Le Kenya a besoin «d’hommes d’Etat» et «d’institutions fortes»

Manifestation de l’opposition à Kisumu (Ouest), le 11 octobre.  © Yasuyoshi Chiba/AFP

Manifestation de l’opposition à Kisumu (Ouest), le 11 octobre. © Yasuyoshi Chiba/AFP

Par Christian Thibon

«Les élections kenyanes font l’objet de séquences imprévues, ou du moins singulières, au regard des élections en Afrique», explique Christian Thibon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Pau et des pays de l’Adour.

On note, de mai à juillet 2017, un enregistrement volontariste du corps électoral, une première campagne électorale concurrentielle sinon démocratique, un déroulement pacifique d’une journée électorale particulièrement chargée (soit six scrutins) le 6 août dans un climat sensible qui témoignerait d’une « civilisation électorale » en marche. Et, enfin, la décision de la Cour Suprême du 1er septembre 2017 d’invalider les élections présidentielles au regard des irrégularités et illégalités de la Commission indépendante électorale (IEBC).

Pourtant, cette vision optimiste autorisée par l’arrêt de la Cour suprême, d’une « institution forte » qui dévoile un Kenya innovant dans le domaine politique se heurte à un scénario pessimiste. Ainsi, le cours des événements témoigne de travers courants en Afrique : les carences des institutions indépendantes en charge des élections et une épreuve de force bipolarisée entre tenants et outsiders, entre les deux principaux candidats et leurs alliances politiques ; un bipartisme de facto déjà présent lors des précédentes élections de 2013, avec un ticket « sortant » U. Kenyatta et W. Ruto de l’alliance dirigée par le parti Jubilee d’une part, le ticket R. Odinga et M. Kalonzo de l’alliance NASA d’autre part.

Une radicalisation politico-sociale
Au lendemain du 1er septembre et loin des espérances mises dans le ressort moral de la Cour suprême, la campagne électorale ne suit pas un nouveau mode « moralisé », un nouveau cycle un peu à l’image du repentir religieux ritualisé de la campagne électorale de 2013 (l’alliance de U.Kenyatta et W. Ruto, et de leurs ethnies respectives, Kikuyus et Kalenjins, qui s’étaient opposées en 2007-2008 avait pris des formes religieuses). Bien au contraire, les « hommes forts » ont repris l’initiative, en recourant à la violence et aux ressentiments ethniques, aux manipulations et aux pressions institutionnelles, aussi bien de l’administration nationale que régionales à leur service.

Cette radicalisation politico-sociale, cette politisation fortement médiatisée sont moins tempérées, comme lors des précédentes élections, par des moments télévisés consensuels à l’exemple des débats présidentiels désertés par les candidats, ou par la médiation, l’ombre apaisante d’une société civile, des Églises, moins présentes que par le passé. Cette deuxième campagne électorale voit alors se multiplier, des deux côtés, les coups d’éclat, les renversements d’alliances et les ralliements, et les calculs politiciens visant à pousser leurs concurrents à la faute, à les déstabiliser, à les discréditer : la volonté de Jubilee, de mener, coûte que coûte, la réforme de la loi électorale, puis la décision de R. Odinga de ne pas participer aux élections prévues le 26 octobre, sans une réforme de l’IEBC, puis de se retirer s’inscrivent dans ces nouvelles règles politiques et calculs politiciens à risques pour eux-mêmes et plus encore pour la société, l’économie kenyane.

Le sentiment dangereux du « perdant sans honneur »
Aussi tous les scénarios avancés deviennent problématiques d’autant qu’ils rappellent ceux déjà vécus dans le passé (en 1992, en 1997 et plus encore en 2007-2008), craints et intériorisés dans les mémoires et imaginaires : en particulier, la peur de voir la nouvelle séquence électorale s’enliser dans une épreuve de force qui, en se radicalisant, ouvrirait un cycle de violence, de manifestations et de répression policière, d’affrontements interethniques.

Avec, au final, deux échéances probables. D’abord une crise constitutionnelle, l’infaisabilité des élections en raison d’un boycott d’une partie de l’électorat dans certains bastions. Ensuite, au soir des élections du 26 octobre prochain, et quel que soit le « vainqueur sans gloire », le sentiment du « perdant sans honneur » d’avoir été volé d’une victoire dans un pays divisé en deux selon des lignes géographiques politico-ethniques.

De plus, le contexte social et géopolitique guère favorable peut se prêter à une montée aux extrêmes : les pénuries alimentaires, les protestations professionnelles, les difficultés financières de l’État, les frustrations sociales composent un cocktail explosif. Sans compter les perturbations régionales des Chebabs.

Des partis politiques dédouanés
Pour comprendre les dynamiques d’un tel piège en cours, il faut prendre la mesure de l’événement, la nature de la décision de la Cour suprême et son contexte, ensuite intégrer une moyenne durée, les crises (et leur gestion) pré-, post-électorales du passé présent (de la démocratisation des années 1990 à celle de 2007-8) qui restent la matrice de la culture politique en œuvre.

L’arrêt de la Cour suprême a éclipsé deux aspects importants, souvent occultés, qui pèsent sur la séquence politique en cours. D’une part, bien qu’assurément symbolique, en remettant à zéro le chronomètre électoral, la décision est restée politiquement mesurée, volontairement ou involontairement. À défaut d’avoir eu accès au serveur central de l’IEBC, une demande formulée deux fois sans succès, la Cour a mesuré toute l’étendue des fraudes, des manipulations, des intrusions, des défauts dans les formulaires et PV, mais elle n’a pas donné une définition systémique et intentionnelle de la fraude, ni mesuré ses dimensions pouvant affecter le résultat final. C’est donc l’IEBC, sa direction et ses relais technologiques qui, eux seuls, sont visés.

Dans ces conditions, les partis ont été dédouanés de toute responsabilité dans ce raté électoral. Ne restent alors que des suspicions, la dénonciation médiatique et politicienne soit d’un complot systémique, soit d’un « coup civil » une sorte de « coup d’État de la société civile », des thèses avancées par les deux camps. Certes, le parti vaincu, NASA, « victime » de la fraude a bénéficié sur le moment de cette nouvelle donne : une majorité de l’opinion publique est alors favorable à un retour aux urnes mais semble se détourner des mobilisations de force. Quant au parti gagnant, Jubilee « bénéficiaire » de la fraude, bien que suspect, il n’est pas délégitimé d’autant qu’il bénéficie d’un leadership national acquis dans les autres scrutins.

D’autre part, la décision de la Cour suprême n’a pas remis en cause les autres scrutins, les élections des gouverneurs, des députés, des sénateurs, des représentants des femmes et des conseils de comtés : ces élus déjà installés offrent une forte majorité pour le parti Jubilee d’U. Kenyatta, les totaux des votes en faveur de ses candidats sont bien supérieurs à son score national. Certes, les recours et pétitions suivent une voie normale : 288 pétitions (187 en 2013), portant sur près de la moitié des comtés (gouverneur) sur un tiers des circonscriptions parlementaires, mais ces contentieux concernent des territoires plutôt acquis à l’opposition NASA. Au demeurant le scrutin le moins contesté est celui des Conseils de Comté (9 %) pour lequel les critères de leadership et de notoriété locale semblent s’imposer.

Un alignement ethnique renforcé
Aussi la décision de la Cour, qui sans conteste participe à la construction de la démocratie sur la longue durée, a des effets complexes, sinon contreproductifs, et de nature conflictuelle dans le présent. Ainsi le deuxième tour électoral-juridique a certes invalidé les élections, mais il n’a pas disqualifié les candidats. Les supporters des deux partis-alliances ont, tour à tour, fêté leur victoire et expérimenté un sentiment d’humiliation, ce qui ne fait que renforcer l’alignement ethnique préexistant, les identifications politiques et ethniques-tribales confondues.

De plus, la campagne politique qui a repris pour le parti Jubilee dès l’annonce de l’invalidation et qui ne s’est jamais arrêtée pour le parti NASA, n’a guère changé les consciences, elle les a plutôt figées.

Les stratégies politiques en miroir passent toujours par la consolidation des bastions électoraux et la mobilisation ethnique, par la conquête d’un électorat indécis dans des comtés en balance ou villes cosmopolites, par l’affaiblissement de l’adversaire au moyen de cooptations, de renversements de fidélités, par une présence médiatique enfin par le marché de la mobilisation qui suppose des moyens financiers, apparemment inégaux à la faveur de Jubilee.

La généralisation des discours de haine
Sur le fond, les lignes idéologiques et les pratiques n’ont guère changé, plutôt inspirées par les années 1990. D’un côté, U. Kenyatta et W. Ruto poursuivent une campagne de présidentiable jouant sur leur capacité de redistribution, assurée cette fois-ci du relais de leurs élus, selon un registre inspiré des campagnes des Présidents sortants ; d’un autre côté, R. Odinga continue sa campagne de pression, relancé au lendemain de l’annonce des résultats selon un registre inspiré par les mobilisations des droits de l’homme des années 1990.

Cette bipolarisation laisse libre cours à une radicalisation, à des dérapages des leaders, à des discours incendiaires de la part d’électrons libres mais proches des partis, à une montée en puissance des jeunes militants. D’une façon insidieuse, les discours de haine se généralisent sur les réseaux sociaux, même s’ils sont bridés officiellement ou dénoncés par les médias, la société civile, les églises… Cette violence réelle, bien qu’isolée mais médiatisée et théâtralisée, pose la question de la sécurité publique alors que les cadres de sécurité publique semblent défaillants, et que circulent les rumeurs de retour des milices. Celles-ci ont pris part aux violences de 2007-2008, en situation de crise, et leur retour en politique ou leur instrumentalisation sont régulièrement annoncés, en particulier pour les Mungikis.

Quelle sortie de crise ?
Au-delà de ses dynamiques piégeuses, se joue et se rejoue donc au Kenya un épisode entre la survie-affirmation d’institutions fortes et la reproduction des hommes forts, d’une certaine culture politique. Le discours de B. Obama – « l’Afrique a besoin d’institutions fortes » – et ses critiques sur les dérives du pouvoir personnel trouvent en cette occasion une nouvelle illustration. Pourtant, dans une période qui reste de facto une transition politique, le Kenya a tout à gagner à marier, à ménager une telle rigueur constitutionnelle sinon morale et l’engagement politique voire personnel de ses leaders et partis politiques. Cet équilibre instable, et par nature souvent conflictuel dans toute démocratie, repose sur des acteurs, tant sur les autorités morales judiciaires que sur les leaders et la classe politique dont les choix peuvent peser sur la situation et qui sont aussi responsables des dérives craintes.

L’interprétation de cet horizon incertain, des violences inquiétantes bien que d’intensité basse mais à forte tension émotionnelle, une bipolarisation radicalisée avec à terme une crise constitutionnelle, reste ouverte. Cette instabilité résulte-t-elle d’un concours de tendances non contrôlées, dans la suite logique de la campagne et du raté électoral ou/et découle-t-elle d’une stratégie de tensions contrôlée visant à perturber les résultats des élections, la participation électorale, à bloquer les élections… ? Ou précède-t-elle une « négociation démocratique », un pacte entre leaders ? L’histoire des années 1990 et 2007-2008 révèle que de tels scénarios ont été vécus mais aussi pratiqués sinon pensés.

Quel est le poids des garde-fous ?
Ces inconnues dans les dynamiques actuelles soulèvent la question des garde-fous, qui depuis la Constitution de 2010 ont été mis en place et jouent ou pourraient jouer l’apaisement. Les acteurs élus et bénéficiaires d’un renouvellement politique à l’échelle locale, régionale n’ont pas intérêt d’un approfondissement d’une crise, il en est de même des intérêts économiques ou des classes moyennes qui s’inquiètent de l’impact de la crise, alors que la société civile et certains acteurs politiques transversaux (voir l’Appel des Vétérans politiques à l’initiative de F. Atwoli (Cosetu) du 12 octobre) commencent à dénoncer les violences des deux camps et que la population garde en mémoire les violences de masse de 2007-2008.

The ConversationDe tels facteurs modérateurs qui agissent en profondeur, sont-ils opérants quand les acteurs du moment, les passions, la peur et les crispations identitaires s’imposent, quand l’événement prend le dessus ? Assurément et en ces circonstances, le pays a besoin autant « d’hommes forts », « d’hommes d’État » que « d’institutions fortes ». Mais, en la matière, les définitions comme les attentes diffèrent.

Christian Thibon

Source Géopolis 18/10/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique, Kenya,

 

Le Cinemed de Montpellier fait briller la Méditerranée

Mascarade, du réalisateur franco-algérien Lyes Salem. Photo dr

Du 20 au 28 octobre aura lieu le festival Cinemed grand rendez-vous du 7e art méditerranéen à Montpellier. Aure Atika sera la présidente du jury de cette 39e édition qui met l’Algérie à l’honneur.

Trente neuf années que Montpellier suit le cinéma méditerranéen en privilégiant tous ses acteurs et notamment les réalisateurs quelque soit leur origine. Le festival participe pleinement au rayonnement d’une expression cinématographique immensément riche trop souvent oublié par les circuits de production et de diffusion de l’industrie du cinéma. Quatre décennies ont permis de tisser des liens de confiance qui portent aujourd’hui le festival montpelliérain comme un carrefour reconnu dans tout le bassin de la grande bleue mais aussi dans des instances professionnelles comme le CNC. « Cela concourt au développement des échanges artistiques et économiques entre la France et les pays de la Méditerranée, afin que nous soyons les uns pour les autres des partenaires de premier choix », confirmee son président Frédérique Bredin.

Hier, lors de la présentation à la presse, l’ex ministre de la culture Aurélie Filippetti, qui préside le festival depuis 2016, a souligné la solidité de l’engagement financier singulier des partenaires publics « qui s’investissent en laissant une totale liberté aux programmateurs.» La part des fonds publics s’élève à 863 000 euros dont 83% en provenance de la Métropole et de la ville de Montpellier, l’Etat et la Région entrant chacun dans ce budget pour moins de 10%. Pour le maire et Président de la Métropole Philippe Saurel, le Cinemed apparaît comme un des fleurons d’une politique cinématographique et audiovisuelle forte dont l’engagement vise à structurer le secteur des industries culturelle et créative.

Ambiance de fête

Avec 211 films à l’affiche le festival séduit un large public sans céder au faste ni à la tendance people. On attend 80 000 spectateurs dont une grande majorité d’habitants de La Métropole. La volonté de simplicité alliée à l’exigence est un aspect qui joue pour beaucoup dans la réussite public de l’événement. C’est une composante de l’identité du festival qui participe à son ambiance, très ouverte, en correspondance avec la convivialité que partage les peuples de la Méditerranée si terrible soit l’histoire que traversent certains d’entre-eux.

Après la Tunisie en 2016, le Cinemed donnera cette année un coup de projecteur sur le cinéma algérien en privilégiant la jeune garde dont beaucoup ont choisi l’exil après les années 90.

L’énergie du cinéma algérien

Films documentaires, courts et longs métrages vont se succéder, pour dessiner la richesse du paysage cinématographique algérien. Plus d’une vingtaine de films récents sont programmés. On pourra notamment découvrir Kindil de Damien Ounouri, En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui sélectionnés à Cannes, Les bienheureux de Sofia Djama et retrouver la filmographie de l’invité d’honneur Merzak Allouache qui n’a eu de cesse de suivre l’évolution tourmentée de l’Algérie contemporaine.

Parmi les autres réjouissances attendues : une rétrospective du grand maître italien d’après-guerre Alberto Lattuada. Un focus sur l’oeuvre du réalisateur espagnol Fernando Trueba, au sommet de la comédie madrilène. Des hommages  : à Manuel Pradal, ainsi qu’au duo Olivier Nakache et Eric Toledano, l’intégrale de la réalisatrice d’origine algérienne Dominique Cabrera, Les Lumières de la ville de Charlie Chaplin en ciné-concert avec l’Orchestre national de Montpellier, de nombreuses avant-premières, et tous les films en compétition… La présidence du jury de l’Antigone d’Or est confiée à une fille du rock, Aure Atika.

JMDH

Source La Marseillaise

Voir aussi : Rubrique Cinéma, CinemedCinemed 2016 miroir d’un monde qui mute, Jo Sol : Idée d’un corps révolutionnaire et universelElite Zexer : Sur le sable bédouin, rubrique Festival, rubrique Montpellier,

A Malte, la blogueuse anticorruption Daphne Caruana Galizia assassinée

A Malte, la blogueuse anticorruption Daphne Caruana Galizia assassinée

La voiture de Daphne Caruana Galizia après son explosion, à Bidnija, à Malte, le 16 octobre. Photo Darrin Zammit Lupi. Reuters

La blogueuse et journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, à l’origine d’accusations de corruption qui avaient provoqué des élections anticipées en juin, a été tuée lundi par une bombe placée sous sa voiture.

 

Daphne Caruana Galizia est à l'origine d'accusations de corruption contre l'entourage du Premier ministre, Joseph Muscat. Ce dernier a évoqué "une journée noire pour notre démocratie", après le drame.

Daphne Caruana Galizia est à l’origine d’accusations de corruption contre l’entourage du Premier ministre, Joseph Muscat. Ce dernier a évoqué « une journée noire pour notre démocratie », après le drame.

«Cet escroc de Schembri était au tribunal aujourd’hui, plaidant qu’il n’est pas un escroc» : le titre du dernier billet publié ce lundi à 14h35 par Daphne Caruana Galizia (photo AFP) sur son «carnet» en ligne, Running Commentary, résume assez bien son style offensif. Une demi-heure plus tard, la journaliste et blogueuse de 53 ans a été tuée par une bombe placée sous sa voiture, alors qu’elle conduisait près de son village de Bidnija, dans le nord de Malte. En décembre, la version européenne du magazine Politico la faisait figurer dans son classement des «28 qui font bouger l’Europe». Et la décrivait comme «un WikiLeaks à elle toute seule, en croisade contre l’opacité et la corruption à Malte».

L’an dernier, en plein scandale des Panama Papers, Caruana Galizia avait été en première ligne des révélations sur les sociétés offshore détenues par Keith Schembri, le chef de cabinet du Premier ministre travailliste, Joseph Muscat, et par le ministre de l’Energie, Konrad Mizzi. Cette année, au mois d’avril, elle avait cette fois accusé la femme de Muscat d’être la bénéficiaire d’une société-écran domiciliée au Panama, sur les comptes de laquelle un million de dollars auraient été versés par la fille du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev. Le couple Muscat avait nié, accusant la journaliste d’avoir été manipulée par une lanceuse d’alerte russe. La justice n’en avait pas moins ouvert une enquête, et le gouvernement maltais avait convoqué des législatives anticipées – remportées en juin par les travaillistes.

Jusqu’à 400 000 lecteurs

Entre-temps, Daphne Caruana Galizia avait également dénoncé le lobbying de l’industrie du tabac en révélant que le vice-gouverneur de la Banque centrale de Malte, Alfred Mifsud, avait été rémunéré pendant plusieurs mois par Philip Morris au début des années 2010. En février, son compte bancaire avait été gelé sur demande du ministre de l’Economie, Christian Cardona ; un mois plus tôt, elle avait accusé ce dernier d’avoir visité une maison close alors qu’il était en voyage d’affaires en Allemagne. Et celle qui se définissait auprès du Monde comme une «journaliste d’opinion», et assumait ouvertement sa proximité avec le Parti nationaliste (conservateur), s’était aussi fait des ennemis à droite après avoir accusé Adrian Delia, le nouveau leader de l’opposition, d’avoir un compte offshore à Jersey, alimenté, écrivait-elle, par l’argent d’un réseau de prostitution.

Dans un pays que Reporters sans frontières place 47e dans son classement mondial de la liberté de la presse, où les poursuites judiciaires à l’encontre des médias sont courantes, Caruana Galizia pouvait attirer certains jours, selon Politico, jusqu’à 400 000 lecteurs – presque autant que la population totale de l’île. Lors d’une conférence de presse, ce lundi, Joseph Muscat a dénoncé un acte «barbare», «une journée noire pour notre démocratie et notre liberté d’expression».

Amaelle Guiton

Source Libération 16 octobre 2017

Voir aussi :  Actualité Internationale, rubrique Politique, Affaires, Un nouveau droit à l’opacité pour les multinationales, Société civile, Lanceurs d’alerte, Politique Economique, Rubrique Société, JusticeTravail, rubrique UEMalte, rubrique Médias,

On Line, « Un WikiLeaks entier en une seule femme », La journaliste considérée comme une des rares sources d’information indépendante, publie scoop sur scoop,

Les carnets en ligne de Daphne Caruana Galizia : Running Commentary

Comprendre le monde au Théâtre La Vignette

La jeune équipe du Théâtre de La Vignette Crédit Photo Dylan Lormeau

La saison du Théâtre universitaire de La Vignette s’établit sur la route dans le mouvement de notre temps.

La poésie lors d’une nuit, d’un voyage urbain visuel et sonore sur les pas de l’écrivain Murakami, c’est à cette invitation de l’artiste marionnettiste Paulo Duarte, où le réel craque, et notre perception s’altère, – un spectacle précédé de la pièce sensible et fragile de Renaud Herbin et Célia Houdart La vie des formes – que s’est ouverte la saison du théâtre universitaire La Vignette. Il a fallu ajouter une représentation sur les deux déjà prévues. Au total 400 personnes ont assisté à ces représentations, plutôt rare pour un spectacle de marionnettes contemporaines…

« Nous profitons de notre implantation au cœur de l’université Montpellier 3, commente le jeune directeur du théâtre Nicolas Dubourg. L’éthique de la recherche, cela correspond à l’indépendance, la soif de découverte. La Fac, c’est un lieu, une institution où évolue la communauté universitaire. Un théâtre, c’est un lieu où se posent les questions d’aujourd’hui. Un théâtre dans l’université permet de réaffirmer la position éthique de l’université au sein du monde contemporain. »

La couverture du programme de la saison marque un instant sur une route pluvieuse avec un grand ciel où la quantité de lumière s’exprime en niveaux de gris. Elle tient lieu de fil.

« Cette saison ne s’est pas constituée en fixant une ligne. Elle est le fruit d’un itinéraire Arles, Marseille, Toulouse, Barcelone, Beyrouth, la Suisse… Le fruit d’un voyage, de rencontres d’un auteur à l’autre. Si quelques thèmes, peuvent émerger, comme celui de l’exil, de la dissolution de l’individu dans la ville, de questions aussi comme celle des moyens d’action dans une société métropolisée qui s’atomise ? il n’y avait aucun pré requis en amont, les choses se sont établies en route. »

L’art transforme la tristesse

On peut s’enquérir de savoir de quelle manière le théâtre renouvelle ses formes mais il est inutile de se questionner sur sa santé, semble dire Nicolas Dubourg lorsqu’il souligne : « Les artistes se posent exactement les mêmes questions que tout le monde. Ils ont les mêmes préoccupations, lisent la même presse… Ce qui ne les empêche pas de rire, de trouver des choses belles même dans le sordide. Comme l’ont démontré, Tàpies, Goya, ou les pratiquants du clair obscur, l’art peut transformer le noir en beau. L’approche artistique éclaire nos problèmes quotidien sous un jour nouveau. »

La programmation nous entraînera du Liban à la Suède en passant par la Syrie avec la pièce documentaire de Chrystèle Khodr et Waël Ali Titre provisoire où se mêle la petite et la grande histoire. L’auteur Italienne Lucia Calamaro viendra présenter Tumore, itinéraire d’une malade en fin de vie où le tragique se transforme en ironie. Julie Kretzschmar proposera Tram 83 une adaptation de Fiston de l’écrivain congolais Mwanza Mujila. Avec Hospitalités, l’artiste et metteur en scène suisse Massimo Furlan suggérera une solution humaniste au problème de l’augmentation des prix de l’immobilier.

Sans délaisser les compagnies de la région, on pourra voir Les pièces vénitiennes mis en scène par Julien Guill, et le second volet de La beauté du geste, de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, (les nouveaux directeurs du CDN), la programmation internationale représente 40% de la saison. Les spectacles sont suivis d’analyses et de rencontres en collaborations avec les chercheurs qui s’approprient de plus en plus l’outil. Scène conventionnée pour l’émergence et la diversité, La Vignette contribue au développement de la pensée critique, apanage d’un théâtre libre lié à notre destin commun.

JMDH

Source La Marseillaise

Voir aussi : Rubrique Théâtre, rubrique Politique, Politique culturelle, rubrique Danse,  rubrique Montpellier,

Le président catalan a cinq jours pour clarifier sa position sur l’indépendance de la région

Mariano Rajoy a fixé un double ultimatum à Barcelone, mercredi, dix jours après la victoire du oui au référendum contesté sur l’indépendance de la Catalogne. Paul White /

Mariano Rajoy a fixé un double ultimatum à Barcelone, mercredi, dix jours après la victoire du oui au référendum contesté sur l’indépendance de la Catalogne. Paul White /

Madrid a fixé un double ultimatum à Barcelone. Dix jours après la victoire du oui au référendum contesté sur l’indépendance de la Catalogne, le gouvernement espagnol a lancé, mercredi 11 octobre, un compte à rebours avant de déclencher l’article 155 de la Constitution espagnole, une procédure inédite qui permet la mise sous tutelle d’une région.

Les autorités catalanes ont jusqu’au lundi 16, 10 heures, pour dire si oui ou non elles ont déclaré l’indépendance de la région, alors que le flou reste de mise après le discours du président catalan, Carles Puigdemont, mardi soir à Barcelone. Dans une intervention particulièrement ambiguë, M. Puigdemont a en effet annoncé l’indépendance de la Catalogne avant de « suspendre » sa mise en œuvre quelques secondes plus tard.

Si les autorités catalanes annoncent à Madrid qu’elles ont bien déclaré l’indépendance ou si elles ne répondent pas, alors le gouvernement espagnol donne trois jours supplémentaires, jusqu’au jeudi 19 octobre, 10 heures, pour renoncer à cette indépendance. En cas de refus de Barcelone, Madrid enclenchera la procédure encadre par l’article 155 de la Constitution.

Mardi soir, le président catalan a réagi dans un tweet aux annonces de Madrid : « On demande du dialogue et on nous répond en mettant le 155 sur la table. Entendu » a répliqué Carles Puigdemont. « Ils ont plus peur du dialogue que de la violence », a-t-il ajouté dans un second tweet.

Une mise en application complexe

Jamais utilisé, l’article 155 de la constitution dispose que :

« Si une région autonome ne respecte pas les obligations que la Constitution ou d’autres lois lui imposent, ou agit de manière à porter atteinte gravement à l’intérêt général de l’Espagne, le gouvernement, après avertissement au président de la région autonome, et dans le cas où il n’a pas de réponse, avec l’approbation de la majorité absolue du Sénat, pourra adopter les mesures nécessaires pour le contraindre au respect de ces obligations ou à la protection de l’intérêt général mentionné. »

Le texte est à la fois clair – il envisage une mise sous tutelle de la région – et flou : il ne précise pas quelles sont les mesures possibles, ne mentionne pas la possibilité de suspendre le gouvernement ni de dissoudre le Parlement régional concerné.

Sa mise en application est, en outre, laborieuse : le gouvernement devrait présenter au président du Sénat un écrit détaillant les mesures envisagées, l’avertissement adressé au président catalan et sa réponse. La Commission générale des communautés autonomes devrait alors émettre un avis, et Carles Puigdemont disposerait d’un délai pour présenter ses réponses. Le texte serait seulement ensuite soumis au vote du Sénat, où le Parti populaire (PP, droite) dispose d’une majorité absolue, qui lui garantirait son approbation.

« Pas de médiation possible »

Ces annonces de Madrid interviennent quelques heures après le discours du chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, au Parlement. Un discours que le dirigeant du Parti populaire a voulu résolument virulent à l’encontre des autorités catalanes. « Il n’y a pas de médiation possible entre la loi démocratique et la désobéissance illégale », a martelé M. Rajoy, fermant la porte à toute médiation basée sur le référendum du 1er octobre, illégal selon Madrid.

Dans son discours d’un peu plus d’une demi-heure, il a accusé les indépendantistes d’entretenir un « conte de fées », d’être seuls responsables de la division des Catalans, entre partisans de l’indépendance et du maintien en Espagne, et d’avoir glissé vers une « radicalité, un niveau de désobéissance et des tumultes sans précédent dans l’histoire récente » de l’Espagne.

« Personne ne peut se satisfaire de ce qu’il s’est passé le 1er octobre, de cette farce électorale, et des images que cela a donné. Tout cela n’aurait pas dû se produire, mais les seuls responsables sont ceux qui ont voulu maintenir ce scrutin malgré son caractère illégal. Mesdames et messieurs, si vous cherchez des coupables, regardez du côté des vrais coupables. »

Ajoutant à la confusion de la situation, peu avant le début du discours de Mariano Rajoy, le chef du Parti socialiste espagnol (PSOE), Pedro Sanchez, a assuré qu’il avait trouvé un accord avec le gouvernement pour lancer un débat sur une réforme constitutionnelle dans les mois à venir, qui aiderait à résoudre la crise.

Source Le Monde AFP 11/10/2017

Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, EspagneLa Catalogne ensanglantéeUn régionalisme si européen, rubrique Politique,