Cinemed. Jo Sol : Idée d’un corps révolutionnaire et universel

Jo Sol évoque son film en compétition  "Vivre et autres fictions".   Photo dr

Jo Sol évoque son film en compétition « Vivre et autres fictions ». Photo dr

Vivre et autres fictions, le dernier film du réalisateur espagnol Jo Sol, interpelle le regard  que nous portons sur la vie.  Il a été sélectionné  dans la compétition long métrage et concourt pour l’Antigone d’Or 2016  

Sur les neufs films en compétition, Vivre et autres fictions, affublé du sous-titre « Celui qui a envie de vivre finit toujours par avoir des problèmes avec la vie » – parce qu’il affronte la complexité -, figure assurément parmi les plus petits budgets. Il n’a bénéficié d’aucun soutien institutionnel, d’aucune coproduction venue des télévisions. C’est un peu comme si personne ne souhaitait que ce film voit le jour. Pourtant il existe. C’est un très bon film, engagé et émouvant, repéré et sélectionné par le Cinemed.

La volonté « de représenter ce qui n’existe pas dans l’imaginaire collectif » explique en grande partie cette situation. Le film livre par exemple un très beau plan sur l’orgasme d’un tétraplégique, bien loin des clichés porno et ultra classiques du cinéma.

A la frontière entre le  documentaire et la fiction, le film s’appuie sur la relation entre Pepe un sexagénaire condamné après avoir emprunté des taxis pour gagner sa vie qui tente de se réinsérer à la sortie d’un séjour en hôpital psychiatrique, et Antonio, un activiste espagnol connu qui milite pour le droit à la sexualité des personnes en situation de handicap.  Une rencontre   riche où se confronte les générations face à un monde « normal » qui n’a aucun sens.

« Le film évoque une nécessité qui n’a rien d’étrange et que tout le monde devrait comprendre », indique le réalisateur barcelonais  Jo Sol,  qui appuie son propos sur la revendication d’Antonio d’un corps non subjectif proche du corps deleuzien où les organes sont désorganisés par les forces qui le traversent. En Espagne, le combat d’Antonio à l’égard de l’institution, porte ses fruits. L’Etat concède progressivement le financement de l’aide personnelle à domicile.

Mais ce que révèle surtout le film de Jo Sol, c’est la résistance de la population à accepter la différence. A partir d’un corps révolutionnaire, le réalisateur met le doigt sur les tabous couvés par la morale judéo-chrétienne. « L’Espagne traverse une crise culturelle sans précédent. Les institutions attendent qu’on leur propose des films convenus. C’est comme si je me retrouvais dans la situation d’un type qui aime une fille circulant nue dans la rue. »

Quand au rapport à la politique : « Les socialistes se rallient à la droite et Podémos a essayé de nettoyer le pouvoir pour intégrer l’institution mais tout le monde préfère les gens dans la rue, avec cette fragilité qui est le contraire de la faiblesse... »

JMDH

Prochaine projection au Cinemed vendredi 28 octobre à 10h.

Source : La Marseillaise 25/10/2016

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“La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes”

 Manifestation à Istanbul contre la destruction du cinéma Emek, en avril 2014. Photo: Gorkem Keser/KODA/SIPA
D’abord pris à partie par le gouvernement ou les médias pro Erdogan, les artistes turcs sont désormais menacés, limogés et parfois emprisonnés. Une situation “effrayante” explique la comédienne Defne Halman.

En Turquie, la communauté d’artistes est régulièrement visée par les médias pro-gouvernement, ou menacée par le président Erdogan. En presque deux ans, dix mille personnes ont perdu leur emploi dans le secteur culturel. Depuis le putsch de cet été 2016, les arrestations s’intensifient. Defne Halman, 44 ans, actrice turque récompensée de multiples fois, prend régulièrement la parole sur les réseaux sociaux pour afficher son soutien à ses confrères. Mais aussi pour manifester.

Alors que Recep Tayyip Erdogan ferme des médias en Turquie, qu’en est-il de la libre expression artistique dans le pays ?

La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes. Nous sommes une potentielle menace pour l’état. Plusieurs acteurs ont été mis sur liste noire. En deux ans à peine, 10 000 personnes ont perdu leur emploi dans le secteur culturel. Cette année, Asli Erdogan et Necmiye Alpay, deux grandes écrivaines turcs ont été emprisonnées parce qu’elles défendaient les droits de l’homme et la liberté d’expression. En 2013, Erdogan, en direct d’un rallye télévisé, a accusé un jeune acteur, Mehmet Ali Alabora, d’avoir orchestré un sit-in à Istanbul. Celui-ci a reçu tant de menaces qu’il a dû quitter le pays. Il n’est toujours pas revenu. En mars dernier, Füsun Demirel, une présentatrice d’une émission de télévision a été licenciée pour un commentaire jugé déplacé pendant une interview. La même chose est arrivée au comédien Hamit Demir. Cet été, Ragip Yavuz, le directeur d’un théâtre d’Istanbul a été limogé avec six membres de sa troupe.

Et vous, avez-vous déjà été menacée ?

J’ai moi-même été prise à partie par le Président. L’année dernière, pendant une soirée de célébration de la création cinématographique et théâtrale turque, j’ai dénoncé la transformation de la scène nationale Rumeli Hisari en salle de prière. Cette forteresse du XVe siècle accueillait depuis 1958 des expositions, des concerts et des pièces de théâtre. En la fermant en 2008, Erdogan a privé quatre millions de personnes d’accès à la culture. Le gouvernement ne veut pas d’un art qui interroge. Deux jours après à la télévision, le Président m’a implicitement menacée, affirmant qu’une « prétendue actrice » n’avait aucune légitimité à exiger quoi que ce soit. Sur Twitter, mes amis m’ont demandé de fermer mon compte, craignant que je sois en danger. Mais je n’ai pas peur. J’assume mes propos et je continue à manifester mon soutien aux artistes turcs. Nous avons besoin de liberté pour exercer notre métier et je ne peux pas faire semblant d’ignorer cette situation, ni rester indifférente.

La répression envers les artistes turcs se manifeste-t-elle d’une autre façon ?

La communauté artistique est régulièrement visée par des médias pro-gouvernement ou menacée par le Président en personne. La moindre contestation peut être assimilée à du terrorisme et conduire son auteur en prison. Plusieurs rapports indiquent que les intellectuels incarcérés en Turquie sont torturés. La situation est devenue effrayante. Je me rappelle encore du 7 avril 2014, en marge du Festival International du Film d’Istanbul. Dans son allocution, Costa Gavras dénonçait la censure du gouvernement turc. Nous étions une centaine d’artistes descendus pacifiquement dans la rue pour exprimer notre inquiétude. C’est à ce moment que nous avons vu, pour la première fois, le vrai visage du gouvernement turc. Les policiers ont commencé à utiliser des gaz lacrymogènes. Depuis, les manifestations en Turquie sont brutalement réprimées.

Le public turc hésite-t-il désormais à se rendre dans les théâtres et les cinémas ?

La saison de théâtre vient de commencer et pour l’instant, je ne vois pas moins de spectateurs qu’avant. C’est vrai que le gouvernement actuel impose aux gens de se taire et de rentrer chez eux. Comme dans toute dictature. Mais on ne peut pas priver longtemps un peuple de parole et de culture. Nous en avons tous besoin pour grandir et nous élever socialement. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus une alternative à cette répression culturelle, mais le gouvernement a compris leur importance et les contrôle de plus en plus.

 

Les arts et la culture sont-ils une porte de sortie à la crise ou simplement une résistance ?

En Turquie, nous sommes une petite communauté d’artistes solidaires, qui espère qu’un jour la culture pourra changer le cours de l’actualité. La solidarité est requise dans notre milieu pour faire entendre notre voix. Monter sur scène, c’est faire acte de résistance. Mais parfois ce n’est pas suffisant. Certains d’entre nous se taisent. D’autres parlent. Pour moi, c’est important de pouvoir me regarder dans le miroir et de me dire qu’au moins, j’aurais essayé.

Lucile Moy

Source : Télérama le 16/10/2016

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Grève à i-Télé : «La direction est en train de détruire la chaîne»

 La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. STR / AFP

La façade de la rédaction d’i-Télé, après la chute de certaines lettres de la nouvelle enseigne installée samedi. STR / AFP

Milan Poyet, journaliste et porte-parole du mouvement de grève, fait part de son inquiétude dans la résolution du conflit qui oppose les salariés à la direction, le plus long dans l’histoire de la chaîne d’info.

Après le réaménagement brutal ce week-end des bureaux de la rédaction d’i-Télé pour faire place à celle de Direct Matin, la situation semble toujours bloquée. Questions à Milan Poyet, journaliste au sein de la rédaction d’i-Télé et porte-parole du mouvement de grève.

Après le réaménagement surprise de vos locaux ce samedi, quelle est l’ambiance aujourd’hui à i-Télé ?
 

Question dialogue, plus rien n’avance. Nous avons eu hier la visite des déménageurs, certains bureaux ont été déplacés et des effets personnels des journalistes jetés à la poubelle. Sans que personne ne nous ait prévenus. Tout ça n’arrange pas les choses. Cela alimente le climat de défiance entre les salariés et la direction. Quant aux discussions, elles sont toujours au point mort. La commission de conciliation a été un échec vendredi. On demande officiellement la nomination d’un médiateur, mais nous n’avons toujours pas de retour du ministère de la Culture qui connaît très bien la situation de notre chaîne. Nous avons la main tendue vers la direction qui ne veut toujours pas la saisir.

Comment analysez-vous sa stratégie ?

J’ai l’impression qu’ils ont choisi la ligne dure et qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont tout seuls. Les médias, les salariés et l’opinion sont avec nous, les gens nous soutiennent à 2 000 %. Ils nous disent : «Ne lâchez pas.» C’est la preuve que le combat est juste. Nos convictions sont fortes. On a revoté la grève jusqu’à lundi à 90 % et, pourtant, nous sommes dans une entreprise qui n’a pas cette culture de la grève. En juin dernier, il y a eu un mouvement. 50 personnes ont été remerciées sans qu’on ne leur donne rien. On a finalement obtenu gain de cause et trouvé un accord. Là, nous sommes dans le conflit le plus long de l’histoire d’i-Télé. On entre dans le huitième jour.

Quelle issue voyez-vous à ce conflit ?

Quand je vois les AG, la détermination de chaque journaliste et salarié, j’imagine mal la direction ne pas lâcher quelque chose à un moment donné. Il y a une solidarité entre nous, c’est hyper fort. La raison voudrait que la direction cède, mais ils ont montré qu’ils n’étaient pas raisonnables. La raison voudrait aussi que Jean-Marc Morandini ne vienne pas… Ils devraient signer une charte éthique, définir un projet éditorial clair et précis. Nous nous battons pour que la rédaction reste indépendante : c’est quand même hallucinant qu’on en soit là aujourd’hui. Ils veulent nous mettre au pas. Avec Zemmour et les frères Bogdanov, ils font le choix d’une stratégie d’audience à tout prix. Le divertissement informatif, ce n’est pas notre rôle.

Craignez-vous que l’image de la chaîne en pâtisse ?

On se pose beaucoup cette question. On n’abîme pas la chaîne en faisant grève. Ce que la direction fait, c’est pire. Ils sont en train de la détruire. Je ne dis pas qu’on va sortir renforcés, mais on leur demande de ne pas faire venir des gens qui ne sont pas journalistes sur une chaîne d’info. On leur demande de nous laisser faire notre travail, comme tout autre média. Nous ne sommes pas près de lâcher. Cela fait une semaine qu’on ne travaille pas et qu’on n’est pas payés mais les considérations financières passent après nos convictions. Même si ça va être compliqué ce mois-ci, ce n’est pas grave. C’est un combat, on est sûrs de nos forces. On ne veut pas que l’actionnaire puisse dire : «Regardez, j’ai réussi à mettre les journalistes au pas.» Attaquer les médias comme le fait Vincent Bolloré, c’est attaquer une partie de la démocratie.

Didier Arnaud

Source Libération 23/11/2016

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Bernard Stiegler « Nous devons rendre aux gens le temps gagné par l’automatisation »

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Face aux bouleversements induits par l’explosion des données numériques, le philosophe, qui développe ses recherches dans le cadre du groupe de réflexion Ars industrialis et de l’Institut de recherche et d’innovation, invite à repenser le travail de fond en comble. Il préconise la mise en place d’une économie contributive qui repose sur un nouveau type de production de valeur et de justice sociale.

Nous sommes rentrés dans l’ère économique du big data. Cette explosion quantitative de la donnée numérique est-elle le signe d’une nouvelle révolution industrielle ?

Bernard Stiegler Oui. Et elle est à nos portes. Une étude du cabinet Roland Berger avance que 3 millions d’emplois seront détruits en France d’ici dix ans. Mais d’autres travaux de recherche dessinent un horizon dans lequel 47 % des emplois seront automatisables aux États-Unis, 50 % en Belgique et en France au cours des vingt prochaines années. Nous sommes entrés dans la troisième vague d’automatisation de l’histoire. Au XIXe siècle, la machine-outil a permis au capitalisme de réaliser d’énormes gains de productivité en ne redistribuant les richesses produites qu’à la bourgeoisie. La deuxième est incarnée par le taylorisme et le travail à la chaîne, qui a en partie bénéficié à la classe ouvrière puisqu’il fallait que les salariés consomment les biens produits pour développer des marchés de masse. La troisième vague d’automatisation ne repose pas seulement sur les robots mais sur les données que nous produisons, notamment avec nos smartphones. Toutes ces data que nous fournissons aux plate-formes, qu’il s’agisse de Google, de banques ou de sites marchands, sont traitées dans tous les pays et de manière immédiate par des algorithmes. Leur exploitation permet par exemple à une entreprise comme Amazon de prévoir ce qu’elle va vendre et de nous inciter à acheter de façon extrêmement efficace, le tout avec très peu de personnel. De plus, l’automatisation permet à son fondateur, Jeff Bezos, de concevoir des robots très simples, capables de stocker et déstocker des marchandises de manière extrêmement rapide, sans action humaine, le tout piloté par des logiciels.

Cela signifie qu’à court terme une entreprise comme Amazon pourra se passer des salariés pour empaqueter les objets et envoyer les colis ?

Bernard Stiegler Les manutentionnaires seront en effet remplacés par des robots. La « robolution » devient maintenant accessible à un grand nombre d’entreprises. Les « humanoïdes » qui arrivent sur le marché coûtent beaucoup moins cher que les gros automates déjà en service et ont des capacités de travail très avancées. Même les PME peuvent investir.

Cette automatisation va donc à moyen terme concerner tout le monde ?

Bernard Stiegler Les camions sans chauffeur sont déjà sur des routes dans le Nevada et bientôt en Allemagne. L’intelligence artificielle va pouvoir remplacer les juristes qui font des études juridiques sur dossiers. Tous les métiers d’analyse sont touchés. Le personnel médical aussi. Un robot très performant est capable d’opérer les cancers de la prostate… Dans son Fondements de la critique de l’économie politique, Karl Marx en avait fait l’hypothèse : et si tout était automatisable ? Si rien ne change, dans certains territoires, 80 à 90 % des moins de 25 ans n’auront bientôt plus aucune perspective. Les marchés s’effondreront parce qu’il n’y aura plus de pouvoir d’achat, et avec eux, le système de protection sociale appuyé sur les cotisations. Une nouvelle société est en train de se mettre en place et elle est assez peu compatible avec celle d’aujourd’hui. Il devient urgent de tout repenser, d’élaborer un fonctionnement économique qui repose sur un nouveau type de production de valeur et de justice sociale. Je crois beaucoup à l’expérimentation. C’est pourquoi nous avons lancé un projet en lien avec Plaine Commune, communauté d’agglomération de Seine-Saint-Denis. Il s’agit, à partir d’un programme pilote sur dix ans, de créer un territoire apprenant dont les habitants ne sont plus seulement consommateurs mais prescripteurs de services numériques.

On imagine que le territoire n’a pas été choisi par hasard. Plaine Commune est à la fois riche de sa diversité, de son maillage associatif, mais abritant une population défavorisée, confrontée au chômage de masse…

Bernard Stiegler Lorsque j’ai commencé à parler de ce projet avec Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, 38 % des jeunes de moins de 25 ans étaient au chômage en Seine-Saint-Denis. Ils sont aujourd’hui 50 %, et si nous suivons les projections, le taux pourrait atteindre entre 80 et 90 % dans dix ans. Ce problème endémique du chômage va frapper tous les pays développés sauf si on invente quelque chose de nouveau?: c’est ce que nous voulons faire à Plaine Commune. L’idée est de développer une économie contributive sur un tout autre modèle que celui d’Uber. Le temps qui va être gagné par l’automatisation, il faut le rendre aux gens, faute de quoi l’économie s’effondrera. L’économiste indien Amartya Sen a démontré, à partir de l’exemple du peuple bangladais comparé aux habitants de Harlem, que l’espérance de vie est meilleure et que l’on vit mieux dans une société où le partage des savoir-faire renforce les liens sociaux. Il parle d’indice de développement humain. Plaine Commune est un peu comme le Bangladesh : les gens y déploient une énergie remarquable. Les acteurs, entreprises et habitants ont conscience de l’urgence à inventer quelque chose de radicalement nouveau. Il s’agit d’utiliser les instruments contributifs pour développer des communs dans un projet qui favorise l’élaboration, l’échange, la transmission de savoir-vivre, de savoir-faire et de savoirs théoriques entre les jeunes générations, des associations, des entreprises, des services publics du territoire et des doctorants venus du monde entier. Les chercheurs auront pour mission de faciliter et d’accompagner ces transformations.

Ce projet se propose-t-il de remettre l’humain au centre d’une société de plus en plus robotisée ?

Bernard Stiegler La standardisation, l’élimination de la diversité et la destruction des savoirs produisent de l’entropie à haute dose, caractérisée par l’état de « désordre » d’un système. Il faut ici faire un peu de théorie. Au XIXe siècle, les physiciens ont établi que, dans la théorie de l’Univers en expansion depuis le big bang, l’énergie se dissipe irréversiblement. La loi du devenir est l’entropie. Erwin Schrödinger, un grand théoricien de la mécanique quantique (base théorique des nanotechnologies), a cependant montré que le vivant est caractérisé par sa capacité à produire de l’entropie négative, ce que l’on appelle aussi de la néguentropie. Celle-ci diffère le désordre, c’est-à-dire la mort, qui est une décomposition de la matière vivante. Les organisations sociales ont la même fonction. L’automatisation, qui est une hyperstandardisation, produit de l’entropie. Les algorithmes de Google, qui peuvent traduire les langues du monde entier en passant par l’anglais comme langue pivot, provoquent une immense entropie linguistique. L’appauvrissement du vocabulaire et la dysorthographie font régresser l’intelligence individuelle et collective en la soumettant à la loi des moyennes. A contrario, le vivant produit, à partir d’exceptions, des bifurcations impossibles à anticiper, qui sont la condition de l’évolution. Les poètes et les écrivains ont façonné les langues par leurs parlers exceptionnels. Les algorithmes, eux, effacent toutes les exceptions?: ils ne fonctionnent que par des calculs de probabilités établissant des moyennes. L’automatisation brute produit un désordre généralisé – mental autant qu’environnemental – qui ruine l’économie. Dans l’économie de demain, l’automatisation peut être au contraire mise au service de la production de néguentropie. Elle doit pour cela permettre la valorisation des exceptions en développant la capacitation collective de chacun pour en faire du commun.

Le bouleversement que vous décrivez fait considérablement évoluer la notion de travail. Sommes-nous face à un effacement de l’organisation de l’emploi autour de la notion de salariat ?

Bernard Stiegler Dans l’emploi d’aujourd’hui, le travailleur est dépossédé de son savoir-faire. Il doit suivre une méthode et s’en remettre à un logiciel – jusqu’au jour où, la tâche étant devenue automatisable, l’employé est licencié. Le travail est au contraire une activité au cours de laquelle le travailleur enrichit la tâche, exerce son savoir en le différenciant, et apporte sans cesse du nouveau à la société. Ce travail-là produit de la néguentropie, c’est-à-dire, aussi, de la valeur, et il n’est pas automatisable parce qu’il consiste au contraire à désautomatiser des routines. L’automatisation en cours doit redistribuer une partie des gains de productivité en vue de financer un temps de capacitation de tout un chacun au sein d’une économie contributive permettant de valoriser les savoirs de chacun. C’est pour cela que nous préconisons l’adoption d’un revenu contributif, ce qui n’est pas la même chose que le revenu universel.

Justement, l’idée a d’autant plus de mal à faire son chemin qu’elle recouvre des définitions très différentes…

Bernard Stiegler Le revenu dit aussi « de base » est un filet de sécurité. Le revenu contributif est au croisement du modèle des intermittents du spectacle et des pratiques du logiciel libre. Il recouvrera des niveaux de rémunération variés en fonction des périodes salariées et de leurs niveaux de salaires. Le travail de demain va être intermittent. Des périodes salariées vont alterner avec des périodes d’acquisition, de développement et de partage des savoirs. Le droit au revenu contributif sera « rechargeable » à la condition d’effectuer un nombre d’heures salariées. En cas de problème, le revenu minimum d’existence pourra le compléter – un système de protection sociale étant attaché à l’ensemble. L’expérience que nous menons avec Plaine Commune comprend l’expérimentation d’un revenu contributif qui doit bénéficier aux plus jeunes, dont les montants pourraient augmenter avec l’âge et où l’allocation contributive hors période salariée représenterait un pourcentage sur le modèle de l’allocation chômage des intermittents. Les bénéficiaires seraient invités à « s’encapaciter », c’est-à-dire à augmenter leurs savoirs, par des études aussi bien que par leurs expériences professionnelles. Ils seraient invités à partager leurs savoirs avec la communauté territoriale. Tout cela appelle une nouvelle intelligence collective, capable de mobiliser des savoirs formels et théoriques avancés, et c’est pourquoi, avec les doctorants, il s’agit de développer une recherche contributive associant les habitants du territoire et les jeunes. L’objectif consiste à élaborer une économie contributive fondée sur la production de néguentropie.

Il reste donc des périodes d’emplois salariés dans votre système. Quelle est la différence entre un travail contributif et un petit job précaire ?

Bernard Stiegler L’emploi de standardiste chez TF1 payée comme intermittente du spectacle est juste précarisée aux frais des Assedic. Le travail contributif doit être défini par des critères précis. On ne peut cependant pas répondre à une telle question a priori, sinon par le principe formel que j’ai énoncé, qui est la production de néguentropie, c’est-à-dire de savoir-vivre, de savoir-faire et de savoirs formels. Les thèses de nos doctorants ont pour but d’instruire ces questions en étroite collaboration avec les travaux conduits à Villetaneuse par l’équipe de Benjamin Coriat sur l’économie des communs. Nous nous inspirerons de l’expérience de l’architecte Patrick Bouchain, qui a montré comment mettre des projets de rénovation urbaine au service de politiques économiques contributives – où les habitants, acteurs directs de la rénovation, peuvent être rémunérés en parts sociales de l’habitat. Il existe des possibilités de développement de l’économie contributive dans l’associatif, le coopératif, l’économie sociale et solidaire, les services publics tout aussi bien que dans l’industrie, où les nouveaux modes de production vont faire apparaître de nouveaux métiers, qui seront intermittents.

Avez-vous idée de comment financer cette radicale transformation du système de production ?

Bernard Stiegler Il faut qu’une part des gains de productivité issus de l’automatisation soit redistribuée. La taxation des milliers de milliards d’euros qui transitent sur des marchés purement spéculatifs pourrait être investie dans des projets réellement profitables, durables et justes, sans oublier la lutte contre l’évasion fiscale. Les crédits de la formation professionnelle – 38 milliards d’euros par an – devraient participer au financement de l’économie contributive, tout comme nombre d’exonérations de charges sociales ou fiscales qui pourraient être réorientées dans ce but. Elles représentent 80 milliards d’euros. Il y a vraiment de quoi financer.

Pierric Marissal et Paule Masson

Source L’Humanité 17/06/ 2016

Pour une protection européenne des lanceurs d’alerte : signez la pétition

Crédit photo : Bruno Mariani

Crédit photo : Bruno Mariani

Le 17 octobre, une plateforme initiée par Eurocadres (le conseil des cadres européens) appelant l’Union Européenne à protéger les lanceurs d’alerte a été lancée par les 48 premiers signataires, dont la Fédération européenne des journalistes (FEJ), lors d’une conférence de presse. La FEJ encourage ses partenaires, ses membres ainsi que tout citoyen ou organisation à signer la pétition. Des représentants d’Eurocadres, de la Confédération européenne des syndicats (CES), de la Fédération syndicale européenne des services publics (EPSU), de Transparency International et de la FEJ ont rappelé l’importance de s’unir sur ce sujet.

A la suite du débat sur la directive sur le secret des affaires et du procès LuxLeaks, le manque de protection des lanceurs d’alerte au niveau européen a été dénoncé à plusieurs reprises. Ils risquent souvent de payer le plus haut prix pour révéler des informations d’intérêt public – par exemple des activités illégales, qui menacent la santé, la sécurité publiques ou des faits de corruption.

Le Parlement européen est majoritairement favorable à la mise en place d’une législation européenne sur les lanceurs d’alerte. Le député européen (Verts) Benedek Javor soutient cette action : “Ce n’est pas une campagne pour les lanceurs d’alerte, mais une campagne pour nous, pour le public » a-t-il affirmé lors de la conférence de presse. Le groupe des Socialistes et Démocrates (S&D) organise par ailleurs une conférence ce jeudi 20 octobre. Mais la Commission européenne est toujours en train d’étudier la base légale la plus appropriée pour légiférer.

Renate Schroeder, directrice de la FEJ, a fait le lien entre protection des lanceurs d’alerte et liberté de la presse, et a réaffirmé que cette question va de pair avec la protection des sources journalistiques. “Nous sommes fiers des récents scandales, LuxLeaks et les Panama Papers, car ils ont montré l’importance du journalisme d’investigation et de la coopération transfrontalière. Cela n’aurait pas été possible sans lanceurs d’alerte.” Renate Schroeder a également mentionné l’étude du Centre pour le pluralisme et la liberté des médias (CMPF) sur les lois protégeant les lanceurs d’alerte dans les différents pays européens. Elle montre que seuls quelques pays ont mis en place une législation spécifique.

Antoine Deltour, le lanceur d’alerte condamné dans l’affaire LuxLeaks a également rappelé dans un message vidéo pourquoi il est important que cette protection soit européenne. Pour voir ou revoir la vidéo, cliquez ci-dessous.

Watch live on #periscope #whistleEU https://t.co/aHlKVV89Sq

Source FEJ Eurocadres 17/10/2016

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