Hala Mohammad « la vérité et la liberté sont l’oxygène de la paix »

Hala Mohamad .Photo JMDH

Hala Mohammad, poète et réalisatrice syrienne exilée à Paris depuis juin 2011, est également engagée dans les échanges culturels entre la Syrie et l’Europe. Elle était invitée au Festival Voix Vives à Sète.

Comment viviez-vous en tant que poète en Syrie ?

A Damas, je n’ai jamais été invitée à une soirée ou à une lecture de poésie parce que je faisais partie de ceux qui sont avec la justice contre le régime de dictature avant qu’il y ait des tueries et des massacres. Nous les Syriens, n’avons pas démarré notre révolution en 2011. Nous avons entamé une lutte douce et pacifique contre l’injustice depuis bien plus longtemps. Nous avons établi notre paradis, ce que j’appelle l’art de vivre. Mais cela reposait sur un équilibre fragile parce que nous savions que si nous demandions plus, nous les intellectuels et les artistes, il y aurait des tragédies.

La situation a changé  depuis 2011, vue d’ici, le mouvement du peuple syrien semble tombé dans l’oubli…

En 2011, c’est le peuple qui réclamait un changement, pas les élites dont je faisais partie. A ce moment, nous sommes tous entrés dans cette marée d’espoir. En appelant de nos vœux un avenir meilleur pour la Syrie. Nous espérions que notre civilisation puisse accéder à la paix. Les dictatures comme les régimes totalitaires empêchent les civilisations d’exister. Nous avons lutté avec tout notre bonheur, toute notre force pour vivre heureux dans un pays que nous aimons beaucoup comme chaque peuple du monde aime son pays. Quand je suis arrivée en France, tout le monde parlait de Daesh. Tout le monde parlait des extrémistes arrivés en Syrie à la fin 2012, mais personne ne parlait des actes du régime face au peuple pacifique sorti réclamer la liberté dans la rue en chantant, en dansant en espérant rejoindre l’autre bout du monde ou la démocratie en Europe. Nous faisons partie de cette humanité. Nous ne sommes pas coupés du monde. On ne parlait que des extrémistes islamistes et cela m’a frappé énormément.

Pour quelle raison ?

Pour être juste, il faut voir toute la vérité. Si on ne peux pas voir toute la réalité, on ne pourra jamais être juste. On ne pourra jamais établir la paix. La liberté, c’est l’oxygène de la paix. Si on ne peux pas être libre dans sa pensée, libre pour voir et dire, libre pour entreprendre une recherche afin de trouver la liberté, pour avoir son approche personnelle, on ne pourra jamais établir la paix. On a besoin de beaucoup de courage pour cela. Nous les Syriens avons fait preuve de beaucoup de courage. Nous sommes un peuple pacifique issu d’une civilisation piétinée par la guerre, par la négation de nos droit, piétiné par la violence, par l’absence, par l’oubli.

Avez-vous été victime de la censure du régime ?

A un moment, j’ai fait un film sur la littérature et la prison et j’ai été convoquée par le service de sécurité en Syrie. Durant un quart d’heure, on m’a fait marcher dans des labyrinthes souterrains pour arriver à un interrogatoire dans le bureau du général. J’étais escorté par un homme qui était comme un mur à côté de moi. Bien sûr je tremblais de peur. Nous étions silencieux. Nous passions devant des cellules où des familles criaient et suppliaient qu’on leur permette de voir leurs proches. Je voyais tout cela, puis nous sommes arrivés devant la porte du général. Elle s’est ouverte sur une salle immense. Le général était assis au fond, derrière un bureau gigantesque, comme un bâtiment. Il m’a regardé. Il y avait un tapis énorme dans cette salle et moi j’étais tellement terrorisée que j’ai trébuché sur le bout du tapis qui arrivait jusqu’à la porte. J’ai regardé le tapis et je lui ai demandé pardon. J’ai demandé pardon au bout de tapis pour l’avoir piétiné. A ce moment précis, je suis de nouveau devenu poète. Je me suis dit que si je me laissais fondre par cette peur, je deviendrai esclave toute ma vie.

Que s’est-il passé ?

J’ai récupéré mon âme de poète, j’ai regardé le général et je lui ai dit. Je ne dirais pas un mot sans mon avocat tout en sachant que je n’avais nul droit d’avoir un avocat. Je pense que cet exemple est minime par rapport à tout ce que le peuple syrien a réclamé. Il a réclamé d’être son propre avocat de participer et de contribuer à l’écriture de l’histoire de la Syrie. Il a été tué à balles réelles. Le peuple syrien est pris en otage entre deux extrémistes. Il n’y a pas pour les Syriens de différence entre celui qui tue les civils et celui qui tue les civiles.

Qu’avez-vous ressenti lorsque votre âme de poète vous a fait relever la tête ?

J’étais démolie, brisée comme une feuille sèche dans la nature. Et j’ai réalisé que je pouvais reverdir. On se découvre souvent dans les moments les plus atroces, rien n’est plus fort que la vie. Le courage appelle le courage. J’ai ressenti beaucoup de joie. Comme un amour fou qui me protégeait, l’amour profond de la mémoire de l’humanité. Tout à coup, j’ai senti que j’appartenais au monde. Cela se situe au-delà de la citoyenneté. C’est un grain de beauté qui laisse des traces. La vie n’est rien d’autre que quelques traces. Je voulais dire au bourreau : tu peux être bon. Tu n’es pas obligé d’être un monstre. J’ai saisi le moment qui s’offrait pour lui faire sentir que nous étions égaux. Il a dit : traitez la bien. Ce qui pouvait tout vouloir dire mais moi j’étais certaine que j’allais sortir pour raconter ça. Si je n’avais pas senti qu’il allait me relâcher, je n’aurais pas trouvé ce courage. C’était en 2005, le peuple syrien l’a fait en 2011. Nous ne défendons pas la Syrie mais la dignité de l’être humain qui n’est ni un principe, ni une géographie ou une histoire. Il faut être profondément soi-même pour s’inscrire dans cette volonté. Nous ne sommes pas syriens pour être nationaliste.

A vous écouter, on mesure le degré de maturité et de courage de votre peuple. Quelle altérité est-il possible de concevoir avec les peuples européens dont la liberté demeure contrainte par les modes de vie et de consommation ?

J’ai beaucoup appris depuis que je suis en France. Ici, et partout en Europe, les gens sont très sensibles à la poésie . Ils sont fidèles à l’écoute. On vous place là où votre poésie se place. J’avais besoin de cela. Je me suis fondue dans la société, libérée du ciment de protection. Je parle comme je veux. Je ris et pleure comme je veux. C’est grâce à la liberté. Mais ce n’est pas parce que l’on vit dans un monde libre que l’on est libre. En Occident, on fait vivre les gens sous la peur économique. L’art existe, pour explorer ces zones occultées. L’être humain a la capacité d’être un artiste comme il a la capacité d’être libre.

L’engagement se distingue-t-il à vos yeux entre les hommes et les femmes ?

Les hommes et les femmes se complètent dans l’amour et le combat pour la vie. J’aime le fait d’être une femme. Je n’ai jamais eu la sensation d’être inférieure. Je suis mère, femme, épouse, aimée pour celle que je suis. Nous avons perdu tous nos biens et des êtres très chers comme tous les Syriens, mais j’ai beaucoup de chance. L’homme oriental sait aimer les femmes. Elle joue un rôle décisif sans que l’homme soit dépossédé. Chacun donne à l’autre.

Comment réagissez-vous face aux attentats commis en France ?

J’ai ressenti une grande tristesse. Nous avons vécu cela et je ne voulais pas que les gens le vivent ici. Comment en finir avec ces formes de pouvoir qui touchent la profondeur criminelle ? La Syrie était mûre pour la démocratie. On a écrit Baudelaire dans les rues , et le pouvoir a tordu la vérité avec sa violence et ses mensonges. Le système despotique mondial a coopéré. Ce n’est pas les Syriens qui ont implanté Daesh dans leur pays. Cela on ne peut pas le dire tout seul, on doit le dire ensemble pour défendre la liberté.

Entretien réalisé par Jean-Marie Dinh


l A l’occasion du Festival Voix Vives en Méditerranée les Editions Al Manar viennent d’éditer le dernier recueil de Hala Mohammad «Ce peu de vie».

Source La Marseillaise 06/08/2016

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Lettre de Mathilde 17 ans à François Hollande, président de la République

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Un j’accuse du XXI e siècle porteur d’espoir

Dans son texte Mathilde nous honore du titre de citoyen. Elle aurait pu avoir la mention très bien au BAC s’il existait une épreuve politique intérieure et internationale voire citoyenneté…

Ponctuée d’exemples probants, sa lettre exprime avec clarté ce que beaucoup de citoyens conscients pensent de la situation préoccupante de la France et des responsabilités politiques y affairant. Elle aide, les autres à s’émanciper d’une pensée formatée et étroite qui conditionne l’opinion publique.

Citoyens du monde

Citoyens du monde

 

Lettre à M. François Hollande, président de la République, à son gouvernement, et à tous les hommes et femmes politiques,

C’est en humble citoyenne que je m’adresse à vous, grands pontes de la politique, à vous qui, dès que possible, avez posté vos commentaires larmoyants sur les réseaux sociaux après la nouvelle des attentats de Nice. Vous qui vous êtes aussitôt empressés de glisser critiques acerbes, solutions personnelles et mesures à prendre derrière chaque expression de douleur à l’égard des victimes. Vous qui, tels des charognards, vous êtes arrachés les restes des 84 corps encore chauds et étalés dans la rue sous un mince tissu, vous qui avez sucé tels des vampires les perfusions des blessés à l’hôpital de Nice, vous qui avez pavé la promenade des Anglais de désolations savamment calculées comme on pave l’enfer de bonnes intentions. Vous pour qui l’état d’urgence est devenu banal et se doit d’être durci, pour qui la liberté des citoyens n’est rien face à la cuisante défaite de subir les retombées de vos actes, et dont les innocents font les frais. Car si la France n’est pas la seule, il est inutile d’essayer de se cacher davantage derrière le rôle que les États­-Unis ont pu jouer dans la création de l’État Islamique (qui s’est construit, rappelons­ le, sur les cendres de Saddam Hussein après une guerre préventive en 2003 complètement opposée au droit international).

Ne sommes­-nous pas de ceux qui ont régenté le Moyen­Orient au lendemain de la1ère Guerre Mondiale ? De ceux qui ont écartelé les peuples à grands coups de crayon tracés sur une carte en oubliant qu’ils ne manipulaient pas que des gisements de pétroles et des lieux stratégiques mais bien des populations ? De ceux qui ont accueilli Kadhafi car il avait du pétrole puis l’ont désigné comme ennemi despotique qu’il faut détruire, sans pour autant oublier son pétrole ? Partout où nous prétendons apporter la paix, nous semons la haine. Alors en France on pleure, mais on pleure de quoi ? Des victimes des attentats sur notre sol ou des erreurs qu’on a commises et qui finissent fatalement par nous éclabousser ? Alors, bien sûr, hommage aux victimes qui étaient là simplement pour un feu d’artifice et qui ont dû connaître l’horreur, mais hommage aussi à toutes les victimes anonymes que la France assassine dans le secret et dont personne ne semble se soucier. Je vous invite, vous qui tenez tant à continuer de bombarder la Syrie, à prendre – une fois n’est pas coutume – le temps de réfléchir posément. Regardez le reportage « Eau Argentée », qui est disponible sur internet. Regardez­ le vraiment et osez réitérer vos propos guerriers sur ce pays détruit, où aucun être­ vivant n’est épargné et où les enfants les plus jeunes ont assimilé le concept de sniper. Là­-bas, ce qu’il s’est passé à Nice survient tous les jours – et aucun syrien ne dispose des cellules d’aides psychologiques qui ont été mises en place dès la première heure après l’attentat, ni même de la qualité des soins qui sont délivrés aux blessés.

Je parle de la Syrie, mais je pourrais évoquer la Palestine, l’Irak ou le Yémen. Lorsqu’on cherche à traiter un problème, il convient d’en étudier la racine. Mais visiblement, aucun de vous ne semble décidé à admettre que la France se trouve aujourd’hui embourbée dans la position d’un serpent qui se mord la queue : nous faisons partie des causes profondes de ce que nous subissons actuellement. Est­-ce si difficile d’admettre que nos prédécesseurs et nous­ mêmes avons eu tort ? Il semblerait que oui puisque vous préférez nous enfoncer avec vous dans un cercle vicieux fait de haine et de sang sans cesse renouvelés. «Nous continuerons à frapper ceux qui, justement, nous attaquent sur notre propre sol, dans leur repère» affirmez­vous, Monsieur le Président, après avoir annoncé la prolongation de l’état d’urgence de six mois, défendu la nécessité de renforcer le contrôle aux frontières et clamé haut et fort que «Parce que les droits de l’homme sont niés par les fanatiques, la France est forcément leur cible».

(source : http://www.europe1.fr/politique/verbatim­attentat­a­nice­la­declaration­solennelle­de­francois­hollande­en-

integralite­2800048 ).

Que de contradictions en si peu de temps : vous voulez renforcer les frontières quand la plupart des terroristes qui ont agi jusqu’à maintenant sont français ; vous parlez de fanatisme en référence à l’islamisme alors que le conducteur du camion fou était apparemment indifférent à la religion (si tant est que l’on puisse qualifier la folie de Daesh de religion) ; et enfin vous évoquez la France comme un pays de libertés alors même que vous annoncez le maintien de cette loi scélérate moderne qu’est l’état d’urgence. Continuez dans cette voie et la partie est gagnée pour l’État Islamique. Bien sûr, j’ai eu vent de cette idée selon laquelle l’opinion publique ne comprendrait pas une levée de l’état d’urgence alors qu’à force de rallonges elle s’y était accoutumée, tout comme elle risque de trouver bientôt normale l’utilisation du 49.3, visiblement en vogue à l’Élysée. Mais cela ne vient que de l’ignorance propagée par les principaux médias qui nous servent leurs réjections prémâchées en guise d’informations, nous irriguent d’images et d’événements anxiogènes qui paralysent notre esprit critique, l’émoussent et finissent par l’inhiber complètement. Si une situation donnée était exposée clairement, sans complexe, dans les JT, une analyse plus fine naîtrait dans le cortex des citoyens français et ils verraient combien les mesures liberticides sont absurdes. Si chacun était mis au fait des victimes, des dégâts que nous engendrons, alors la compassion naturelle sensée caractériser l’espèce humaine reprendrait le dessus et nous pousserait à chercher des solutions ailleurs.

Répondre à la violence par la violence, véritable logique puérile, est d’autant plus absurde que nous sommes en partie responsables des drames qui s’abattent sur notre sol comme une pluie radioactive tombe sur Tchernobyl. La guerre étant elle­-même une forme de terrorisme, la guerre contre le terrorisme se révèle être un triste oxymore, médiocre réponse que vous voulez opposer à Daesh. Comment fustiger les terroristes alors que nous­mêmes terrorisons les civils perdus dans les bombardements menés par notre « grande nation » pour rétablir une justice pastiche ? Je ne suis pas en train de défendre les actes terroristes, et cette phrase a son importance parce « dès que vous suggérez qu’il est important de considérer des réponses autres qu’une réplique violente, on vous accuse de sympathiser avec les terroristes. C’est une lâche façon de terminer une discussion sans examiner intelligemment les alternatives aux politiques actuelles. » (citation tirée d’un article d’Howard Zinn, « Notre guerre »). Mais, si les crimes de Daesh sont si terribles qu’il relèvent presque de l’indicible, il ne faut pas pour autant oublier les nôtres, qui, eux, relèvent plus du non­dit. Larguer des bombes n’est en rien une solution : chaque victime d’un bombardement (surtout les civils, plus nombreux que les terroristes) se transforme en martyr et constitue un argument de plus dans le discours de Daesh contre l’occident, incitant toujours plus d’hommes poussés par le désespoir à se radicaliser. Cela me fait doucement sourire de vous voir vous insurger face aux attaques que nous subissons depuis un an et demi quand je pense au Yémen, bombardé par l’Arabie Saoudite à l’aide de nos beaux Rafales. Si Daesh commet des exactions au nom d’une idéologie révoltante, nous vendons allégrement de la mort prématurée pour quelques billets tachés de sang. Comment, dès lors, pouvez­-vous encore – tous autant que vous êtes – supporter l’image que vous renvoie le miroir ? J’ai personnellement une si grande honte sans même être impliquée dans le commerce d’armes que je ne peux concevoir que vous puissiez continuer à tenir vos discours et à montrer patte blanche quand, à quelques kilomètres, des civils se font massacrer avec nos armes. À quel moment, dans votre esprit, l’argent a­-t-­il surpassé la vie humaine ? Comment pouvez­-vous vous émouvoir de 84 morts quand nous avons assassiné au moins 1850 yéménites (selon un rapport de l’ONU) ? Mais j’ai failli omettre, et je m’en excuse, un détail qui a son importance et fait la différence pour beaucoup : ce sont 84 morts français ! Et cet argument justifie que vos mathématiques géopolitiques placent 84 largement supérieur à 1850. En effet, comme l’a montré si justement George Bernard Shaw, « Le patriotisme, c’est cette conviction selon laquelle ce pays est supérieur aux autres parce que vous y êtes né. » J’en arrive à cette nécessité qui chaque jour se dessine un peu mieux, celle de se souvenir qu’avant d’appartenir à une nation, avant d’être recensés, répertoriés, classifiés ou même fichés par notre laborieuse administration, avant d’être convertis en chiffres sur des écrans, nous sommes tous des êtres uniques appartenant à l’espèce humaine.

« Nous devons prêter allégeance à l’humanité et non pas à une nation, quelle qu’elle soit » a écrit un jour Howard Zinn. Ceux qui nous attaquent font partie de notre espèce, possèdent les mêmes caractéristiques. Leurs actes terribles ne sont que l’écho d’un quotidien que l’occident leur a imposé parce qu’ils avaient le malheur d’être nés sur des nappes de pétrole et qui les a poussés à la haine. Il est crucial de rendre sa mémoire à notre pays et au monde entier, de se rappeler que l’argent n’est pas comestible, de penser « humain » plutôt que « finance », « bonheur » plutôt que « réussite » et « biodiversité » plutôt que « billet de banque ». Nous avons une marge d’une petite vingtaine d’années pour modifier nos habitudes de consommation et enrayer un tant soit peu le dérèglement climatique le plus important que notre espèce n’ait jamais connu. Allons­-nous gaspiller ce temps en guerres vaines alors qu’il est tant de manières d’enseigner l’amour ? Vous nous parlez de mesures sécuritaires renforcées quand nous avons besoin d’apprendre comment vivre demain.

Il est évident que nous sommes impuissants face à ces attaques, l’inefficacité des forces de l’ordre a tristement été démontrée à Nice : comment ont-­ils pu laisser un camion pénétrer sur une allée piétonne, pourquoi est­-il parvenu à parcourir deux kilomètres avant d’être stoppé ? Les solutions proposées par la caste politique, si elle sont aussi médiocres que l’action de la police, ont au moins le mérite de faire rire. Je pense en particulier à ce cher Henri Guaino, qui a déclaré qu’ « Il suffit de mettre à l’entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance­-roquettes et il arrêtera le camion ».

(source : http://www.estrepublicain.fr/actualite/2016/07/15/lance­roquette­peine­de­mort­les­propositions­fusent ).

Alors évidemment, le petit détail à ne pas oublier ici, c’est qu’il s’agit d’un député LR candidat à la présidentielle 2017, donc équipé d’œillères, les yeux braqués sur son objectif qui est de mettre définitivement au tapis François Hollande en prétendant de manière sous­-jacente que, s’il avait été élu au moment de l’attentat, il n’aurait tout bonnement pas eu lieu. C’est là un manifeste flagrant de cette petite guéguerre entre politiques qui semble ne jamais prendre fin, même pendant un deuil national. Je ne vais pas gaspiller mon temps à démonter une à une les déclarations politiques, notamment à propos de l’interdiction du voile proposée par Jacques Myard qui atteste de son étroitesse d’esprit, mais plutôt tenter d’apporter des solutions alternatives. Il est nécessaire de former les masses plutôt que de supprimer leurs libertés, de réfléchir à l’origine du mal, de la haine qui ronge les terroristes. Réduire les inégalités et diffuser plus largement la culture constituent des pierres à la base de l’édifice de la paix mondiale. Plutôt que de nous rendre toujours plus  dépendants, encouragez les initiatives qui visent à former les citoyens sur des gestes simples ; plutôt que de nous inciter à la haine, à la peur, encouragez l’amour et l’entraide. Inquiétez­-vous du populisme qui affleure l’air de rien, faisant ressurgir des opinions qui ont permis l’accès d’Hitler au pouvoir dans les années 30. Ne vous figurez pas que le totalitarisme est mort, qu’il ne reviendra pas. Le totalitarisme se cache derrière chaque rejet, chaque parole portée par la crainte. Il ne se présentera pas avec une petite moustache brune et une raie sur le côté, il ne ramènera pas Auschwitz mais créera une nouvelle forme de violence, car l’esprit humain sait se montrer particulièrement inventif dans l’art de faire souffrir son prochain. Rappelez­-vous combien la pratique artistique, tellement mise à mal par l’éducation nationale, constitue un rempart efficace face à la haine, fille de l’ignorance. Gardez à l’esprit les sages paroles d’Edgar Morin : « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. » Penchez­vous sur des initiatives telles que celle des étudiants paysagistes et des enfants d’un quartier populaire de Seine­ Saint­ Denis qui, ensemble, embellissent un terrain vague pour apporter un savoir-­faire et un rapport à la Terre que trop de gens ont oublié. Ne soyez plus dans la démonstration calculée mais dans les actes concrets. C’est maintenant aux Français que je m’adresse, vous qui n’avez cessé de vous plaindre de l’incapacité de nos dirigeants, qu’avez­vous fait pour changer ce pays qui vous insupporte ? Qu’attendez­-vous pour engager le dialogue avec vos pairs, pour réfléchir ensemble à des solutions aux problèmes qui vous préoccupent ? Levez­-vous de vos fauteuils, éteignez votre télé, sortez et écoutez le murmure qui s’élève, la rumeur qui nous vient des multiples projets alternatifs qui se mettent en place. Informez­ vous sur des médias plus indépendants, trouvez un sujet qui vous tient à cœur et lancez­ vous, il y a tant à faire ! Si vous attendez qu’on vous prenne par la main, vous risquez de mourir avant d’avoir fait une chose qui vous rende réellement fier et vous autorise à marcher la tête haute.

Peut­-être qu’après cette lettre, ma petite tête blonde viendra s’ajouter aux fiches S, mais cela m’est égal : je n’ai rien à me reprocher, à part peut­-être, le fait de daigner réclamer pour l’humanité cette liberté et cette égalité que tous clament et célèbrent depuis trois siècles mais auxquelles personne n’a encore vraiment goûté et le fait d’inciter le genre humain à cette fraternité que la France se plaît à afficher sur ses murs officiels. Liberté, égalité, fraternité, trois petits mots qui veulent dire tellement, trois petits mots étirés dans tous les sens pour masquer une vérité évidente, trois petits mots qui ne peuvent plus cacher la supercherie que l’on tente de dissimuler derrière.

Mathilde Lambert, 17 ans

Source : Carmaux Info 31/07/2016

Voir aussi : Actualité France, International, rubrique Médias, rubrique débat, rubrique Education, rubrique Société Citoyenneté, rubrique Politique, Politique Internationale, Une classe politique « nulle » face à une France immature, Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient, Rubrique Livres, il faut radicaliser la démocratie, rubrique Rencontre Kepel : « La politique française arabe est difficile à décrypter,

Abdennour Bidar. Lettre ouverte au monde musulman

94c68f65-7768-4301-a46e-ff05436f86021Par * philosophe

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident!

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom. Tu t’indignes devant une telle monstruosité, tu t’insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner, alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre, mais la paix! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine, je vois aussi autre chose – que tu ne sais pas voir ou que tu ne veux pas voir… Et cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre masque ? C’est qu’en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton ventre malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur du réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l’étendue des ombres d’obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes livres ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance!

Il y a dans la Oumma (communauté des musulmans) de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l’être humain. Mais ils ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou de l’«État islamique». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes: impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux, d’années cruciales, vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? Si je te critique aussi durement, ce n’est pas parce que je suis un philosophe « occidental », mais parce que je suis un de tes fils conscients de tout ce que tu as perdu de ta grandeur passée depuis si longtemps qu’elle est devenue un mythe !

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière. Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’État que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’«Il n’y a pas de contrainte en religion» (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu’il est l’heure, dans la civilisation de l’islam, d’instituer cette liberté spirituelle – la plus sublime et difficile de toutes – à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour s’insurger contre ce scandale, pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable dont se servent ses chefs pour perpétuer indéfiniment leur domination… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, et n’admettent pas qu’on ose leur parler de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge », quelque chose de trop sacré pour qu’ils osent donner à leur propre conscience le droit de le remettre en question ! Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès leur plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas!

Or cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l’État islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste ! Mais qui le verra et le dira ? Qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement religion et liberté, cette révolution sans retour qui prendra acte que la religion est devenue un fait social parmi d’autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants n’ont plus aucune légitimité !

Bien sûr, dans ton immense territoire, il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des milieux sociaux où la cage de la prison religieuse s’est ouverte ou entrouverte ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, c’est-à-dire une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit, mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors, ne t’étonne donc pas, ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t’aient pris ton visage ! Car les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale – au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l’aveuglement volontaire, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français: «Qui aime bien châtie bien». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t’arrive – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

*

* Philosophe spécialiste des évolutions contemporaines de l’islam et des théories de la sécularisation et post-sécularisation

Source : The Huffington Post 15/10/2014

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Inde: rassemblement d’Intouchables contre les violences et les discriminations

Près de 12000 Intouchables se sont rassemblés, ici à Ahmedabad, pour dénoncer l'humiliant passage à tabac de 4 jeunes de leur communauté par des milices hindoues. REUTERS/Amit Dave

Près de 12000 Intouchables se sont rassemblés, ici à Ahmedabad, pour dénoncer l’humiliant passage à tabac de 4 jeunes de leur communauté par des milices hindoues.
REUTERS/Amit Dave

Dans l’Etat du Gujarat, au nord-est de l’Inde, près de 12 000 Intouchables se sont rassemblés pour dénoncer l’humiliant passage à tabac de 4 jeunes de leur communauté par des milices hindoues. Depuis que la vidéo de la scène a été massivement diffusée sur internet la semaine dernière, les Intouchables reprochent au gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi de ne rien faire. Et le mouvement contestataire prend de l’ampleur.

Non seulement ils ont bruyamment investi les places de plusieurs grandes villes, mais les Intouchables se sont mis depuis plusieurs jours en grève. Parmi les secteurs les plus touchés, ceux du ramassage et du dépeçage de bovins.

Résultat, des centaines de carcasses de vaches, animaux sacrés en Inde, sont à l’abandon au bord des routes et pourrissent à la vue de tous. Symbole d’une tension qui se cristallise en Inde mais aussi d’une contestation qui commence à se structurer.

Les manifestants demandent à ce que le gouvernement de Narendra Modi les protège des violences qu’ils disent subir régulièrement de la part des castes supérieures. Désormais ils ont également listé une série de demandes pour améliorer leur sort : la possibilité d’être propriétaire terrien par exemple, de toucher le chômage ou d’occuper des postes au sein de l’administration publique.

Un défi social mais aussi politique pour le parti au pouvoir. Les leaders du mouvement des Intouchables ont fait savoir que pour les élections régionales qui auront lieu en 2017, ils montreront « leur union et leur force ».

Source RFI 31/07/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Asie, Inde, rubrique Politique, rubrique Société, Mouvements sociaux, Religion, rubrique Brics,

 

Ventes d’armes pour la Syrie et le Yémen : la filière des Balkans

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En recoupant contrats officiels, photos d’avions, de cargos ou d’hommes armés sur les front syrien ou yéménite, un collectif de journalistes met pour la première fois au jour un circuit de vente d’armes entre les pays des Balkans et du Moyen-Orient.

Très peu d’informations ont filtré jusqu’ici sur les quantités colossales d’armes qui parviennent depuis cinq ans aux différents groupes combattants en Syrie et au Yémen. L’enquête menée par un groupe de journalistes d’investigation des Balkans (1) lève une partie du voile sur la provenance et la trajectoire de ce matériel destiné aux champs de bataille du Moyen-Orient. Le marché, évalué à 1,2 milliard d’euros, implique huit pays vendeurs d’Europe centrale et orientale (Bulgarie, Croatie, République tchèque, Roumanie et Slovaquie, membres de l’Union européenne, mais aussi Serbie, Bosnie et Monténégro) et quatre acheteurs l’Arabie Saoudite, la Jordanie, les Emirats arabes unis et la Turquie. Des partenaires qui avaient très peu de relations commerciales avant le conflit syrien. Or, depuis 2012, des avions gros-porteurs chargés d’armes légères – fusils-mitrailleurs, lance-roquettes et munitions – décollent régulièrement des aéroports de Zagreb, Sofia ou Bratislava pour se poser à Djedda, Abou Dhabi ou Amman. Les livraisons ont considérablement augmenté en 2015 et comprennent du matériel plus lourd, y compris des chars de fabrication russe, acheminé par bateau.

Embargo contourné

«Ce commerce est certainement illégal, selon les experts des armements comme des droits de l’homme», souligne le rapport des journalistes produit dans le cadre d’un projet «pour une meilleure gouvernance». Ils ont traqué des documents et des photos sur les vols, les contrats, les rapports de l’ONU et de sources gouvernementales. Les licences d’exportation accordées contournent l’embargo décrété par l’UE sur les ventes d’armes aux belligérants en Syrie. Or des photos et des vidéos du terrain en Syrie, postées sur les réseaux sociaux montrent certaines de ces armes aux mains de brigades de l’Armée syrienne libre, soutenues par certains pays occidentaux et arabes, mais aussi de certains groupes salafistes.

Transactions pays par pays

 

Belgrade Airport | BIRN

Belgrade Airport | BIRN

Ces contrats ont rapporté des centaines de millions d’euros aux pays concernés et fait tourner leurs usines de production de munitions à plein régime. L’enquête publie les chiffres détaillés des transactions pays par pays. Ainsi, la Croatie et la République tchèque figurent en tête des vendeurs et 4 700 tonnes de matériel ont été livrés par la Bulgarie et la Roumanie à l’Arabie Saoudite. Le royaume sunnite, acheteur de près de 80% des armes des Balkans est aussi le principal bailleur de fonds des rebelles syriens. Il est en outre engagé dans une guerre au Yémen où des groupes de combattants sunnites porteurs d’armes d’origine balkanique ont été repérés sur des photos.

Les informations inédites de l’enquête des reporters des Balkans ont le mérite de révéler l’existence de l’une des filières d’armes vers les conflits sanglants de Syrie ou d’ailleurs dans la région. Les journalistes reconnaissent qu’il doit y en avoir bien d’autres et s’étonnent par exemple que le Qatar, connu pour être l’un des principaux fournisseurs des groupes armés syriens islamistes, n’apparaisse pas dans le commerce qu’ils ont mis au jour.

Hala Kodmani

(1) The Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) and the Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP)

Source : Libération 28/07/2016

Voir aussi : Rubrique Politique Comment la France est devenue une cible « légitime » pour les groupes djihadistes, rubrique Affaires, La France et l’Italie, premiers fournisseurs européens d’armes à KadhafiKarachi le dossier avance, Renault et la “fabrication de chars pour la Wehrmacht, rubrique Economie, Rubrique UE, rubrique Moyen Orient, Israël, Drones : les secrets de la success-story israélienne,