L’« exil » des jeunes diplômés devient un enjeu politique

M. Chatel justifie sa proposition de commission d’enquête par le manque de chiffres sur le sujet. La France ne comptabilise pas les sorties de son territoire. Seulement les entrées. Et il n’existe pas de base recensant de manière continue et exhaustive la présence des Français à l’étranger. « Une commission d’enquête donne des pouvoirs pour accéder à des sources confidentielles, plaide le parlementaire. La mondialisation participe à l’internationalisation des diplômés et c’est une bonne chose. La France était en retard sur ce point. Mais il faut savoir si ce phénomène n’en cache pas un autre. »

 La crise économique encourage-t-elle un essor de l’émigration, une fuite des cerveaux ? Le phénomène serait nouveau pour l’Hexagone, au point qu’une proposition controversée de l’UMP de créer une commission d’enquête sur « l’exil des forces vives de France » doit être débattue à l’Assemblée nationale, en commission des finances mardi 8 avril, puis en séance mercredi 9. Le sujet était jusqu’à présent relativement marginal dans le débat politique. Avec cette proposition, il fait soudain son entrée dans l’Hémicycle, où gauche et droite défendent des visions radicalement différentes.

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Perte de compétitivité

Mais son initiative suscite des remous jusque dans les rangs de l’UMP, où certains jugent le recours à la commission d’enquête disproportionné, d’autant plus que le nouveau règlement de l’Assemblée A l’origine de cette démarche à l’intitulé alarmiste : Luc Chatel, député (UMP) de la Haute-Marne. « C’est un sujet de fond, défend celui qui est aussi vice-président de l’UMP. Depuis dix ans, on envoie des contre-messages aux jeunes, aux entreprises. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de cadres et d’étudiants qui partent à l’étranger, et pas seulement pour enrichir leur curriculum vitae. Ils partent pour chercher un emploi. Pourquoi ? » ne permet à l’opposition de n’en réaliser qu’une seule par an. « Chaque voyage me confirme le précédent : il y a bien une fuite des cerveaux liée à notre perte de compétitivité, mais une simple mission d’information aurait suffi », s’emporte Thierry Mariani, député (UMP) des Français de l’étranger (Europe orientale, Asie, Océanie) et bon connaisseur des sujets relatifs aux migrations.

Au-delà de la polémique, le débat est devenu politique. Car la gauche voit dans le discours de la droite un acharnement au « French bashing » consistant àconvaincre les jeunes que leur taux de chômage ne peut que s’aggraver pendant le quinquennat de François Hollande et que leur avenir est ailleurs

La gauche développe à l’inverse tout un argumentaire de dédramatisation. « Les Français ne sont plus casaniers, c’est une bonne nouvelle !, défend ainsi Pouria Amirshahi, député PS des Français de l’étranger pour l’Afrique. En s’expatriant, ils deviennent nos meilleurs interprètes. Il faut encourager ce mouvement. » « L’exil, c’est quelque chose de contraint, le mouvement auquel on assiste est un choix », estime de son côté Sergio Coronado, député (EELV) pour l’Amérique latine.

Une « fuite des cerveaux » ?

Richard Yung, sénateur PS des Français de l’étranger pour la zone Amérique, est l’un des rares, à gauche, à rejoindre en partie l’analyse de l’opposition. S’il ne faut pas, selon lui « s’inquiéter », Richard Yung admet qu’« il y a depuis quatre ou cinq ans davantage de départs à l’étranger, dont la crise de l’emploi en France est certainement l’un des moteurs ».

Faut-il s’inquiéter de l’augmentation du nombre de départs jusqu’à utiliser le terme de « fuite des cerveaux » ? Ou se féliciter que les jeunes diplômés français soient bien formés et qu’ils puissent ainsi tenter leur chance à l’étranger ?

D’après les rares chiffres disponibles, le nombre de Français établis à l’étranger augmente « de façon significative » depuis le début des années 2000, comme l’indiquait, en mars, une étude de la Chambre de commerce et d’industrie de ParisIle-de-France (CCIP) intitulée « Les Français à l’étranger, quelle réalité ? ». Dans cette note, la CCIP affirmait notamment que les expatriés restaient à l’étranger pour des durées de plus en plus longues. Un phénomène qu’elle expliquait, d’un côté, par la multiplication des contrats locaux, de l’autre, par la part croissante de créateurs d’entreprises dans ces expatriés.

 Solde migratoire positif 

Une autre étude, intitulée « Y a-t-il un exode des qualifiés français ? Quels sont les chiffres de l’émigration ? », beaucoup moins médiatisée, a été réalisée par le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp). Publié début mars, le texte concluait, graphiques à l’appui, que l’émigration des diplômés était plus faible qu’ailleurs ; qu’elle était en hausse, certes, mais moins que dans les autres pays de l’OCDE et qu’enfin le solde migratoire des diplômés en France était positif, la France accueillant bien plus de diplômés qu’elle n’en voit partir.

« Contrairement à certains commentaires, il n’y a pas en France de fuite massive des personnes les plus qualifiées, tout au plus une légère tendance croissante », insistent ses deux auteurs, Etienne Wasmer et Pierre-Henri Bono, respectivement codirecteur et chercheur au Liepp. Le taux d’émigration du Royaume-Uni est ainsi de trois à six fois supérieur à celui de la France.

Lire notre entretien avec Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS :  « La France a toujours pensé que les sorties étaient provisoires et les entrées définitives »

« Certes, il y a une augmentation des départs, souligne Etienne Wasmer, c’est incontestable, mais cela tient à l’augmentation du nombre de diplômés et à la baisse des coûts liés à l’expatriation. »

En effet, plus on est diplômé, plus on s’expatrie. Le taux d’émigration est de 0,04 % pour les non-diplômés, 0,4 % pour les bacheliers, 1,1 % pour les titulaires d’un master et 2,1 % pour les docteurs, selon Bastien Bernela et Olivier Bouba-Olga, chercheurs à l’université de Poitiers, qui ont travaillé sur des données issues des enquêtes « génération » du Centre d’études et de recherches sur les qualifications.

 Un « marché internationalisé »

Pour la Conférence des grandes écoles, l’augmentation du nombre d’expatriés n’est pas encore un sujet. « Que nous ayons un nombre non négligeable de diplômés qui connaissent leur première expérience à l’étranger n’est pas un problème. Cela prouve que le marché s’est internationalisé, estime Yves Poilane, président de la commission relations internationales de la Conférence. Nous ne sommes pas alarmés, si d’aventure la situation traduisait une désaffection des diplômés pour la France, ce que nos études ne permettent pas d’identifieraujourd’hui, c’est un chantier qui nécessiterait une mobilisation d’un certain nombre d’acteurs et pas quelques décisions symboliques. »

Chez toute une partie de la jeunesse, notamment issue de l’immigration, l’expatriation est régulièrement présentée comme un moyen d’échapper aux blocages du système français. Mais ce ressenti n’est pas quantifiable. Autre trou noir, la probabilité de retour de ceux qui s’expatrient. Seul chiffre disponible : une étude de Deloitte de février 2013, indiquant que 44 % des jeunes diplômés qui partaient envisageaient une expatriation d’une durée d’un à cinq ans.

Nathalie Brafman et Elise Vincent

Source Le Monde 07/04/2014
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Contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses

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Depuis plusieurs années, le contexte est dominé par la violente crise du système capitaliste. Elle trouve son origine dans l’accélération de la financiarisation de l’économie et la nécessité pour le capital de continuer de faire croître sa rémunération, au détriment du travail.

Elle engendre mise en concurrence des salarié-e-s, explosion du chômage et de la précarité, restructurations, délocalisations, casse du droit du travail, des services publics, de l’industrie, de la protection sociale, aggravation des conditions de travail.

Alors que la situation nécessiterait en France comme en Europe un projet ambitieux mettant en œuvre des politiques de rupture, nous vivons depuis mai 2012 une régression d’ampleur historique : une majorité se réclamant de la gauche prend le pouvoir et tourne immédiatement le dos à l’ambition du progrès social.

Non seulement l’alternance ne s’est pas traduite par des avancées sociales mais le président de la République et le gouvernement s’inscrivent dans la continuité des politiques d’austérité initiées par la droite, au profit du patronat et des possédants. Cela engendre colère, désillusion et défiance à l’égard du politique.

Comme le démontrent les municipales, ce climat délétère conduit en particulier à une montée de la droite la plus réactionnaire, de l’extrême droite raciste et xénophobe. Ces forces se nourrissent de la désespérance sociale et des renoncements de la majorité gouvernementale.

Elles comptent bien remettre en cause toute les conquêtes sociales des salariés et menacer la démocratie. Face à cette situation, les forces de progrès doivent passer à l’offensive. Dans ce cadre, les responsabilités du mouvement syndical sont particulièrement importantes. Le syndicalisme doit alimenter le débat au sein du monde du travail sur l’urgence et la possibilité d’opérer d’autres choix en matière économique, sociale et environnementale.

La manne des plus de 230 milliards d’euros de fonds publics dont bénéficient les entreprises constitue de ce point de vue un gisement considérable de moyens mobilisables pour une autre politique.

Il doit rassembler les salariés, retraités, jeunes et privés d’emploi pour construire les luttes et développer le rapport de forces indispensable pour en finir avec l’austérité. Cette construction doit s’opérer en premier lieu dans l’entreprise, au cœur de la confrontation de classe et de l’affrontement des intérêts antagonistes du patronat et des travailleurs.

Elle doit s’ancrer autour du travail et des enjeux dont il est porteur en termes de création et de partage des richesses, de conditions de vie des salariés, d’émancipation. Il y a urgence à rompre avec les logiques capitalistes qui nous ont conduits à la crise actuelle ! Militantes et militants de la CGT, nous sommes déterminé-e-s à œuvrer en ce sens.

C’est au nom des urgences sociales et économiques que dans plusieurs pays d’Europe, des forces de progrès s’unissent pour frayer une voie rassemblée face aux situations extrêmes vécues par les peuples. Cela nous conforte dans la recherche en France de ces voies de rassemblement. Ce n’est certes pas le chemin le plus facile mais renoncer serait laisser grande ouverte la voie aux stratégies d’accompagnement, au bénéfice du capital et de l’extrême droite, qui progresse partout sur le continent.

Nous estimons également indispensable de poursuivre la construction d’un syndicalisme de lutte et de transformation sociale progressiste, y compris en créant les conditions d’un rassemblement des organisations qui agissent dans ce sens.

Nous pensons que la stratégie unitaire du syndicalisme doit être fondée sur la volonté de retrouver la voie des conquêtes sociales, sur la défense farouche du fruit des luttes et donc sur le refus de négocier les conditions des reculs sociaux.

La bataille contre le pacte de responsabilité est de ce fait une priorité de la période et, en ce sens, nous réitérons notre attachement à la Sécurité sociale basée sur le salaire socialisé et la solidarité intergénérationnelle. Nous revendiquons l’indépendance du syndicalisme. Dans le respect du rôle et des prérogatives de chacun, nous jugeons incontournable de contribuer à la construction de réponses politiques à la hauteur des enjeux.

La situation historique dans laquelle nous sommes appelle la mise en mouvement convergente de tous ceux qui veulent agir pour trouver une issue à la crise. Dans cette perspective, il y a urgence à développer le dialogue et les convergences entre le syndicalisme et les forces de gauche portant l’ambition de transformer la société.

Un tel dialogue et de telles convergences, arrimés au développement des luttes sociales et politiques, ont été la condition des grandes phases d’avancées sociales de notre histoire récente (conquêtes du Front populaire ; mise en œuvre du programme du Conseil national de la Résistance à la Libération ; avancées sociales du début des années 1980).

C’est à partir de cette vision des enjeux de la période que nous nous engageons dans l’appel à manifester le 12 avril sous le mot d’ordre « Maintenant ça suffit ! Marchons contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses« 

Cet appel rassemblant personnalités et forces du mouvement social, associatif, politique et syndical est à nos yeux une étape importante pour rouvrir le champ des possibles et faire grandir l’ambition collective de la transformation sociale.

Appel collectif de syndicalistes (1). Pourquoi les salariés doivent-ils manifester le 12 avril ?

(1) Les signataires : Jean-Marc Canon ; Mireille Chessa ; Christophe Couderc ; Christophe Delecourt ; Lina Desanti ; Pascal Joly ; Denis Lalys ; Valérie Lesage ; ; Daniel Sanchez ; Baptiste Talbot ; Céline Verzeletti ; Gisèle Vidallet.

Source : Publié dans la Tribune des Idées de l’Humanité le vendredi 4 avril

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L’histoire secrète de la crise financière ou comment la Fed domine le monde

Harold James
De nouvelles informations apparaissent, concernant l’attitude des autorités monétaires et financières, face à la crise, en 2008. Elles montrent le rôle clé de la Fed et la marginalisation du FMI. par Harold James, Princeton

 

Le grand roman de Balzac Ies illusions perdues se termine par une tirade sur la différence entre « l’histoire officielle », qui est un « tissu de mensonges », et « l’histoire secrète » – c’est à dire la vraie histoire. Dans le temps, il était possible de cacher les vérités scandaleuses de l’histoire pendant longtemps – voire pour toujours. Plus maintenant.

 

Ceci n’est nulle part aussi apparent que dans les récits de la crise financière mondiale. L’histoire officielle dépeint la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne et les autres grandes banques centrales comme adoptant une action coordonnée pour sauver le système financier mondial de la catastrophe. Cependant, les transcriptions publiées récemment des réunions de 2008 du Federal Open Market Committee, le principal organe de décision de la Fed, révèlent que, dans les faits, la Fed a émergé de la crise en tant que la banque centrale du monde, tout en continuant à servir en premier lieu les intérêts américains.

 

Le rôle premier de la Fed

 

Les réunions les plus importantes se sont déroulées le 16 septembre et le 28 octobre – à la suite de l’effondrement de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers – et portaient sur la création d’accords bilatéraux d’échange de devises visant à assurer une liquidité adéquate. La Fed y avait décidé d’accorder des crédits en dollars à des banques étrangères en échange de devises, que la banque étrangère acceptait de racheter après une période spécifiée au même taux de change, plus les intérêts. Cela fournissait aux banques centrales – en particulier celles de l’Europe, qui faisaient face à une pénurie de dollars après la fuite des investisseurs américains – les dollars dont elles avaient besoin pour prêter aux institutions financières domestiques en difficulté.

 

En effet, la BCE a été parmi les premières banques à conclure un accord avec la Fed, suivie par d’autres grandes banques centrales de pays avancés, comme la Banque nationale suisse, la Banque du Japon et la Banque du Canada. Lors de la réunion d’octobre, quatre économies émergentes importantes « sur le plan diplomatique et économique » – Mexique, Brésil, Singapour et Corée du Sud – ont rejoint le mouvement, la Fed décidant d’établir des lignes de swap à hauteur de 30 milliards de dollars avec les banques centrales de ces pays.

 

La Fed voit d’abord les intérêts américains

 

Bien que la Fed ait agi comme une sorte de banque centrale mondiale, ses décisions ont été dictées, d’abord et avant tout, par les intérêts américains. Pour commencer, la Fed a rejeté les demandes de certains pays – dont les noms sont effacés dans les transcriptions publiées – de rejoindre le programme d’échange de devises.

 

Plus important encore, des limites furent placées sur les swaps. L’essence de la fonction de prêteur en dernier ressort d’une banque centrale a toujours été la fourniture de fonds illimités. Parce qu’il n’y a pas de limite sur la quantité de dollars que la Fed peut créer, aucun participant au marché ne peut prendre de position spéculative contre elle. En revanche, le Fonds monétaire international dépend de ressources limitées fournies par les pays membres.

 

Un changement fondamental dans la gouvernance mondiale

 

Le rôle international grandissant que la Fed joue depuis 2008 reflète un changement fondamental dans la gouvernance monétaire mondiale. Le FMI a été créé à une époque où les pays étaient régulièrement victimes des hypothèses désinvoltes des banquiers de New York, tels que l’évaluation de JP Morgan dans les années 1920 selon laquelle les Allemands étaient « fondamentalement un peuple de second ordre ». Le FMI formait une caractéristique essentielle de l’ordre international de l’après-Seconde Guerre mondiale, destinée à servir de mécanisme d’assurance universelle – qui ne pourrait pas être utilisé pour promouvoir les intérêts diplomatiques du moments.

 

Les documents de la Fed montrent la marginalisation du FMI

 

Aujourd’hui, comme le montrent clairement les documents de la Fed, le FMI est devenu marginalisé – notamment en raison de son processus politique inefficace. En effet, dès le début de la crise, le FMI, supposant que la demande pour ses ressources resterait faible en permanence, avait déjà commencé à réduire ses capacités.

 

En 2010, le FMI a mis en scène sa résurrection, se présentant comme central dans la résolution de la crise de l’euro – à commencer par son rôle dans le financement du plan de sauvetage grec. Pourtant, ici aussi, une histoire secrète a été révélée – qui met en évidence à quel point la gouvernance monétaire mondiale est devenue asymétrique.

 

La position du Fonds monétaire compliquée, face à la crise européenne

 

Le fait est que seuls les États-Unis et les pays massivement surreprésentés de l’Union européenne ont soutenu le plan de sauvetage grec. En effet, toutes les grandes économies émergentes s’y sont fermement opposées, le représentant du Brésil déclarant qu’il s’agissait d’un « plan de sauvetage des détenteurs de la dette privée de la Grèce, principalement les institutions financières européennes ». Même le représentant de la Suisse a condamné la mesure.

 

Lorsque les craintes d’un effondrement soudain de la zone euro ont donné lieu à un débat prolongé sur la façon dont les coûts seront supportés par des restructurations et des annulations de dette, la position du FMI deviendra de plus en plus compliquée. Bien que le FMI soit censé avoir priorité sur les autres créanciers, il y aura des demandes pour annuler une partie des prêts qu’il a émis. Les pays émergents plus pauvres s’opposeraient à une telle démarche, arguant que leurs citoyens ne devraient pas avoir à payer la facture de la prodigalité budgétaire de pays beaucoup plus riches.

 

 Une perte d’influence inéluctable, même en cas de changement de directeur général

 

Même ceux qui ont toujours défendu l’implication du FMI se tournent à présent contre le Fonds. Les fonctionnaires de l’UE sont outrés par les efforts apparents du FMI pour obtenir un soutien des pays débiteurs de l’Europe en exhortant l’annulation de toutes les dettes qu’il n’a pas émises lui-même. Et le Congrès des États-Unis a refusé d’approuver l’expansion des ressources du FMI – qui faisait partie d’un accord international négocié au sommet du G-20 de 2010.

 

Bien que le scandale qui a suivi la nomination d’un autre européen en tant que directeur général du FMI en 2011 soit de nature à assurer que le prochain chef du Fonds ne sera pas originaire d’Europe, la diminution rapide de l’importance du rôle du FMI signifie que cela ne changera pas grand-chose. Comme le montre l’histoire secrète de 2008, ce qui importe est de savoir qui a accès à la Fed.

 

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

Harold James est professeur d’histoire à l’Université de Princeton et senior fellow au Center for International Governance Innovation.

© Project Syndicate 1995-2014

Source La Tribune 13/03/2014

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Intermittents mais pas seulement

imagesMobilisation. Assurance chômage : dernier round de négociations, les intermittents manifestent et sont rejoints.

Les intermittents une nouvelle fois mobilisés dans plusieurs villes hier, pour occuper certains sièges locaux du Medef. A Montpellier le rendez-vous qui a rassemblé 400 personnes s’est tenu devant la Dirrecte pour un sitting. A l’heure de la dernière séance de renégociation de la convention d’assurance-chômage, qui réunissait au siège du Medef patronat et syndicats. Les travailleurs de la culture apparaissent au devant de la scène mais ne doivent pas masquer ce qui se joue pour l’ensemble des salariés, indique en substance la CGT très représentée dans le secteur culturel.

A la foule se sont joints les précaires, et l’union syndicale de l’Intérim. Le statut d’interimaire se trouve directement dans le collimateur du Medef qui veut supprimer leurs conditions d’indemnisation spécifique, Bien conscient que le dumping social se répercute directement sur tous les travailleurs et les demandeurs  d’emploi les associations de chômeurs sont aussi de la partie.

En milieu d’après-midi une délégation a été reçue par le directeur régional de l’emploi. « Nous souhaitons lui rappeler que le gouvernement doit rester garant d’un mieux-disant social dans les négociations en cours, indique Eva Loyer pour la CGT Spectacle. C’est  un jeu de dupe qui se joue actuellement entre le Medef et le pouvoir en place et ce sont les salariés qui vont trinquer. Il faut que les gens prennent conscience de l’impact des prérogatives du Medef en matière d’assurance chômage. Tout le monde est concerné. » Après interruptions et reprises des négociations à Paris un accord semblait s’éloigner.

JMDH

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Les putes au service des multinationales

Pas un contrat ne se négocie sans champagne. Ni celles qui viennent servir le champagne. Plaisir d’offrir, joie de recevoir ! Du client à charmer, les escorts semblent d’ailleurs toujours savoir d’avance quels sont les goûts… Le livre Sexus Economicus dévoile un aperçu troublant de ces «fiches de renseignement» qui circulent dans l’ombre et qui font la fortune des bons informateurs.

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Dans le monde du show-biz, de l’armement, de l’automobile, du pétrole, de la finance ou de la politique, on se renseigne toujours soigneusement sur les goûts du client. Nos élus municipaux n’y  échappent pas, qui se voient offrir de délicieux «à-côtés» par de grands groupes aux intérêts divers (eau, gaz, immobilier), lors de voyages d’études comprenant «hôtel de luxe»,  «restaurants gastronomiques» et… «visites des monuments». Visites des monuments ?

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Dans Sexus Economicus, Yvonnick Denoël, spécialiste du renseignement auteur du Livre noir de la CIA et de Comment devient-on espion, «éclaire la dimension sexuelle des scandales marquants, comme la mort violente du financier Edouard Stern, l’éviction de Jean-Marie Messier de la direction de Vivendi ou encore les secrets inavouables du prince Albert de Monaco, piégé par son ancien espion.» La quatrième de couverture du livre est presqu’aussi racoleuse que ces putes savantes dont les élites font un usage courant : il faut que ça vende ! Et pour vendre, ainsi que chacun sait, tous les moyens sont bons.

«Les journalistes économiques voient parfois les stars du CAC40 s’afficher avec de très jeunes femmes (ou jeunes hommes) qui ne figurent dans l’organigramme d’aucune société», dit-il. Mais la discrétion est de mise. «Il faut une mort violente pour lever le silence. La presse a plus de coups à prendre dans ce genre d’histoires que de ventes à gagner : les grands groupes du CAC40 sont aussi d’importants annonceurs publicitaires pour un secteur durement éprouvé par la crise. Peut-on se permettre de s’en aliéner ne serait-ce que quelques uns ? Et puis ces grands patrons peuvent s’offrir les meilleurs avocats de la place.» La presse se tient d’autant plus à carreau qu’il n’est pas forcément bien vu de dévoiler la vie intime des gens… même quand cela touche à l’ordre du monde. Résultat : on considère, en France, qu’il n’y a pas «matière à publication» dans le fait que des businessmen se régalent entre eux de filles recrutées chez les Miss truc et les pages Playmate pour négocier ventes d’avion ou de pipelines. «Dans un pays comme la France, où l’on a toujours considéré l’hyperactivité sexuelle des gouvernants comme un signe de saine vitalité», l’interférence entre vie privée et vie des affaires fait rarement l’objet d’enquêtes.

Décidé à lever ce qu’il appelle un «tabou», Yvonnick Denoël attaque : «La prostitution de luxe est considérée comme un ingrédient indispensable de la relation client, dit-il. Les entreprises constituent une des plus grosses clientèles de certaines call-girls.» Prenez  un salon professionnel au hasard : le salon Milipol dédié à la sécurité et à l’armement. «Le grand public n’y a pas accès. On entre sur invitation seulement.» En 2009, 26 000 clients potentiels, de près de 140 pays, se répandent entre les stands. Sur le comptoir d’une certaine entreprise, Yvonnick Denoël note la présence de cartons d’invitation  : «Entrée gratuite pour deux personnes» à la soirée spéciale «métiers de la sécurité»… au Hustler club, près des Champs-Elysées. «Nous y emmenons nos meilleurs clients», affirme le responsable du stand. Et que font les clients après un chaud spectacle de strip, arrosé de bouteilles à 200 euros pièces ? «Chacun rentre se coucher», répond sèchement le responsable qui exige que ni son nom, ni celui de l’entreprise ne soient révélés. «Chacun rentre se coucher, oui, mais… en bonne compagnie», répliquent certains clients rigolards qui, ayant pris l’habitude de se voir offrir un «troisième oreiller», ne voient pas pourquoi ils devraient le cacher. C’est de notoriété publique. Pourquoi tant d’hypocrisie ?

Pourquoi ? Parce qu’il existe en France un article de loi — l’article 334 du Code Pénal — qui condamne toute personne favorisant une activité de prostitution. Comme l’explique Marie-France Etchegouin, dans un magistral dossier publié en août 1988 dans Le Nouvel Observateur : «Il faut se mettre à la place des entreprises. Elles doivent justifier auprès du fisc des dépenses engagées pour le moindre petit cadeau de fin d’année. A fortiori pour une call-girl. Elles pourraient jouer franc-jeu. Ajouter dans leur budget, à côté de la rubrique «relations publiques», un poste «relations sexuelles» et expliquer à leur comptables «Voilà une note de 20.000 francs. Soit deux nuits avec une jeune dame pour notre client brésilien.» Le fisc dans une logique purement économique, ne devrait rien trouver à redire («Nous ne sommes pas une brigade des mœurs», dit un expert des impôts). Mais voilà, il y a l’article 334 du Code Pénal ! Alors les entreprises se débrouillent comme elles peuvent. Première solution : payer en liquide en puisant dans une caisse noire. «Simple, mais peu rentable économiquement, explique notre expert des impôts. Ces sommes ne peuvent pas être déclarées. Elles ne viendront donc pas en déduction de l’impôt sur les bénéfices.» Et pour le grandes sociétés d’aéronautique, de pétrole, de commerce d’armes, qui traitent des affaires portant sur des milliards très lourds et dépensent parfois des millions de francs en call-girls, le manque à gagner devient considérable. Alors comptables et services financiers se livrent à de savants exercices pour «habiller» ces coupables dépenses.» Fric, sexe et proxénétisme. C’est ici que commencent les ennuis. Pour échapper à l’article 334, les entreprises jouent en eaux troubles.

Elles font appel à des agences d’escort qui facturent leurs filles (rebaptisées «accompagnatrices multilingues») pour des services de «traduction». «Ce qui n’est pas toujours faux, mais souvent incomplet», se moque Yvonnick Denoël en évoquant toutes sortes d’autres «bricolages» dont les services du fisc ne sont jamais tout à fait dupes.  De ces solutions hypocrites mais qui conviennent «à tout le monde, pouvoir publics compris», il dénonce les dérives suspectes, abordant alors la question de ces mystérieux suicides d’intermédiaires hauts placés que l’on retrouve morts dans des chambres d’hôtel.  Ou ces petites copines de businessmen qui, croyant gagner le gros lot au petit jeu du chantage, se font (plus ou moins) discrètement abattre par des services spéciaux. Ou ces informateurs de haut vol qui font 80 fois le tour du monde par an dans des jets aménagés en baisodromes de luxe… Son livre se lit comme du Gérard de Villiers: vite, avidement, avec la sensation de vertige. Le sexe mène le monde et ça vire parfois danse macabre, vu de haut.

Agnès Giard

Sexus Economicus, Yvonnick Denoël, éditions du Nouveau Monde.

Source : Blog Les 4OO culs, 05/03/2014

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