Majorité pénale à 16 ans : ce qui existe, ce que propose Fillon

Dans un Centre éducatif fermé du Sud de la France, en 2012. Photo Philippe Desmazes. AFP

Dans un Centre éducatif fermé du Sud de la France, en 2012. Photo Philippe Desmazes. AFP

Le candidat LR à la présidentielle a annoncé vouloir abaisser la majorité pénale à 16 ans, alors que la justice des mineurs française est déjà l’une des plus répressives en Europe.

La proposition était jusqu’alors portée par Nicolas Sarkozy. Le candidat de la droite à la présidentielle, François Fillon, a annoncé mercredi vouloir abaisser la majorité pénale à 16 ans, les mineurs profitant selon lui «de la clémence du système» judiciaire. «Quand on a 16 ou 17 ans, qu’on attaque un policier, on doit savoir qu’on finira en prison», a-t-il déclaré en déplacement à Compiègne, aux côtés du député ultra-sécuritaire Eric Ciotti, en allusion aux heurts survenus ces derniers jours en Seine-Saint-Denis dans le sillage de l’affaire Théo. Cette proposition, qui ne figurait pas dans le programme de François Fillon, est régulièrement avancée par la droite comme solution pour lutter contre la délinquance des mineurs, souvent dans la foulée de fait divers impliquant un jeune – par exemple en 2011 pendant l’affaire de Florensac.

Juger les jeunes de 16 à 18 ans comme des adultes impliquerait de revenir sur l’ordonnance de 1945 sur la délinquance des mineurs, prise après la Libération et modifiée une cinquantaine de fois, notamment sous Nicolas Sarkozy. Ce texte, qui pose les fondements de la justice des mineurs française, ne permettrait pas, selon le candidat de la droite, «d’apporter une réponse proportionnée aux actes de délinquance commis par des individus de 16 ou 17 ans». Décryptage sur la réalité de la situation actuelle et les conséquences des changements envisagés.

La fin des tribunaux pour enfants

Premier point : contrairement à ce que laisse entendre François Fillon, les mineurs ne sont pas irresponsables pénalement, loin de là. «Tout mineur de 13 à 18 ans risque de se voir imposer une véritable sanction pénale, notamment de l’emprisonnement. Il est donc inexact de prétendre que les mineurs bénéficieraient d’une sorte d’impunité de principe», explique Michel Huyette, ancien juge des enfants, sur son blog. En France, il n’existe en effet pas de limite d’âge pour être déclaré coupable d’une infraction, l’article 122-8 du code pénal disposant que la responsabilité pénale est reconnue si le mineur est «capable de discernement». L’âge de la responsabilité pénale, c’est-à-dire l’âge à partir duquel un mineur peut être considéré comme pénalement responsable de ses actes et donc susceptible d’être condamné, n’est pas précisément fixé. Le ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, l’a d’ailleurs rappelé ce jeudi. Le mineur encourt des poursuites pénales dès 13 ans : amende, placement dans un centre éducatif fermé, et incarcération. Avant cet âge, des mesures éducatives (pour les mineurs de moins de 10 ans) et des sanctions éducatives (à partir de 10 ans) peuvent être prononcées, comme l’interdiction de fréquenter certaines personnes, la confiscation d’objets ou un suivi obligatoire d’un stage de formation civique, comme le détaille le site Service-public.fr.

Les mineurs relèvent en revanche d’une justice spécialisée. Les enfants et les adolescents ne sont pas déférés aux juridictions pénales de droit commun, mais relèvent du juge des enfants ou d’un tribunal pour mineur : le tribunal pour enfants ou la cour d’assises pour mineurs (qui juge les crimes commis par les 16-18 ans). Les assesseurs n’y sont pas des magistrats professionnels, mais des citoyens recrutés pour l’intérêt qu’ils portent aux questions de l’enfance. Si la majorité pénale était, comme le souhaite François Fillon, abaissée à 16 ans, les justiciables de 16 ou 17 ans comparaîtraient donc devant un tribunal correctionnel ou une cour d’assises ordinaire. «Un mineur serait jugé comme un majeur, sans aucune prise en compte de l’aspect éducatif», explique à Libération Ludivine Leroi, avocate, coprésidente du groupe de défense des mineurs au barreau de Rennes. Adieu donc, si l’on suit le raisonnement de François Fillon, les mesures éducatives qui accompagnent actuellement toujours les peines d’emprisonnement des mineurs.

Une excuse de minorité systématiquement levée

Si les mineurs peuvent être condamnés à une peine de prison dès 13 ans, ils ne peuvent être, sauf rares exceptions, sanctionnés aussi durement qu’un majeur pour les mêmes faits. De 13 à 15 ans, la peine ne peut en effet excéder la moitié de la peine maximum prévue pour un majeur coupable des mêmes faits. Cette atténuation de la peine, prévue par l’ordonnance de 1945, est nommée «excuse de minorité». A partir de 16 ans en revanche, le tribunal pour enfants ou la cour d’assises des mineurs peut décider de lever ce principe de la diminution de peine de moitié, par exemple dans les cas de délinquants multirécidivistes. Le mineur peut être, dès lors, condamné comme un majeur. Un adolescent de 16 ou 17 ans qui brûle une voiture peut, dans ce cas, se voir infliger une peine allant jusqu’à dix ans de prison ferme (contre cinq ans de prison aujourd’hui si l’excuse de minorité est maintenue). L’objectif de François Fillon serait donc de faire de cette exception une règle générale : le bénéfice de la réduction de moitié de la peine encourue n’existerait plus à partir de 16 ans.

Pour Jean-Pierre Rosenczveig, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, cela irait à l’encontre la spécificité de la justice des mineurs, à savoir «la prise en charge de la personne», qui vise à accompagner le mineur pour éviter qu’il récidive : «La justice ordinaire considère que chaque acte mérite une sanction, une réponse, alors que ce que l’on demande au juge des enfants, c’est de faire qu’une personne ne soit pas délinquant toujours, explique-t-il. La justice des majeurs vise à sanctionner le passé, justice des mineurs vise à préparer l’avenir.» Comme le souligne ce spécialiste du droit des enfants sur son blog, la délinquance juvénile n’est pas en augmentation, et l’emprisonnement des mineurs est loin d’être anecdotique : les peines de prison représentaient près d’un tiers des peines prononcées à l’encontre des mineurs en 2015, soit la peine la plus prononcée (et près de 10% pour l’emprisonnement ferme), selon le ministère de la Justice. 769 mineurs étaient écroués au 1er janvier 2017. La peine maximale était la réclusion criminelle à perpétuité jusqu’à la loi Modernisation de la justice du XXIe siècle de décembre 2016. Elle est désormais de trente ans. Matthieu Moulinas, 15 ans au moment des faits, a été condamné à la réclusion à perpétuité en appel en 2014 pour le meurtre d’Agnès Marin au Chambon-sur-Lignon.

Des obstacles juridiques

La mise en place de l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans se heurterait aussi à plusieurs obstacles juridiques : la France a en effet ratifié la Convention internationale relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989, qui prévoit la nécessité d’une justice spécifique pour les mineurs. En 2002, le Conseil constitutionnel a aussi jugé que la majorité pénale fixée à 18 ans, fixée par la loi du 12 avril 1906, était un principe constitutionnel.

D’autant que la justice des mineurs française est déjà l’une des plus répressives en Europe, souligne Dominique Attias, ex-responsable de l’antenne des mineurs du barreau de Paris (et signataire d’une tribune parue en 2011 dans Libération contre la création de tribunaux correctionnels pour mineurs). «Un enfant peut avoir un casier judiciaire à l’âge de 10 ans. On prend les empreintes génétiques des jeunes à partir de 13 ans, même s’ils sont relâchés ou s’ils sont reconnus innocents», rappelle-t-elle à Libération. Juger systématiquement les mineurs de 16 ou 17 ans comme des adultes serait, selon l’avocate, «totalement contre-productif pour la société et pour le jeune, et même dangereux». L’inscription d’une peine sur le casier judiciaire d’un adolescent pourrait notamment avoir des conséquences en termes d’insertion professionnelle. «La société est là pour remettre sur le droit chemin, pas pour stigmatiser, insiste Dominique Attias. La majorité des jeunes, qui ont affaire à la justice des mineurs, s’en sortent, parce qu’ils sont pris en main par des éducateurs qualifiés, des magistrats et des procureurs spécialisés. Même les plus irréductibles

Source Libération 16/02/2017

CETA : ces mesures qui vont s’appliquer après le feu vert du Parlement européen

 Manifestation contre le CETA devant le parlement européen de Strasbourg mercredi 15 février. Manifestation contre le CETA devant le parlement européen de Strasbourg mercredi 15 février. FREDERICK FLORIN / AFP

Manifestation contre le CETA devant le parlement européen de Strasbourg mercredi 15 février. FREDERICK FLORIN / AFP

Les députés européens ont approuvé mercredi l’accord commercial entre l’Union européenne et le Canada. Au tour des Etats membres de se prononcer, mais des dispositions entreront en vigueur en avril.

Après avoir franchi l’obstacle wallon à l’automne 2016, l’accord commercial CETA a passé un test décisif, mercredi 15 février au Parlement européen. La majorité des eurodéputés a ratifié ce traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Il ne fait guère de doute que le vote définitif du Parlement canadien, prévu dans les prochaines semaines, sera positif.

Le CETA en vigueur dès avril

Pour être pleinement validé, le CETA devra encore recevoir le feu vert des trente-huit parlements nationaux et régionaux de l’Union européenne (dont l’Assemblée et le Sénat en France), car certaines dispositions de l’accord empiètent sur les compétences des Etats européens.

Mais comme le processus risque d’être très long, l’Union européenne a la possibilité de commencer à appliquer, en attendant, toutes les dispositions de l’accord qui relèvent uniquement de sa compétence – c’est-à-dire 95 % du CETA.

En vertu de l’article 30.7, cette entrée en vigueur provisoire peut intervenir dès le mois suivant la ratification par le Parlement européen et le Parlement canadien – c’est-à-dire au mois d’avril.

Ce s’appliquera dès avril

Voici quelques exemples des dispositions applicables immédiatement :

Ce qui ne peut pas s’appliquer tout de suite

Un certain nombre de chapitres du CETA ne pourront s’appliquer qu’au terme de sa ratification définitive par les trente-huit Parlements européens :

  • le très décrié mécanisme d’arbitrage ICS, issu d’une réforme des tribunaux privés ISDS, dont les détracteurs pensent qu’il pourrait permettre aux multinationales d’attaquer les législations sanitaires et environnementales des Etats,
  • Certaines dispositions liées aux services financiers et à la fiscalité,
  • Une disposition sur les sanctions pénales contre les personnes qui enregistrent des films au cinéma (déjà en place dans la plupart des pays européens),
  • Une disposition sur la transparence des procédures administratives.

Et la suite ?

A tout moment du processus de ratification, le vote négatif d’un seul Parlement national ou régional pourra :

  1. mettre un terme immédiat à l’application provisoire (et à toutes les dispositions déjà entrées en vigueur),
  2. saborder l’ensemble de la procédure et empêcher l’entrée en vigueur définitive du CETA.

Or, il est fort probable que les électeurs néerlandais exigent un référendum sur la question (il leur suffit de réunir 300 000 signatures sur une pétition), de même que les Autrichiens (qui ont déjà réuni près de 600 000 signatures).

La Cour de justice de l’Union européenne doit également se prononcer d’ici quelques mois (au plus tôt fin 2017) sur la compatibilité du mécanisme ICS avec les traités européens. Une décision négative pourrait empêcher l’application de ce chapitre crucial du CETA, voire, dans le cas le plus extrême, conduire à la réouverture des négociations du traité.

 

Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, Belgique, Rubrique Economie, Politique, Politique économique, Rubrique Société Réglementation du travail. Une attaque généralisée en Europe, On line, Tout comprendre au CETA, le « petit-cousin » du traité transatlantique , Accord CETA : « On ne peut pas nous dire “ce traité est parfait, vous avez le choix entre oui et oui” »

Archives. Peillon en 2005 :  » On ne sait pas ce que pense le PS « 

25 juillet 2005Source : La Marseillaise 25 juillet 2005

Voir aussi : Voir aussi : France, Rubrique Politique, rubrique Rencontre,

La symbolique des films algériens mise en regards en Occitanie

Le film le puits de représente l'Algérie aux Oscars 2017

Le film « Le puits » de Lotfi Bouchouchi  représente l’Algérie aux Oscars 2017

La 11e édition de Regards sur le cinéma algérien débute à Montpellier et se poursuivra cette année dans toute la région jusqu’à Toulouse.

Ce n’est pas un festival mais un panorama sur ce qui se fait aujourd’hui en matière de 7ème art en Algérie. A l’initiative du collectif Regards sur le cinéma algérien, la manifestation poursuit son objectif avec très peu de moyens mais beaucoup de conviction. « Il s’agit de faire connaître le cinéma algérien et favoriser le dialogue entre les cultures. Avec le concours de l’association toulousaine Les amis d’Averroès et la section Coup de soleil de Toulouse, nous étendons cette année notre programmation à la grande région, précise Nadir Bettache , une des chevilles ouvrières de la manifestation, notre travail permet aussi aux réalisateurs algériens de trouver un public car l’absence de salles en Algérie les met dans la situation ubuesque de faire des films sans pouvoir les montrer au public à qui ils s’adressent en premier lieu. »

Depuis plusieurs années, le gouvernement algérien promet de reconstruire le réseau de salles dans le pays, évoquant l’objectif de trois cent cinquante salles, mais ces déclarations restent au stade d’intention. « C’est devenu une forme de mirage, commente le professeur de cinéma et distributeur des Films des deux rives Jacques Choukroun. Ce chiffre de 350 salles correspond aux infrastructures dues avant la décennie noire, à l’époque il y avait 30 millions de spectateurs. Aujourd’hui ils ont disparu et il n’existe plus qu’une vingtaine de salles digne de ce nom en Algérie.»

Voir des films algériens inédits

Mardi était projeté au cinéma Diagonal à Montpellier, Le Puits premier long métrage de fiction de Lotfi Bouchouchi. Le débat à l’issue de la séance a donné lieu à un échange mettant en avant une grande diversité de lectures. L’absence du réalisateur et la revendication affirmée des programmateurs de montrer tous les films algériens d’une certaine tenue sans faire prévaloir de sélection, ajoutait à ce climat d’échange spontané. A partir du ressenti à chaud, la violence et la charge émotive de certaines scènes fit le reste. Si Le puits inscrit son action dans l’histoire de la guerre d’Algérie au début des années 50, le film ne s’apparente pas à un film de guerre mais plutôt à un drame en huit clos proche de la tragédie antique. Un lieu-dit se trouve encerclé par une patrouille de l’armée française à la poursuite de Moudjahidines. Un petit groupe de soldats décide de faire le siège du village en attendant des renforts. Ils prennent position autour du village en faisant savoir qu’ils abattront toute personne qui passe l’enclave des habitations. A l’intérieur la population composée de vieillards, de femmes et d’enfants qui dépérissent assoiffés, tente de trouver une issue.

Une réflexion sur la société

Il n’y a pas de combat mais une situation absurde comme la guerre, qui conduit inévitablement à la mort. On pense aux Sept samouraïs de Kurosawa, sans les samouraïs. Le Puits a reçu le soutien des autorités, il représente l’Algérie aux 89e Oscars. Il peut répondre aux critères valorisant de l’indépendance nationale mais ne s’inscrit pas pour autant dans sa glorification. Tourné en 2015, ce film apporte un regard sur le monde actuel à la lumière de l’histoire.

Sous couvert du respect de la tradition, le réalisateur pose les bases d’une réflexion sur la société. Lotfi Bouchouchi explore des thèmes comme la violence de l’éducation, la force de la détermination, l’émancipation. L’instinct maternel qui apparaît au premier plan sert de levier pour aborder la place des femmes qui tiennent tête aux dignitaires religieux par leur vivacité d’esprit, leur courage et leur capacité d’action. Au-delà même du contexte algérien, Le puits rejoint les problématiques de la femme occidentale dont l’affirmation et la force est souvent mise en sourdine. La métaphore de l’eau polluée dont le poison se répand et d’un lieu de vie n’offrant aucune issue pouvant être extrapolée à bien des situations. Ce film peut aussi être lu comme une leçon de résistance et de liberté face au monde actuel.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise, 07/02/2017

Voir aussi : Rubrique, Cinéma, rubrique Algérie,

Smith & Matthieu Barbin : « De nouvelles formes peuvent exister dans le chaos »

Matthieu Barbin dans Traum, une fiction multidisciplinaire en cours de création.  Photo dr

Matthieu Barbin dans Traum, une fiction multidisciplinaire en cours de création.Photo dr

Entretien
En janvier le centre chorégraphique national ICI accueillait en résidence  la plasticienne et cinéaste  Dorothée Smith et le chorégraphe Matthieu Barbin qui travaillent sur une fiction multidisciplinaire et fragmentaire autour de la métamorphose. «Traum» casse les codes de la narration classique. La résidence a donné lieu à une expo, deux projections et une performance chorégraphique à Montpellier. Le travail se poursuit au Centre national de la danse à Pantin.

Si Traum aborde la question de la métamorphose, c’est aussi une création qui semble en mutation permanente. Comment s’est déroulée votre rencontre et qu’a-t-elle transformé ?

Smith. Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans. J’étais sur le projet d’écriture du scénario du film. Une fiction futuriste, qui décrit l’amitié de deux cosmonautes dont l’un devient un héros spatial tandis que l’autre narcoleptique, devient l’opérateur du lancement de la fusée. Mais il s’endort et provoque la mort de son ami. Suite à cet accident, il reste hanté par ce souvenir traumatique  au point de perdre son intégrité mentale et corporelle. Au départ il y avait l’idée de situer l’intrigue depuis le point de vue d’un personnage vivant des traumatismes. Celui qui tue, éprouve  des pulsions de retour, des pulsions de mort. On passe d’une réalité à l’autre. Le film joue sur différents registres d’image et de réalité. On est dans un état d’entre- deux lié au sommeil et à la mort.

Dans mon travail , je questionne les médiums . Sur ce projet nous avons cherché à constituer une sorte d’archipel autour de la mutation originale dans un système où s’imbriquent les écritures. Le défi avec Matthieu a été de retraduire et recontextualiser les questions pour les réinjecter hors champs dans le contexte du spectacle vivant. Nous avons opéré des ajustements sur le fond et la forme. Cela nous a permis de revisiter certains endroits, de repenser la notion d’être dedans et dehors.

© SMITH / Spectre Productions / Galerie les Filles du Calvaire 2016

Matthieu Barbin photo dr

Où situez-vous la place de la fiction par rapport à l’objet proprement esthétique ?

Smith.A l’état foetal, le projet offre des possibilités de transformation intime, la fiction engendre et modifie la subjectivité des personnages. Elle permet par ailleurs de lier différents centres d’intérêt dans une histoire qui forme une galaxie faisant tenir tous les éléments. J’aimerais que cela soit lu à partir des lunettes du monde dans lequel nous sommes.

Matthieu. La fiction est nécessaire dans les temps troubles. Elle autorise l’extrapolation de principes scientifiques que l’on ne peut pas appliquer à l’échelle humaine comme la physique quantique. La fonction des ondes n’est pas une entité exclusivement symbolique. Le spectacle vivant offre la possibilité d’inclure des outils permettant une expression de cette nature. La narration induit un effet  miroir chez les spectateurs qui sont renvoyés à un signifiant sensible. Il y a le besoin d’un retour à l’histoire pour se mouvoir. Dans la première phase de ce projet, nous avons accumulé beaucoup de matière théorique. Maintenant il faut laisser les choses décanter pour faire émerger la poésie.

Comment se déroule votre collaboration avec les chercheurs ?

Smith. J’aime travailler avec des scientifiques. La Science et l’art ont des langages différents. L’art produit du savoir au même titre que la science. Avec une plus grande liberté pourrait-on penser, mais pas forcément…Les disciplines ont littéralement à apprendre les unes des autres. Nous avons travaillé avec des astrophysiciens pour approcher la physique quantique mais aussi avec des philosophes ou des psychologues cliniciens. C’est une manière d’appréhender le monde de manière différente. A  partir de là, on s’est demandé comment nous pouvions créer. Nous croisons les disciplines et les théories scientifiques. Les chercheurs se servent de notre travail pour enrichir leurs travaux. Dans la phase de création nous invitons des gens qui viennent du monde artistique, technique, théorique à s’impliquer en tant que collaborateur. Nous participons aussi à des rencontres débats qui nous font sortir de la sphère artistique.

th_e73b93a01332ac556c73823f9550a5f4_1467628926SMITH_TRAUM_pictures_019Dans la performance  chorégraphique présentée en sortie de résidence au CCN de Montpellier le corps semble alterner entre conscience et inconscience ?

Matthieu. On voulait se donner la possibilité de l’impossibilité du corps. Travailler sur son absence. Dans la vie, on fait porter au corps des charges qui ne sont pas les sienne, mais en réalité, il peut s’avérer très utile ou inutile. La pièce dessine des formes sans les arrêter. Elles s’esquissent juste. Le corps est un corps dont on pourrait se débarrasser, pour le remplacer par des poèmes ou des chants. Cette notion était un des enjeux du travail. Le plateau fonctionne comme un système imbriqué d’écritures. Texte, lumière, musique, corps, images, composent cet univers, chacun des éléments pouvant s’effacer. On a quand même eu besoin de  créer des repères. La présence du  texte dans le spectacle permet vraiment cela. C’est en anglais, mais avec des résonances, des répétitions qui balisent un peu. Il y a aussi une porte quantique. Une terre inconnue vers laquelle ont essaye d’attirer les gens.

A propos de résonance, la question de la perte d’identité fait écho à notre monde et peut générer un certain nombre d’inquiétudes or, dans votre travail, elle apparaît plutôt comme une forme de plaisir de la perte. S’ouvrir à de nouvelles formes esthétiques suppose-t-il de s’affranchir des formes critiques ?

Matthieu. Nous traversons une époque  de totale indétermination. C’est un état de fait. Cet état de jouissance de la perte, peut exister,  pas uniquement comme porte possible pour un après…

Smith. Nous ne sommes pas dans un rapport d’épouvante. Cet état participe au processus post-modern. On traverse un moment de déconstruction des identités. Le film évoque un traumatisme qui pulvérise l’identité et qui nous plonge dans le neutre. Cela n’exclut pas une nouvelle création. De nouvelles formes peuvent exister dans ce chaos. Nous tentons de les faire émerger.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

La création Traum devrait voir le jour à l’automne au Théâtre de la Cité à Paris.

Source : La Marseillaise 10/02/2017

Voir aussi :   Rubrique Artrubrique Cinéma, rubrique Danse, rubrique Photo Expositionrubrique Montpellier,  rubrique Rencontre,