La délicate question des fusions d’entre deux tours

Photo : THIERRY Zoccolan AFP

Photo : Thierry Zoccolan  AFP

Après le premier tour s’ouvrent 48 heures de négociations pour les fusions de liste, dont dépend pour beaucoup le résultat du deuxième tour. Un exercice démocratique décrié à tort.

Fusion ou pas ? Si au moins 7139 des 9751 communes de plus de 1 000 habitants auront un maire ce soir, dans la plupart des communes où un second tour est nécessaire s’ouvre 48 heures de tractations intenses. En effet, si à l’issue du premier tour aucune liste n’a obtenu 50 % des voix, ce qui est le cas dans la majorité des grandes villes, toutes les listes ayant obtenu plus de 10 % des suffrages exprimées peuvent se maintenir. On peut ainsi compter jusqu’à six listes en situation de se maintenir.
Pour éviter au second tour une dispersion identique au premier, le code électoral autorise les listes en capacité de se maintenir à fusionner avec d’autres listes ayant eu au moins 5 % des voix. Mais, elles n’ont que peu de temps pour cela, le dépôt de liste en préfecture étant clos mardi à 18h. Outre la difficulté de parvenir à un accord dans un laps de temps réduit, les fusions de listes ont mauvaise presse : interprétées à tort par la majorité des commentateurs comme un ralliement (ce qu’elles ne sont pas nécessairement), et raillées de ce fait comme s’il s’agissait de magouilles politiciennes, elles ne sont que la conséquence du mode de scrutin.

Fusion programmatique et fusion démocratique

Le mode de scrutin municipal, qui a été étendu cet année aux communes de 1 000 à 3 500 habitants, a été conçu, sous le gouvernement de Pierre Mauroy, pour assurer la représentation de l’opposition au sein du conseil municipal. Jusqu’en 1983, année de sa première application, la liste qui remportait l’élection raflait l’intégralité des sièges. L’introduction d’une dose de proportionnelle permet à l’opposition d’obtenir quelques sièges au sein de l’assemblée municipale selon une règle simple : la liste arrivée en tête (avec plus 50 % au premier tour, moins en cas de triangulaire au second tour) emporte la moitié des sièges, les sièges restants sont répartis à la proportionnelle à la plus forte moyenne entre toutes les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés.

Concrètement dans le cas d’une ville ayant 49 sièges à pourvoir et où deux listes en compétition finissent au coude à coude avec 50,1 % (liste A) et 40,9 % (liste B), la liste A obtiendra 37 sièges (25 par prime majoritaire et 12 à la proportionnelle) et la liste B 12 sièges (voir une explication du mode de calcul). Imaginons qu’à la place de la liste A, deux listes A1 (37,7%) et A2 (12,4%) se soient maintenus : la liste B (49,9%) l’emporte avec 37 sièges, les miettes allant à A1 (9 sièges) et A2 (2 sièges). A travers cet exemple, on voit que le premier intérêt d’une fusion de listes est d’abord arithmétique.

Deux types de fusion sont possibles : la fusion programmatique et la fusion technique (ou démocratique).

Dans le premier cas, les listes A1 et A2 vont jeter les bases d’une majorité de gestion de la ville dont le point cardinal sera l’obligation de voter le budget chaque année. Elles se retrouvent donc après le scrutin pour s’entendre sur un programme commun qui conservera la trame et les grandes orientations du programme de la liste A1 mais intégrera des propositions de la liste A2 que celle-ci juge particulièrement importantes. Elles négocient également le nombre de sièges éligibles qui reviendra à chacune des listes et une répartition des postes d’adjoint au maire.

Dans le second cas, la liste A2, tout en maintenant ses critiques sur le programme de la liste A1, offre à cette dernière la possibilité de gagner l’élection en échange d’une représentation de ses électeurs au sein de l’assemblée municipale, à proportion du score qu’elle a obtenu au premier tour. Comme son nombre de voix représente 24,7 % du total des voix A1+A2, elle demandera 24,7 % des 37 sièges promis en cas de victoire, soit 9 élus.

L’influence délétère de la Ve République

Les fusions d’entre deux tours, bien que prévues dans le code électorale, sont de moins en moins pratiquées. En 2008, alors que le FN était peu présent au second tour, des désaccords sur les conditions d’une fusion avaient abouti à 55 triangulaires et 13 quadrangulaires dans les 110 villes ou arrondissements de plus de 30 000 habitants où plus de deux listes étaient en mesure de se maintenir.

A gauche, c’est le plus souvent le PS, en position dominante, qui avait refusé de fusionner, comme à Montpellier où, faute d’une entente avec la maire PS, Hélène Mandroux, les Verts (11,12 %) avaient fusionné avec une liste soutenue par les Comités unitaires antilibéraux et la Ligue communiste révolutionnaire (5,46 %) ; ou encore à Clermont-Ferrand. Dans la préfecture du Puy-de-Dôme, le maire PS, Serge Godard avait refusé la fusion technique que lui proposait Alain Laffont (LCR), qui menait une liste alternative, après l’avoir accepté en 2001.

Qu’en sera-t-il cette année ? A Lyon, Gérard Collomb a déjà fait savoir qu’il n’entendait pas modifier l’équilibre de ses listes. A Paris, rien ne s’opposait la semaine dernière à une fusion entre les listes PS-PCF-PRG d’Anne Hidalgo et les listes EELV de Christophe Najdovski ; mais la candidate socialiste étaient plus que réticente à un accord avec les listes Front de gauche de Danielle Simonnet (PG) : « Il faut des majorités cohérentes, vouloir gérer ensemble, accepter de voter le budget, acte majeur d’une municipalité, a-t-elle déclaré le 14 mars au « Talk Orange-Le Figaro ». Je n’entends pas de propos qui vont dans ce sens-là chez Mme Simonnet. » Ce soir, elle n’a pas montré plus d’ouverture dans sa déclaration faite à 22h>45.


En clair, côté socialiste, on est pas contre les fusions, mais… à condition que les colistiers acceptent d’être bien sages. Ce discours traduit une dérive, typiquement influencé par le présidentialisme de la cinquième république, de la pratique du pouvoir dans les institutions communales. Le conseil municipal n’est plus considéré comme une instance délibérative représentative de population, mais comme un exécutif obéissant au maire dont il est redevable.

A la gauche du PS, les fusions sont parfois contestées. Certes, aucune des formations du Front de gauche ne les rejette. Si le PCF, dont on a vu nombre de sections se ranger derrière le PS dès le 1er tour, opte plutôt pour des fusions programmatiques, le PG et Ensemble, qui défendaient l’autonomie des listes du Front de gauche au 1er tour, se sont prononcés nationalement pour des fusions démocratiques – rejetées par le NPA et LO, bien que le parti de Nathalie Arthaud avait accepté en 2008 de figurer dès le 1er tour sur des listes conduites par le PCF mais aussi le PS.

Mais, localement, un nombre croissant de militants refuse toute fusion. Parfois pour de raisons locales bien compréhensibles (élu corrompu ou maire autocrate gouvernant avec des élus de droite). Parfois, malheureusement, par simple mimétisme avec le FN, qui depuis 1989 se maintient systématiquement, selon une stratégie qui ne lui a jamais permis de parvenir au pouvoir que dans sept villes jusqu’ici (Hénin-Beaumont, inclus puisque Steeve Briois l’a emporté ce soir dans cette commune). Le plus souvent par rejet radical du PS avec des arguments de deux ordres mais assez semblables : « Nos électeur ne comprendraient pas qu’on appelle à voter pour le PS. » « Nous n’avons rien à gagner à servir de roue de secours au PS. »

Ce faisant, ils se montrent incapables d’aller contre le discours des médias mainstream qui interprètent toute fusion comme un ralliement. Incapables aussi d’imaginer sortir de la logique de la Ve République et du présidentialisme qui a contaminé les gestions municipales, alors que la VIe République qu’ils sont censés promouvoir réclament au contraire d’en revenir à des conseils municipaux qui soient réellement des instances délibératives où les conseillers municipaux doivent rendre des comptes à leurs électeurs plutôt qu’au maire.

Michel Soudais

Source Politis : 23/03/2014

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Intermittents mais pas seulement

imagesMobilisation. Assurance chômage : dernier round de négociations, les intermittents manifestent et sont rejoints.

Les intermittents une nouvelle fois mobilisés dans plusieurs villes hier, pour occuper certains sièges locaux du Medef. A Montpellier le rendez-vous qui a rassemblé 400 personnes s’est tenu devant la Dirrecte pour un sitting. A l’heure de la dernière séance de renégociation de la convention d’assurance-chômage, qui réunissait au siège du Medef patronat et syndicats. Les travailleurs de la culture apparaissent au devant de la scène mais ne doivent pas masquer ce qui se joue pour l’ensemble des salariés, indique en substance la CGT très représentée dans le secteur culturel.

A la foule se sont joints les précaires, et l’union syndicale de l’Intérim. Le statut d’interimaire se trouve directement dans le collimateur du Medef qui veut supprimer leurs conditions d’indemnisation spécifique, Bien conscient que le dumping social se répercute directement sur tous les travailleurs et les demandeurs  d’emploi les associations de chômeurs sont aussi de la partie.

En milieu d’après-midi une délégation a été reçue par le directeur régional de l’emploi. « Nous souhaitons lui rappeler que le gouvernement doit rester garant d’un mieux-disant social dans les négociations en cours, indique Eva Loyer pour la CGT Spectacle. C’est  un jeu de dupe qui se joue actuellement entre le Medef et le pouvoir en place et ce sont les salariés qui vont trinquer. Il faut que les gens prennent conscience de l’impact des prérogatives du Medef en matière d’assurance chômage. Tout le monde est concerné. » Après interruptions et reprises des négociations à Paris un accord semblait s’éloigner.

JMDH

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Les putes au service des multinationales

Pas un contrat ne se négocie sans champagne. Ni celles qui viennent servir le champagne. Plaisir d’offrir, joie de recevoir ! Du client à charmer, les escorts semblent d’ailleurs toujours savoir d’avance quels sont les goûts… Le livre Sexus Economicus dévoile un aperçu troublant de ces «fiches de renseignement» qui circulent dans l’ombre et qui font la fortune des bons informateurs.

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Dans le monde du show-biz, de l’armement, de l’automobile, du pétrole, de la finance ou de la politique, on se renseigne toujours soigneusement sur les goûts du client. Nos élus municipaux n’y  échappent pas, qui se voient offrir de délicieux «à-côtés» par de grands groupes aux intérêts divers (eau, gaz, immobilier), lors de voyages d’études comprenant «hôtel de luxe»,  «restaurants gastronomiques» et… «visites des monuments». Visites des monuments ?

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Dans Sexus Economicus, Yvonnick Denoël, spécialiste du renseignement auteur du Livre noir de la CIA et de Comment devient-on espion, «éclaire la dimension sexuelle des scandales marquants, comme la mort violente du financier Edouard Stern, l’éviction de Jean-Marie Messier de la direction de Vivendi ou encore les secrets inavouables du prince Albert de Monaco, piégé par son ancien espion.» La quatrième de couverture du livre est presqu’aussi racoleuse que ces putes savantes dont les élites font un usage courant : il faut que ça vende ! Et pour vendre, ainsi que chacun sait, tous les moyens sont bons.

«Les journalistes économiques voient parfois les stars du CAC40 s’afficher avec de très jeunes femmes (ou jeunes hommes) qui ne figurent dans l’organigramme d’aucune société», dit-il. Mais la discrétion est de mise. «Il faut une mort violente pour lever le silence. La presse a plus de coups à prendre dans ce genre d’histoires que de ventes à gagner : les grands groupes du CAC40 sont aussi d’importants annonceurs publicitaires pour un secteur durement éprouvé par la crise. Peut-on se permettre de s’en aliéner ne serait-ce que quelques uns ? Et puis ces grands patrons peuvent s’offrir les meilleurs avocats de la place.» La presse se tient d’autant plus à carreau qu’il n’est pas forcément bien vu de dévoiler la vie intime des gens… même quand cela touche à l’ordre du monde. Résultat : on considère, en France, qu’il n’y a pas «matière à publication» dans le fait que des businessmen se régalent entre eux de filles recrutées chez les Miss truc et les pages Playmate pour négocier ventes d’avion ou de pipelines. «Dans un pays comme la France, où l’on a toujours considéré l’hyperactivité sexuelle des gouvernants comme un signe de saine vitalité», l’interférence entre vie privée et vie des affaires fait rarement l’objet d’enquêtes.

Décidé à lever ce qu’il appelle un «tabou», Yvonnick Denoël attaque : «La prostitution de luxe est considérée comme un ingrédient indispensable de la relation client, dit-il. Les entreprises constituent une des plus grosses clientèles de certaines call-girls.» Prenez  un salon professionnel au hasard : le salon Milipol dédié à la sécurité et à l’armement. «Le grand public n’y a pas accès. On entre sur invitation seulement.» En 2009, 26 000 clients potentiels, de près de 140 pays, se répandent entre les stands. Sur le comptoir d’une certaine entreprise, Yvonnick Denoël note la présence de cartons d’invitation  : «Entrée gratuite pour deux personnes» à la soirée spéciale «métiers de la sécurité»… au Hustler club, près des Champs-Elysées. «Nous y emmenons nos meilleurs clients», affirme le responsable du stand. Et que font les clients après un chaud spectacle de strip, arrosé de bouteilles à 200 euros pièces ? «Chacun rentre se coucher», répond sèchement le responsable qui exige que ni son nom, ni celui de l’entreprise ne soient révélés. «Chacun rentre se coucher, oui, mais… en bonne compagnie», répliquent certains clients rigolards qui, ayant pris l’habitude de se voir offrir un «troisième oreiller», ne voient pas pourquoi ils devraient le cacher. C’est de notoriété publique. Pourquoi tant d’hypocrisie ?

Pourquoi ? Parce qu’il existe en France un article de loi — l’article 334 du Code Pénal — qui condamne toute personne favorisant une activité de prostitution. Comme l’explique Marie-France Etchegouin, dans un magistral dossier publié en août 1988 dans Le Nouvel Observateur : «Il faut se mettre à la place des entreprises. Elles doivent justifier auprès du fisc des dépenses engagées pour le moindre petit cadeau de fin d’année. A fortiori pour une call-girl. Elles pourraient jouer franc-jeu. Ajouter dans leur budget, à côté de la rubrique «relations publiques», un poste «relations sexuelles» et expliquer à leur comptables «Voilà une note de 20.000 francs. Soit deux nuits avec une jeune dame pour notre client brésilien.» Le fisc dans une logique purement économique, ne devrait rien trouver à redire («Nous ne sommes pas une brigade des mœurs», dit un expert des impôts). Mais voilà, il y a l’article 334 du Code Pénal ! Alors les entreprises se débrouillent comme elles peuvent. Première solution : payer en liquide en puisant dans une caisse noire. «Simple, mais peu rentable économiquement, explique notre expert des impôts. Ces sommes ne peuvent pas être déclarées. Elles ne viendront donc pas en déduction de l’impôt sur les bénéfices.» Et pour le grandes sociétés d’aéronautique, de pétrole, de commerce d’armes, qui traitent des affaires portant sur des milliards très lourds et dépensent parfois des millions de francs en call-girls, le manque à gagner devient considérable. Alors comptables et services financiers se livrent à de savants exercices pour «habiller» ces coupables dépenses.» Fric, sexe et proxénétisme. C’est ici que commencent les ennuis. Pour échapper à l’article 334, les entreprises jouent en eaux troubles.

Elles font appel à des agences d’escort qui facturent leurs filles (rebaptisées «accompagnatrices multilingues») pour des services de «traduction». «Ce qui n’est pas toujours faux, mais souvent incomplet», se moque Yvonnick Denoël en évoquant toutes sortes d’autres «bricolages» dont les services du fisc ne sont jamais tout à fait dupes.  De ces solutions hypocrites mais qui conviennent «à tout le monde, pouvoir publics compris», il dénonce les dérives suspectes, abordant alors la question de ces mystérieux suicides d’intermédiaires hauts placés que l’on retrouve morts dans des chambres d’hôtel.  Ou ces petites copines de businessmen qui, croyant gagner le gros lot au petit jeu du chantage, se font (plus ou moins) discrètement abattre par des services spéciaux. Ou ces informateurs de haut vol qui font 80 fois le tour du monde par an dans des jets aménagés en baisodromes de luxe… Son livre se lit comme du Gérard de Villiers: vite, avidement, avec la sensation de vertige. Le sexe mène le monde et ça vire parfois danse macabre, vu de haut.

Agnès Giard

Sexus Economicus, Yvonnick Denoël, éditions du Nouveau Monde.

Source : Blog Les 4OO culs, 05/03/2014

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Au Parc Montcalm restons calmes

Moure lâche les promoteurs pour le contact avec les promeneurs. Photo David Maugendre

Municipales. J-P Moure transforme un buisson d’épines en symbole de paix.

« Oui l’accord PS/ EELV prévoit bel et bien une sanctuarisation du parc Montcalm sur 23 hectares  qui seront inscrits au plan d’urbanisme en espace boisé classé », a réaffirmé samedi Jean-Pierre Moure présent sur le site en début d’après-midi. Entouré de plusieurs députés PS et EELV et de son équipe de campagne, le candidat est apparu déterminé à rétablir la clarté en renonçant au bras de fer que ses adversaires souhaitent maintenir sans raison d’être.

La polémique qui s’était focalisée sur le passage, gourmand en superficie, de la ligne 5 du Tram au coeur du parc, n’est plus d’actualité. Le président de l’Agglo a notamment (r) assuré : « La ligne 5 du tramway passera en lisière du parc pour desservir les quartiers  Ovalie – Estanove – Chamberte. Mais pour tenir compte des remarques et doléances des associations de riverains. Nous avons rectifié le tracé initial de telle sorte qu’il ne passera pas dans le parc comme continuent de la marteler des esprits chagrins mais en lisière ! »

A la trappe également, le projet d’une bande d’habitat initialement prévue par la ville en lisière du parc. Le coût de ces modifications n’a pas été évoqué mais la rectification cimente assurément les relations avec EELV. Au final la démarche s’est conclue samedi par la plantation d’un olivier, symbole de la concorde et de la méditerranée, au coeur de ce nouveau « Montpellier parc » décrit comme le marqueur d’une ville qui sait respirer.

JMDH

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Apple joue à Big Brother

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Un torse de femme nu en couverture et voilà un livre refusé

Au moins ne reprochera-t-on pas à Amazon de fauter par excès de zèle : c’est une fois de plus Apple qui se fait prendre au jeu de la pudibonderie. La couverture d’un ouvrage a été jugée choquante par le revendeur américain, et voilà que le livre de Bénédicte Martin, publié aux Editions des Equateurs se retrouve interdit de séjour dans la librairie numérique.  La couverture présente en effet un buste de femme nue prolongée par une lame de couteau. Tranchant, et d’autant plus que le livre ne doit sortir que le 20 mars : censure par anticipation, sacré cadeau.

L’éditeur a été alerté par son diffuseur numérique, Interforum, du refus d’Apple, strictement motivé par ladite couverture. « Apple ne censure pas le livre en raison de son contenu, par ailleurs un récit littéraire et poétique sur la féminité, mais le censure juste parce qu’il y a une femme aux seins nus sur la couverture. C’est à la fois absurde et grave. Un exemple affligeant des excès de la pudibonderie américaine », enrage Olivier Frebourg, cité par l’AFP.

Et d’ajouter : « Et vous pouvez diffuser les oeuvres les plus hard sur Apple du moment que vous avez une couverture neutre. »

Bien entendu, il refuse catégoriquement de modifier sa couverture, et accuse Apple de jouer « à Big Brother ». Selon lui, la liberté de création, associée à la couverture qu’a réalisée le maquettiste Stéphane Rozencwajg, est menacée par le comportement de la firme. Et d’interpeller dans la foulée pouvoirs publics et instances de l’édition pour qu’elles réagissent. Il demande en effet « à la ministre de la Culture Aurélie Filippetti, ainsi qu’au Syndicat national de l’édition, et à la Commission européenne de réagir et de prendre position sur cette question fondamentale de la liberté d’expression ».

Il y a à boire et à manger, dans cette affaire. Les histoires de censure chez Apple, il suffit de taper dans une poubelle pour en faire sortir une centaine. Bien entendu, la censure n’est pas acceptable, il ne reste malheureusement qu’à pousser des cris d’orfraie pour se faire entendre. Et faire prendre conscience du problème.

Dans la série des célèbres censure d’Apple, on peut évoquer :

Etc., ad nauseam.

Sauf qu’après tout, travailler avec un revendeur implique d’accepter ses conditions de commercialisation. Et la firme est connue pour être particulièrement frileuse : plutôt que de risquer le procès d’un client mécontent, la société a toujours pris le parti de sanctionner en amont, et tant pis pour la liberté d’expression, de création et le reste. De ce point de vue, strictement juridique, on fait la somme des dépenses liées à une procédure, et on conclut chez Apple qu’il est préférable de censurer. Comportement de bêtise crasse, certes, et qui n’est pas sans conséquence.

S’autocensurer, ou lutter contre un moulin à vents ?

Que la firme censure sur le territoire américain, c’est stupide, mais qu’ils interviennent en France, avec les approches américaines, cela vire à l’absurde. Sauf que c’est ainsi. Vincent Montagne, président du Syndicat des éditeurs nous le signalait, à l’époque de la censure Lucky Luke :  «Notre métier, c’est de servir des lecteurs et de provoquer la rencontre avec des auteurs. Par conséquent, le support est toujours second par rapport à la création éditoriale. Pour que cela fonctionne bien, il faut que l’accès à la création éditoriale vers les tablettes ne passe pas par un guichet unique ni un opérateur unique. »

Le problème, donc, c’est que certains opérateurs commencent à anticiper les réactions d’Apple, et à censurer au préalable les éditeurs qu’ils distribuent, voire, pour le créateur, s’autocensurer. Ce fut le cas avec un comics, en avril 2013, où l’on voyait une fellation administrée par un homme. ComiXology, le distributeur de ce titre, avait préféré censurer par avance, plutôt que de soumettre à Apple, et de se faire censurer…

« En tant que partenaire d’Apple, nous avons l’obligation de respecter ses politiques pour les applications et les livres proposés dans les applications. En s’appuyant sur notre compréhension de ces conditions d’utilisations, nous avons considéré que SAGA #12 ne pourrait pas être disponible dans notre application, aussi avons-nous décidé de ne pas la diffuser ce jour », avait clairement expliqué David Steinberg, PDG de comiXology.

Visiblement la lecture de BD sur les écrans d’iPad séduit le lecteur nomade. Seulement, il y a un bémol : ces impitoyables détecteurs de tétons et autres parties dénudées qui condamnent certains titres adultes à être bannis de l’Apple Store sans que la mesure de censure ne soit toujours justifiée. L’an passée, ils n’étaient pas moins de 59 albums à avoir ainsi été écartés de la boutique en ligne d’Apple.

Évoquant la politique d’Apple en novembre dernier, Eric Stephenson, éditeur chez Image Comics, regrettait également : « Leurs normes sont un peu vagues, vraiment. J’ai l’impression qu’ils n’ont pas beaucoup pensé la façon dont ils traitent les contenus pour adultes, ou pire, qu’il y a un ordre du jour visant à positionner Apple comme une forme d’arbitre moral pour des choses comme la bande dessinée. »

L’exercice de la pire des censures : économique

« Ce qui est scandaleux, c’est qu’ils jugent sur la couverture, de prime abord », précise l’éditeur. « Si encore c’était un ouvrage au contenu érotique, on pourrait le comprendre, mais c’est une oeuvre strictement littéraire. Toute forme de censure est condamnable, mais ici, c’est une censure économique qui s’applique. Apple représente 20 % du chiffre d’affaires numérique, et c’est un acteur majeur sur le marché. Son poids économique implique que l’on ne peut pas s’en passer. Mais on ne peut pas laisser faire non plus ! »

Olivier Frébourg a pleinement conscience de n’être pas le premier frappé par cette traque aux éléments qui dérangent. « Mais enfin, sur Facebook, sur internet généralement, les enfants sont bien plus exposés à des choses violentes, ou ayant un contenu sexuel. Et ils ne viennent certainement pas sur l’iBookstore pour voir des couvertures avec une femme à demi nue. »

Le diffuseur-distributeur, Interforum, ne peut que constater : « Apple a une politique éditoriale, et décide de ce qui peut être commercialisé, et ce qui ne peut pas l’être. » Il ne s’agit pas de résignation, simplement, la firme impose ses décisions. « Soit on accepte, soit on fait sans eux : ils ne laissent pas d’alternative », constate-t-on. Et d’ajouter : « Leur regard sur les oeuvres s’exerce d’ailleurs autant sur les couvertures que les contenus, et parfois, sur les deux. »

Au niveau européen, on se souviendra de l’intervention du député danois, Morten Løkkegaard, alors vice-président de la Commission européenne pour la Culture et l’Éducation. « C’est une société qui est entièrement contrôlée depuis la Californie », et à ce titre, aucun représentant dans les différents pays du globe n’est en mesure de négocier quoi que ce soit. Et c’est bien entendu la liberté d’expression qui est mise à mal.

Source ActuaLitté, 16/03/2014

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