Coup de Balai citoyen au Burkina Faso

Non violent, animé par des jeunes, le Balai citoyen incite les Burkinabés à s’engager. En octobre 2014, il a joué un rôle décisif dans la chute du président Blaise Compaoré.

« C’est trop facile de jouer au rebelle dans les clips, mais de ne pas se mouiller quand se présente concrètement l’occasion d’améliorer la situation du pays, martèle le rappeur Serge Bambara, alias Smockey. Nous n’avions pas d’autre choix que de nous impliquer, car ce sont les gens, le public lui-même qui nous a demandé d’aller parler en son nom. » Si ce musicien de 43 ans, auteur de plusieurs tubes dénonçant la corruption politique en Afrique (1), s’exprime à la première personne du pluriel, c’est qu’il n’est pas seul. En compagnie du chanteur de reggae Sams’K Le Jah, il a fondé l’association Le Balai citoyen en 2013. Ce collectif a joué un rôle essentiel lors des manifestations qui ont abouti à la démission forcée du président du Burkina Faso, M. Blaise Compaoré, le 31 octobre 2014, après vingt-sept ans de règne (2).

« Notre nombre est notre force » est l’un des slogans les plus connus de l’organisation. S’il est impossible de comptabiliser précisément ses membres, Le Balai citoyen compte soixante clubs dans la capitale Ouagadougou et une quarantaine d’autres déployés sur tout le territoire national. Un club doit compter au moins dix inscrits pour être répertorié « cibal », contraction de « citoyens balayeurs ». Elue par une assemblée générale annuelle, la coordination nationale se compose de treize membres, parmi lesquels on trouve des étudiants en troisième cycle, des commerçants, trois musiciens, deux journalistes et un avocat.

Constitué pour lutter contre les abus de pouvoir de M. Compaoré, Le Balai citoyen dépose ses statuts en juin 2013. L’avocat Guy Hervé Kam, 43 ans, en a rédigé la charte. Cet ancien magistrat est bien connu des cercles militants puisqu’il a déjà, en tant que responsable du Centre pour l’éthique judiciaire (CEJ), lancé une pétition destinée à rendre inattaquable le fameux article 37 de la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Sa présence aux côtés des musiciens renforce le crédit de l’association. En outre, ses compétences de négociateur se révèlent précieuses après la chute de M. Compaoré, quand Le Balai citoyen se retrouve à endosser le costume de médiateur entre les militaires (très influents dans les cercles du pouvoir), l’opposition politique et la population.

Fin octobre, après plusieurs jours de révoltes populaires, le pays se trouve au bord du chaos. « Nous avons demandé aux militaires qu’ils désignent un interlocuteur unique, capable d’assurer la transition ouverte par la démission du président. A partir du moment où cette personne ferait l’unanimité chez eux, nous nous engagions à la soutenir pour assurer la stabilité du pays, le plus important pour nous restant la sécurité des personnes et des biens », raconte M. Kam. Les militaires désignent le général Yacouba Isaac Zida, qui avait été un compagnon d’armes de l’ancien président. « Nous avons alors exigé qu’il ne prenne aucune décision sans l’accord des partis politiques et des associations. Nous voulions que tous s’asseyent à la même table pour organiser la transition, mais les partis politiques ont refusé. » Plusieurs formations organisent même des marches dans les rues, le 2 novembre, accroissant la confusion. Des affrontements éclatent et des tirs sont entendus dans la capitale, faisant deux morts parmi les civils. Finalement, un compromis est trouvé : un civil, ancien diplomate et ministre de l’intérieur, M. Michel Kafando, prend la direction temporaire du pays avec le titre de président par intérim, tandis que le général Zida devient premier ministre.

« La confusion a permis aux militaires d’occuper l’espace, estime M. Kam. Si les politiciens avaient accepté la discussion dès le 31 octobre, peut-être qu’un accord entre les partis aurait été trouvé et qu’une autre personne aurait fini au poste de premier ministre. Le Balai n’a pas installé volontairement Zida dans ce fauteuil ; c’est un choix par défaut. Avec le recul, je trouve que ce n’est pas si mal. On peut penser que ça a évité un nouveau massacre, et ça laisse aujourd’hui du temps à la société civile et aux partis politiques pour préparer les prochaines élections dans un climat calme et sécurisé. » Une sécurité relative malgré tout, puisque, depuis le mois de février 2015, un conflit ouvert entre l’armée et la vieille garde de M. Compaoré — le Régiment de sécurité présidentielle (RSP) — menace d’enflammer à nouveau le pays.

Dans ce climat explosif, Le Balai citoyen tente de jouer un rôle de sentinelle veillant au bon fonctionnement de la transition et à la probité des ministres. En janvier dernier par exemple, le collectif mène campagne et obtient la démission du ministre des transports, M. Moumouni Dieguimdé, accusé par l’hebdomadaire Le Reporter de s’être attribué des diplômes imaginaires et de dissimuler une condamnation à quatre mois de prison aux Etats-Unis pour faux et usage de faux. « Nous réclamons des dirigeants à l’éthique irréprochable, insiste Smockey. Nous voulons assainir notre gouvernement, en espérant que le Burkina devienne un exemple pour d’autres pays africains. »

Sams’K Le Jah et Smockey ont déjà reçu des demandes de parrainage en provenance du Niger et du Gabon, où des mouvements plus ou moins calqués sur le leur veulent se constituer. « Il est très important de les soutenir, souligne le rappeur. Quand on a monté Le Balai, les gens ont compris tout de suite ce que l’on voulait faire, car ils connaissaient le mouvement Y en a marre au Sénégal [lire l’article ci-dessus], et ça nous a aidés. » Le Balai citoyen fait partie d’une plate-forme continentale nommée Tournons la page (3), qui se bat pour l’alternance et la démocratie en Afrique. « Au Togo, des jeunes ont même créé un Balai citoyen sans nous en parler, se réjouit Smockey. On ne peut pas cautionner sans savoir de quoi il retourne, bien sûr, mais on veut vraiment encourager les initiatives de gens qui ne viennent pas des milieux politiques et qui agissent de façon spontanée. »

« La bouche qui est pleine ne parle pas »

Le Balai citoyen burkinabé rencontre les difficultés propres à un mouvement qui a grandi trop vite : il jouit d’une forte notoriété en Afrique, alors qu’il demeure très fragile au niveau national ; des divergences d’opinions sur les méthodes à employer et la marche à suivre ralentissent ses progrès. Le responsable du club régional de Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays, M. Alexandre Diakité, a été suspendu parce qu’il s’est porté candidat à des fonctions au Conseil national de la transition (CNT) sans l’aval du mouvement. La question de l’engagement politique des responsables du mouvement se pose : faut-il accepter d’éventuelles propositions de postes gouvernementaux « Je pense que ce serait une erreur, estime M. Kam. Cela nous décrédibiliserait et brouillerait notre message, et nous devrions passer notre temps à nous justifier pour garder notre capital sympathie. C’est parce que nous n’étions pas dans le gouvernement que nous avons pu critiquer certaines nominations, et c’est parce que nous ne sommes pas rémunérés par l’Etat que nous pouvons dénoncer les salaires exorbitants des membres du CNT. Comme on dit chez nous, “la bouche qui est pleine ne parle pas”. »

Le défi des citoyens balayeurs est désormais d’œuvrer à l’organisation d’une élection présidentielle démocratique et transparente. Cela commence par inciter les millions de personnes qui ont manifesté en octobre et novembre à s’inscrire sur les listes électorales. Les démarches administratives nécessaires rebutent la majorité d’une population de dix-sept millions d’habitants, dont 28 % seulement sont alphabétisés (4). Ensuite, Le Balai citoyen veut s’attaquer au rôle des chefs religieux et coutumiers. Dans la culture mossi du plateau central, les représentants des autorités traditionnelles exercent souvent une influence déterminante sur le résultat du scrutin (5). L’ancien président l’avait bien compris : après avoir encouragé certains d’entre eux à siéger à l’Assemblée nationale, il a envisagé, en 2011, de leur offrir salaire et statut pour s’assurer leur soutien définitif. Le Balai citoyen voudrait au contraire réduire leur influence politique en leur interdisant par exemple de recevoir des cadeaux des responsables publics. Enfin, l’association doit veiller à ce que M. Compaoré, réfugié en Côte d’Ivoire, ne parvienne pas à installer un de ses proches à la tête du pays à l’issue de l’élection présidentielle d’octobre 2015. « Le Burkina Faso n’a pas les moyens de constituer un gouvernement en écartant systématiquement tous ceux qui ont travaillé avec lui, admet M.Kam, réaliste. Mais nous faisons une différence entre ceux qui ont simplement collaboré et ceux qui l’ont aidé à se maintenir au pouvoir si longtemps. »

Les citoyens balayeurs le savent, un régime qui a perduré vingt-sept ans ne se déconstruit pas en quelques mois. Mais ils continuent d’œuvrer pour tourner la page de l’ancien régime et éviter que le poste de président ne revienne à un militaire.

David Commeillas

Source : Le Monde Diplomatique Avril 2015

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique, Burkina Faso,

Arabesques. La liberté sous le signe de la République

urlArabesques. C’est le dernier jour pour profiter du festival des arts arabes au Domaine d’O. La manifestation célèbre sa dixième année d’existence dans une clairvoyante chaleur humaine.

Au moment où la dixième édition du festival Arabesques s’apprête à conclure avec une dernière journée peuplée de belles rencontres, il peut être opportun de rappeler le lien et la continuité entre cette vitrine exceptionnelle des arts arabes et l’esprit républicain qui anime la manifestation depuis ses premiers pas. Parce qu’il s’est ancré dans la découverte, à la fois du patrimoine culturel et des expressions artistiques émergentes et plurielles du monde arabe, cet esprit transcende les clivages et les crises politiques d’ici et d’ailleurs.

Lors de l’édition 2011, au coeur des événements du Printemps arabe, la sphère médiatique a immédiatement cherché à faire une connexion en se pressant pour recueillir l’avis de l’équipe d’Arabesques sur la situation. «?Au moment des révolutions arabes tous les journalistes m’ont demandé de me prononcer, se souvient le directeur Habib Cherkaoui. Je connais bien la situation. J’ai des amis au Yémen, en Irak, en Egypte dont les familles ont été décimées, mais cela ne me met pas en position de juger sous prétexte que je m’occupe d’un festival.?»

Cette clairvoyance, sans doute héritée de l’action culturelle menée par l’association UNI’SONS depuis quinze ans à la Paillade semble salvatrice. Elle permet du moins de poursuivre la mission de défrichage artistique sans s’égarer dans les aléas du temps médiatique ou politicien.

Culture populaire

La responsabilité de déchiffrer et de faire circuler l’expression artistique s’exerce aussi ici et maintenant, avec l’exigence d’un présent et d’une identité digne de ce nom. On retrouve ce combat contre le racisme et les stéréotypes au coeur du réjouissant travail d’Ali Guessoum dont il ne faut pas manquer l’exposition  L’arabe du coin pleine d’humour et de défis qui revisite la place de l’arabe dans notre roman national.

Si tous les membres de l’équipe d’Arabesques ne sont pas Charlie, la défense de la liberté d’expression ne passe pas par une distinction rigide entre les artistes et ceux qui ne le seraient pas. L’unité du monde arabe incarnée par Oum Kalsoum à qui le festival a rendu cette année un vibrant hommage, n’existe plus mais le statut d’artiste reste reconnu de Dubaï à Marrakech en passant par Barbès, ce qui laisse de belles perspectives pour les dix prochaines années d’Arabesques.

Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise 24/.05/2015

Voir aussi : Rubrique  Festival,, Il était une fois les Chibanis, rubrique Méditerranée, rubrique Montpellier, rubrique ExpositionPhoto,

Retraite : La loi Macron, accélérateur de fonds de pension

cochon

Une série d’articles de la loi Macron prévoit de nouvelles mesures en faveur du développement de plans d’épargne retraite, au détriment du financement du système par répartition.

Peu l’ont relevé, mais après l’adoption de la loi Macron passage au Sénat, un certain nombre d’articles ont été adoptés sans être retouchés par la droite.

Le gouvernement ne s’est pas vanté que les articles 35 à 39 du projet de loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques ont échappé à la réécriture du Sénat. Les articles en question constituent une nouvelle réforme libérales des retraites qui ne dit pas son nom, en contradiction avec les affirmations du gouvernement en 2013 qui assurait à l’époque que sa réforme garantissait l’avenir et une plus grande justice du système de retraite.

Pire, Emmanuel Macron poursuit le développement de la retraite par capitalisation dans des articles qui ne sont pas sans rappeler ceux de la réforme de 2010, mise en place sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui avaient suscité un mouvement social de grande ampleur.

A cette époque, la droite avait inscrit dans son texte, contre vents et marées, l’épargne retraite, en clair la retraite par capitalisation et les fonds de pension, comme un « appui » à la retraite par répartition.

La loi Macron reprend ce scénario à son compte en réformant de nouveau les nombreux systèmes d’épargne abondés par les entreprises pour leurs salariés, ce que l’on nomme l’épargne salariale. Le gouvernement de Manuel Valls respecte ainsi scrupuleusement les recommandations budgétaires de la Commission européenne sur la poursuite de la réforme des retraites pour développer le deuxième « pilier » (la retraite par capitalisation) au détriment des régimes obligatoire par répartition, le premier « pilier ».

L’une des portes d’entrée du deuxième « pilier » est alimentée par les sommes versées aux salariés par les entreprises, sous forme de prime de participation (dépendant des bénéfices), de prime d’intéressement (liée à des objectifs prédéfinis) ou d’abondements sur divers plans : Plan d’épargne entreprise (PEE), Plan d’épargne interentreprises (PEI) ou Plan d’épargne pour la retraite collectif (Perco), sur lesquels le salarié peut aussi faire des versements volontaires.

Les salariés sont incités à placer des primes sur des fonds communs de placement, ce que l’on nomme aussi des fonds de pension dans le cas du Perco. En 2014, les versements recensés par l’Association française de la gestion financière (AFG) ont atteint 12,2 milliards d’euros et les encours 110 milliards.

Qu’envisage la réforme ? Selon Catherine Deroche, rapporteure du projet de loi et sénatrice UMP, « le texte vise à mieux orienter l’épargne salariale vers le financement de l’économie ».

Il « poursuit quatre objectifs principaux. Le premier objectif vise à simplifier et à harmoniser les règles relatives à la participation, à l’intéressement et aux plans d’épargne salariaux. Les règles de conclusion d’un plan d’épargne pour la retraite collectif (Perco) seront alignées sur celles applicables aux accords de participation. Tous les salariés disposant de ce plan pourront lui transférer l’équivalent monétaire de dix jours de congés non pris, qu’ils bénéficient ou non d’un compte épargne-temps. Ensuite, le texte encourage le développement des dispositifs d’épargne salariale » et, « afin de renforcer l’attractivité du Perco, le texte supprime la contribution sur les abondements des employeurs dépassant 2 300 euros par an et par bénéficiaire, et autorise des versements unilatéraux périodiques de l’entreprise », c’est-à-dire sans qu’il y est obligation de versement de la part du salarié.

Pour certaines entreprises, la fiscalité est allégée. Ainsi, le taux du forfait social, sera abaissé de 20 % à 12 % (dont 80 % bénéficient à la Caisse nationale d’assurance vieillesse, le reliquat étant versé au Fonds de solidarité vieillesse) pour les entreprises proposant un Perco investissant au moins 7 % de titres finançant des entreprises petites, moyennes ou de taille intermédiaire, selon le texte voté au Sénat, susceptible encore d’être modifié.

Autre mesure : les entreprises de moins de 50 salariés concluant un accord d’intéressement ou de participation seront exonérées de forfait social pendant trois ans, puis bénéficieront d’un taux réduit à 8 % pendant encore trois ans. Pour le salarié, la fiscalité ne change pas : les primes, exonérées de cotisations salariales, restent taxées au titre des prélèvements sociaux. Primes et intérêts ne sont pas imposables sur le revenu quand ils sont réinvestis.

Opposé à ces articles, Eliane Assassi, sénatrice PCF, a expliqué les conséquences de ces placements lors de l’examen du projet de loi par la commission spéciale du Sénat :

« Les plans d’épargne entreprise, les PEE, ou les plans d’épargne interentreprises, les PEI, ne sont pas aussi attractifs pour tous les salariés. Ceux d’entre eux qui sont à même de placer de l’argent se cantonnent désormais dans les classes moyennes supérieures et les classes supérieures. Or ce type d’épargne devient indispensable, en particulier parce que les pensions de retraite sont attaquées depuis plusieurs années. En outre, les baisses de pension qu’anticipent les salariés ne souhaitant pas rester à leur poste jusqu’à soixante-dix ans exigent des solutions de compensation. Pourtant, le développement de ces outils financiers puise sa source principale dans la réduction d’un droit fondamental : celui de vieillir dans la dignité. Pour inciter les salariés à placer leur argent dans ces fonds, l’attractivité de ceux-ci a été accrue par la promesse de réduction d’impôt ».

Ces produits d’épargne promus par la loi Macron bénéficient de niches fiscales coûteuses pour le budget de l’Etat et celui de la protection sociale. L’existence de ces niches et la mise en place de plans d’austérité expliquent le creusement du déficit de la protection sociale et du système de retraite par répartition.

Les assureurs ne s’y sont pas trompés. Voici ce qu’analysait CNP Assurances, le champion des fonds de pension en France, dans son rapport annuel 2012 : « les plans d’austérité mis en place en Europe du sud ont mis à mal les systèmes publics de retraite et incité les assureurs à promouvoir leurs solutions retraite : les plans d’épargne et les fonds de pension individuels ».

Dans ses projections financières du système de retraite, publiées en janvier, le Conseil d’orientation des retraites, prévoit un déficit de 9 milliards d’euros en 2020, compte tenu de l’impact des dernières réformes. La Loi Macron sera une aubaine pour les assureurs, pas pour le régime par répartition.

Thierry Brun

Source Politis – 18 mai 2015

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Politique, Politique économique, rubrique Société, Consommation,

Une Amérique populaire oubliée

 Emma Goldman (1869/1940) : « La liberté ne descent pas vers le peuple. Le peuple doit s’élever vers la liberté ». DR


Emma Goldman (1869/1940) : « La liberté ne descend pas vers le peuple. Le peuple doit s’élever vers la liberté ». DR

 Il ne faut pas manquer le premier volet du film Howard Zinn Une histoire populaire américaine, coréalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet. Ce regard sur les Etats-Unis retrace 500 ans d’histoire enfouie sous le mythe du rêve américain révélé par l’historien Howard Zinn (1922/2010) dont les travaux retracent les guerres sociales et la lutte des classes dans un pays où les classes dominantes, les médias, les politiques et le monde des affaires, ont tout fait pour ne jamais les reconnaître.

Le film est construit à partir de l’histoire personnel d’Howard Zinn fils d’immigrés juifs d’Europe de l’Est qui faisait partie de la working class neyworkaise. On le voit au début du film à bord des bombardiers qui larguent leurs bombe au napal sur Rouen. « Zinn ne comprend pas tout de suite, explique Daniel Mermet, après Hiroshima, il partage la joie de la victoire. Puis, il va réaliser que ceux qui tuent les méchants ne sont pas forcément les gentilles

De la même façon, Zinn n’est pas vraiment marxiste, mais il se retrouve entraîné dans sa jeunesse au coeur des mouvements sociaux où il découvre la violente répression du mouvement ouvrier. C’est ainsi qu’il va développer sa vision du monde en faisant un pas de côté par rapport à l’image idéologique atlantiste et progressiste que cultive son pays.

En 1980, Howard Zinn sort son livre L’histoire populaire américaine qui rencontre un succès énorme. Au point où il contribue à changer le regard des Américains sur leur propre histoire. L’approche dévoile un bon nombre d’inégalités sociales.

Dans la constitution de 1787 La formule Nous le peuple des États-Unis, qui affirme la volonté démocratique américaine sur le principe de l’égalité en droit fut adoptée par 55 hommes blancs représentant 13 États qui n’avaient pas tous les mêmes intérêts et ne tenait pas compte des femmes, des pauvres et des indiens.

« L’histoire répond toujours aux nécessités du présent et elles sont souvent politiques souligne Olivier Azam L’oeuvre comme le parcours d’Howard Zinn remettent en cause le grand récit national américain

Dans ce premier volet défile tous les grands combats de la classe ouvrière qui sont liés à la révolution industrielle. L’exploitation associe la violence de l’esclavage du Sud à la violence de l’esclavage des salariés du nord pour construire des fortunes colossales.

Face aux grandes familles industrielles émerge les figures mythique de la résistance comme la philosophe féministe Emma Goldman ou les responsables syndicaux August Spies et George Engel exécutés avec trois autres camarades en 1887 suite à une grève dans l’usine McCormick de Chicago. Les ouvriers revendiquaient la journée de huit heures de travail. Cet événement a traversé l’histoire, il est à l’origine de la célébration du 1 mai.

Jean-Marie Dinh

Ce soir à 18h ciné-débat au Diagonal en présence d’Olivier Azam demain au Festival international du documentaire en Cévennes de Lasalle.

Source : La Marseillaise 13/05/2015

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Histoire, rubrique Société, Mouvements sociaux, rubrique Etats-Unis,

La goutte d’eau irlandaise

irlandeEn Irlande, le parti nationaliste Sinn Féin (allié traditionnel de Syriza) pourrait profiter d’un paysage politique en décomposition lors des prochaines élections législatives (lire « A la recherche du prochain Syriza »). Mais la principale menace pour les politiques d’austérité a pris une forme plus inattendue : le rejet massif d’une taxe sur l’eau courante.

par Renaud Lambert

Le 24 juillet 2014, le quotidien britannique The Guardian s’interrogeait sur l’un des mystères de la crise européenne : « Pourquoi les Irlandais réagissent-ils aussi calmement (1). » Longtemps érigé en parangon de réussite libérale (2), Dublin dévisse lors de la débâcle financière : le déficit budgétaire atteint 32 % du produit intérieur brut (PIB) en 2010, du jamais vu. Mais la petite île émeraude conserve son statut de modèle. Non seulement le pays s’impose une cure d’austérité d’une violence rare, mais la population ne descend que rarement dans la rue. En avril 2009, le ministre des finances irlandais Brian Lenihan se félicite : « Nos partenaires en Europe sont impressionnés par notre capacité à endurer la douleur. En France, vous auriez eu des émeutes (3). »

En 2015, l’Etat continue à promouvoir l’image d’un pays apathique, érigeant en second slogan national l’expression locale « Feck it, sure it’s grand » T’inquiète, ça va aller »), déclinée sur des tabliers, des tasses ou des pyjamas pour bébés en vente dans les magasins de souvenir. Et pourtant, suggère la journaliste Kathy Sheridan, « L’Irlande s’est réveillée (4».

Le 19 décembre 2013, le gouvernement précipite le passage d’une loi prévoyant l’instauration d’une taxe sur la consommation d’eau courante. Depuis, les habitants du pays de la Guinness ne décolèrent pas. Dès les premières semaines de l’année 2014, des protestations s’organisent à Dublin, Cork et dans de nombreuses autres villes du pays. La question devient un enjeu majeur lors des élections européennes de mai. Le 3 octobre, un groupe d’opposants à la taxe occupe la mairie de Cork. Le 1er novembre, 120 000 personnes manifestent dans tout le pays. Le 10 décembre, elles sont 100 000 à se rassembler devant le Parlement, à Dublin : rapporté à la population française, leur nombre se serait élevé à 1,5 million. Le 21 mars 2015, la foule compte à nouveau 80 000 âmes dans la capitale. Les slogans dénoncent tout à la fois la nouvelle taxe sur l’eau, les politiques d’austérité et les connivences politiques. Car il n’a échappé à personne que les trois questions sont liées.

Pour le gouvernement, la mesure viserait à mettre fin à une « anomalie » : l’Irlande se distingue des autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui facturent tous la consommation d’eau. Toutefois, d’autres « anomalies » ne semblent pas mériter qu’on s’en préoccupe. A commencer par le niveau exceptionnellement bas de l’impôt sur les sociétés, qui s’établit à 12,5 % en Irlande, contre une moyenne de 25,9 % en Europe.

La démarche de l’exécutif témoignerait par ailleurs d’une préoccupation écologique : ressource limitée, l’eau doit être protégée. Outre le fait que la rareté de la molécule frappe peu les esprits dans un pays où elle semble tomber en rideaux épais plusieurs fois par jour, la taxe finalement retenue — un forfait qui n’augmente pas avec la consommation — n’invite guère à la modération.

Les explications des dirigeants politiques font donc d’autant plus sourire ici que, chacun le sait, la nouvelle taxe résulte d’une exigence de la « troïka » dans le cadre du plan de « sauvetage » adopté en 2010. « Il s’agit en fin de compte d’une nouvelle façon de nous faire payer pour les banquiers qui ont déclenché la crise », conclut Mme Ruth Coppinger, députée du Parti socialiste (trotskyste).

En dépit d’une croissance insolente — 4,8 % en 2014 (5) —, la population continue à souffrir de l’austérité. Sur la base des chiffres les plus récents, en 2013, un tiers de la population se trouvait en situation de « privation forcée », caractérisée par « l’insatisfaction de deux besoins de base, ou plus (…) tels que la nourriture, le chauffage ou des vêtements adaptés pour l’hiver » (6). Le chiffre était trois fois moins élevé en 2008, avant que n’éclate la crise financière. Pour beaucoup, la taxe — ramenée à une fourchette de 60 à 160 euros depuis les mobilisations de l’automne (7) — constitue un coût d’autant plus inacceptable qu’il s’avère insurmontable.

Pour d’autres, l’épisode démontre que la culture de la connivence entre élites politiques et économiques qui avait précipité la crise (8) lui a survécu. Le gouvernement a confié l’installation de compteurs à eau dans l’ensemble du pays à une entreprise appartenant au magnat de la presse Denis O’Brien, généreux donateur du parti Fine Gael (droite, au pouvoir en coalition avec le parti travailliste) et l’une des plus caricaturales incarnations d’une frange du patronat irlandais peu soucieuse de l’intérêt général. Coût total de l’opération ? Environ 540 millions d’euros (9), pour des mesures de la consommation qui ne débuteront pas avant sept ans alors que les compteurs affichent une durée de vie limitée à… dix ans. On a connu investissement plus aisé à justifier.

Autrefois financée par les impôts et gérée par les autorités locales, la distribution de l’eau a été confiée à la société semi-publique Irish Water, dont la constitution en juillet 2013 a coûté 86 millions d’euros en frais de consultants. Avant même d’envoyer ses premières factures, arrivées dans les boîtes aux lettres en avril 2015, l’entreprise avait organisé un dispositif de bonus confortables pour ses dirigeants (jusqu’à 19 % du salaire pour le sommet de la hiérarchie). « Et chacun s’attend à ce qu’elle soit bientôt privatisée », nous explique un manifestant devant le siège de la société le 1er avril dernier.

Tout semble donc avoir été fait pour irriter les Irlandais. Le degré de réussite n’en étonne pas moins. Aux côtés d’organisations politiques telles que l’Alliance anti-austérité (AAA), liée au Parti socialiste, ou la campagne Right2Water (« Droit à l’eau ») — qui rassemble notamment les syndicats et le Sinn Féin —, de multiples comités se sont créés un peu partout dans le pays, rassemblant parfois des personnes jusque-là non politisées : des chômeurs ou des travailleurs pauvres déjà étranglés par l’austérité ; des membres des classes moyennes supérieures à la fibre écologiste, qui n’auraient rien contre l’idée d’une taxe sur l’eau si celle-ci n’était pas polluée…

Dans certains villages, des rassemblements spontanés s’organisent pour empêcher l’installation de compteurs. Des vidéos circulent sur Internet, expliquant comment les saboter (10). Un tiers de la population aurait déjà refusé de s’enregistrer auprès d’Irish Water, bien que les dates butoirs aient été repoussées à plusieurs reprises — un boycott qui a embarrassé le Sinn Féin.

Dans un premier temps, le dirigeant historique du parti Gerald Adams a déclaré qu’il réglerait sa propre facture d’eau. Sa stratégie ? Expliquer tout d’abord que la taxe ne pourrait être abolie que si un parti hostile à l’austérité parvenait au pouvoir — le Sinn Féin, par exemple. Mais également éviter de se voir reprocher d’ignorer la loi, un enjeu majeur pour une formation qui tente de se défaire de son association à l’Armée républicaine irlandaise (IRA).

Cette ligne n’a pas convaincu. A Tallaght, une banlieue populaire de Dublin où tout indiquait que le Sinn Féin devait remporter des élections législatives partielles en octobre 2014, le candidat du Parti socialiste Paul Murphy a finalement été élu grâce à un discours beaucoup plus combatif que celui des nationalistes sur la question de l’eau. Aiguillonné par les militants les plus jeunes de son parti, souvent plus à gauche, M. Adams est depuis revenu sur sa position : le Sinn Féin invite désormais chacun à agir comme bon lui semble, sans donner de consigne.

De l’avis de ses partisans, qui rappellent qu’aucune amende pour non-paiement ne sera envoyée avant quinze mois, le boycott constitue le seul moyen de s’assurer que la question de l’eau — et, à travers elle, celle de l’austérité — s’impose comme un thème majeur lors du prochain scrutin législatif, qui doit se tenir entre octobre 2015 et avril 2016.

« Pour la plupart des gens, explique le journaliste irlandais Paddy Prendiville, cette taxe, c’est la paille de trop (11). » La paille ? Celle qui, en anglais, brise le dos du chameau. Les francophones imaginent, eux, une goutte d’eau dont la chute suffirait à faire déborder le vase. L’image n’a sans doute jamais été aussi adaptée à la situation irlandaise.

Renaud Lambert

(1) Séamus A. Power et David Nussbaum, « The Fightin’ Irish ? Not when it comes to recession and austerity », The Guardian, 24 juillet 2014.

(2) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », Le Monde diplomatique, octobre 2010.

(3) Cité par Anne Lucey, « Europe ’amazed’ at steps taken in budget – Lenihan », Irish Times, 27 avril 2009.

(4) Kathy Sheridan, « Review of 2014 : The year the citizens broke », Irish Times, 27 décembre 2014.

(5) Un chiffre largement exagéré par l’activité de multinationales qui profitent de l’Irlande pour « optimiser » leur charge fiscale.

(6) Suzanne Daley, « A New Irish Rebellion, This Time Against Water Fees », The New York Times, 25 mars 2015.

(7) Contre environ 280 euros pour un foyer comptant deux adultes et deux enfants auparavant.

(8) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », op. cit.

(9) « Cost of water meters underestimated by €107 million  », TheJournal.ie, 23 novembre 2014.

(10) Voir par exemple sur YouTube « Water Meter Sabotage », ou encore « Removing a water meter ».

(11) Suzanne Daley, op. cit.

Source : Le Monde Diplomatique mai 2015

Voir aussi : Actualité internationale, Rubrique UE, Irlande, Mouvement sociaux en Irlande. La taxe de trop, rubrique Société, Mouvements Sociaux, rubrique Politique, Politique économique,