Isabelle Munoz : « La photo c’est une façon d’aimer »

Isabel Muñoz (born 1951, in Barcelona) is a Spanish photographer who lives in Madrid.

Isabel Muñoz (née en 1951, in Barcelona) is a Spanish photographer who lives in Madrid.

Sète. Rencontre avec Isabelle Munoz une grande dame de la photographie espagnole invitée du festival imageSingulières

Portée par une passion humaniste, l’infatigable Isabelle Munoz parcourt le monde pour traduire son évolution. Ses images de corps d’hommes et de  femmes, où le grain de la peau se fond dans un velouté sensuel, transportent notre regard dans un espace universel. L’oeuvre de l’artiste s’inscrit dans le panorama proposé dans le cadre du double hommage rendu cette année à la photographie espagnole et à l’agence VU’  qui fête à Sète son 30e anniversaire.

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Isabel Muñoz

Vous faites partie des photographes fidèles à l’Agence VU’, comment a débuté cette aventure ?

L’hommage qui est rendu ici à la photographie espagnole n’aurait jamais existé sans Christian Caujolle, le directeur artistique et membre fondateur de l’agence VU’. Nous lui devons tous beaucoup, car c’est lui qui a permis aux photographes espagnols qui gravitaient autour de la petite école de photo à Madrid, de se révéler. Les gens de ma génération ont été élevés sous Franco. Je veux dire que nous savons apprécier la liberté. Il est venu à notre rencontre et nous a permis de montrer ce que nous avions à exprimer.

Dans quelles circonstances ?

Lorsque j’ai rencontré  Christian je lui ai montré mes grandes platines (procédé alternatif de tirage utilisé par une minorité d’artistes photographes) il les a embarquées pour les montrer à l’étranger, ce qui m’a permis de poursuivre mon travail et de me réaliser. Ce qui est formidable c’est que Christian a fait cela dans le monde entier, du Mexique à la Chine et qu’il poursuit cette démarche en dépit des difficultés économiques que rencontre le secteur. Il est à l’origine d’une nouvelle génération de photographes cambodgiens qui s’est révélée cinq ans après son passage dans ce pays.  Si tu ne montres pas ton travail il n’existe pas. C’est pour cela que des rencontres comme celles d’images Singulières sont très importantes.

Isabel Muñoz

Isabel Muñoz

Vous êtes aussi une grande voyageuse …

Oui, je me déplace beaucoup dans le monde, à travers mes voyages, c’est l’être humain qui m’intéresse. J’ai récemment travailler sur les fillettes prostituées au Cambodge et les femmes utilisées comme armes de guerre au Congo. L’amour ce n’est pas seulement les petites fleurs. Parfois elles sont là si tu sais les regarder, sinon elles passent. On est dans un monde où j’ai besoin de témoigner.

La reconnaissance dont vous bénéficiez aujourd’hui modifie-t-elle votre approche ?

Mon langage ne change pas. C’est la vie qui change le regard. Dans mon cas l’art est une nécessité parce qu’il me permet d’entrer dans des lieux où je n’aurais jamais été entendue. Une image n’est rien si il n’y a pas une histoire autour de ce langage.

Votre travail explore le corps ou y renvoie presque inévitablement ?

Le corps est un livre de ce que nous sommes. On peut lire à travers le mouvement, le regard, parcourir les corps pour parler de la dignité, du désir… L’art a le pouvoir de faire sortir la lumière du corps et particulièrement l’art photographique. La photo, c’est une façon d’aimer.

Sur quoi travaillez-vous ?

Sur ce qui me préoccupe.  Les changements  liés à la crise modifient les choses. Il existe des lieux et des artistes reconnus mais les jeunes n’y trouvent plus de place. Comme dans la société en général. Je ne comprends pas la politique mais je comprends le besoin des autres. Je travail sur la jeunesse pour étudier ce qui se passe. Un peu partout dans le monde, les jeunes cherchent leur identité, des liens d’appartenance avec une tribu. Et ils utilisent leurs corps qu’ils modifient en faisant des suspensions, des piercings ou en pratiquant la scarification. L’humain ne peut pas vivre sans rêve.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

 

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Photo Chema Madoz
Il est un formidable illusionniste. Celui qui réalise depuis des décennies des « natures mortes » dont la caractéristique essentielle est d’agiter les idées et de donner vie aussi bien à la fantaisie qu’à la poésie

 

Zoom sur VU’
Une agence de photographes qui mise sur la force des identités

Dès sa création en 1986, VU’ s’est définie comme une “agence de photographes” plutôt que comme une agence photographique, affirmant ainsi la spécificité des identités qui la composent. Son nom, éponyme du célèbre magazine des années 1920 qui révolutionna le concept d’illustration, affiche une filiation ambitieuse. Elle a progressivement imposé un regard neuf et affirme chaque jour l’engagement d’intelligence et de créativité de ses auteurs. Découvrir, favoriser, diffuser mais aussi exposer dans une vaste galerie … L’équipe de VU’ fait d’une aventure collective un laboratoire permanent de réflexion sur les évolutions de la photographie et sa place dans le monde de l’image ; sociale, documentaire, plasticienne, il importe de décrypter la dimension polysémique de la création contemporaine et d’interroger son traitement par les médias, les entreprises ou les institutions.De l’actualité immédiate à l’enquête au long cours, de l’oeuvre formelle au récit intimiste, les photographes de VU’ dressent depuis vingt ans un panorama pluriel et mouvant de la photographie.

Ricard Terré Il fut membre du groupe AFAL qui, sous le franquisme, réunit pendant quelques temps les plus intéressants des photographes espagnols, ceux qui, malgré l’isolement qui leur était imposé, menaient à la fois une réflexion de fond et développaient une recherche plastique.

Richard Terré
Il fut membre du groupe AFAL qui, sous le franquisme, réunit pendant quelques temps les plus intéressants des photographes espagnols, ceux qui, malgré l’isolement qui leur était imposé, menaient à la fois une réflexion de fond et développaient une recherche plastique.

Le parrain Christian Caujolle

Présent à Sète à l’occasion du festival, Christian Caujolle est et le directeur artistique de l’Agence VU’. Il a activement soutenu les photographes espagnols dont le travail est présenté, Juan Manuel Castro Prieto, Alberto Garcia-Alix, Cristina Garcia-Rodero, Chema Madoz, Isabel Munoz, Ricard Terré, Virxilio Viétiez, ces deux derniers ayant essentiellement produits sous le franquisme. On peut découvrir leur travail au Chais des Moulins dans la diversité de styles et de propos, du photojournalisme aux expérimentations formelles. Ils ont enrichi l’agence VU’ qui a toujours donné une place importante aux regards des talents locaux, comme se fut le cas dès 1988 en signant des contrats avec des photographes chinois qui ont documentés les événements de la place Tianmen.

Christian Caujolle a  été élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud,et élève et collaborateur de Michel Foucault, Roland Barthes, Pierre Bourdieu.
Crédit Photo dr

Source La Marseillaise 07/05/2016

Voir aussi : Rubrique Festival, rubrique Photo, imageSingulière 2016, rubrique Exposition, rubrique Rencontre, rubrique Espagne

Théâtre . Rodrigo Garcia. Renaissance du cow-boy à deux balles

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Le directeur du CDN Rodrigo Garcia évoque son spectacle Mort et réincarnation
en cow-boy présenté à hTh du 10 au 14 mai.

Une fois n’est pas coutume, dans la perspective du prochain spectacle de la saison d’hTh, Rodrigo Garcia le directeur du CDN de Montpellier s’est prêté lundi au jeu des questions réponses avec la presse. Au coeur de cette rencontre la pièce Mort et réincarnation en cow-boy créée en 2009 au Théâtre national de Bretagne. « C’est peut-être la pièce la plus mystérieuse que j’ai fait » indique spontanément Rodrigo Garcia avec cet éclair singulier que l’on observe dans son regard alors que le reste de son apparence corporelle semble sortir d’un songe lointain.

Venant d’un metteur en scène considéré comme sulfureux, avant d’apparaître comme un grand auteur de la scène contemporaine européenne dont les pièces désarçonnent les attentes, le premier acte de cette qualification, qui appelle à la profondeur du mystère ne peut qu’attiser la curiosité. « C’est un diptyque, poursuit l’artiste, où se confronte le problème, toujours le même chez moi, d’être un auteur et un metteur en scène. »

S’ensuit une description sommaire du déroulement de la pièce scindée en deux parties. Dans la première s’exerce le mouvement dans la seconde, le texte. « Cela marque une dichotomie entre l’action sur le plateau et la littérature mais il demeure une ambiguïté, pas très clair dans ce rapport... » Que cultive sans doute le metteur en scène lorsqu’il demande à ses comédiens, qui ne disposent d’aucune expérience en danse contemporaine, d’interpréter des extraits d’une chorégraphie de Merce Cunningham.

« Il y avait cette idée de départ d’une personne à l’agonie, qui s’illustre dans la pièce par un extrait du film Cris et chuchotements de Bergman. Et aussi la volonté de rupture avec cet univers noir. J’ai demandé aux comédiens de danser le mieux qu’ils pouvaient mais au final, la recherche se révèle pathétique et la chorégraphie ridicule. C’était un moyen de casser la gravité. Comme l’arrivée de la musique, une basse et une guitare qui campent un univers de bruit et de douleur dans la création sonore de Vincent Le Meur dont le travail colore l’obscurité.»

La scénographie s’inspire des visions du plasticien américain Bruce Nauman. « J’imaginais un couloir étroit avec une cabane au fond dans une ambiance lynchienne avec de la drogue et des putes. Mais on ne trouve rien de tout ça finalement puisqu’à l’arrivée, comme dans un espèce de rêve, émerge du fond de la cabane un troisième personnage, une geisha... »

Et les cowboys dans tout ça ? « Pourquoi des cow-boys, je ne sais pas. C’est un stéréotype pour parler du quotidien. »

Fin de saison
A l’issue de cette présentation Rodrigo Garcia a évoqué les projets à venir d’hTh. L’accueil du spectacle Las Ideas de Frédérico Leon artiste phare de la scène indépendante argentine du 18 au 20 mai. Et celui du musicien Marino Formenti qui avec Nowhere jouera du piano à la vue de tous de 10h à 22h sans dire un mot pendant une semaine (16bd du jeu de Paume du 11 au 18 juin).

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hTh du 10 au 14 mai réservation . : 06 67 99 25 00. www.humaintrophumain.fr

Source La Marseillaise : 047/05/2016

Voir aussi : Rubrique Théâtre, Occupation CDN Montpellier,  rubrique Montpellier,

Assurance chômage: où en est la négo?

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Ce devait être le dernier rendez-vous des partenaires sociaux pour se mettre d’accord sur les nouvelles règles relatives à l’indemnisation chômage. Mais syndicats et représentants patronaux sont loin d’avoir trouvé un terrain d’entente.

Le sixième rendez-vous entre partenaires sociaux visant à définir les nouvelles règles d’indemnisation chômage s’est terminé ce jeudi soir… sans qu’aucun accord ne se dessine à l’horizon. Le point sur cette négociation qui n’en finit pas de diviser syndicats et organisations patronales, sur fond de contestation du projet de loi travail.

Qui est autour de la table?

Tout le monde. C’est-à-dire l’ensemble des organisations patronales et syndicales représentatives. Y compris le Medef qui, après avoir menacé de boycotter les négociations portant sur les règles de l’assurance chômage si le gouvernement ne modifiait pas le projet de loi travail, a bien pris place à la table des discussions. Et pour cause: si l’organisation patronale critique «un texte décevant qui n’aura pas d’impact sur la création d’emplois», elle a toutefois gagné sur un point: le gouvernement n’a pas inscrit dans la loi l’obligation de moduler les cotisations sur les contrats courts. Et ce alors qu’il s’agissait d’une promesse concédée par le Premier ministre aux organisations de jeunesse, début avril, pour calmer le mouvement de contestation.

Mais si les négociateurs du Medef sont bien assis autour de la table, certains dénoncent leur manque d’entrain. Dans un tweet, Sophie Binet, de la CGT, dénonce le «blocage» du Medef, dont l’objectif, explique-t-elle, est de «faire durer la négociation pour passer les festivals et le mouvement loi travail». Quant aux syndicats, en face, ils étaient également bien au rendez-vous. Même si la CGT a demandé, en début de réunion, une suspension de séance, avant de retrouver l’ensemble des partenaires sociaux.

Qu’est-ce qui coince?

Le sujet a déserté le projet de loi et l’Assemblée nationale. Mais il ne s’est pas éteint pour autant: la surtaxation des CDD, qui permettrait de gonfler les caisses de l’Unédic de plusieurs centaines de millions d’euros, selon FO, la CGT et la CGC, reste le dossier qui fâche. Côté patronal, le message n’a pas bougé d’un iota: pas question d’accepter la moindre hausse de cotisations patronales sur les contrats les plus courts. «Comme la loi n’aura aucun effet positif sur l’emploi, nous ne sommes pas enclins à envisager de charges supplémentaires sur le travail, quelle qu’en soit la forme», a coupé court Jean Cerutti, le négociateur du Medef. Problème, il s’agit de la principale revendication unanime des négociateurs syndicaux. D’où le résumé, un brin pessimiste, de Franck Mikula, de la CGC: «Le Medef n’a toujours pas de mandat pour augmenter les recettes, moi je n’ai pas de mandat pour faire autre chose qu’augmenter les recettes, donc on ne va pas pouvoir s’entendre très longtemps.» «On s’éloigne de la conclusion d’un accord», abonde Eric Courpotin (CFTC).

Si elles sont toutes d’accord sur le fond, les centrales syndicales proposent toutefois des scénarios différents: la CGT plaide pour une surcotisation générale, là où FO et la CGC sont favorables à un système de bonus-malus pénalisant les entreprises qui abusent des contrats courts. Quant à la CFDT et la CFTC, elles défendent une dégressivité des cotisations selon la durée dans l’emploi. Mais c’est sur un tout autre terrain que s’est aventuré, jeudi, en début de séance, l’Unédic (le gestionnaire de l’assurance chômage) qui a présenté un document aux partenaires sociaux. Ce dernier chiffre de 450 millions à 1,5 milliard d’euros les économies réalisables en modifiant le mode de calcul des allocations. Une option qui colle davantage aux aspirations du patronat. Mais qui se ferait «sur le dos des privés d’emploi», selon la CGT.

Où en est le dossier des intermittents du spectacle?

Jeudi après-midi, ils étaient plusieurs dizaines à occuper, à Paris, un des bâtiments de l’Autorité des marchés financiers (AMF) situé place de la Bourse. Preuve que la question de leur régime particulier, qu’ils entendent bien défendre, est loin d’être réglée. Organisée à l’appel, notamment, de la CGT spectacle et de la Coordination des intermittents et précaires (CIP), cette action visait à protester contre l’utilisation du 49.3 pour l’adoption de la loi travail et à faire pression sur la négociation en cours sur l’assurance chômage. Quelques heures auparavant, la CGT spectacle dénonçait «le chantage à la négociation assurance chômage» du Medef qui, à ce jour, n’a toujours pas validé l’accord signé le 28 avril par l’ensemble des représentants, syndicaux et patronaux, du secteur du spectacle. Or ce dernier, négocié pour la première fois «à part», doit toutefois recevoir l’aval des partenaires sociaux interprofessionnels pour être appliqué. Pour les intermittents, qui réclament l’application de l’accord dès le 1er juillet, il y a donc urgence à mettre la pression.

Quelles sont les prochaines étapes?

Le rendez-vous du 12 mai devait être le dernier avant l’entrée en vigueur d’une nouvelle convention Unédic au plus tard le 30 juin. Mais le respect de cette échéance semble aujourd’hui très hypothétique. Deux nouvelles réunions entre partenaires sociaux ont d’ores et déjà été inscrites à l’agenda, le 30 mai et le 14 juin. Mais pour beaucoup, cela ne suffira pas. D’autant qu’il ne suffit pas que syndicats et organisations patronales se mettent d’accord – ce qui est loin d’être gagné. Avant son entrée en vigueur, l’accord doit être traduit en convention puis être agréé par le gouvernement. Autant dire que le calendrier est plus que serré. Reste une solution: prolonger les règles actuelles au-delà du 30 juin, le temps de finaliser la négociation. Mais l’option est politiquement risquée. Car si elle s’éternisait, la discussion risquerait de venir polluer la campagne présidentielle qui arrive à grands pas.

 

Amandine Cailhol

Source Libération 12/05/2016

L’UE entérine la prolongation des contrôles aux frontières

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Bruxelles — L’Union européenne a adopté jeudi la prolongation exceptionnelle des contrôles aux frontières intérieures de l’espace Schengen pour les cinq pays qui les ont rétablis en 2015 au plus fort de l’afflux migratoire vers l’Europe. La recommandation en ce sens, présentée le 4 mai par la Commission européenne, a été adoptée jeudi par le Conseil de l’UE, qui réunit les États membres. Quatre pays de l’Union (l’Autriche, l’Allemagne, le Danemark et la Suède), ainsi que la Norvège, pays associé à la zone de libre circulation, vont ainsi pouvoir poursuivre leurs contrôles pendant une période initiale de six mois, au-delà de la dérogation autorisée en temps normal. La durée maximale de ces exceptions temporaires aux règles de l’espace Schengen arrivait à son terme — le 13 mai en Allemagne, le 16 en Autriche — pour les pays qui y ont eu recours face à l’afflux de migrants des côtes grecques vers l’Europe du Nord via les Balkans. Malgré la fermeture de la route migratoire des Balkans et la chute sensible du nombre de migrants arrivant par la Turquie, l’exécutif européen a jugé que la situation de la frontière extérieure grecque de l’ n’était pas encore satisfaisante, rendant légitimes des contrôles prolongés à certaines frontières.

Source AFP 13/05/2016

Actualité Internationale, Rubrique UE, rubrique Politique, Politique Internationale, Politique de l’Immigration,

Pour Snowden, le mot « terrorisme » paralyse les journalistes

Edward Snowden en téléconférence en mars 2014

Edward Snowden en téléconférence en mars 2014

Des journalistes nécessaires mais souvent pas assez méfiants envers les pouvoirs publics, une concurrence qui amène les médias à ne pas traiter une info : comment Edward Snowden voit la presse et ses acteurs.

Un lanceur d’alerte a par nature des relations avec la presse et des journalistes – le procès Luxleaks sur l’évasion fiscale au Luxembourg l’illustre encore ces jours-ci.

Comment le premier voit-il les seconds, le rôle de la presse et de ceux qui la font ?

C’est ce qu’a demandé à Edward Snowden la journaliste Emily Bell, en décembre 2015, pour un livre à paraître cette année, «  Journalism After Snowden  : The Future of the Free Press in the Surveillance State  ».

La Columbia Journalism Review vient d’en publier une partie, dont voici des points forts.

 

Concurrence toxique entre médias

Edward Snowden constate que quand le Guardian a révélé l’affaire de la NSA, la concurrence a eu un effet négatif  : lorsqu’il y a un bénéfice pour un média concurrent, même si ce serait également à l’avantage du public, «  les institutions [médias, ndlr] deviennent moins désireuses de servir le public à leur détriment  ».

«  Il y a des choses que nous avons besoin de savoir, des choses importantes pour nous, mais nous ne sommes pas autorisés à les connaître, parce que le Telegraph ou le Times ou n’importe quel autre journal à Londres décide que, parce que c’est l’exclusivité de quelqu’un d’autre, on ne va pas le rapporter.

A la place, nous ferons de la “ contre-narration ”. Nous irons tout simplement demander au gouvernement un commentaire et nous le publierons sans nous poser de question, parce que c’est notre contenu exclusif.  »

 

 

Réseaux sociaux : toucher le public

Des outils comme Twitter permettent de toucher directement un public, note l’ancien sous-traitant de la NSA, dont le compte ouvert en septembre 2015 a maintenant 2,05 millions d’abonnés.

My first long form essay, On Resistance : https://t.co/lMdMFVyjuI pic.twitter.com/o4iTzKxicC

— Edward Snowden (@Snowden) 3 mai 2016

Le rôle de filtre des médias peut ainsi être parfois contourné, mais pas toujours à bon escient – Snowden cite Donald Trump comme «  acteur malveillant  » qui tourne à son avantage cet accès direct au public.

Mais la presse garde son utilité, estime Snowden, y compris dans son emploi et ses vérifications via Twitter. Si le directeur du FBI fait un commentaire inexact, «  je peux faire du fact-checking et dire que c’est faux. Mais à moins qu’une entité avec une plus grande audience, par exemple une institution de presse établie, le voit elle-même, la valeur de ces remarques reste minimale ».

 

 

Le terrorisme, mot magique

Depuis le 11 Septembre, déplore Snowden, la presse répugne à montrer le moindre scepticisme envers les affirmations gouvernementales, en particulier dès qu’on parle de terrorisme.

«  Si le mot “ terrorisme ” apparaît, les choses ne seront pas mises en question.  »

Et la presse avale trop souvent sans sourciller ce qu’on lui dit, ou est d’une prudence excessive.

Edward Snowden cite un article du New York Times sur les écoutes sans contrôle judiciaire lancées par George Bush, publié seulement fin 2005 alors qu’il était prêt dès octobre 2014, avant la réélection de Bush. Cette élection s’était jouée avec une faible marge, souligne Snowden, et si l’article était sorti avant, cela aurait peut-être changé son résultat.

 

 

Rien de neuf  ?

Il y a eu une réaction blasée du journalisme tech et de la presse sur la sécurité nationale, se souvient le lanceur d’alerte, lors de ses révélations de 2013 sur l’énorme collecte de données réalisée par les services américains. La réaction a souvent été « ça n’a rien de nouveau  ». Pour Snowden, c’était une forme d’orgueil de ces journalistes, une façon de dire «  nous sommes des experts, on savait que ça se produisait ».

«  Dans beaucoup de cas, ils ne le savaient en fait pas. Ils savaient que les capacités de le faire existaient, ce qui est différent.  »

En 2006, des articles sont sortis sur la collecte massive de données sur Internet et de métadonnées. Pourquoi n’ont-ils pas eu le même impact que les révélations de Snowden trois ans plus tard  ? «  Parce qu’il y a une différence fondamentale quant à l’impact d’une information entre connaître une possibilité, savoir qu’elle pourrait être utilisée, et le fait qu’elle l’est. En 2013, ce qui s’est passé c’est que nous avons déplacé le débat public d’allégations à des faits.  »

 

 

Capter l’attention

Il y a de plus en plus de publications qui se battent pour capter l’attention limitée du public. «  C’est pourquoi nous avons une hausse de publications hybrides, comme un BuzzFeed, qui produit juste un énorme tas de déchets  », avec des contenus «  fabriqués spécifiquement pour obtenir plus d’attention, même s’ils n’ont aucune valeur pour le public.  »

Snowden concède que ces publications commencent à produire aussi des actualités et de l’information journalistique à côté des listes de « dix photos de chatons adorables  ».

«  Ce n’est pas une critique d’un modèle particulier, mais l’idée ici est que le premier clic, le premier lien, occupe l’attention. Plus nous lisons sur quelque chose, plus cela remodèle réellement notre cerveau. Tout ce avec quoi nous interagissons a un impact sur nous, une influence, cela laisse des souvenirs, des idées, des sortes d’expressions mémétiques que nous emportons, et qui forment ce que nous attendons du futur.  »

 

 

Indépendance et méfiance

Interrogé sur tout le travail qu’il a mené (que l’on voit en partie dans le documentaire «  Citizen Four  » de Laura Poitras) avec des journalistes, Snowden salue d’abord, chez Glenn Greenwald, son indépendance et sa méfiance envers les allégations.

«  Plus une institution est puissante, plus on doit être sceptique. Un journaliste, I.F. Stone, l’a dit autrefois  : “ Tous les gouvernements sont dirigés par des menteurs et on ne devrait rien croire de ce qu’ils disent. ”  »

Snowden mentionne ensuite la prudence envers ses sources  : des détails ont ainsi été publiés dans la presse sur ses méthodes de communication, qui jusqu’alors étaient secrètes. «  Mais les journalistes ne m’ont même pas prévenu, et d’un coup j’ai dû changer toutes mes méthodes à la volée. Ce qui s’est bien passé parce que j’avais la capacité de le faire, mais c’était dangereux.  »

Thierry Noisette

Source Rue 89  11/05/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Société Justice, rubrique Politique, Affaires, Monsieur Hollande, de quel côté êtes-vous ?, rubrique UE, Luxembourg, rubrique Médias,