écrit dans mon compte de banque.

L’argent de papier n’a pas bougé pour cela dans le pays. J’ai passé des chiffres au marchand. J’ai payé avec des chiffres. Plus des neuf dixièmes des affaires se règlent comme cela.

C’est l’argent de livres qui est l’argent moderne; c’est le plus abondant

Epargne et emprunt

L’argent de chiffres, comme l’autre, a un commencement.

Puisque l’argent de chiffres est un compte de banque, il commence lorsqu’un compte de banque commence

sans que l’argent diminue nulle part, ni dans un autre compte de banque ni dans aucune poche.

On fait, ou on grossit, un compte de banque de deux manières: l’épargne et l’emprunt.

Le compte d’épargne est une transformation d’argent.

Je porte de l’argent liquide au banquier; il augmente mon compte d’autant.

Je n’ai plus l’argent de poche, j’ai de l’argent de chiffres à ma disposition.

Je puis réobtenir de l’argent de poche, mais en diminuant mon argent de chiffres d’autant. Simple transformation.

Mais nous cherchons ici à savoir où commence l’argent.

Le compte d’épargne, simple transformation, ne nous intéresse donc pas pour le moment.

Le compte d’emprunt est le compte avancé par le banquier à un emprunteur. Je veux établir une manufacture nouvelle.

Il ne me manque que de l’argent. Je vais à une banque et j’emprunte 100 000 €

Va-t-il me passer 100 000 € en papier? Je ne veux pas. Trop dangereux d’abord.

Puis je suis un homme d’affaires qui achète en bien des places différentes et éloignées, au moyen de chèques. C’est un compte de banque de 100 000 € que je veux et qui fera mieux mon affaire.

Le banquier va donc m’avancer un compte de 100 000 €. Il va placer dans mon compte 100 000 €, comme si je les avais apportés à la banque. Mais je ne les ai pas apportés, je suis venu les chercher.

Est-ce un compte d’épargne, fait par moi? Non, c’est un compte d’emprunt bâti par le banquier lui-même, pour moi.

Le fabricant d’argent

Ce compte de 100 000 € n’est pas fait par moi, mais par le banquier.

Comment l’a-t-il fait? L’argent de la banque a-t-il diminué lorsque le banquier m’a prêté 100 000 €? Questionnons le banquier:

— Monsieur le banquier, avez-vous moins d’argent dans votre tiroir après m’avoir prêté 100 000 €?

— Mon tiroir n’est pas touché.

— Les comptes des autres ont-ils diminué?

— Ils sont exactement les mêmes.

— Qu’est-ce qui a diminué dans la banque?

— Rien n’a diminué.

— Pourtant mon compte de banque a augmenté. D’où vient cet argent que vous me prêtez?

— Il vient de nulle part.

— Où était-il quand je suis entré à la banque?

— Il n’existait pas.

— Et maintenant qu’il est dans mon compte, il existe. Alors, il vient de venir au monde?

— Certainement.

— Qui l’a mis au monde, et comment?

— C’est moi, avec ma plume et une goutte d’encre, lorsque j’ai écrit 100 000 € à votre crédit, à votre demande.

— Alors, vous faites l’argent?

— La banque fait l’argent de chiffres, l’argent moderne, qui fait marcher l’autre en faisant marcher les affaires.

Le banquier fabrique l’argent, l’argent de chiffres, lorsqu’il prête des comptes aux emprunteurs, particuliers ou gouvernements. Lorsque je sors de la banque, il y a dans le pays une nouvelle base à chèques qui n’y était pas auparavant. Le total des comptes de banque du pays y est augmenté de 100 000 €. Avec cet argent nouveau, je paie des ouvriers, du matériel, des machines, j’érige ma manufacture. Qui donc fait l’argent nouveau? – Le banquier.

Le destructeur d’argent

Le banquier, et le banquier seul, fait cette sorte d’argent: l’argent d’écriture, l’argent dont dépend la marche des affaires. Mais il ne donne pas l’argent qu’il fait. Il le prête. Il le prête pour un certain temps, après quoi il faut le lui rapporter. Il faut rembourser.

Le banquier réclame de l’intérêt sur cet argent qu’il fait. Dans mon cas, il est probable qu’il va me demander immédiatement 10 000 € d’intérêt. Il va les retenir sur le prêt, et je sortirai de la banque avec un compte net de 90 000 €, ayant signé la promesse de rapporter 100 000 € dans un an.

En construisant mon usine, je vais payer des hommes et des choses, et vider sur le pays mon compte de banque de 90 000 €.

Mais d’ici un an, il faut que je fasse des profits, que je vende plue cher que je paie, de façon à pouvoir, avec mes ventes, me bâtir un autre compte de banque d’au moins 100 000 €.

Au bout de l’année, je vais rembourser, en tirant un chèque sur mon compte accumulé de 100 000 €. Le banquier va me débiter de 100 000 €, donc m’enlever ce 100 000 € que j’ai retiré du pays, et il ne le mettra au compte de personne. Personne ne pourra plus tirer de chèque sur ce 100 000 €. C’est de l’argent mort.

L’emprunt fait naître l’argent. Le remboursement fait mourir l’argent

Et le système est tel que le remboursement doit dépasser l’emprunt; le chiffre des décès doit dépasser le chiffre des naissances; la destruction doit dépasser la fabrication.

Cela paraît impossible, et c’est collectivement impossible. Si je réussis, un autre fait banqueroute; parce que, tous ensemble, nous ne sommes pas capables de rapporter plus d’argent qu’il en a été fait. Le banquier fait le capital, rien que le capital.

Personne ne fait l’intérêt, puisque personne d’autre ne fait l’argent.

Mais le banquier demande quand même capital et intérêt. Un tel système ne peut tenir que moyennant un flot continuel et croissant d’emprunts.

D’où un régime de dettes et la consolidation du pouvoir dominateur de la banque.

La dette publique

Le gouvernement ne fait pas d’argent.

Lorsqu’il ne peut plus taxer ni emprunter des particuliers, par rareté d’argent, il emprunte des banques.

L’opération se passe exactement comme avec moi. La garantie, c’est tout le pays.

La promesse de rembourser, c’est la débenture. Le prêt d’argent, c’est un compte fait par une plume et de l’encre.

Et la population du pays se trouve collectivement endettée pour de la production que, collectivement, elle a faite elle-même! C’est le cas pour la production de guerre. C’est le cas aussi pour la production de paix: routes, ponts, aqueducs, écoles, églises, etc.

Le vice monétaire

La situation se résume à cette chose inconcevable. Tout l’argent qui est en circulation n’y est venu que par la banque. Même l’argent de métal ou de papier ne vient en circulation que s’il est libéré par la banque.

Or la banque ne met l’argent en circulation qu’en le prêtant et en le grevant d’un intérêt. Ce qui veut dire que tout l’argent en circulation est venu de la banque et doit retourner à la banque quelque jour, mais y retourner grossi d’un intérêt.

La banque reste propriétaire de l’argent. Nous n’en sommes que les locataires. S’il yen a qui gardent l’argent plus longtemps, ou même toujours, d’autres sont nécessairement incapables de remplir leurs engagements de remboursements.

Multiplicité des banqueroutes de particuliers et de compagnies, hypothèques sur hypothèques, et croissance continuelle des dettes publiques, sont le fruit naturel d’un tel système.

Source Huffington Post 25/09/2008

Voir aussi : Rubrique Education, rubrique Finance, rubrique Economie, rubrique Société, Consommation, rubrique Histoire, Chronologie économique mondiale XX siècle, Mésopotamiens, qui n’avaient pas de monnaie, pratiquaient le prêt à intérêt, rubrique Rencontre, La voix de Polanyi toujours actuelle ?,

Directive « Secret d’Affaires » le vote des eurodéputés français,

12973446_1156203357759952_4868620748786630768_oVoir aussi : Actualité France, Rubrique UE, rubrique Politique, Affaires, rubrique Société, Citoyenneté,

Perdre la raison face aux barbelés

Distribution de nourriture (AFP / Bulent Kilic)

Distribution de nourriture (AFP / Bulent Kilic)

IDOMENI (Grèce), 18 avril 2016 – Une des choses qui me frappe le plus chez tous ces réfugiés bloqués depuis des mois à la frontière gréco-macédonienne c’est de les voir, lentement, perdre la raison.

Voilà des années que je couvre cette crise de réfugiés. Je suis allé dans un grand nombre d’endroits et à chaque fois la situation est différente. J’ai vu des Syriens franchir en masse la clôture barbelée à la frontière turque pour échapper aux combats qui faisaient rage chez eux, à quelques centaines de mètres. J’en ai vu d’autres débarquer sur les côtes de Lesbos après une dangereuse traversée depuis la Turquie. Et maintenant me voici un peu plus loin sur la route des Balkans, à Idomeni. Ce village grec à la frontière macédonienne est devenu un cul-de-sac depuis que plusieurs pays européens ont fermé leurs frontières, en espérant mettre un terme à l’afflux de migrants. Environ onze mille personnes s’entassent ici.

Le camp d'Idomeni, le 1er avril 2016 (AFP / Bulent Kilic)

Le camp d’Idomeni, le 1er avril 2016 (AFP / Bulent Kilic)

Ce qu’il y a de particulier ici, c’est le désespoir extrême, absolu. Ces gens ont quitté des pays dévastés par la guerre. Ils ont accompli un dangereux voyage, souvent avec leurs enfants sur les épaules. Et les voici maintenant bloqués dans une mare de boue face aux portes fermées de l’Europe, obligés de vivre dans des conditions aussi déplorables que chez eux, sans avoir la moindre idée de ce qui va leur arriver ensuite. Certains végètent ici depuis deux ou trois mois. Ils n’ont rien d’autre à faire qu’attendre, dans l’incertitude totale. Pourront-ils rejoindre l’Europe de l’Ouest comme l’ont fait des centaines de milliers de réfugiés avant eux ? Seront-ils reconduits de force en Turquie ? Devront-ils, au final, rentrer chez eux ?

Alors ils perdent la raison. Ce n’est pas étonnant. Vous aussi vous deviendriez fou à leur place. Jour après jour, leur comportement change. Et même moi qui ai couvert d’innombrables situations de ce genre, qui suis ici pour faire mon travail, qui sais qu’au bout de deux semaines je retrouverai ma maison et ma famille, je me sens de plus en plus déprimé, de plus en plus agressif au fur et à mesure que le temps passe. Je ne fais pas que sentir l’ambiance. Je la sens qui pèse sur moi, de tout son poids.

Et il y a les conditions matérielles dans lesquelles tous ces gens vivent. Une horreur. Je n’ai pas de mots pour les décrire. A Idomeni, on trouve exactement la même chose que dans les camps de personnes déplacées en Syrie, un pays en guerre depuis cinq ans…

La première chose qui vous frappe ici, c’est l’odeur. Des effluves de toilettes mêlées à de puissantes odeurs corporelles. Les gens vivent, dorment et mangent près des toilettes, au milieu de leurs excréments. Que pourrais-je dire de plus ? Il n’y a pas assez de douches, pas assez d’endroits pour se laver les mains, pas assez d’eau. Les conditions d’hygiène sont tout simplement effroyables. La pestilence est omniprésente. Des enfants tombent malades. J’ai déjà vu des choses pareilles dans des zones de guerre. Mais ici nous sommes en Grèce, un pays en paix dans l’Union européenne, et des gens y vivent exactement comme s’ils étaient restés au cœur de la Syrie ! Cet endroit, c’est vraiment la honte de l’Europe.

Un jour de pluie dans le camp de fortune (AFP / Bulent Kilic)

Un jour de pluie dans le camp de fortune (AFP / Bulent Kilic)

Et puis que dire de la vie quotidienne ? Peut-on vraiment appeler ça une vie quotidienne ? Les habitants du camp passent leur temps à faire la queue pour recevoir de quoi manger auprès des organisations non gouvernementales. Il n’y a rien à faire ici, à part satisfaire ses besoins primaires et attendre. Pouvez-vous imaginer ça ? Passer ses journées à voir vos rêves et vos espoirs mourir à petit feu, le tout sans savoir de quoi votre avenir sera fait ?

Les réfugiés ne vont pas rentrer pas chez eux. Premièrement parce chez eux, il n’y a plus rien. Et deuxièmement, parce qu’ils n’ont pas dépensé toutes leurs économies et pris des risques insensés pour se laisser bloquer aux portes de la Macédoine par quelques rangées de barbelés. Cette idée leur est insupportable.

C’est parfois difficile d’être un journaliste ici, parce que les gens ont tendance à vous prendre pour une sorte de sauveur. Tous les jours, des gens me posent des questions du genre : « quand est-ce qu’ils vont ouvrir la barrière ? » ou encore : « que va-t-il nous arriver ? » Et moi je n’en ai pas la moindre idée.

A Idomeni, je suis devenu ami avec une Kurde de Syrie, dont le mari est parti le premier pour l’Allemagne il y a six mois. Elle essaye de le rejoindre avec leurs deux enfants. Et cela fait deux mois qu’elle est bloquée à la frontière. Tous les jours elle fait la queue pour recevoir de la nourriture. Les gens deviennent fous. Ils se bousculent, se battent pour être servis les premiers. « De ma vie je n’ai jamais frappé personne », me dit-elle. « Comment pourrais-je le faire maintenant, pour de la nourriture ? Même ici, je ne peux pas, c’est impossible ». Alors il y a des jours où elle et ses enfants ne mangent rien.

Les enfants, c’est le pire, dans cette histoire. Ce sont les images d’enfants qui vous restent à jamais gravés dans la tête une fois que vous êtes rentré chez vous, surtout si vous avez des enfants vous-même. Leurs visages reviennent vous hanter, encore et encore. Bien sûr ils ne vont pas à l’école. Et vous savez ce qui se passe quand un enfant ne va pas à l’école ? Son comportement change. Son cerveau change.

Autour d'un feu dans le camp de réfugiés d'Idomeni (AFP / Bulent Kilic)

Autour d’un feu dans le camp de réfugiés d’Idomeni (AFP / Bulent Kilic)

Les enfants, ici, passent leurs journées à jouer dans la boue, ou sur la voie ferrée. Ils viennent vers vous, vous poussent, vous crient dessus. Eux aussi deviennent fous. Mon amie kurde de Syrie a un garçon de huit ans et une fille de quatorze ans. Cela fait trois ans qu’ils n’ont pas mis les pieds à l’école, à cause de la guerre. Elle est vraiment inquiète pour eux. Ils n’apprennent rien. Que vont-ils devenir ?

Et pour couronner le tout il y a eu ces incidents il y a quelques jours. Un groupe d’individus a essayé d’entrer en Macédoine par la force, et les soldats les ont repoussés avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Plusieurs dizaines de personnes ont été blessées, elles ont été soignées par les ONG.

Pouvez-vous imaginer ? Vous avez vécu l’enfer de la guerre, vous avez fui pour vous retrouver dans un autre enfer, vous n’avez aucune idée de ce qui va vous arriver et des soldats vous aspergent de gaz lacrymogènes. C’est juste complètement fou. Dans ces circonstances, qui ne perdrait pas la raison ?

(Cet article a été écrit avec Yana Dlugy à Paris et traduit de l’anglais par Roland de Courson)