La goutte d’eau irlandaise

irlandeEn Irlande, le parti nationaliste Sinn Féin (allié traditionnel de Syriza) pourrait profiter d’un paysage politique en décomposition lors des prochaines élections législatives (lire « A la recherche du prochain Syriza »). Mais la principale menace pour les politiques d’austérité a pris une forme plus inattendue : le rejet massif d’une taxe sur l’eau courante.

par Renaud Lambert

Le 24 juillet 2014, le quotidien britannique The Guardian s’interrogeait sur l’un des mystères de la crise européenne : « Pourquoi les Irlandais réagissent-ils aussi calmement (1). » Longtemps érigé en parangon de réussite libérale (2), Dublin dévisse lors de la débâcle financière : le déficit budgétaire atteint 32 % du produit intérieur brut (PIB) en 2010, du jamais vu. Mais la petite île émeraude conserve son statut de modèle. Non seulement le pays s’impose une cure d’austérité d’une violence rare, mais la population ne descend que rarement dans la rue. En avril 2009, le ministre des finances irlandais Brian Lenihan se félicite : « Nos partenaires en Europe sont impressionnés par notre capacité à endurer la douleur. En France, vous auriez eu des émeutes (3). »

En 2015, l’Etat continue à promouvoir l’image d’un pays apathique, érigeant en second slogan national l’expression locale « Feck it, sure it’s grand » T’inquiète, ça va aller »), déclinée sur des tabliers, des tasses ou des pyjamas pour bébés en vente dans les magasins de souvenir. Et pourtant, suggère la journaliste Kathy Sheridan, « L’Irlande s’est réveillée (4».

Le 19 décembre 2013, le gouvernement précipite le passage d’une loi prévoyant l’instauration d’une taxe sur la consommation d’eau courante. Depuis, les habitants du pays de la Guinness ne décolèrent pas. Dès les premières semaines de l’année 2014, des protestations s’organisent à Dublin, Cork et dans de nombreuses autres villes du pays. La question devient un enjeu majeur lors des élections européennes de mai. Le 3 octobre, un groupe d’opposants à la taxe occupe la mairie de Cork. Le 1er novembre, 120 000 personnes manifestent dans tout le pays. Le 10 décembre, elles sont 100 000 à se rassembler devant le Parlement, à Dublin : rapporté à la population française, leur nombre se serait élevé à 1,5 million. Le 21 mars 2015, la foule compte à nouveau 80 000 âmes dans la capitale. Les slogans dénoncent tout à la fois la nouvelle taxe sur l’eau, les politiques d’austérité et les connivences politiques. Car il n’a échappé à personne que les trois questions sont liées.

Pour le gouvernement, la mesure viserait à mettre fin à une « anomalie » : l’Irlande se distingue des autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui facturent tous la consommation d’eau. Toutefois, d’autres « anomalies » ne semblent pas mériter qu’on s’en préoccupe. A commencer par le niveau exceptionnellement bas de l’impôt sur les sociétés, qui s’établit à 12,5 % en Irlande, contre une moyenne de 25,9 % en Europe.

La démarche de l’exécutif témoignerait par ailleurs d’une préoccupation écologique : ressource limitée, l’eau doit être protégée. Outre le fait que la rareté de la molécule frappe peu les esprits dans un pays où elle semble tomber en rideaux épais plusieurs fois par jour, la taxe finalement retenue — un forfait qui n’augmente pas avec la consommation — n’invite guère à la modération.

Les explications des dirigeants politiques font donc d’autant plus sourire ici que, chacun le sait, la nouvelle taxe résulte d’une exigence de la « troïka » dans le cadre du plan de « sauvetage » adopté en 2010. « Il s’agit en fin de compte d’une nouvelle façon de nous faire payer pour les banquiers qui ont déclenché la crise », conclut Mme Ruth Coppinger, députée du Parti socialiste (trotskyste).

En dépit d’une croissance insolente — 4,8 % en 2014 (5) —, la population continue à souffrir de l’austérité. Sur la base des chiffres les plus récents, en 2013, un tiers de la population se trouvait en situation de « privation forcée », caractérisée par « l’insatisfaction de deux besoins de base, ou plus (…) tels que la nourriture, le chauffage ou des vêtements adaptés pour l’hiver » (6). Le chiffre était trois fois moins élevé en 2008, avant que n’éclate la crise financière. Pour beaucoup, la taxe — ramenée à une fourchette de 60 à 160 euros depuis les mobilisations de l’automne (7) — constitue un coût d’autant plus inacceptable qu’il s’avère insurmontable.

Pour d’autres, l’épisode démontre que la culture de la connivence entre élites politiques et économiques qui avait précipité la crise (8) lui a survécu. Le gouvernement a confié l’installation de compteurs à eau dans l’ensemble du pays à une entreprise appartenant au magnat de la presse Denis O’Brien, généreux donateur du parti Fine Gael (droite, au pouvoir en coalition avec le parti travailliste) et l’une des plus caricaturales incarnations d’une frange du patronat irlandais peu soucieuse de l’intérêt général. Coût total de l’opération ? Environ 540 millions d’euros (9), pour des mesures de la consommation qui ne débuteront pas avant sept ans alors que les compteurs affichent une durée de vie limitée à… dix ans. On a connu investissement plus aisé à justifier.

Autrefois financée par les impôts et gérée par les autorités locales, la distribution de l’eau a été confiée à la société semi-publique Irish Water, dont la constitution en juillet 2013 a coûté 86 millions d’euros en frais de consultants. Avant même d’envoyer ses premières factures, arrivées dans les boîtes aux lettres en avril 2015, l’entreprise avait organisé un dispositif de bonus confortables pour ses dirigeants (jusqu’à 19 % du salaire pour le sommet de la hiérarchie). « Et chacun s’attend à ce qu’elle soit bientôt privatisée », nous explique un manifestant devant le siège de la société le 1er avril dernier.

Tout semble donc avoir été fait pour irriter les Irlandais. Le degré de réussite n’en étonne pas moins. Aux côtés d’organisations politiques telles que l’Alliance anti-austérité (AAA), liée au Parti socialiste, ou la campagne Right2Water (« Droit à l’eau ») — qui rassemble notamment les syndicats et le Sinn Féin —, de multiples comités se sont créés un peu partout dans le pays, rassemblant parfois des personnes jusque-là non politisées : des chômeurs ou des travailleurs pauvres déjà étranglés par l’austérité ; des membres des classes moyennes supérieures à la fibre écologiste, qui n’auraient rien contre l’idée d’une taxe sur l’eau si celle-ci n’était pas polluée…

Dans certains villages, des rassemblements spontanés s’organisent pour empêcher l’installation de compteurs. Des vidéos circulent sur Internet, expliquant comment les saboter (10). Un tiers de la population aurait déjà refusé de s’enregistrer auprès d’Irish Water, bien que les dates butoirs aient été repoussées à plusieurs reprises — un boycott qui a embarrassé le Sinn Féin.

Dans un premier temps, le dirigeant historique du parti Gerald Adams a déclaré qu’il réglerait sa propre facture d’eau. Sa stratégie ? Expliquer tout d’abord que la taxe ne pourrait être abolie que si un parti hostile à l’austérité parvenait au pouvoir — le Sinn Féin, par exemple. Mais également éviter de se voir reprocher d’ignorer la loi, un enjeu majeur pour une formation qui tente de se défaire de son association à l’Armée républicaine irlandaise (IRA).

Cette ligne n’a pas convaincu. A Tallaght, une banlieue populaire de Dublin où tout indiquait que le Sinn Féin devait remporter des élections législatives partielles en octobre 2014, le candidat du Parti socialiste Paul Murphy a finalement été élu grâce à un discours beaucoup plus combatif que celui des nationalistes sur la question de l’eau. Aiguillonné par les militants les plus jeunes de son parti, souvent plus à gauche, M. Adams est depuis revenu sur sa position : le Sinn Féin invite désormais chacun à agir comme bon lui semble, sans donner de consigne.

De l’avis de ses partisans, qui rappellent qu’aucune amende pour non-paiement ne sera envoyée avant quinze mois, le boycott constitue le seul moyen de s’assurer que la question de l’eau — et, à travers elle, celle de l’austérité — s’impose comme un thème majeur lors du prochain scrutin législatif, qui doit se tenir entre octobre 2015 et avril 2016.

« Pour la plupart des gens, explique le journaliste irlandais Paddy Prendiville, cette taxe, c’est la paille de trop (11). » La paille ? Celle qui, en anglais, brise le dos du chameau. Les francophones imaginent, eux, une goutte d’eau dont la chute suffirait à faire déborder le vase. L’image n’a sans doute jamais été aussi adaptée à la situation irlandaise.

Renaud Lambert

(1) Séamus A. Power et David Nussbaum, « The Fightin’ Irish ? Not when it comes to recession and austerity », The Guardian, 24 juillet 2014.

(2) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », Le Monde diplomatique, octobre 2010.

(3) Cité par Anne Lucey, « Europe ’amazed’ at steps taken in budget – Lenihan », Irish Times, 27 avril 2009.

(4) Kathy Sheridan, « Review of 2014 : The year the citizens broke », Irish Times, 27 décembre 2014.

(5) Un chiffre largement exagéré par l’activité de multinationales qui profitent de l’Irlande pour « optimiser » leur charge fiscale.

(6) Suzanne Daley, « A New Irish Rebellion, This Time Against Water Fees », The New York Times, 25 mars 2015.

(7) Contre environ 280 euros pour un foyer comptant deux adultes et deux enfants auparavant.

(8) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », op. cit.

(9) « Cost of water meters underestimated by €107 million  », TheJournal.ie, 23 novembre 2014.

(10) Voir par exemple sur YouTube « Water Meter Sabotage », ou encore « Removing a water meter ».

(11) Suzanne Daley, op. cit.

Source : Le Monde Diplomatique mai 2015

Voir aussi : Actualité internationale, Rubrique UE, Irlande, Mouvement sociaux en Irlande. La taxe de trop, rubrique Société, Mouvements Sociaux, rubrique Politique, Politique économique,

La pauvreté et l’exclusion sociale menacent 125 millions d’Européens

1904655S’acheter une voiture, faire réparer les fuites de son toit ou aller chez le dentiste : pour des millions d’Européens, ces dépenses sont difficiles, voire impossibles à assumer.

Eurostat publiait le 16 avril les tout premiers chiffres de la pauvreté en Europe de 2014. Seules les statistiques de trois pays ont pour l’instant été dévoilées : celles de l’Autriche, de la Hongrie et de la Lettonie. Pour les deux derniers, les nouvelles semblent plutôt bonnes. Le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale y a baissé de 2,4 points de pourcentage. Mais il reste malgré tout très élevé. Plus d’un tiers de la population serait ainsi concerné. En 2013, dans toute l’Europe, la moyenne était à 24,5%, le pays le plus touché étant la Bulgarie et ses 48%, et le moins touché l’Islande, avec 13%.

Un cinquième de la population en situation de privation

Derrière ces chiffres se cache une réalité souvent méconnue. Celle de 125 millions d’Européens qui vivent dans une situation de risque de pauvreté ou de privation matérielle sévères. Parmi eux, on trouve surtout des femmes, de jeunes adultes, des étrangers, des chômeurs, ou des personnes peu éduquées. D’autres facteurs jouent aussi, comment le nombre d’enfants dépendants du foyer, ou la situation familiale. Ainsi, d’après un rapport d’Eurostat publié il y a quelques mois, plus de la moitié des personnes vivant dans un foyer unipersonnel ou monoparental, avec des enfants dépendants serait touchée par ce risque.

Ce même rapport révèle que nous sommes encore loin des objectifs fixés par l’Union Européenne dans son opération « Europe 2020 ». Depuis son instauration il y a cinq ans, le programme qui devait mettre 20 millions d’habitants à l’abri du risque de pauvreté n’a pas vraiment fait avancer les choses. Pire encore, dans la plupart des États membres, le risque a augmenté entre 2008 et 2013.

Pour mieux rendre compte de la situation de ces populations démunies, Eurostat a mené toute une série d’études statistiques sur le terrain. L’agence y a avant tout étudié le rapport aux privations matérielles. Un peu moins d’une dizaine de critères ont été retenus, parmi des produits jugés très utiles voire indispensables au bien-être par la plupart des Européens. Un cinquième de la population serait considérée en situation de privation d’après l’étude, qui se focalise sur l’Union Européenne.

Le logement et la santé, deux priorités

La qualité de l’habitation regroupe plusieurs des critères. Eurostat a cherché à évaluer « la capacité des gens à s’offrir un habitat adapté, de qualité décente, et dans un environnement sûr ». Les résultats sont pour le moins éloquents. 17% de la population vivrait actuellement dans des logements surchargés par exemple. Le taux le plus faible revient à la Belgique, avec 1,6%. Lorsque la maison n’est pas trop petite, elle est malheureusement bien souvent de mauvaise qualité. Le problème le plus fréquent serait lié à l’isolation : fuites dans la toiture, humidité sur les murs, les sols, pourriture autour des portes. 15,1% des personnes interrogées ont cité cet aspect en premier lieu. Viennent ensuite les problèmes liés à l’environnement, comme les nuisances sonores ou l’insécurité. Sur le point du logement, il y a de quoi se montrer optimiste. Depuis 2008, ces chiffres baissent constamment (même si 2,7% des logements ne sont toujours pas équipés de toilettes). Globalement, en dépit des problèmes, les Européens se disent très majoritairement satisfaits de leur chez-soi. Les personnes âgées seraient d’ailleurs les premières à le revendiquer.

Vient ensuite le problème de la santé. Au quotidien, l’alimentation pose toujours problème. Parmi les personnes en risque de pauvreté, un quart se disent incapables d’avoir un repas comportant une viande, un poisson ou un équivalent végétarien tous les deux jours. En Europe de l’Est, ce chiffre grimpe très vite, pour atteindre souvent la moitié de cette population. A titre d’exemple, si le taux n’est qu’à 3,7% au Luxembourg, il atteint des sommets en Bulgarie, avec 82,7%.

Autre difficulté, celle à se soigner. Du côté des enfants, à partir de l’âge de trois ans, les taux sont plutôt bons, c’est-à-dire supérieurs à 80% en moyenne. Au niveau de la population globale, les résultats sont en revanche très contrastés. Le taux d’insatisfaction peut atteindre 23,9% chez les plus de 65 ans. Ce sont principalement des femmes qui se plaignent de leur état de santé et de leur accès aux soins. Cependant, comme le rappelle Eurostat dans son rapport, il faut rester méfiant vis à vis de ces chiffres, qui pourraient aussi trouver une explication dans l’augmentation de l’espérance de vie. Les coûts élevés des soins restent une barrière rédhibitoire pour 2,2% des Européens, et pour 4,6% d’entre eux lorsqu’il s’agit de soins dentaires. Là encore, ces chiffres varient beaucoup en fonction des pays, et surtout, des systèmes de remboursement des soins de santé qui y sont mis en place.

Les jeunes plus exposés au risque de pauvreté

Le rapport révèle aussi que près de 40% des personnes risquant la pauvreté ou l’exclusion sociale seraient incapables de faire face à certaines dépenses financières. Pour les femmes vivant seules, le pourcentage grimpe jusqu’à 50%. Dans les foyers monoparentaux, on atteint même 68%. Se payer des vacances loin de chez soi, une semaine par an, est alors devenu impossible pour près de la moitié de ces Européens. Un dixième d’entre eux ne peut s’acheter une voiture, un vingtième un ordinateur, un centième une machine à laver. 0,3% n’espèrent pas non plus pouvoir se munir d’un téléviseur couleur.

Globalement, les jeunes sont plus touchés par ces problèmes que les personnes âgées, exception faite de quelques pays dont fait partie la Belgique. Cela pourrait expliquer qu’ils soient toujours plus nombreux à rester vivre chez leurs parents, jusqu’à plus de trente ans parfois. Ils seraient toujours 48,2% âgés de 18 à 34 ans à privilégier ce mode de vie, par choix, mais aussi bien souvent par obligation. Un taux largement boosté par la Slovaquie, où 95,8% des 18/24 ans dorment toujours sous le toit familial.

La crise économique n’a rien arrangé à ces chiffres, et l’exemple de la Grèce est à ce titre révélateur. 73,1% de sa population estimait au moment de l’enquête avoir quelques ou beaucoup de difficultés à joindre les deux bouts. La moyenne européenne, elle n’excédait pas les 30%… Il reste donc encore un peu de travail d’ici 2020.

Source Eurostat.17/04/2015

Syriza « La volonté d’un nouvel équilibre politique »

Photo Rédouane Anfoussi

Anastassia politi. Elle est membre fondatrice de Syriza Paris, le parti grec arrivé au pouvoir le 25 janvier dernier. Petit tour d’horizon des questions qui se posent pour faire entendre la voix du peuple.

Anastassia Politi est une artiste grecque qui mène sa carrière de comédienne et metteur en scène à Paris. Elle est membre fondatrice de Syriza Paris. Invitée jeudi au cinéma Diagonal par le collectif montpelliérain de solidarité avec le peuple Grec*, elle apporte un éclairage sur la position politique du parti Syriza et l’espoir qu’il suscite pour tous les peuples d’Europe, deux mois après son arrivée au pouvoir en Grèce.

Quelle analyse portez-vous sur les conditions de votre arrivée au pouvoir le 25 janvier dernier ?

L’accession de Syriza au pouvoir est le fruit d’un long processus historique. Notre parti trouve ses origines dans une large coalition de partis de gauche et d’extrême gauche. Le ciment de cette alliance remonte au forum social de Gènes en 2001. Syriza est un parti qui revendique une position marxiste-léniniste adaptée au XXIe siècle. Il faut comprendre que la gauche grecque et notamment les communistes, se sont illustrés héroïquement à travers leurs faits d’armes et leurs convictions tenaces durant le XXe siècle. Cette gauche jouit toujours aujourd’hui d’une vraie reconnaissance dans la population.

L’origine de cette soif démocratique populaire tiendrait aux braises du XXe siècle…

Oui, après le désastre de la Seconde guerre mondiale le combat révolutionnaire s’est poursuivi, contre le nouveau pouvoir grec soutenu par les puissances anglo-saxonnes. Les résistants de gauche furent écartés une première fois. Durant les trois ans de guerre civile, la chasse aux sorcières a fonctionné à plein régime. Il suffisait d’avoir un membre de sa famille communiste pour perdre ses droits élémentaires de citoyen, comme celui d’étudier ou de travailler. Puis ce fut la dictature des Colonels extrêmement répressive qui s’inspirait ouvertement de l’idéologie fasciste avec le soutien de la CIA. Après la guerre civile et la dictature, ce qui s’est passé en janvier dernier est la troisième possibilité d’accéder à une démocratie populaire. Elle s’est imposée par la voie des urnes, ce qui confirme que la résistance est implantée dans le coeur du peuple grec.

Le peuple grec se mobilise aussi face au désastre humanitaire lié au programme de sauvetage de la troïka…

En effet le mémorandum conditionnait le plan d’aide financière à des économies et réformes qui se sont révélées catastrophiques et inhumaines. En cinq ans, les classes moyenne et ouvrière se sont appauvries de 337%. Le taux de chômage dépasse les 30%. Il est de 60% chez les moins de 26 ans. On a assisté à une vague d’émigration sans précédent des jeunes diplômés. Les services publics ont été abandonnés. Vingt-cinq hôpitaux ont fermé et beaucoup de nos médecins sont partis trouver du travail en Allemagne. La crise a aussi touché le secteur privé avec la liquidation de 65 000 entreprises.

Le président de la Commission J-C. Juncker oppose très frontalement les traités
de l’UE à votre volonté de démocratiser la vie politique…

On peut dire que monsieur Juncker a enfin révélé la vraie nature de la dictature libérale qui tient lieu de démocratie dans l’union européenne. Ce que les peuples français, irlandais, et néeerlandais ont déjà pu expérimenter en voyant leur voix rejetées après avoir été consultés sur les traités. Le volet démocratique du programme de Syriza repose notamment sur des mesures pour combattre la corruption et l’évasion fiscale. Il passe par un soutien à la croissance économique, la création de 300 000 emplois notamment pour les jeunes. Il comporte enfin un important volet social pour fournir de l’électricité et nourrir 300 000 personnes en situation d’extrême précarité.

 

Alexis Tsipras engage un bras de fer pour renégocier la dette estimée à 320 Mds d’euros. Ne sera-t-il pas contraint à faire des compromissions ?

La BCE devait verser 7,2Mds d’euros à la fin 2014 mais elle met le peuple grec au supplice de la goutte. La croissance de la dette depuis la crise de 2008 est le produit de l’effet combiné des cures d’austérité, qui ont plongé le pays dans la dépression, et de la spéculation financière qui fait exploser les taux d’intérêts. Les banques ont utilisé une partie de l’argent public injecté afin de les sauver de la faillite pour spéculer sur la dette grecque. Nous avons commandé un audit conduit par 15 experts indépendants pour se pencher sur la nature de la dette grecque et en estimer la part légitime et illégitime.

Si le gouvernement ne trouve pas d’issue sur cette question envisage-t-il de renoncer à la monnaie unique ?

Jusqu’ici le gouvernement se prononce pour poursuivre les négociations mais au sein du parti le débat est ouvert sur cette question. L’UE joue la carte de l’asphyxie économique. Vous savez on a déjà vécu la guerre civile et on ne souhaite pas la revivre. Cela veut dire que nous voulons avoir la paix.

Après la rencontre avec Merkel, Alexis Tsipras sera reçu par Poutine début avril. Envisagez-vous l’alternative russe comme une porte de sortie ?

Avec la Chancelière allemande le risque est grand pour que la négociation n’aboutisse pas à un compromis. Le problème n’est pas purement financier il est idéologique. Admettre que la politique d’austérité ne fonctionne pas concerne la plupart des pays de l’Union. Ce qu’exprime Syriza c’est avant tout la volonté d’un nouvel équilibre politique. C’est une partie d’échec. Il existe une commission bi ministériel entre la Grèce et la Russie. L’embargo économique de l’UE contre la Russie a pénalisé l’économie grecque. L’idée c’est que nous sommes un pays souverain et que nous avons en tant que tel la possibilité de parler à qui bon nous semble.

Les difficultés auxquelles vous vous trouvez confrontés n’entament-elles pas la mobilisation populaire sur laquelle vous vous appuyez ?

Nous avons été élus sur un programme. Il est hors de question de l’abandonner. Je ne sais pas si nous allons trouver l’argent pour le mettre en oeuvre. L’UE nous dit que notre initiative est unilatérale. C’est absurde. Nous sommes face à une crise civilisationnelle profonde et nous essayons de trouver des solutions politiques. Notre force provient d’un sentiment de dignité retrouvée même si on est encore dans la misère. Ce n’est pas le parti qui mène le peuple. Syriza est issu des mouvements sociaux et souhaite que les mouvements sociaux donnent l’orientation.

RecueiIli par Jean-Marie DINH

Source : La Marseillaise 30/03/2015

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UE. Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes

Marc. Tarabella: "l'égalité des genres est une égalité de droits et d'accessibilité"

Marc. Tarabella: « l’égalité des genres est une égalité de droits et d’accessibilité »

Chaque année au Parlement européen, la commission sur les droits des femmes prépare un rapport pour évaluer les progrès faits pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Les députés discuteront en session plénière le 9 mars et voteront le lendemain sur les progrès réalisés en 2013. Marc Tarabella, député démocrate-socialiste belge et rapporteur sur la question, nous a parlé des réalisations mais aussi de ce qu’il reste à faire.

Après les débats au sein de l’hémicycle du Parlement européen lundi le 9 mars au soir, le rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes en 2013 a été adopté le mardi 10 mars à midi.

Un nombre équivalent de députés du PPE ont voté pour et contre. Parmi les eurodéputés français, tous ceux de l’UMP au PPE à l’exception de Phillipe Juvin qui s’est abstenu ont voté en faveur de ce rapport comme Michelle Alliot Marie, Nadine Morano ou Constance le Grip. Brice Hortefeux qui avait voté contre a finalement changé son vote : « Erreur de manipulation, plaide l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Mon assistante a corrigé l’erreur dès que possible. Ça arrive de temps en temps ». Du côtés des non-inscrits du FN, tous ont votés contre comme Marine Le Pen, Aymeric Chauprade ou Mireille d’Ornano.

CrbDbO2XYAANmviMême si la compétence des États membres en matière de droits génésiques et sexuelles et sa primauté sur l’UE sont rappelés, le rapport (commence à la page 236) insiste sur « l’accès aisé à la contraception et à l’avortement » :

45. indique que plusieurs études démontrent que les taux d’avortement dans les pays où l’avortement est autorisé et dans ceux où il est interdit sont similaires, voire plus élevés dans ces derniers (Organisation mondiale de la santé, 2014) ;

46. note que l’élaboration et la mise en oeuvre des politiques en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs, et d’éducation sexuelle, relèvent de la compétence des États membres ; souligne néanmoins que l’Union européenne peut contribuer à la promotion des meilleures pratiques au sein des États membres ;

47. insiste sur le fait que les femmes doivent avoir le contrôle de leur santé et de leurs droits sexuels et reproductifs, notamment grâce à un accès aisé à la contraception et à l’avortement ; soutient par conséquent les mesures et actions visant à améliorer l’accès des femmes aux services de santé sexuelle et reproductive et à mieux les informer de leurs droits et des services disponibles ; invite les États membres et la Commission à mettre en oeuvre des mesures et des actions pour sensibiliser les hommes quant à leurs responsabilités sur les questions sexuelles et reproductives.

M. Tarabella: « l’égalité des genres est une égalité de droits et d’accessibilité »

Quelle est la situation actuelle en termes d’égalité dans l’Union européenne ? Vous étiez le rapporteur pour l’égalité entre les hommes et les femmes en 2009. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Il y a du changement, mais c’est trop lent. Si nous continuons à ce rythme, la différence de rémunération entre les hommes et les femmes ne disparaîtra qu’en 2084. Depuis mon dernier rapport il y a cinq ans, l’emploi des femmes a augmenté de 60 à 63%, ce qui n’est pas suffisant. Nous devons faire attention à la qualité des emplois – de plus en plus de femmes ont des emplois à temps partiel, des contrats temporaires ou travaillent dans des conditions précaires.
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Quelles sont les thèmes principaux qui doivent être considérés comme des priorités ?
L’élimination de la violence contre les femmes doit être une priorité. Nous devrions avoir une année dédiée à la lutte contre la violence. Ce serait une mesure symbolique, mais il est important d’en parler car c’est encore un tabou dans certains pays.
Le plafond de verre est encore une réalité, surtout dès que l’on parle de quotas de femmes dans les entreprises cotées en bourse. On peut en parler pendant 30 ans, mais pour permettre une réelle évolution, il faut des mesures coercitives. Nous devons également lutter contre les stéréotypes dès le plus jeune âge et ratifier la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.
En ce qui concerne les droits sexuels et génésiques, ce rapport n’est pas pour ou contre l’avortement. Il concerne l’égalité et le droit de choisir, qui sont des droits fondamentaux.

 

Vous êtes un des seuls hommes qui travaillent à la commission sur les droits des femmes. Quel rôle jouent les hommes dans l’amélioration de l’égalité des sexes ? Sont-ils prêts à accepter le changement ?

 

Il n’y a pas assez d’hommes qui sont prêts à s’attaquer à ce problème. Il y a beaucoup de stéréotypes contre les hommes qui luttent pour l’égalité des sexes. Il faut changer les mentalités. Je pense que l’égalité des genres est une égalité de droit et d’accessibilité. Les femmes et les hommes ne sont pas et ne seront jamais identiques, mais ils doivent avoir les mêmes droits.
Source Parlement européen actualité  ;  20/03/ 2015

Voir aussi : Rubrique UE, rubrique Politique, rubrique Société , Droits des femmes,

 

Terrorisme: l’UE confirme son refus d’un Patriot Act…

Photo Reuter.

Photo Reuter.

Par Jean Quatremer correspondant de Libération

L’Ukraine et la Grèce ont quelque peu éclipsé, lors du Sommet européen de jeudi, à Bruxelles, la lutte contre le terrorisme. Néanmoins, un mois tout juste après les attentats de Paris, les 28 chefs d’État et de gouvernement ont affiché leur détermination à « combattre » les « ennemis de nos valeurs » en adoptant un plan d’action qui se concentre surtout sur l’aspect préventif (identification et contrôle des suspects, lutte contre la propagande extrémiste sur le net et la radicalisation dans les prisons, contre-propagande, échanges systématiques d’informations entre les services via Europol et Eurojust, lutte contre le trafic d’armes et le financement du terrorisme, etc.), l’aspect répressif ayant déjà été largement traité au lendemain du 11 septembre 2001 (mandat d’arrêt européen, harmonisation de la répression du terrorisme, lutte contre le blanchiment d’argent, etc.). Pour l’Union, il s’agit d’éviter de porter atteinte à ses libertés fondamentales en sombrant dans le tout répressif, ce qui serait tomber dans le piège des terroristes.

 En dépit de cette volonté affichée, il n’est pas du tout certain qu’elle y parvienne, comme le montre le projet de fichier « PNR » (passenger name record) destiné à centraliser les renseignements recueillis par les compagnies aériennes sur leurs passagers (nom, prénom, adresse, téléphone, courriel, moyen de paiement, bagages, programme de fidélité, etc.). Selon la Commission et les États membres, il est censé permettre l’identification de suspects jusqu’alors inconnus en fonction de leur profil voyageur, les fichiers européens existants (Système d’information Schengen, Système d’information sur les visas et Système d’entrée/sortie des non-ressortissants communautaires) ne concernant que des personnes identifiées. Créé aux Etats-Unis à la suite du 11 septembre, ce fichier n’a toujours pas vu le jour dans l’Union à cause de l’opposition d’une majorité du Parlement européen (gauche radicale, verts, socialistes et libéraux) qui s’inquiète des atteintes aux libertés individuelles.

De fait, il recensera tous les passagers, européens ou non, empruntant des vols nationaux, intra-européens et internationaux, alors que PNR américain ne s’intéresse qu’aux vols internationaux. Pour l’eurodéputée écologiste Éva Joly, ce fichier instituera « une surveillance généralisée qui ne préviendra pas les actes terroristes (mais) engendrera des démocraties fragiles qui pourraient être tentées par des dérives ». Surtout, les eurodéputés ne sont pas du tout convaincus de son utilité, les auteurs des attentats de Paris étant parfaitement connus des services français…

Au minimum, le Parlement exige de fortes garanties qui ne se trouvent pas dans le texte actuel déposé en 2011 : « pour être acceptable à nos yeux, la solution retenue doit (…) être conforme au droit et au principe de proportionnalité et prévoir des mesures vigoureuses pour la protection de nos droits fondamentaux », a rappelé, jeudi, devant les Vingt-huit, Martin Schulz, le président de l’europarlement. Les chefs d’État et de gouvernement se sont dits prêts à accepter des « garanties solides en matière de protection des données », ce qu’ils refusaient jusqu’à présent. Pour un diplomate français, il s’agira d’adapter le texte « à la marge », par exemple en précisant mieux qui aura accès aux données ou en prévoyant une formation de ceux qui y auront accès…

Un second dossier, tout aussi emblématique, est celui de l’espace de libre circulation Schengen, que certains voudraient remettre en cause. « Si on veut garder Schengen, il faut que la frontière extérieure soit un moyen de contrôler qui vient et qui part », a prévenu François Hollande, le chef de l’État français. De fait, actuellement, les contrôles des citoyens européens qui rentrent dans l’espace Schengen ne sont pas systématiquement contrôlés, ce que les États voudraient changer. Mais la Commission, soucieuse de ne pas remettre en cause les droits des citoyens européens, n’y est guère favorable.

N.B. 1 : J’ai été interviewé sur France Culture sur ce sujet. C’est ici.

N.B. 2 : Version longue de mon article paru dans Libération du 14 février.

Source : Blog Coulisses de Bruxelles 15 février 2015

Voir aussi : Rubrique UE, rubrique Politique, Politique internationale, Politique de l’immigration, Société civile, rubrique Société, Citoyenneté,