Alexis Corbière : «Le nom d’insoumis » s’est imposé dans le vocabulaire politique»

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

A Paris, le 27 juin. Photo Laurent Troude pour Libération

La France insoumise se réunit à partir de ce jeudi à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, «Libé» a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement.

L’heure de la rentrée a sonné pour La France insoumise, réunie à partir de ce jeudi et pendant quatre jours à Marseille, terre d’élection de Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, Libération a interrogé le député de Seine-Saint-Denis, figure centrale du mouvement. Outre l’avenir des insoumis, il revient sur le «grand succès» de la campagne «de l’aveu même de nos adversaires», sur les premiers mois du «social killer» Macron aux «sourires permanents» et sur les polémiques à propos du Venezuela ou de Neymar.

C’est la fin des vacances, un nouveau cycle s’ouvre. Mais d’abord, retour en arrière : quel est le bilan de La France insoumise depuis sa création en février 2016 ?

La France insoumise rassemble désormais plus de 500 000 personnes autour de sa plateforme numérique. Force ouverte, populaire, rassembleuse, écologique, sociale et pour une VIe République, elle est tournée vers l’action concrète. Elle s’est constituée initialement en soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, avec un score de presque 20% à l’arrivée, c’est-à-dire dans le même étiage qu’Emmanuel Macron. La campagne, de l’aveu même de nos adversaires même les plus hostiles, fut un grand succès, mêlant intelligence et inventivité.

Cette dynamique ne s’est pas arrêtée au soir du premier tour. A l’occasion des élections législatives, les candidats de La France insoumise ont été présents dans la quasi-totalité des circonscriptions, et ils ont accédé au second tour dans près d’une centaine d’entre elles. Au final, nous avons fait entrer à l’Assemblée nationale un groupe parlementaire original qui a fait entendre une voix forte et une alternative sérieuse. Enfin, le nom d’«insoumis», devenu très populaire, s’est imposé dans le vocabulaire politique en tant que nouvelle sensibilité politique.

Bien sûr, à cette heure, nous aurions souhaité gouverner le pays pour répondre aux immenses défis qui sont devant lui. Mais ces deux campagnes ont permis de faire naître un large mouvement populaire qui dirigera un jour ce pays.

Aujourd’hui, le mouvement va devoir se développer. Est-ce que vous savez comment ? La France insoumise va-t-elle devenir un parti ? Une direction va-t-elle être nommée ou élue ?

Comme c’était le cas pour rédiger notre programme ou lors d’autres étapes de notre existence, toutes les décisions seront débattues par celles et ceux qui sont inscrits sur la plateforme LaFranceinsoumise.fr et dans les 5 000 groupes d’appui. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons lancé une «boîte à idées» il y a quelques semaines, afin que les insoumis s’expriment. Cela permet actuellement aux signataires de proposer des pistes autour de 4 axes : Quelles campagnes pour le mouvement ? Quelles méthodes d’action ? Quels outils ? Quelle organisation ? C’est un débat passionnant qui s’ouvre, bien loin du caractère desséché de La République en marche (LRM), devenu simple chambre d’enregistrement du gouvernement, ou de la décomposition morbide des partis traditionnels… Nos décisions seront actées lors d’une convention nationale l’automne prochain.

Sur le plan personnel, vous avez pris de la place. On vous voit beaucoup dans les médias… Est-ce qu’on peut dire que vous avez grandi politiquement ?

Qu’importe ma personne. C’est notre mouvement qui a progressé politiquement, et nous avons tous grandi avec. Cette belle croissance est le fruit de raisons politiques. C’est notre diagnostic initial sur la décomposition de la VRépublique et la crise des partis, qui en constitue les piliers, qui était juste. Nous avons compris mieux que d’autres la force du «dégagisme» qui allait s’exprimer durant cette campagne et qui a broyé tous les prétendus vainqueurs annoncés d’avance. Nous avons également analysé que les primaires du PS, dans lesquelles certains voulaient nous entraîner de force ou en nous injuriant, ne pouvaient que produire un étouffoir populaire, allant vers l’échec quel que soit le candidat qui les emportait.

Pour ma part, avec d’autres comme Manuel Bompard, notre directeur de campagne, ou Charlotte Girard, qui a dirigé la rédaction du programme, je me suis mis au service de cette orientation et cette stratégie, sous la conduite de notre collectif, dans mon rôle de porte-parole. D’autres nombreux visages sont apparus durant cette campagne, et notamment ceux de nouveaux jeunes députés talentueux comme Mathilde Panot, Danièle Obono, Adrien Quatennens, Ugo Bernalicis, Caroline Fiat ou Bastien Lachaud. Ces personnalités sont venues rejoindre sur le front médiatique ceux qui étaient déjà identifiés comme Danielle Simonnet, Eric Coquerel, Leila Chaibi, Liêm Hoang-Ngoc, Clémentine Autain ou Raquel Garrido. A quoi s’est ajouté désormais l’ami François Ruffin… J’en oublie beaucoup d’autres aussi rayonnants, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas.

Notons enfin que nous sommes la seule force à avoir fait émerger autant de femmes, ce qui est remarquable. Je suis très fier de cet élargissement. J’ai souvent subi durant cette campagne des propos persifleurs de journalistes : «A La France insoumise, il n’y a personne à part Mélenchon.» Qui peut répéter de telles sottises à présent ?

Cet été, votre mouvement a été la cible de plusieurs critiques au sujet des événements au Venezuela. Certains vous ont accusés de garder le silence, d’autres de soutenir le président Maduro. Comment expliquez-vous les critiques et quelle est votre position vis-à-vis de Maduro ?

Ce harcèlement pour nourrir un minable «Mélenchon bashing» est ridicule. Avec d’autres membres de La France insoumise, nous passons notre temps depuis le début du mois d’août à parler du Venezuela mais on nous répète de façon mécanique, sans nous écouter, que nous gardons le silence. Absurde.

La situation difficile du pays vient essentiellement de la lourde chute du baril du pétrole qui a entraîné des difficultés sociales réelles, malgré l’œuvre sociale considérable (lutte pour l’éducation, pour la santé, le logement, etc.) accomplie depuis 1999 sous l’impulsion de Hugo Chávez. Sous sa présidence, l’argent du pétrole ne servait pas à acheter des joueurs de football ! Or une partie de l’opposition de droite, voire d’extrême droite, n’a jamais accepté que les plus modestes soient enfin considérées. Elle avait déjà initié un coup d’Etat contre Chávez en 2002. Elle a choisi depuis l’élection de Maduro une stratégie de la tension en utilisant les difficultés sociales, en multipliant les manifestations violentes et les actes d’intimidation pour renverser le gouvernement.

Ces tentatives de déstabilisation sont bien sûr soutenues de l’extérieur. Les folles déclarations de Donald Trump, président des Etats-Unis, qui va jusqu’à évoquer une possible option militaire contre Caracas, sont la preuve de l’implication des officines de la Maison Blanche. Et c’est ce même Trump, celui qui banalise les manifestations néonazies, que le président Macron a invité le 14 Juillet. Sidérant.

Pour ma part, je condamne toutes les violences et je suis pour une solution pacifique et démocratique pour résoudre la tension actuelle. Et comme toujours, la solution c’est le peuple. C’est seulement par des élections démocratiques qu’une solution allant vers l’apaisement pourra être trouvée. Je note d’ailleurs que l’opposition a annoncé vouloir participer aux prochaines élections régionales. Laissons le peuple vénézuélien faire son choix !

Pendant ce temps, dans un silence médiatique assourdissant, l’Arabie Saoudite mène une guerre infâme au Yémen, qui a déjà fait plus de 15 000 morts parmi les populations civiles pour la seule année 2016 et menace 7 millions de personnes de famine. Mais dans la mesure où les Etats-Unis soutiennent les Saoudiens, nul n’en parle. Je ne suis donc pas dupe des indignations à géométrie variable de certains.

La rentrée de La France insoumise se déroule à Marseille, dans la circonscription de Jean-Luc Mélenchon, c’est votre nouveau camp de base ?

Notre camp de base réel est l’Hexagone. La France insoumise est partout chez elle. Marseille est une ville magnifique, envoûtante sur le plan politique, où les quartiers populaires sont encore au centre de la ville. Le peuple est au cœur de la cité, où il se fait entendre par ses éclats de voix et sa passion de justice et d’égalité. Ici, tout est politique et source de débats. Cela peut être le laboratoire de notre projet. On a parfois l’impression qu’un Marseillais est toujours un insoumis, quel que soit son vote ensuite. Les idées que nous défendons y sont comme un poisson dans l’eau… Elles se fondent dans l’ensemble pour le rendre plus agréable !

Quel est votre regard sur les premiers mois de Macron ? Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont surprises ?

Cet homme, malgré ses sourires permanents, est un «social killer» à la communication très verrouillée. Son fanatisme économique me surprend parfois tellement, il est la reproduction fainéante de solutions qui ont échoué partout. Il semble entouré de suprémacistes libéraux revanchards, biberonnés à la fraction la plus dure du Medef, qui veulent punir les milieux populaires. La mesquine suppression de 5 euros des APL pour 6,8 millions de Français les plus modestes, parallèlement à la volonté de réduire l’ISF pour les ultra-riches en leur rendant 2,5 milliards d’euros, en est un exemple désolant. Je n’oublie pas aussi l’augmentation de la CSG qui va pénaliser 60% des retraités. Mais surtout, il veut casser le code du travail, patiemment construit par des décennies de luttes sociales et des victoires électorales, et qui protège 18 millions de salariés et d’employeurs !

Le dessein macronien c’est La République en marche… arrière ! Il veut ubériser la société française, faciliter les licenciements même abusifs, précariser les salariés, affaiblir les instances de représentation des personnels, inverser la hiérarchie des normes sociales, etc. Alors que la précarité se répand dans le pays, il veut la généraliser davantage. Nous verrons les contours précis de ses méfaits le 31 août. Mais il faut craindre le pire. C’est pourquoi nous donnons rendez-vous le 23 septembre et que nous manifesterons le 12 à l’appel des organisations syndicales. Le pouvoir macroniste, malgré son arrogance de façade, est une réalité très faible. Ses idées sont minoritaires dans la société. Il n’a pas de base sociale réellement solide pour mener sa politique. Macron a été essentiellement élu dans un rejet du FN, et non une adhésion à ses propositions. Son aplomb repose sur un pouvoir présidentiel d’ordre monarchique et des institutions godillotes. Mais il n’est pas sûr que les 310 députés En marche soient prêts à affronter une contestation populaire.

Beaucoup prédisent une rentrée optimiste de l’économie française : merci François Hollande ou c’est déjà l’effet Macron ?

Arrêtez vos plaisanteries de mauvais goût. Le chômage a touché 1 million de personnes supplémentaires sous le quinquennat de François Hollande, le nombre de pauvres aussi a augmenté. Dire merci à cette politique et ceux qui l’ont impulsé serait indécent. Monsieur Macron était alors secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre de l’Economie. Il en est aussi responsable. Aucune des décisions prises par le gouvernement précédent et actuel n’a le moindre effet positif pour l’emploi. Ils n’ont aucun grand projet économique pour notre pays et tournent le dos à toute bifurcation écologique. En Europe, toutes les études attestent que la prétendue reprise économique que vous évoquez profite essentiellement aux actionnaires. Et la France reste le plus gros pourvoyeur de dividendes. Il n’y a vraiment pas de quoi être optimiste sans intervention populaire pour changer tout cela.

Comment imaginez-vous le mois de septembre avec les nombreuses manifestations d’opposition à la loi travail ? Quel est l’objectif de La France insoumise ?

Nous jouerons notre rôle de force utile au peuple, en faisant connaître les dangers contenus dans la réforme du code du travail. Nous mènerons un travail d’éducation populaire dans le pays pour informer les nôtres, dans les quartiers et les lieux de travail. Nous utiliserons également l’hémicycle de l’Assemblée nationale pour nous faire entendre. Le mois de septembre doit être celui du grand refus populaire à la régression macroniste.

Dès le mois de juin, votre mouvement a réussi à se faire remarquer à l’Assemblée nationale avec des nouvelles têtes et vous avez clamé à plusieurs reprises que La France insoumise était la première force d’opposition. C’est un enjeu ?

La question ne se pose pas ainsi. Comme Jean-Luc Mélenchon l’a dit à la tribune de l’Assemblée nationale, nous ne sommes pas seulement une force d’opposition à la politique du gouvernement. C’est un projet trop mince pour nous. Notre ambition dépasse cela. Nous sommes une force d’alternative au pouvoir en place, pour mener demain ce pays vers les choix écologiques indispensables et le partage des richesses nécessaire. Il faut nous préparer à diriger ce pays… et cela ici et maintenant, en refusant les mauvais coups du gouvernement.

Est-ce qu’on peut imaginer des rapprochements entre votre mouvement, le PCF, les écolos et le PS ?

La France insoumise se veut un mouvement ouvert et accueillant. Toutes celles et ceux qui veulent participer à sa construction sont les bienvenus. Mais il ne peut être question de revenir à une forme de cartel : la campagne de La France insoumise a montré l’aspiration à une forme nouvelle et souple et son refus du vieux monde politique en crise. Ensuite, nous pouvons mener des actions communes avec tous ceux qui veulent défendre le peuple face à l’oligarchie. Des additions ponctuelles peuvent avoir lieu comme notre saisie commune du Conseil constitutionnel sur les ordonnances. Mais la base de toute clarté est le refus de la politique de Macron. Or le groupe des députés PS s’est très largement abstenu ou même a voté pour la confiance au gouvernement.

Certains, à gauche, souhaitent organiser des états généraux de la gauche d’ici à la fin de l’année, ça vous tente ?

Je respecte cette démarche mais je ne la partage pas. La France insoumise ne s’inscrit pas dans une démarche de reconstruction de «la gauche», ni de recomposition avec des forces qui se décomposent. Elle souhaite être l’outil du peuple français dans sa mobilisation pour apporter des solutions concrètes aux urgences sociales et écologiques auxquelles il est confronté. La question n’est donc pas pour moi de mettre son énergie dans un nouveau round de discussions à l’intérieur d’un espace qui ne veut plus dire grand-chose, avec des formules épuisées déjà utilisées sans succès, mais de la projeter dans la société pour aider à la mise en mouvement populaire. Notre responsabilité est d’agréger, pas de créer une confusion qui désagrège. Notre perspective reste de gagner les élections, pas de constituer une minorité un peu plus garnie.

Lors de la signature du brésilien Neymar au PSG, vous êtes montés au créneau pour dénoncer les chiffres de son transfert. Depuis, vous avez vu ses débuts et ses premiers dribbles et buts ?

Que Monsieur Neymar soit un joueur de ballon de grand talent ne fait pas de doute. Mais faut-il applaudir les sommes délirantes qui circulent dans le football, notamment quand elles proviennent d’un pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés comme au Qatar ? Là-bas, les femmes sont méprisées, les travailleurs mal traités et l’esclavage est encore une réalité, malgré les déclarations des rois du pétrole. Aucun des dribbles de Neymar ou de qui que ce soit ne me fera perdre ma conscience humaniste. Enfin, je continue de penser qu’une société où les sportifs (même talentueux) sont 10 000 fois mieux payés que ses savants, ses ouvriers, ses agriculteurs, ses enseignants, ses infirmières, ses poètes… est une société malade.

La beauté du geste sportif ne peut tout justifier. Les petits maillots floqués «Neymar» qui se vendent 140 euros pièce ont un prix de fabrication réel de 6 euros par des ouvriers mal payés ! Ils sont vendus 20 fois plus chers ! Cet univers nouveau du «fric foot» n’est qu’une parabole de la mondialisation libérale : concentration de richesse d’un côté, pauvreté de l’autre. Et pour faire accepter ces injustices, on fabrique des idoles, hommes-sandwichs modernes, puissants émetteurs idéologiques dont la mission réelle est de faire admirer les milliardaires par les plus modestes. La star brésilienne du ballon rond peut faire vibrer les stades par ses jeux de jambes et ses tatouages irréprochables, le système dont elle est la vitrine n’a pas d’avenir positif à proposer. L’amour du sport doit passer par sa définanciarisation. C’est cela que je dénonce.

Rachid Laïreche

Source Libération 24/08/2017

1917, année russe. Après la révolution bolchevique, “les femmes ont pu se réaliser dans tous les domaines”

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La muse et son amant poète : Lili Brik et Vladimir Maïakovski à Yalta, en 1926. Photo APIC/GETTY IMAGES

Les bolcheviques voulaient en finir avec le modèle familial bourgeois. Leur prise de pouvoir a donné le coup d’envoi à une révolution aussi bien féministe que sexuelle. Entretien avec l’historien Alexandre Rojkov, spécialiste de la vie quotidienne, de la jeunesse et de l’histoire sociale.

LENTA.RU : Dans leur modèle de société, quelle place réservaient à l’amour les idéologues du marxisme ?

ALEXANDRE ROJKOV : L’amour s’intégrait dans le “grand récit” marxiste ou révolutionnaire, en lien avec les questions économiques ou politiques essentielles. Marx estimait que le rapport de l’homme à la femme était l’étalon de mesure du niveau de culture de l’individu. Il était partisan de l’émancipation en général (y compris des femmes), et prônait assez fermement la libéralisation du divorce. Engels a écrit que la destruction des fondements économiques de la famille bourgeoise allait modifier le caractère même des relations familiales : le soin des enfants deviendrait l’affaire de la collectivité, qu’ils soient nés d’un mariage ou d’une union civile. Dans le même temps, il reconnaissait ne pas savoir exactement ce qui remplacerait les piliers détruits du mariage.

Qu’en pensaient les bolcheviques ?

Ils ont été constants dans leur volonté d’accorder aux femmes l’égalité des droits. Et les femmes ont eu, en effet, la possibilité de se réaliser dans tous les domaines. Mais il a fallu de nombreuses années pour détruire le fameux “foyer familial” et libérer les femmes de “l’esclavage de la cuisine”, en développant ces réseaux de maternités, de restauration collective, de crèches, de maternelles et d’écoles dont rêvaient les bolcheviques. Comme l’a écrit Trotski en 1936 dans La Révolution trahie, en parlant de “Thermidor au foyer” [la bureaucratisation de l’État ouvrier ayant fait selon lui reculer les acquis de la révolution], le renversement de l’ancien modèle familial avait échoué.

Parmi les ouvrages des penseurs de la sexualité, Douze commandements sexuels du prolétariat, d’Aron Zalkind, publié en 1924, est celui qui a eu le plus de succès. Ce freudo-marxiste enjoignait le prolétariat à préserver son énergie sexuelle afin de garder ses forces pour la lutte des classes. Il convenait selon lui de faire passer le collectif des travailleurs avant l’amour : “Il faut que le collectif soit plus attractif qu’un partenaire sexuel.” Dans le même temps, Zalkind ne concevait la relation sexuelle que dans le sentiment amoureux, et l’acte sexuel comme le stade ultime de l’émotion amoureuse. Il faut également noter les exigences énoncées en matière de fréquence des accouplements, de fidélité envers son partenaire et de responsabilité face à une éventuelle grossesse. Les perversions sexuelles étaient taboues, tout comme le flirt et la jalousie.

En 1923, Alexandra Kollontaï publie un célèbre article, “Place à l’Éros ailé”. Quelle est sa thèse ?

Il n’y est pas tant question d’amour et d’érotisme que de la lutte idéologique acharnée entre deux cultures, celle de la bourgeoisie et celle du prolétariat. Kollontaï explique qu’avec la paix est venu le temps d’ouvrir la voie à l’Éros ailé (l’amour sentimental), car pendant la guerre civile [1917-1923] régnait “l’instinct primitif de reproduction” ou “l’Éros sans ailes”. Il fallait alors préserver les forces morales du prolétariat des “émotions secondaires”. Pour Kollontaï, l’idéologie prolétarienne doit cultiver le sentiment amoureux entre les sexes, dans l’esprit d’une camaraderie solidaire. Et l’amour des uns envers les autres au sein du collectif ouvrier doit se subordonner à un sentiment supérieur – l’amour-devoir envers le collectif.

Dans les années 1920, les jeunes ont créé beaucoup de communautés. Était-ce un environnement favorable pour l’amour du collectif ?

Les années 1923-1924 ont correspondu à l’apogée des communautés. Elles pouvaient se composer de quelques personnes, comme de dizaines, voire de centaines d’individus. “Nous ne voulons plus vivre à l’ancienne?!”, voilà le slogan de la jeunesse étudiante de l’époque. Mais la vie en communauté entrait rapidement en contradiction avec les aspirations personnelles. Généralement ne survivaient que les communautés où la volonté sociale des étudiants répondait à des objectifs plus pragmatiques qu’idéologiques, à savoir la mise en commun de maigres revenus pour ne pas mourir de faim.

Restait-il de la place pour l’amour ?

Nos contemporains imaginent sûrement les communautés comme des foyers de vie sexuelle débridée. Bien sûr, ce n’étaient pas des monastères. Mais deux facteurs au moins faisaient obstacle à la fondation de familles. Le premier était moral : les communards ne se définissaient pas comme maris et femmes, mais comme frères et sœurs. Le deuxième était matériel : les communards, comme tous les Soviétiques, souffraient du manque de logements.

Du reste, chaque communauté avait ses règles. Dans la communauté no 2 de l’université de Moscou, par exemple, il était même interdit de penser à l’amour. Un communard a ainsi voulu inviter au théâtre une komsomol qui lui avait tapé dans l’œil. Le comptable de la communauté a refusé de lui donner l’argent des billets, arguant que ces fonds devaient servir à réparer les semelles “et non à financer l’individualisme”.

Le collectif empêchait donc les couples de se former ?

Pour reprendre l’heureuse métaphore du démographe Anatoli Vichnevski, qui compare la situation du paysan dans la société à une poupée russe (paysan, famille, communauté, État), les communards ne voulaient pas qu’à l’intérieur de la “grande matriochka” de la communauté apparaissent de petites “matriochkas familiales”. La famille et l’amour risquaient de détruire l’unité de la communauté, et les communards s’opposaient instinctivement à toute aspiration séparatiste.

Quels ont été les changements dans la manière d’entamer une relation sexuelle ?

L’entremêlement chaotique de différentes pratiques sexuelles, le retour de la question de l’amour libre et la destruction rapide des anciens principes de morale sexuelle permettent de parler de changements explosifs et dionysiaques. Le rapport aux relations sexuelles a surtout évolué dans la psychologie féminine. Une étudiante des années 1920 reconnaissait avec fierté :

Nos filles savent parfaitement ce qu’elles attendent des gars. Beaucoup d’entre elles s’accouplent avec eux sans ‘remords’ particulier, suivant leur inclination naturelle.”

Deux décrets bolcheviques, adoptés les 19 et 20 décembre 1917, ont été les pierres angulaires de cette révolution sexuelle : le décret “Sur le divorce” et celui “Sur l’union civile, les enfants, et l’inscription à l’état civil”, que Lénine voyait comme une révolution du mariage. On considérait désormais comme mari et femme tout couple qui vivait d’un commun accord en concubinage. L’homme perdait son pouvoir sans limites au sein de la famille, la femme devenait un partenaire égal en droits au sein du couple.

On ne peut pas analyser ce phénomène sans prendre en compte ce que l’on appelle la seconde phase de transition démographique, avec le passage de la famille nombreuse à une famille plus réduite, lié à la nécessité de planifier et de réguler la natalité – qui a conduit, dès le début, le régime soviétique à autoriser l’avortement. Cela est essentiel pour comprendre les raisons, les conditions et la teneur de la révolution sexuelle, bien plus que les jeunes femmes nues dans les rues de Petrograd exhibant des banderoles “À bas la pudeur !”

Les jeunes hommes percevaient-ils les femmes comme enfin plus accessibles ?

Dans certains cercles de jeunes prolétaires, le viol des “bourgeoises”, des nobles, était perçu comme le triomphe de la justice de classe. Et, au début, le droit révolutionnaire ne punissait pas plus sévèrement ces viols que le vol d’un hareng. De même, les “camarades” du Komsomol semblaient accessibles (ou du moins étaient perçues comme telles par les hommes). Il était considéré plus normal d’avoir une relation sexuelle sans amour avec un membre du Komsomol que de payer une prostituée.

Dans les années 1920, le nombre de viols a explosé, au point de devenir une menace réelle pour l’ordre public. Beaucoup de komsomols, en particulier à la campagne, se distinguaient par leur débauche sexuelle. Les filles qui refusaient d’avoir des rapports avec les fonctionnaires du Komsomol étaient souvent exclues de l’organisation sous un faux motif. Les persécutions prenaient diverses formes, allant jusqu’au meurtre pour avoir refusé “l’amour libre komsomol”.

Comment a évolué le rapport à l’homosexualité ?

Avant la révolution, l’homosexualité masculine était interdite en Russie, mais les pratiques homosexuelles des personnalités riches et célèbres n’étaient pas réprimées par la police [le lesbianisme, lui, n’était pas puni par la loi]. Avant comme après la révolution, la société, à l’exception des milieux bohèmes de la capitale, percevait l’homosexualité comme une anomalie, une dépravation, mais sans agressivité particulière. On fermait les yeux.

En arrivant au pouvoir, les bolcheviques n’ont pas inscrit les rapports homosexuels consentis entre majeurs au Code pénal de 1922. Il faut noter que cette attitude progressiste découle d’un rapport négatif à l’Église orthodoxe russe. D’ailleurs, dans le Caucase et en Asie centrale, la pénalisation de l’homosexualité a été maintenue. Puis, en 1934, elle a été réintroduite discrètement dans le Code pénal soviétique [et est restée en vigueur jusqu’en 1993].

Dans les années 1930, nombre des acquis de la révolution sexuelle ont été emportés par une vague conservatrice. Qu’est-ce qui a déclenché ce processus ?

Au milieu des années 1920, le discours des idéologues du pouvoir sur l’amour, la famille et le mariage devient plus nuancé. Dans les discours et les écrits de Nikolaï Boukharine, Anatoli Lounatcharski, Léon Trotski, on décèle la volonté de calmer les ardeurs des prolétaires. Le concept d’amour libre est désormais présenté comme une sorte d’ivresse révolutionnaire dont il est temps de se débarrasser. Au milieu des années 1930, on assiste véritablement au gel du discours officiel sur la question sexuelle. Les autorités introduisent dans la conscience collective l’idée d’ascétisme et de désérotisation. Jusqu’aux années 1990, le moralisme va régner dans la sphère de l’intime, atteignant son apogée avec la fameuse thèse : “Il n’y a pas de sexe en Union soviétique.”

Maria Soboleva
Source Le courrier International, 02/08/2017, Lenta.ru Moscou

TROIS ÉGÉRIES RÉVOLUTIONNAIRES

AlexandraKollontaiAlexandra Kollontaï (1872-1952) – Commissaire du peuple à l’Assistance publique dans le gouvernement bolchevique, de novembre 1917 à mars 1918, elle a été la première femme ministre de l’histoire. Surnommée la “Walkyrie de la révolution”, elle préconisait “la légalisation de la bigamie et de la polyandrie”. On lui doit la formule : “Pour un communiste, l’acte sexuel doit être aussi simple que boire un verre d’eau.”

 

AVT_BRIK-LILI_8770Lili Brik (1891-1978) – Muse et grand amour du poète révolutionnaire Vladimir Maïakovski, la sœur d’Elsa Triolet a aussi été l’inspiratrice de nombre de grands artistes de l’avant-garde russe. Son époux Ossip Brik a dû accepter toutes ses liaisons, quitte à vivre en ménage à trois. “Si Kollontaï a fait l’époque, Brik en a été le plus pur produit”, écrit le magazine féminin russe Aprel.

1753-21Inès Armand (1874-1920) – Après avoir épousé la cause socialiste, cette Française d’origine a été la maîtresse de Lénine, cohabitant un temps avec ce dernier et son épouse, Nadejda Kroupskaïa. “Si Kollontaï et Brik étaient des praticiennes de la révolution sexuelle, Armand en était la théoricienne”, écrit Arpel. “Elle a été à l’origine de la création de la section féminine du Comité central, qui travaillait à élaborer une politique d’émancipation et de libération sexuelle. Mais après sa mort, il ne s’est trouvé personne pour prendre sa relève.”

 

Après «120 BPM», épargnez-nous vos louanges

Des militants d'Act Up à Paris, en 1995. Photo Christian Poveda. Agence VU

Des militants d’Act Up à Paris, en 1995. Photo Christian Poveda. Agence VU

Le cofondateur d’Act Up salue la récompense accordée à Cannes au film de Robin Campillo, mais rappelle que l’engagement a mis ces militants «au ban de la société».

 

TRIBUNE

1026338-portrait-litterature-hommosexualiteIl y a encore deux mois, ma mère me disait à table?: ­«Didier, tu as tout fait contre le sida, c’est bien, maintenant, il faut que tu tournes la page et que tu écrives sur autre chose.» Je lui ai répondu?: «Mais je sais maman?! Tous mes amis me le disent depuis des années, rassure-toi, je n’ai plus rien à raconter.» Et bingo, 120 Battements par ­minute reçoit le grand prix à Cannes. Et Robin Campillo remercie dans son speech les fondateurs et les présidents d’Act Up, et tout bascule instantanément sur Internet avec un déluge de messages. Le film préféré de Cannes sur Twitter entre dans l’histoire de l’épidémie du sida, et des milliers de personnes, séropositives ou non, sont clairement remerciées pour des années d’engagement qui les ont profondément marquées. On sent toute une génération qui s’approprie le grand prix pour ce qu’il est?: un remerciement de la société à une idée, comme le rappelait un récent documentaire sur Arte.

Au-delà du cinéma, c’est le début d’un phénomène populaire qui va s’amplifier à la sortie du film dans les salles, à la fin du mois d’août. La première fois que cela s’est produit pour Act Up il faut remonter à… 1994 avec l’engagement de Cleews Vellay lors du premier Sidaction. Son visage, sa manière de s’exprimer, sa sincérité avaient provoqué une fixation populaire amoureuse qui nous avait tous surpris, lui en premier. A force d’entendre les messages sur le répondeur d’Act Up qui disaient?: «Merci pour ­votre combat?!» c’était devenu une blague interne déclinée en multiples parodies qui survenaient pendant les moments les plus embarrassants de l’activisme (et il y en avait beaucoup).

Nous avons créé ce mouvement au milieu des insultes 

Déjà sur Facebook, les anciens ­redoutent une mania affective qui serait bien différente du mépris que nous avons dû subir de tous les côtés pendant nos années d’engagement. Nous avons créé ce mouvement au milieu des insultes. Alors please, ne recommençons pas la même blague, c’est gênant pour tout le monde. 120 Battements par minute ­raconte une histoire commune que la société a oubliée. Parmi les jeunes LGBT, une très grande majorité n’a aucune idée d’Act Up, la plupart ne connaissant même pas le nom de l’association. Et comme ce film a pour but (entre autres) de susciter un moment de partage et de réconciliation avec l’histoire, ma réponse est désormais la suivante. Si tout le monde parle de transmission de l’activisme, où en sommes-nous du projet d’archives LGBT que la Mairie de Paris promet depuis presque deux décennies et qui reste au point mort?? Mes propres archives du début d’Act Up, je les lègue à qui?? Faudrait-il manifester devant l’Hôtel de Ville pour obtenir enfin un centre de documentation comme d’autres villes européennes en disposent ??

La mémoire est un enjeu politique 

Ce film raconte à quel point le tissu associatif sida était puissant en France dans les années 80 et 90, ce qui a permis à notre pays d’obtenir en priorité les multithérapies qui ont sauvé tant de vies. Anne Hidalgo, allez-vous enfin vous réveiller?? Les anciens présidents d’Act Up sont désormais vieux. Dans le film, nous sommes tous jeunes, ce qui est d’ailleurs une adaptation de l’histoire du groupe puisque nous avons tous été fortement marqués par l’intervention de personnes plus âgées qui nous ont éduqués avec leur savoir et leur expérience.

Mais quand ­Robin Campillo parle de précarité pour rappeler que les séropositifs d’aujourd’hui sont confrontés à la dureté du vieillissement et la mise à l’écart de la société, il a raison. Qui soutient l’association Grey Pride qui est le seul groupe qui travaille sur la question du vieillissement des personnes LGBT?? Qui ose parler de notre appauvrissement social?? Je dois être la seule personne de presque 60 ans qui a monté les marches du tapis rouge de Cannes tout en étant au RSA (oui, les mots «Cannes» et «RSA» dans la même phrase). Je suis au chômage depuis dix ans, c’est marqué sur mon profil Twitter. Et les seules personnes qui écrivent ­encore sur le sida et le militantisme, comme Christophe Martet ou Gwen Fauchois, sont dans la même situation.

«Les autres baisaient, nous, on passait nos soirées en réunion»

Ne vous trompez pas, notre engagement associatif nous a mis au ban de la société. Nous sommes marginalisés précisément parce que nos années de travail n’ont pas été récompensées. L’Etat et les gays haut placés n’ont rien fait pour nous, absolument rien. Personne n’a reçu de médaille à Act Up. Si on nous avait demandé, il y a dix ans, de coordonner le Centre d’archives LGBT, il serait déjà ouvert. C’est précisément parce que nous avons prouvé que nous savions faire les choses que nous avons été mis au placard. La mémoire est un enjeu politique. Les archives de Têtu ne sont pas en ligne, et j’adresse directement mes reproches à Pierre Bergé. Nous avions la possibilité d’offrir le plus grand portail de news LGBT francophones depuis 1995 et nous l’avons laissé partir en fumée.

C’est injuste et cruel. Nous avons consacré les plus belles années de nos vies à ce combat. Les autres baisaient, nous, on passait nos soirées en réunion. Nous avons servi d’exemple. Excusez-moi de faire la drama queen, mais Act Up a précisément réussi grâce à elles. Alors, épargnez-moi les louanges, je ne sais pas y répondre de toute manière. On veut juste travailler et écrire sur ce qui nous passionne encore. On ne veut pas la charité (et dieu sait que je survis grâce à elle), on veut juste participer encore à la société. Nous méritons un travail comme tout le monde. Nous avons toujours traversé la France pour éduquer, discuter, apporter la bonne parole. Gratuitement. Et ça commence à bien faire. Nos vies servent à faire des livres et des films. Il est temps d’être Paid in Full, comme Eric B. & Rakim, classique de 1987, l’année du début d’Act Up aux Etats-Unis, il y a juste trente ans.

Didier Lestrade Journaliste, écrivain, cofondateur d’Act Up et de Têtu

Publié dans LIbération le 30/05/2017

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Les maux de Fadwa, poétesse révoltée

Fadwa Suleimane à Sète : « Nous sommes les fantômes de ceux qui étaient là-bas. » Photo JMDH

Fadwa Suleimane à Sète : « Nous sommes les fantômes de ceux qui étaient là-bas. » Photo JMDH

Poésie à Sète
La Syrienne Fadwa Suleimane enflamme le public de Voix Vives qui fête son 20e anniversaire.

Fadwa Suleimane n’aura eu de cesse de maintenir inlassablement son cœur ouvert et de tirer les conséquences, des plus banales aux plus irrecevables, du drame vécu par le peuple syrien. Un drame dont les répercussions annoncent un changement civilisationnel pour l’humanité dans son ensemble. L’obscurité éblouissante, le dernier recueil de Fadwa Suleimane, fait écho au réveil nécessaire et attendu de tous les peuples face à une barbarie dont Bashar el-Assad et Daesh ne sont que les symptômes.

Née à Alep, Fadwa Suleimane grandit dans une petite ville en bordure de la Méditerranée. Elle perd son père très jeune. C’est sa mère, une femme de la terre, qui assume son éducation.  « A treize ans, j’ai refusé d’entrer dans les jeunesses du parti Baas. Cela ne se faisait pas. Cette décision choquait les gens. Moi qui me résignais déjà tous les jours à porter l’uniforme qu’il fallait mettre pour aller à l’école, je ne voulais rien savoir. J’ai tenu bon. Je me souviens que ma mère avait peur mais elle a fini par me laisser faire. »

Inlassablement curieuse, Fadwa ne se satisfait pas aisément des réponses quelconques ou toutes faites qu’on lui donne. Elle cherche a répondre à son propre questionnement. « Je me suis toujours insurgée contre la pauvreté, l’injustice, le vide dans nos vies. Je n’étais pas heureuse. J’ai rêvé toute ma vie qu’on pouvait faire quelque chose. A 17 ans, je me suis demandée qu’elle révolution je voulais. Même la Révolution rouge a tué des millions de gens. J’appelais de mes vœux une révolution qui aboutisse à une évolution, une Révolution blanche. »

Fadwa Suleimane est une visionnaire. Ses intuitions premières, qui passent sans cesse du je au nous, adviendront sous la forme d’un sombre destin. Femme d’action, qui s’engage et que l’on condamne à mort, femme sensible qui trouvera la poésie à la fois comme voie de transmission et comme ultime refuge. Fadwa rejoint Damas pour suivre des études d’Art dramatique. Elle joue dans plusieurs pièces de théâtre dont Une maison de poupée d’Ibsen au théâtre Qabbani à Damas et dans de nombreuses séries télévisées.

 

Miroir d’autres miroirs

«  Le milieu culturel ne se distinguait guère du système, tout y était dirigé par les services de sécurité. Au début des années 90, J’ai porté la langue du refus. Je voulais changer les modes d’action, convaincue que nous pouvions améliorer les choses à travers notre pratique théâtrale. J’ai découvert en travaillant que les artistes vendaient leur liberté critique au régime. C’est pourquoi je crois qu’ayant participé à la destruction, les intellectuels doivent aujourd’hui construire. »

En 2005, cinq ans après l’intronisation de el-Assad, le parti Baas décrète la fin de l’étatisme au profit de l’économie sociale de marché. « Le régime a détruit le peuple. Les grands groupes ont vu le jour tous aux mains de proches du pouvoir. Les écarts entre l’élite et la population, qui ne trouvait plus les moyens de vivre, se creusaient. C’est ainsi que la conscience du peuple syrien a mûri. »

Les effets des événements en Tunisie et en Egypte s’ajoutant, en 2011, le peuple descend dans la rue pour faire une révolution pacifique. « J’ai participé à ce soulèvement que j’attendais depuis longtemps. Nous avons commencé dans la joie en chantant et en dansant. Tout s’ouvrait, c’était formidable. Nous ne payions plus nos factures. Il y a eu un mouvement de solidarité immense. Les gens s’invitaient, se nourrissaient gratuitement. J’ai la chance d’avoir vécu ça. »

Tous responsables de tout

Réprimé brutalement par le régime dans tout le pays, le mouvement de contestation se transforme, malgré lui, en une rébellion armée. « Ce dont j’avais peur est arrivé. Parce qu’on ne voulait pas qu’on remplace Bachar par un autre dictateur ou par un religieux. Ce que demandait le peuple syrien c’est un Etat libre et laïque, en ce sens, nous menacions le capitalisme. »

Fadwa Suleimane prend part à la coalition des quartiers de Damas où elle organise plusieurs manifestations. Elle poursuit son combat humaniste en dénonçant le conflit communautaire attisé par le régime dans la ville assiégée de Homs. Elle devient le porte-voix de la contestation et parvient à faire tomber le veto pour permettre l’arrivée des ressources alimentaires. Alouite, elle rejette toute appartenance communautaire autre qu’au peuple syrien.

« Cette sauvagerie qui est apparue en Syrie ne tient pas  à Bachar ou à Daesh. Ce sont les cinq pays qui ont gagné la 2e guerre mondiale qui se partagent le monde aujourd’hui. Ils ont arrêté la révolution. Ils prétendent amener la démocratie mais aujourd’hui les masques tombent. Ils tentent d’effacer notre mémoire. On doit faire ensemble parce que nous sommes tous concernés. On doit partager cette responsabilité parce que nous sommes tous responsables de tout. »

En mars 2012, les armes sont arrivées de toute part. « Le conflit religieux était instrumentalisé, on entrait dans la guerre. J’ai compris que c’était fini. J’ai obtenu l’asile politique en France et j’ai commencé à écrire, de la poésie. »

Jean-Marie Dinh

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Dans l’obscurité éblouissante

mon visage est un charbon en fleurs

dans la blessure de la mémoire

et ma mémoire

est faite des villes qui meurent

effacées

par le déversement du temps dans un autre temps

 

 

Dans l’obscurité éblouissante

ma main droite est un pont formé des têtes de mes amis

et ma main gauche de forêts de bras coupés

qui continuent à réclamer la paix

 

dans l’obscurité éblouissante

Mon dernier souffle comme la chute de l’argent sur les villes

de cendres endormies brûlant

de Rome à la Palestine

d’Hitler à Daech

 

« La poésie peut faire comprendre. Ma place dans le déversement du temps dans un autre temps ? Je me sens perdue et parfois non, je suis dans les deux temps pour faire un trou entre ces deux temps. Parce que nous sommes ces deux temps. Cette situation m’assassine... »

« La poésie peut faire comprendre. Ma place dans le déversement du temps dans un autre temps ?
Je me sens perdue et parfois non, je suis dans les deux temps pour faire un trou entre ces deux temps. Parce que nous sommes ces deux temps. Cette situation m’assassine… »

 

Source : La Marseillaise 28/07/2017

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Maroc : dans le Rif, les autorités durcissent la répression des manifestations

© Stringer, AFP | Les manifestants réclamaient la libération des leaders de leur mouvement jeudi 20 juillet.

© Stringer, AFP | Les manifestants réclamaient la libération des leaders de leur mouvement jeudi 20 juillet.

« La marche du million » à Al-Hoceïma dans le Rif au Maroc a été émaillée de heurts, jeudi. Les forces de l’ordre ont tenté d’empêcher tout rassemblement, en vain. Les manifestants ont investi la ville dans un climat de répression et de violence.

La situation s’est de nouveau tendue jeudi 20 juillet à Al-Hoceïma, dans le nord du Maroc. La « marche du million », manifestation prévue de longue date pour protester contre la marginalisation économiqe de la région du Rif a été le théâtre d’affrontements entre police et manifestants. Ces derniers, déterminés à se faire entendre malgré l’interdiction de manifester décrétée lundi, réclament la libération de leurs leaders emprisonnés depuis mai.

« Soixante-douze éléments des forces publiques ont été blessés (…) suite à des jets de pierre (…) onze personnes parmi les manifestants suite à l’usage du gaz lacrymogène », a indiqué jeudi soir la préfecture d’Al-Hoceïma, citée par l’agence de presse officielle MAP.

La ville en état de siège

Initialement prévue à 13 h, la manifestation des sympathisants du Hirak, nom donné localement à la protestation, a dû être repoussée à 17 h par les organisateurs. En cause : les barrages mis en place par les policiers sur les routes menant à Al-Hoceïma afin d’empêcher les habitants des environs de rejoindre la manifestation. Selon les témoignages recueillis par les Observateurs de France 24, certains se sont résignés à faire des détours de plusieurs kilomètres à pied en empruntant des petits chemins dans les collines afin d’entrer dans la ville.

Romain HOUEIX

Source France 24 21/07/2017

Une équipe de la chaîne 2M a été prise à partie lors de sa couverture de la manifestation du 20 juillet à Al Hoceima.

« Nous étions en train de prendre une déclaration d’un des manifestants lorsque nous avons été apostrophés par une foule non loin de la mosquée Ghinia sur l’avenue Abdelkim Khattabi », nous raconte Abdelhamid Mourabit, reporter de 2M, présent à Al Hoceima pour couvrir les manifestations réprimées du 20 juillet. « Nous avons été frappés et insultés par une partie de la foule. Certains individus ont même tenté de se saisir de la caméra« , poursuit-il. Le journaliste constate « une atmosphère générale de refus des médias publics dans la ville ».

Une vidéo filmée par nos confrères du 360.ma témoigne de l’agression du journaliste et du cameraman de la deuxième chaîne par une foule lors de la manifestation du 20 juillet à Al Hoceima. À la 42e seconde, on peut voir un homme en rouge asséner un coup de pied à la caméra du technicien.

Source Telquel 20/07/2017

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