L’enfer des start-up : « J’avais l’impression que tout le monde portait des lunettes roses »

Mathilde RamadierQuand Mathilde Ramadier commence à travailler dans le secteur dynamique des start-up, l’expérience tourne au cauchemar.

 

Si l’expérience start-up vous tentait, réfléchissez-y à deux fois. Dans un pamphlet, la jeune auteure met en lumière les absurdités de la « startupshère » et du management du bonheur (et plus largement du monde du travail et de notre société toute entière).

Avec sur son CV  un BTS graphisme, un master Normal Sup’ de philosophie, et déjà plusieurs expériences professionnelles, Mathilde Ramadier arrive dans la Silicon Allee berlinoise en 2011.

C’est là qu’elle commence à travailler au sein de la start-up The Base [tous les noms ont été modifiés dans le livre, ndlr].

Passée l’excitation des débuts et le « welcome kit » (e-mail de bienvenue plein de smileys et de promesses), la désillusion est rapide.

On imagine les start-up comme « des entreprises « révolutionnaires », financées par des « business angels », dirigées par des « rockstars », et alimentées par des « treasure hunters ». Hou hou ! On redescend sur terre deux minutes ? »

Derrière la mise en scène millimétrée et la success story que l’on nous vend sur Instagram, il y a un monde brutal pour les individus, raconte-t-elle. La révolution (ou plutôt « disruption« ) annoncée n’en est pas une.

Le bon vieux modèle de l’exploitation du travail par le capital est toujours là, où le rabaissement des individus est la norme et le sexisme rien de très grave. Les tâches sont abrutissantes, l’urgence est la règle, l’encadrement omniprésent, les sourires artificiels… et les psychanalystes riches !

Par cette description acerbe de la « startupshpère », Mathilde Ramadier nous illustre a fortiori un ultralibéralisme cynique, et une modernité désenchantée. En 2013, elle témoignait déjà chez Rue89. On la retrouve aujourd’hui avec son livre « Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups » (éd. Premier Parallèle, 2017). Entretien.

Rue89. A quel moment avez-vous compris que travailler au sein d’une start-up n’était pas fait pour vous ?

Mathilde Ramadier. Très très vite. En fait, je suis arrivée à Berlin en 2011 après mon master de philosophie. Je voulais faire un doctorat mais vous connaissez la situation, c’est difficile d’avoir un financement, je ne voulais pas me lancer dans une vie précaire pendant cinq ans.

En arrivant à Berlin, je ne m’inscris pas à la fac, donc il me faut un travail assez vite. Et là je me rends compte que le secteur qui embauche le plus, le plus dynamique, c’est celui des start-up. J’ai mon premier entretien chez les concurrents de Airbnb, pour un job de « responsable référencement du site français ». Ça ne nécessite pas un Bac+8, mais c’est quand même un poste un peu sérieux, avec des responsabilités.

Là-bas, on me proposait un salaire de 650 euros brut. J’ai explosé de rire et refusé. Et en fait c’est comme ça, sur le tas, que j’ai compris qu’il n’y avait pas de salaire minimum en Allemagne [un salaire minimum a été introduit en Allemagne en 2015, ndlr]. Au fur et à mesure, j’ai été confrontée à des désillusions et j’ai compris que l’univers des start-up abusait vraiment de cette précarité.

Du coup, très vite, je me suis méfiée, mais je me disais « essaie encore ». Il y a peut-être eu une part de naïveté de ma part, ou en tout cas peut-être un excès d’optimisme. Pourtant je suis quand même d’un naturel assez méfiant et sceptique à la base, mais bon, une fois qu’on est pris dans le tourbillon.

Lorsque vous travailliez, vous aviez déjà un regard attentif sur votre environnement de travail, avec l’idée d’un livre en tête ?

Honnêtement non. Mon expérience dans les start-up débute en septembre 2011, pour finir en juin 2015. La dernière, que je raconte dans le livre, c’était à Vesta [une start-up dans le domaine de l’art, ndlr], pendant 6 mois. Depuis, je vis complètement de mes activités d’auteure et de traductrice.

L’idée du livre m’est venue juste après cette dernière expérience, à l’été 2015. J’ai d’abord écrit un premier jet, un peu comme pour écrire des mémoires, pour ne rien oublier.

Quand je travaillais chez Vesta, je ne prenais pas de notes, je n’y réfléchissais pas, mais je pense que j’étais déjà un peu dans la posture de l’espionne. Je regardais déjà ça avec beaucoup d’amusement, j’étais à l’affût de tout ce qui pouvait être ridicule.

Beaucoup de personnes sont tournées en ridicule dans votre livre. Vous êtes très virulente, par exemple lorsque vous évoquez les DRH, ou plutôt la « talent recruiter » en novlangue. En fait, pour vous la start-up est une énorme mise en scène ?

Oui. En fait c’est une comédie, particulièrement dans ces deux expériences que je relate le plus : Vesta, parce que c’était la dernière et la plus longue ; et The Base, où je suis restée à peine 20 jours mais qui était la plus absurde. C’était vraiment fou, une vraie comédie.

Si j’avais été un peu parano, j’aurai pu me demander s’il n’y avait pas de caméra cachée… Tout le monde était enfermé dans un rôle, il y avait tellement peu d’humilité, de recul sur soi, de clairvoyance. J’avais comme l’impression que tout le monde portait des lunettes roses.

D’ailleurs lorsqu’on vous lit, on comprend que vous n’aimez pas trop les petits chiens, les petits cœurs, les manies healthy, et tout ce qui en général incarne cette culture de la start-up.

Ce n’est pas que je ne les aime pas par snobisme, mais parce que ça participe de ce mirage : c’est du papier cadeau qu’on nous vend, qui contient finalement du vide.

Je n’ai rien contre un petit chien en soi, même si c’est un caniche et qu’en général, les caniches c’est plutôt le symbole du pouvoir que le chien du prolétaire. J’utilise aussi des smileys (je ne suis pas une vieille réac’), mais je n’en mets pas non plus à la fin de chaque phrase quand je m’adresse à mes collègues. Et évidemment j’aime manger des choses qui sont bonnes pour la santé, j’achète du bio, etc.

Mais tout ça était tellement poussé à l’excès, comme pour servir une idéologie. Le frigo était plein de choses bonnes pour la santé, bio et à la mode (on y trouvait par exemple toutes les sortes de limonade :  au maté, aux fruits rouges…) : c’est un peu comme si on voulait donner le sentiment qu’on était les pionniers de quelque chose et que la moindre chose ingurgitée devait forcément être le symbole du changement.

C’est ça qui m’agace : c’est l’enveloppe. Pareil pour le team-bonding, les apéros after-work. J’adore faire la fête moi, j’aime bien boire des coups, mais avec des vrais amis. Je ne veux pas être obligée de le faire toutes les semaines avec mes collègues, juste pour faire un selfie avec mes patrons et dire après sur Instagram que j’étais là.

Vous parlez aussi beaucoup des nouvelles techniques de RH, avec des logiciels comme 7Geese, ou ce que vous appelez la « carotte 2.0 ». On se dit que les méthodes managériales n’ont pas vraiment changé, on a juste mis un coup de vernis, et la compétition qui en découle est d’autant plus insidieuse ?

Exactement. C’est une nouvelle forme de manipulation, une prise de pouvoir qui ne dit pas son nom. Elle est donc d’autant plus perverse et difficile à contourner pour un jeune ou quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience professionnelle.

Vu qu’on matraque l’idée que « c’est le nouveau monde », qu’ici on est en train d’inventer la nouvelle manière de travailler, les gens ne se méfient plus.

J’ai vu ça autour de moi : des gens loin d’être bêtes, mais qui pourtant gobaient un peu tout ça sans prendre aucun recul. Je pense que c’est à relier au fait qu’on est convaincus qu’il n’y a plus besoin de se méfier, puisqu’ici tout va bien, on est loin du vieux monde, de l’entreprise à hiérarchie pyramidale.

Dans le livre, je raconte par exemple l’anecdote de cette très jeune DRH de Vesta, que je suis allée voir pour lui demander s’il n’y avait pas une faute de frappe dans mon contrat : j’avais un CDD de 6 mois, et ma période d’essai durait 6 mois. Elle me dit que c’est normal et qu’elle a le même contrat : elle ne voyait pas où était le problème.

C’est dangereux. Même si c’était permis par la loi du travail allemand, ce que je dénonce fondamentalement, c’est le fait qu’elle ne voyait pas ce qu’il y avait de dérangeant.

Vous nous parlez de danger. Dans le livre, vous faites même référence à Orwell, et à l’idée qu’il s’agit d’un modèle qui incarnerait une nouvelle forme de totalitarisme : encadrement, novlangue et propagande, culte de la personnalité, etc.

Oui. Par exemple, pour le culte de la personnalité… Pour certains patrons, ceux de Vesta et The Base que j’ai le plus approchés, c’était une vraie figure emblématique du chef, et je dirais même du messie. C’était le gars intouchable : quand il rentrait dans le bureau le matin c’était comme s’il marchait sur les eaux.

Bien sûr, il ne connaissait pas nos prénoms, il nous regardait tous de haut, et disait bonjour très fort, de manière outrancière. On ne savait évidemment pas combien il gagnait ni même à quoi il occupait ses journées. Par contre, on avait tout à fait conscience de son niveau de vie qu’il étalait sans pudeur.

C’est anecdotique mais il venait parfois avec son caniche, il postait beaucoup de photos sur Instagram qu’il nous envoyait même parfois directement par mail. Il s’y montrait à droite à gauche, dans tel aéroport, soit-disant pour négocier des deals pour la boîte. Mais bon, il était très souvent en vacances sur des plages paradisiaques. Son trip, c’était surtout les palmiers : on était vraiment dans le cliché du grand patron qui va se détendre sur une plage des tropiques.

Encore une fois, sous couvert de ce papier cadeau, des idées d’un monde nouveau, on retrouve finalement les même codes qu’avant. Ça m’a souvent fait penser au « Loup de Wall Street » [le film de Martin Scorsese, ndlr], ou alors à ce qu’on pouvait reprocher à la pub dans les années 80-90.

Vous utilisez des termes relatifs à la psychanalyse en décrivant des employés infantilisés par des maniaques, hystériques, phobiques, obsédés par le court-termisme… Qu’est ce que Freud aurait pensé de tout ça ?

Je pense qu’il aurait adoré ! Moi aussi d’ailleurs. Comme je n’ai pas abandonné l’idée d’être psychanalyste un jour, j’avoue que je me frottais un peu les mains quand je voyais ces cas-là.

Freud a écrit un livre sur la religion, qui s’appelle « L’Avenir d’une Illusion ». Même s’il est un peu dépassé – il a 100 ans ou presque – je trouve le titre très beau. En fait, je pense qu’il aurait pu écrire quelque chose avec le même titre pour parler de tout ça. Ça aurait collé. Parce qu’on peut se demander quel est l’avenir de cette illusion-là ? En a-t-elle même un ?

Est-ce que ces types sont réellement convaincus de tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils disent, ou est-ce que c’est un pur excès de mégalomanie ? Je ne sais pas. Parce que c’est vrai qu’ils ont tellement le vent en poupe, ce n’est plus comme les patrons de grands groupes d’il y a 20 ans, qui avaient quand même un peu mauvaise presse.

Là, vraiment, tout le monde les encense. La gauche comme la droite, les jeunes comme les vieux.

C’est vrai que les témoignages comme le vôtre, qui s’érigent contre cette culture de la start-up, restent rares. Pourquoi ?

C’est vrai, et pourtant je suis convaincue de ne pas être la seule. Par exemple il y a Dan Lyons, un ancien journaliste reconverti en manager dans une start-up alors qu’il était quinquagénaire : il a écrit le livre « Disrupted, My Misadventure in the Start-Up Bubble Audible » (éd. Hachette Books, 2016).

C’est un récit très bien écrit, très drôle. Finalement, il raconte un peu la même chose que moi, mais du point de vue d’un senior. Il raconte le jeunisme exagéré qui l’a particulièrement marqué, le manque de maturité. Nos propos se rejoignent en beaucoup de point.

Et puis il y a le philosophe Eric Sadin avec qui j’ai pu échanger un peu sur le sujet, qui a publié « La Siliconisation du Monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » (éd. L’échappée, 2016). Lui qui n’a jamais travaillé pour une start-up va plus loin : il s’attaque à la Silicon Valley pas seulement en tant qu’employeur mais véritablement comme producteur de valeur. Mais oui, nous sommes peu nombreux.

Pourtant, beaucoup en souffrent. Vous décrivez une génération Y, les millenials, ces jeunes précaires qui jonglent entre périodes d’essai, CDD, et salaires de misère. Vous évoquez d’ailleurs des vague de démissions. Donc les gens se rendent bien compte que ce n’est pas normal ?

Comme je le dis dans le livre, pour majorité, les employés des start-up ne sont pas bêtes, ils se doutent bien qu’il y a des choses qui ne sont pas normales, mais ils se disent que c’est peut-être juste cette boîte-là, ou que c’est parce que c’est une jeune start-up, donc qu’elle peut faire quelques erreurs. Et puis ceux qui en souffrent comme moi n’en parlent pas forcément. Il faut puiser l’énergie, trouver la force d’en parler.

Vous avez parlé de Dan Lyons, qui s’intéresse beaucoup à la question des seniors dans les start-up. Vous épinglez aussi des discriminations portant sur les nationalités ou le genre, et décrivez parfois la « startupsphère » comme un milieu sexiste. Les discriminations sont monnaies courantes ?

Ça, ça n’a pas été le cas dans toutes les start-up, mais les exemples que je cite dans le livre sont quand même suffisamment forts. Moi personnellement, je n’ai pas été victime de sexisme directement, à part une fois quand un CEO [Chief Executive Officer, ndlr] m’a dit que je devrais faire hôtesse si je n’avais pas les épaules pour le job. Si j’avais été un homme il ne m’aurait pas dit ça.

Dans le sous chapitre consacré au sujet, j’analyse aussi le fait que certaines start-up développent des modèles qui enferment, séparent les deux genre avec pleins de clichés.

Comme cette start-up que vous mentionnez, qui décrit la garde-robe comme le « problème féminin universel »  ?

Voilà, ce genre de conneries. Et j’ai remarqué aussi, je n’ai jamais vu un seul CEO femme, lorsque j’étais freelance ou employée pour cette douzaine de start-up pendant quatre années. Sans compter les autres, que j’ai juste approchées en entretiens, et d’où je suis partie en courant.

Il y avait bien d’autres postes par contre, qui eux étaient toujours occupés par des femmes : les « talent recruiter » (DRH), les « offices manager » (secrétaires). Il y a toujours des différences de salaire aussi. Donc finalement on reproduit toujours les vieux schémas du patriarcat.

Vous ne prévoyez pas un retour dans le milieu ?

De toute façon, non, et puis là c’est vrai que je me suis un peu grillée ! Mais c’est le prix à payer, et je l’assume.

Juliette Montilly

 

Source Rue 89;  article a initialement été publié le 7 mars 2017.

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Education,  rubrique Société, Travail, Santé,

« Il faut arrêter l’omerta » : « Paye ton gynéco » dénonce les violences obstétricales

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Animée par trois amies, une page Facebook recueille les témoignages de femmes dénonçant des violences obstétricales et gynécologiques dont elles ont été victimes.

Une femme relate la pose d’un stérilet « en mode Moyen Age », suivie de neuf jours de douleur dont deux « à ne pas pouvoir marcher ». Une autre parle du manque d’écoute et les remarques déplacées, entendues lors d’une IVG médicamenteuse (« le préservatif, ça existe »). Une autre encore décrit un traumatisant examen gynécologique avec un spéculum :

« J’ai dû crier ‘maintenant vous arrêtez !’ pour qu’elle [l’enlève]. »

De plus en plus de femmes prennent la parole pour dénoncer des violences obstétricales et gynécologiques qu’elles ont subies. Lancé fin janvier 2017, « Paye ton gynéco », constitué d’une page Facebook et d’un Tumblr, est l’un des endroits dédiés à la collecte et à la diffusion de ces mots.

300 témoignages ont déjà été recueillis par la créatrice de la page, Sarah Lahouari, 31 ans, féministe et militante dans le milieu associatif.

Des Tumblr contre le sexisme

Pour « objectifier le phénomène, le quantifier et identifier les problématiques », Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, a demandé le 24 juillet dernier au Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) de produire un rapport sur ces violences :

« Il n’appartient pas au gouvernement de dire quelle est la réalité des chiffres, mais d’apporter une réponse aux femmes qui font part de leurs souffrance.
La considération qui est évidemment due aux professionnels de santé, en première ligne, ne doit pas entraver la nécessité de lever des sujets tabous comme les violences obstétricales. »

 

Pour Sarah, animatrice socio-culturelle dans un centre social et membre de l’IRASF (Institut de recherche et d’action pour la santé des femmes), une association créée en mars dernier, la commande de ce rapport est une « excellente nouvelle ».

La jeune femme a lancé « Paye ton gynéco » il y a six mois, inspirée par les différents Tumblr créés dans la mouvance de « Paye ta shnek », un site qui dénonce depuis 2012 le harcèlement de rue.

Les plateformes « paye ta/ton » recueillent et publient des témoignages sur le sexisme et les violences à l’encontre des femmes : « Paye ton taf » se concentre sur le travail, « Paye ta blouse » sur le milieu hospitalier, « Paye ta robe » chez les avocats, « Paye ton journal » dans les médias, « Chair collaboratrice » sur la politique…

Les plateformes de témoignages libèrent la parole tout en rendant visible ces questions. Des objectifs qu’avait en tête Sarah en créant la page Facebook, sensibilisée au sujet des violences obstétricales de part ses trois accouchements et de nombreuses lectures. « Evidemment, tous les soignants ne sont pas maltraitants », relativise-t-elle.

« Maman de trois filles, j’ai l’espoir que les choses changent et les pratiques évoluent. »

Tabou

Dès les premières semaines, de nombreux messages sont arrivés jusqu’à elle. Deux amies l’épaulent désormais pour administrer la page Facebook et modérer les commentaires : Aurélie, qui travaille dans le transport touristique, et Alexandra, une sage-femme libérale, toutes les deux trentenaires. Une jeune femme s’est aussi proposée pour lancer et animer le Tumblr.

Beaucoup de celles qui contactent Sarah pour témoigner disent n’avoir jamais parlé à leur entourage de ces violences. La compilation de témoignages permettent à certaines de mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu. « En voyant la page, je me dis que finalement il m’est peut être arrivé àmoi aussi quelque chose qui n’était pas ‘normal' », écrit ainsi l’une d’entre elles.

Sarah parle d’un « tabou » qui entoure ces violences :

« On leur dit qu’une consultation gynéco n’est pas une partie de plaisir, que l’accouchement fait mal et que si l’enfant et la mère vont bien, c’est le principal, tout en mettant le reste de côté… »

 

Les témoignages reçus sont anonymisés. « On soutient, on accueille cette parole et on ne la remet jamais en question », précise-t-elle.

Pour que témoigner ne fasse pas plus de mal que de bien, Sarah recommande aux commentateurs d’éviter les injonctions, du type « Pourquoi tu n’as rien dit ? » ou « Tu dois porter plainte ! ». Même si elles ne sont bien intentionnées, ces remarques peuvent contribuer à ce que la victime se sente coupable ou renforce un sentiment de honte, explique-t-elle.

« Arrêter l’omerta »

Chose nouvelle depuis l’annonce fin juillet de la secrétaire d’Etat : des soignant(e)s commencent à prendre la parole sur « Paye ton gynéco ». Certains de leurs commentaires ont été effacés à la modération. « Vous êtes des ignares », cite Sarah. « Vous crachez sur la profession », a-t-elle aussi lu sur la page.

Après l’audition au Sénat de Marlène Schiappa, le Syndicat national des gynécologues obstétriciens de France (Syngof) a vigoureusement critiqué la ministre, accusée de « salir une profession entière en l’accusant ouvertement de maltraitance envers les femmes ». Même réaction de la part du président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), Israël Nisand :

« Non Madame la secrétaire d’Etat, les obstétriciens ne maltraitent pas leurs patientes. »

A l’inverse, l’ordre des sage-femmes a jugé nécessaire la commande d’un rapport sur les « violences obstétricales » :

« Le ressenti des femmes ne doit en aucun cas être nié ou minimisé. »

 

Pour Sarah, les réactions des syndicats de gynécologues illustrent un certain « déni de ressenti » des patients. « L’espoir réside dans le fait que certains se désolidarisent complètement des positions du CNGOF et du Syngof et osent parler des violences gynécologiques obstétricales et même témoignent des violences auxquelles elles assistent ou subissent », poursuit-elle.

Fin juillet, une anonyme se présentant comme interne en gynécologie a partagé un long texte nuancé sur « Paye ton gynéco » pour raconter « l’autre côté, le côté médical ». Son message commence ainsi :

« Je suis interne en gynécologie obstétrique et je suis parfois horrifiée de ce que je lis sur votre page. Je lis chaque témoignage pour me rappeler le médecin que je ne veux pas devenir. »

« Il faut arrêter l’omerta », écrit plus récemment une internaute qui se présente comme médecin gynécologue obstétricien.

« Je préférais que le Pr Nisand s’exprime en son nom propre mais pas au nom de tous les gynécologues obstétriciens, car personnellement je ne me reconnais pas dans ses propos. »

Remise en question

Pour Alexandra, sage-femme depuis 2009 et modératrice de « Paye ton gynéco », les plaintes pour violences obstétricales « sont là pour dire stop, nous ne voulons plus accepter ce genre de traitement ».

« Ceux qui ont l’impression qu’elles veulent démonter leur profession n’ont, à mon sens, rien compris et rien entendu. […] Nier le vécu des femmes est un moyen de se défendre sans se remettre en question. »

 

En tant que soignante, la jeune femme a d’abord hésité à prendre position, par peur d’être jugée négativement par ses confrères et consœurs. Pour elle, les soignants maltraitants ne le sont jamais volontairement, « à part peut-être quelques sadiques ».

« On leur parle de violence alors qu’ils pensent faire ce qui est bon pour leur patiente, ils ne comprennent absolument pas et se sentent agressés dans leur professionnalisme, et dans les principes de soins qu’ils défendent depuis des années. »

 

Alexandra relie ces violences à un déficit dans la formation des soignants, basée essentiellement sur l’apprentissage des actes et pas assez sur le bien-être des patients. Elle raconte :

« En tant que sage-femme, j’ai travaillé en salle de naissance, par exemple. J’ai fait des épisiotomies sans consentement, sans me demander comment la patiente pourrait le vire.
J’ai appris à suturer parfaitement bien pour qu’au moins elles n’aient pas de douleurs par la suite, mais je ne me suis jamais posée la question de ‘je lui coupe le périnée, comment est-ce qu’elle va le percevoir ?’

 

Je l’ai fait parce que j’ai appris que c’était comme ça qu’on travaillait et pas autrement. Et j’ai appris que si on leur explique ce qu’on va faire, elles ne seront pas d’accord et vont se contracter au lieu de relâcher ce qui coincera encore plus. J’ai mis du temps à me défaire de cela. »

 

Dans son communiqué, l’Ordre des sages-femmes soulevait aussi la question de « la place accordée aux patientes, au temps qui leur est prodigué et à la qualité du dialogue entre celles-ci et les soignants ». Ainsi que les conditions de travail et l’organisation des maternités (« sous-effectif, surcharge dans les salles de travail… »).

Relation patient-soignant

« On veut permettre aux principales concernées de reprendre leur santé et leur corps en main », affirme Sarah, qui veut aussi faire de « Paye ton gynéco » un lieu d’information des patient(e)s.

Entre deux témoignages, elle publie des articles et des liens, sur les effets secondaires du stérilet Minerva, l’existence d’une base de données de sages-femmes et de gynécos « féministes », ou elle rappelle les droits des patient(e)s. Elle cite par exemple le passage sur le consentement, « pas toujours appliqué », de la loi de mars 2002 dit « loi Kouchner » :

« Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. »

 

Dans ce que dit Sarah, il est aussi question de rééquilibrer la relation patient-soignant. De permettre au soigné d’être suffisamment bien informé pour donner ce consentement libre et éclairé, de pouvoir poser des questions sur sa prise en charge, d’être en mesure de dire « non », que le soignant ait les moyens d’être plus à l’écoute.

« Les protocoles de soins devrait être  adapter au cas par cas par les soignants et non un protocole appliqué systématiquement à tout le monde sans prendre en considération les spécificités de chaque femme. De plus j’espère vraiment qu’on évolue vers une confiance réciproque.

 

Je souhaiterais que les soignants prennent en considération les connaissances qu’ont les femmes sur leur propre corps pour qu’ensemble on collabore à une meilleure prise en charge de notre santé. »

 

Emilie Brouze

Source : Rue 89 02/08/2017

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Education,  rubrique Société, Droit des femmes, Travail, Santé, rubrique Politique, Société civile, On Line Paye ton Gynéco,

Fela, une révolution fondée sur l’authenticité

" Music is the weapon of the future "

 » Music is the weapon of the future « 

Festival Sète
Si vous êtes passés à côté des grands festivals du début de l’été, calez vous sur le Théâtre de la Mer et Fiest’A Sète pour une traversée de la dernière chance. Du 2 au 7 août la musique vivante vient à vous.

Après une première semaine de concerts réjouissants et gratuits dans le Bassin de Thau, Fiest’A Sète pénètre dans les murs exceptionnels du Théâtre de la mer pour une série de cinq concerts excellents pour la circulation sanguine. Un tourbillon qui nous entraînera aux quatre coins de la planète.


Demain ambiance Cubassimo assurée par Eliades Ochoa comparse du célèbre Buena Vista Social Club et le talentueux pianiste Roberto Fonseca. Jeudi la soirée African Divas avec Fatoumata Diawara, Hindi Zahra et Oumou Sangare est sold out. Vendredi 4 août cap sur les Balkans avec le groupe stanbouliote à découvrir Baba Zula et la fanfare roumaine Ciocarlia. Le 5 août, on file vers l’Orient avec le chanteur et joueur de Oud inspiré du jazz Dahfer Youssef (Tunisie), et le retour de la grande interprète égyptienne Natacha Atlas. Prodigieuse conclusion aux sources du blues rural américain dimanche, accompagnée par la violoncelliste new-yorkaise Leyla McCalla et Eric Bibb, héritier du folk rural du sud américain qui rendra hommage à Lead Belly avec l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau.

Ce soir Tribute to Fela


On peut voir dans cette célébration des 20 ans de la mort de Fela une des lignes de force de Fiest’A Sète pas toujours très apparente pour le grand public fréquentant le festival. La force et l’émotion de la plus part des artistes invités, notamment africains, se puise dans un vécu social ou politique. Ce qui est manifeste dans le cas de Fela Kuti (1938-1997), musicien et homme politique engagé à travers sa musique et sa vie.

L’artiste nigérian,  qui compte parmi les pionniers de l’afrobeat, fut aussi un symbole de la rébellion. Il a dénoncé avec acharnement la trahison des idéaux indépendantistes, les systèmes politiques néo-patrimoniaux et l’autoritarisme des régimes africains.  Se présentant comme Africain avant de se dire Nigérian, Fela Kuti rejette les influences culturelles chrétiennes et musulmanes puis la colonisation qu’il perçoit comme des instruments de domination. 

Fela s’inscrit dans un courant radical du pan-africanisme. Il adopte un langage révolutionnaire inspiré des idéaux de Kwame Nkrumah, homme politique ghanéen qui contribua à l’obtention de l’indépendance du pays en 1957, une des premières en Afrique. Fela a incarné la contestation en dénonçant haut et fort toutes les failles du système politique nigèrian où les gouvernements successifs ont perpétué le système colonial d’appropriation des richesses par une élite.


Fela pense l’afrobeat comme une façon d’engager sa pratique artistique dans un courant émancipateur vis-à-vis de la domination occidentales. Lors d’un séjour aux Etats-Unis en 1969, le jeune musicien est confronté aux humiliations raciales que subit la populations noires. Il rencontre Sandra Smith, une membre des Black Panthers qui lui fait découvrir les écrits du militantisme noir radical dont ceux de Malcolm X.


Lors de cette soirée Tribute to Fela kuti sont invités l’afro américain Roy Ayers grand monsieur du jazz funky qui a gravé avec Fela Music of Many Colors et le fils  de Fela, Seun Kuti  qui jouait tout jeune au sein de l’orchestre paternel.  Ce qui augure d’une conjonction singulière qui synthétise éléments musicaux et revendications.

Fiest’A Sète demeure un festival à prescrire pour le retour aux sens des choses et le bien être moral dont tout le monde à grand besoin par les temps qui courent !

Jm & Alizé DINH

Réservation : 04 67 74 48 44

Source : La Marseillaise 1/08/2017

Voir aussi : Rubrique Afrique, Nigéria, rubrique Musique, Ethiopie Mahmoud Ahmed rubrique, RencontreSeun Kuti : Libre petit prince de l’AfrobeatMory Kanté, rubrique Festival,

La solitude des ex-captives de Daech

3cefeb4e-7451-4309-93bd-eb8e686b29fcLibérées dans l’indifférence générale de l’esclavage sexuel, les Yézidies rêvent de partir loin du Moyen-Orient, dans un monde moins cruel à l’égard des femmes et des minorités, souligne Al-Hayat.

Au mont Sinjar [chaîne de montagnes au nord de l’Irak peuplée de Yézidis, on sent que l’irréparable a été commis quand on croise les femmes yézidies qui ont survécu, et surtout le visage de celles qui ont été libérées de la captivité à laquelle elles avaient été réduites.< La plupart d’entre elles avaient vu leurs époux assassinés par Daech lors de l’invasion de cette contrée martyrisée [août 2014]. “Ils se sont mis à tuer nos hommes et à nous faire prisonnières”, résume une des Yézidies libérées.

C’étaient des hommes appartenant à des tribus arabes qui vivaient pourtant dans les alentours. Par ailleurs, lors de cette invasion, les peshmergas [kurdes] se sont retirés et nous ont abandonnés, donnant la priorité à la protection de leurs propres villages. Quant au gouvernement irakien, qui est dominé par les chiites, lui non plus n’a pas senti le besoin d’envoyer des troupes pour nous aider

Ces propos résument bien l’état d’esprit en Irak : la minorité est abandonnée par tous, aussi bien par les communautés majoritaires que par les minorités principales. Beaucoup d’autres groupes humains qui sont considérés comme faibles ont subi le même destin. Les Yézidis ont été abandonnés à leur sort par les tribus arabes sunnites, dont ils sont géographiquement proches, mais aussi par les Kurdes, dont ils sont culturellement proches.

Sous les latitudes du Moyen-Orient, personne ne veut plus protéger les sans-défense. Pas d’autres cultures à l’horizon que celle des razzias, pas d’autres traditions que celle de la capture. Au fond, c’est un peu la même chose qui s’est produite dans le cas des Syriens réfugiés au Liban et morts sous la torture entre les mains de l’armée libanaise. Les Libanais se sont solidarisés avec l’armée plutôt qu’avec les victimes.

Mais la destruction du pays yézidi dépasse tout. Les hommes ont été assassinés devant leurs enfants ; les femmes faites prisonnières avec leurs filles, dans un but bien précis [celui de les réduire au statut d’esclaves sexuelles].

Sept mille femmes yézidies réduites à l’esclavage, des milliers d’hommes yézidis tués. Alors que Daech a été défait au mont Sinjar et est aujourd’hui repoussé à des centaines de kilo mètres de là, les survivantes ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

En Irak, les gens ont en général perdu confiance dans leur avenir. Ils n’ont plus l’impression d’être en sécurité dans leur propre maison, dans leur village, entourés par leurs compatriotes.

Pour les enfants, le pays a désormais le visage de la potence où l’on a pendu leurs pères. Et les femmes ne se sentent plus à l’abri des seigneurs du rapt et du viol.

Un pays lointain

Environ 3 000 prisonnières ont été libérées. Elles reviennent de captivité chargées de récits trop lourds pour que l’Irak puisse en supporter l’écoute. Leurs traditions ne permettent pas que les drames obscurs soient sortis au grand jour.

Ces femmes vont enfouir leurs histoires dans leurs cœurs en attendant le jour où elles pourront partir pour un pays lointain, selon la promesse d’exil faite par les “grandes puissances”.

Ainsi, quoi qu’il en soit de la défaite de Daech, les Yézidis vont tous quitter le mont Sinjar. Tout comme les chrétiens vont tous partir de la plaine de Ninive.

Désormais, on n’aura plus à s’occuper des minorités ; les prochaines guerres opposeront des groupes majoritaires. Sauf que ceux-ci trouveront d’autres minoritaires pour leur tomber dessus. À la place des Yézidis et des chrétiens, on s’en prendra aux minorités à l’intérieur de chaque majorité : les faibles, ceux qui sont de trop, à qui on peut s’attaquer sans risque. Tous ceux-là seront à leur tour victimes de nouveaux Daech qui viendront.

L’histoire des Yézidis éclaire le rapport du Moyen-Orient actuel à ses minorités et à ses communautés sans défense. Cette relation se résume à l’insensibilité à la situation de l’autre nourrie d’un égocentrisme sans nuances.

Ce quant-à-soi, cette focalisation sur ses propres souffrances, cette hypertrophie du moi, tout cela est bien la marque d’une énorme régression sociale et culturelle.

Comme les Yézidis, les chrétiens vont tous partir de la plaine de Ninive. Les femmes Yézidies reviennent de captivité chargées de récits trop lourds. Les 500 000 Yézidis ont été le bouc émissaire de nos guerres civiles. Peu importe le nombre de leurs victimes, tant que leur mort n’est pas un obstacle à nos obsessions communautaristes.

Que les Yézidies se fassent violer, peu importe, tant que cela ne concerne pas nos femmes. Les Yézidis du Sinjar nous disent beaucoup d’autres choses encore sur nous-mêmes. Mais, à la fin, le plus grave est qu’ils ne retourneront plus dans leurs villages.

Ce qu’ils peuvent espérer de mieux est que se réalisent les promesses d’organisations et d’associations internationales de les transférer dans des pays d’immigration. Ceux qui ont une mère ou une sœur à Raqqa [encore capitale de Daech] attendent encore de les prendre avec eux pour partir, emportant au loin ces histoires que notre culture et nos traditions sont incapables d’entendre.

Les Yézidies libérées partiront vers des pays qui supporteront l’écoute de leurs récits. Elles y trouveront des personnes qui sécheront leurs larmes et écriront leurs histoires.

Quant à nous, nous resterons ici, privés de leur présence. Entre nous, encore et toujours plus semblables les uns aux autres. Viendra le temps où nous n’aurons d’autre altérité que nous-mêmes.

Source : Al-Hayat (extraits) Londres,—Hazem Al-Amin 10 juillet 2017

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L’art on the beat

2a06accffb9e8171d1a0f94eff864a5bLes œuvres néo-psychédéliques de Neal Fox assument gaiement l’imaginaire des drogues, comme expression d’une vie intense et artiste. Sous l’apparente naïveté de la fresque, dans laquelle se croisent Gainsbourg et Kerouac, s’élève un chant contre la paranoïa ambiante !

Face aux terroristes et aux bourreaux, à tous ceux qui ne rient pas, y compris les acharnés du pouvoir, l’exposition de Neal Fox est une bénédiction en faveur d’un art dionysiaque ! Une œuvre qui rend un hommage graphique aux troubadours de la beat generation, et à des personnages qui semblent sortir d’un film de Jarmusch.

La Galerie Suzanne Tarasiève propose jusqu’au 28 juillet la troisième exposition personnelle de Neal Fox. Empruntant son titre à un film policier américain de 1938 (réalisé par Michael Curtiz), Angels with Dirty Faces exploite la force de l’encre de Chine et du papier pour ressusciter les figures anthologiques de la contre-culture (musicale, artistique et littéraire).

Au milieu de ces figures iconiques et modernes résonne la voix de son grand-père, pilote britannique pendant la Seconde Guerre Mondiale qui en vint par la suite à écrire des romans de gare, à présenter des talk-shows et à fréquenter les bars de Soho, avec des artistes comme Francis Bacon. Bien que Neal Fox n’ait que très peu connu son grand-père, il semble avoir infuser tout l’héritage de sa créativité? et de sa gaité, qui se retrouvent dans ses narrations réalisées au pinceau.

Le travail de Neal Fox se distingue des formes d’art conceptuelles. Il est tout entier consacré au dessin à l’encre et à la culture contemporaine.

Avec cette nouvelle exposition, l’artiste fait appel à des figures d’icônes, d’Arthur Rimbaud à David Bowie, qui, à la manière d’anges ou d’archanges, prennent le rôle de gardiens spirituels ou de messagers.

En incorporant des forces poétiques puissantes et reconnaissables dans ses dessins, appartenant à des périodes différentes, l’intention de Neal Fox est de les inclure dans des conversations existentielles et de tracer des parallèles entre des mouvements artistiques et des auteurs.

L’art on the beat

Par exemple, La Décadanse (2017) figure Rimbaud en archange regardant par-dessus l’épaule de Jane Birkin et de Serge Gainsbourg (ce dernier faisait souvent référence au jeune poète dans l’écriture de ses chansons). Dans The Siesta (2017), le même poète se laisse aller à une sieste à demi-consciente avec Vincent van Gogh. Ils contemplent ensemble la nature, allongés sur le dos, recomposant ainsi Des glaneuses (1857) de Jean-François Millet, avec des yeux solitaires et hallucinés.

De tous les ingrédients jetés dans le mixeur culturel de Neal Fox, les poètes modernes et leur caractère visionnaire restent les plus importants. Dans l’ordre chronologique l’on trouve Rimbaud et Baudelaire, pionniers de l’utilisation de narcotiques et de l’alcool dans leur quête d’inspiration. Ils sont suivis par les poètes de la Beat Generation (Allen Ginsberg et Jack Kerouac entre autres), qui poursuivirent cette quête avec la forme en vers libre, un vocabulaire plus familier et des images empruntées à la culture contemporaine.

L’imaginaire des drogues

En découvrant cette exposition, on en vient à regretter cette époque de tolérance mutuelle entre folie et société qui caractérisa si joyeusement la période des années 60. Ces années au sortir de la guerre où l’homme accepta comme rarement cette part maudite de lui-même, en reconnaissant des droits à la folie, en assumant l’imaginaire des drogues comme autant d’ingrédients nécessaires d’une vie intense et artiste.

Bref, en sachant comme le disait Deleuze : « qu’on n’a jamais pensé que par elle et sur ses bords, et que tout ce qui fut bon et grand dans l’humanité entre et sort par elle, chez des gens prompts à se détruire eux-mêmes, et que plutôt la mort que la santé qu’on nous propose. »

À la vue des dessins psychédéliques de Neal Fox, on redécouvre incrédule la complicité de la folie avec cette vision humaniste, emblématique des sixties. Certains n’y verront qu’une forme de naïveté, pour le coup « béate ». Mais cette innocence n’est-elle pas préférable à l’esprit de paranoïa qui semble avoir pris le pas sur le monde !

Et, l’ivresse dionysiaque et la Divine folie qui parcourent les œuvres de Neal Fox, sont un contrepoint délicieux à une culture dans laquelle on dresse trop souvent une image aseptisée d’un art, consensuel, rassembleur, sensé, soporifique, qui prétendrait nous anesthésier, et nous soigner des affres de la vie !

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L’ange, Kerouac

En 1943, des médecins militaires aux États-Unis diagnostiquaient, à propos d’un jeune marin de 19 ans, un état de démence précoce et de tendances schizoïdes. A leurs yeux, il avait tout pour déplaire : « Il imagine des symphonies entières dans son esprit ; il peut entendre chaque note. Il voit des pages de mots imprimés. » Plus grave : il a quitté l’école soudainement, car « il pensait qu’il n’avait rien de plus à apprendre » et voulait être écrivain. Jean Louis Lebris de Kerouac serait sans doute aujourd’hui tombé sous le coup de la raison comportementaliste !

Non seulement pour des raisons « génétiques », mais aussi pour des raisons de troubles du comportement, Mozart ou Beethoven, Bowie enfants asociaux, auraient été sans doute réadaptés, à coup de psychothérapies comportementalistes ou de neuroleptiques.

 

Prompts à se détruire !

Dans cette galerie des prétendants au redressement universel, on aurait pu évidemment citer, Artaud, Paul Celan, internés et de plus suicidaire pour le second ! Et, enfin, pour les dépressifs notoires : l’écrivain américain F.S.Fitzgerald, et tous ces artistes américains du XX e siècle qui seront happés par le suicide, la folie, mais aussi plus spécifiquement par l’usage des drogues ou de l’alcool : Malcolm Lowry, Hemingway, Pollock, Warhol, Kerouac, les écrivains dits de la beat génération et la majorité des musiciens de jazz ou de rock.

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Prétendre apporter la santé, la sécurité, par des méthodes de dressage ou d’éradication qui réduisent le sujet à ses comportements ou pire à une caractéristique génétique, est une des préfigurations de l’eugénisme qui pourrait nous attendre ! Reconnaître, qu’il y aura toujours une partie de l’humanité qui échappera à cette normalisation, que l’on n’arrivera jamais à « l’homme parfait » qui ne fumera pas, ne se droguera pas, fera l’amour suivant les normes en vigueur et se soumettra sans broncher aux règles et aux conventions sociales, serait au contraire une forme de sagesse à méditer.

Comme l’écrit la psychanalyste, Elisabeth Roudinesco : « Nous vivons dans une société troublée par la mondialisation, l’évolution des normes morales et la perte des repères religieux et identitaires, une société de plus en plus puritaine, qui veut le risque zéro, qui poursuit les pédophiles mais autorise et valorise la pornographie. Il y a un vrai combat philosophique derrière tout cela : veut-on des individus soumis aux contraintes de l’efficacité économique et de l’hédonisme réduit à la question du corps ou bien des sujets lucides et autonomes, mais peut-être moins contrôlables ? »

Bowie, Bacon, Burroughs, Kerouac ; autant d’hommes prompts à se détruire pour dépasser les identités factices dans lesquelles nous sommes englués, pour expérimenter de nouvelles formes de vie. Au lieu d’éradiquer la vie, en accomplir tous les possibles !

Galerie Suzanne Tarasiève

Source Libération 12 /O7/2017

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