“ Informer n’est pas un délit ” : 5 façons d’intimider les journalistes sans en avoir l’air

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Projet de loi, pression économique, tout est bon pour museler la presse. Sortir la moindre affaire est de plus en plus difficile. Seize reporters contre-attaquent dans leur livre collectif “Informer n’est pas un délit”. Et révèlent les grandes techniques de la censure.

Ils sont seize. Seize journalistes d’investigation, pour certains très connus comme Denis Robert, Fabrice Arfi (Mediapart) ou le tandem du Monde Gérard Davet-Fabrice Lhomme – leur nom rime avec Clearstream, Cahuzac ou Bettencourt. D’autres sont à l’origine de révélations sur les affaires de Vincent Bolloré au Cameroun, le système Estrosi à Nice ou les méthodes musclées du Front national. Ils se connaissent souvent, certains s’apprécient, d’autres se détestent… Tous ont décidé de ravaler un temps les rancoeurs pour défendre le droit des citoyens à l’information. Dans le livre Informer n’est pas un délit, ils racontent chacun à leur tour les difficultés, obstacles et pièges rencontrés au cours de leurs enquêtes les plus sensibles.

Le prolongement d’un combat mené depuis quelques mois par une partie de la presse, réunie au sein du collectif Informer n’est pas un délit, contre le projet de directive européenne sur le « secret des affaires ». Sous couvert de lutte contre l’espionnage industriel, ce texte, actuellement discuté au Parlement européen, dresse une barricade juridique entre le journaliste et l’entreprise. Une véritable arme de dissuasion massive : quiconque s’aventure à révéler des informations économiques s’exposerait à des poursuites, les amendes pouvant atteindre des centaines de milliers d’euros, voire plus. Résultat : adieu scandale de l’amiante, Mediator, Tapie-Crédit Lyonnais et autre affaire Karachi ! Cette censure serait inédite en Europe. C’est pour parer cette nouvelle attaque contre la liberté de la presse que ces journalistes aguerris ont décidé de prendre la plume. Harcèlement judiciaire, campagnes de dénigrement et de déstabilisation, rétention d’informations, pression psychologique, violences physiques… A partir d’expériences tirées du livre, Télérama fait l’inventaire des principales techniques pour museler la presse.

Discréditer le journaliste

Devoir parfois justifier son travail devant les tribunaux, quoi de plus normal ? La loi de 1881 sur la presse a été créée pour réglementer les droits et devoirs des journalistes, et les obliger à répondre de délits spécifiques, notamment la diffamation. Le hic ? Utilisée de manière abusive, cette procédure vire au harcèlement. Denis Robert en sait quelque chose. Pour s’être échiné, pendant dix ans, à démontrer l’existence d’un système de blanchiment au sein de la chambre de compensation Clearstream, il a fait l’objet de soixante-deux plaintes en diffamation de la part de la « banque des banques » et a reçu la visite d’un nombre incalculable d’huissiers. « La justice ne sert plus à rendre la justice, mais est utilisée pour faire plier les journalistes », déplore l’enquêteur dans le livre. S’il a finalement obtenu gain de cause – sa démarche ayant été reconnue comme légitime par la Cour de cassation –, Denis Robert aura vu la suspicion jetée sur son travail des années durant. Surtout, les manœuvres procédurières de Clearstream auront permis de faire diversion en détournant l’attention.

Pour avoir enquêté sur les activités du groupe Bolloré au Cameroun (gestion de ports, rail, plantations), le reporter de France Inter Benoît Collombat a, lui, été poursuivi pour la quasi-totalité de son reportage et non sur des points précis. Ultra procédurier, le milliardaire breton dégaine la diffamation aussi vite qu’il censure un doc sur Canal+. Un harcèlement destiné à décourager les journalistes de mettre le nez dans ses affaires.

En dehors des prétoires, la décrédibilisation mise sur la rumeur et la désinformation. Et le meilleur ennemi de la presse s’avère parfois… la presse elle-même. Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Le Monde) ont fait les frais de ces crocs-en-jambe confraternels au moment de l’affaire dite « des écoutes Sarkozy » (corruption à la Cour de cassation et mise sur écoute de l’ex-président). Alors qu’ils enquêtaient sur le sujet, Le JDD a publié un extrait de l’agenda privé de François Hollande dans lequel apparaissait un rendez-vous avec les deux journalistes. « Le but est de semer le trouble […] et de nous faire passer pour des agents à la solde du pouvoir », expliquent-ils. Valeurs actuelles n’a pas hésité à les présenter comme les « valets d’un cabinet noir contre Sarkozy ». Faire du journaliste un militant est l’arme la plus souvent utilisée pour délégitimer le travail d’investigation.

Traiter le journaliste et ses sources comme des délinquants

Abuser de la loi de 1881, c’est contestable. Mais faire comme si elle n’existait pas, c’est pire. Depuis quelques années, un glissement subtil s’est opéré. Au lieu de poursuivre le journaliste sur le fondement du droit de la presse – qui définit les conditions du libre exercice de sa profession –, on préfère le traiter comme n’importe quel délinquant, en utilisant les ficelles du droit commun. Ainsi Fabrice Arfi (Mediapart) est-il accusé, dans l’affaire Bettencourt, de « recel d’atteinte à l’intimité de la vie privée ». Situation ubuesque : le tribunal qui lui reproche d’avoir utilisé les enregistrements du majordome a pourtant exploité ces mêmes bandes comme « preuves judiciaires pour condamner huit personnes dans l’affaire Bettencourt », note-t-il. Un contournement de la loi sur la presse qui permet « d’ôter au journaliste les armes de sa défense […] et à la police et à la justice d’user de moyens d’enquêtes plus intrusifs, susceptibles de mettre à mal le secret des sources ». Sources qui, elles aussi, se voient de plus en plus souvent criminalisées. A la suite d’un article de Mathilde Mathieu (Mediapart) sur le train de vie des parlementaires, le Sénat a déposé plainte contre X pour « vol de documents » et « abus de confiance ». Une dizaine de fonctionnaires, considérés comme de possibles « taupes » de la journaliste, ont ainsi été embarqués par la PJ. Même chasse aux sources dans une affaire sur les notes de frais d’un élu socialiste. « Le Palais a préféré cibler les lanceurs d’alerte qui ont pris le risque de dénoncer un délit potentiel », explique Mathilde Mathieu. Manière de décourager le zèle citoyen et de bloquer les possibilités d’enquête.

Verrouiller l’info

Que fait un journaliste qui n’a pas accès aux éléments nécessaires à son enquête ? Réponse : pas grand-chose. Certains l’ont bien compris. La loi sur le renseignement votée en juin dernier, qui, au nom de la lutte antiterroriste, met le « secret défense » à toutes les sauces, rend désormais très difficile toute enquête sur les services secrets. « Jamais nos services de renseignements n’auront été aussi opaques, aussi difficiles à contrôler », estiment dans le livre Christophe Labbé et Olivia Recasens, du Point. Concrètement, si ce texte avait été en vigueur à l’époque, jamais on n’aurait entendu parler du Rainbow Warrior. Autre nouveauté de la loi : la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, ex-DCRI) peut désormais mettre sur écoute appartements, voitures, etc., et explorer les ordinateurs en dehors de toute procédure judiciaire. Un risque de dérives façon NSA aux Etats-Unis.

L’ouvrage pose aussi la question de l’accès aux documents administratifs. En France, contrairement à la Suède ou à la Grande-Bretagne, il est encore impossible au citoyen de vérifier les notes de frais d’un ministre ou d’un maire. Après le scandale Cahuzac, l’Etat a pourtant exigé des élus qu’ils déclarent leur patrimoine. On peut effectivement les consulter en préfecture… mais en aucun cas les publier, comme l’a constaté Mathilde Mathieu lors de ses enquêtes sur l’utilisation de l’argent public au Parlement. Pour fuir les questions qui fâchent, la stratégie la plus efficace est celle de l’évitement. Après plusieurs articles sur lui jugés négatifs par le maire de Nice Christian Estrosi, la journaliste indépendante Hélène Constanty s’est vue interdite de communiqués, de conférences de presse, de discours. Blacklistée ! Une technique très en vogue aussi chez les grands patrons. Lorsqu’il enquêtait sur Vincent Bolloré, Benoît Collombat n’a jamais pu l’interroger. « Ça s’appelle la “censure par abstention”, explique le journaliste. Dans toute enquête, vous êtes tenu au contradictoire. Si vous ne le faites pas, ça peut vous être reproché au tribunal. » Compliqué à respecter quand le principal intéressé ne veut pas parler.

Exercer une pression économique

Sucrer la pub pour faire pression sur un journal ? C’est vieux comme la réclame. Selon un article du Canard enchaîné évoqué dans le livre, Vincent Bolloré (encore lui), qui contrôle l’agence de pub Havas, aurait fait supprimer plusieurs millions d’euros d’achat d’espaces dans Le Monde (propriétaire de Télérama), à la suite de deux articles qui lui ont profondément déplu. Les médias réfléchissent à deux fois avant de s’attaquer à un annonceur puissant. Situation aggravée par la crise, qui fragilise encore un peu plus les journaux. En Région, c’est pareil. Dans le livre, le fondateur du site Montpellier Journal, Jacques-Olivier Teyssier, raconte comment mairie, département et Région sont devenus les principaux annonceurs des journaux locaux. En 2009, il a ainsi évalué l’investissement des collectivités locales à environ huit millions d’euros, dont quatre millions et demi pour les seuls titres de Midi Libre. Fâché par un papier critique sur son bilan, Georges Frêche, alors président du conseil régional, avait coupé la pub au journal. Tout simplement.

Menaces, voire plus si affinités

Lorsqu’on manque d’arguments, reste la violence. Physique et psychologique. Au fil de leurs enquêtes, Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont eu droit au grand chelem : menaces de mort, cambriolages, « lettres, balles, excréments, poudre explosive, cercueils » reçus par la poste… Dans la fachosphère, on tape sur les journalistes comme Obélix sur les Romains. En 2010, à l’occasion d’une commémoration de l’extrême droite radicale, Caroline Monnot et Abel Mestre, du Monde, ont essuyé menaces, crachats et intimidations. En février 2015, Marine Turchi et Karl Laske (Mediapart) ont été violemment pris à parti par des responsables de Jeanne, le microparti de Marine Le Pen. Lors du défilé du 1er mai 2015 du FN, des équipes de France 5 et du Petit journal sont agressées par des militants, sous les insultes… Comme l’expliquent Caroline Monnot et Marine Turchi dans Informer n’est pas un délit, une dizaine de journalistes ont été violentés lors d’événements frontistes depuis que Marine Le Pen est présidente du parti. Beaucoup moins paraît-il que du temps de son père. Vraiment de quoi se réjouir ?

Informer n’est pas un délit, éd. Calmann-Lévy, 300 p, 17 €.

Bonnes feuilles Lisez un chapitre d’“Informer n’est pas un délit”

Source : Télérama 06/10/2015

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Mentir au travail, par Duarte Rolo

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Duarte Rolo : «Dans les centres d’appels, les salariés expérimentent la trahison de soi»

Pour le psychologue clinicien, qui a enquêté dans des call centers, la tromperie généralisée, devenue une pratique managériale, génère non seulement «des formes de souffrances assez graves» pour les employés, mais aussi une rupture de confiance avec les clients.

Comment les salariés réagissent-ils à un environnement de travail basé partiellement sur le mensonge ? Psychologue clinicien, docteur en psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers, Duarte Rolo a enquêté avec Stéphane Le Lay pendant plusieurs années dans des centres d’appels téléphoniques. Il en publie les conclusions dans un livre qui vient de sortir, Mentir au travail.

Comment en être venu à étudier le mensonge dans ce centre d’appels ?

J’ai été alerté par une déléguée du personnel inquiète de la multiplication des manifestations de mal-être dans son entreprise : crises de larmes, recrudescence des arrêts maladies, notamment pour dépression, accident cardio-vasculaire. Très vite, les discussions se sont focalisées sur «les chiffres», en fait les indicateurs de performance qui rythment le travail des opérateurs. Pour y répondre, les salariés avaient l’impression de désobéir aux règles de leur métier, de pratiquer des ventes forcées, de devoir duper le client. Ce que notre enquête a montré, c’est qu’aujourd’hui, dans certaines situations, les salariés sont confrontés à l’injonction de mentir. Au risque de générer des formes de souffrances assez graves.

Comment en sont-ils arrivés là ?

Dans beaucoup d’entreprises – comme à La Poste, France Télécom ou EDF -, le cœur du métier des centres d’appels a changé. Alors que les conseillers devaient à l’origine répondre à une réclamation du client, créer une relation de confiance pour les fidéliser, ils se transforment aujourd’hui en vendeurs soumis à des objectifs commerciaux. Si le service marketing a lancé une campagne commerciale autour des Blackberry par exemple, ils doivent vendre le plus possible de ces téléphones, tant pis si le papi qui appelle ce jour-là ne verra pas ses touches parce qu’elles sont trop petites pour ses yeux fatigués. L’entreprise où j’ai enquêté organise régulièrement des challenges qui récompensent celui qui vendra le plus en lui offrant une pause PlayStation. L’infantilisation évite à beaucoup de se poser des questions sur leurs méthodes.

C’est selon vous un mensonge d’un type nouveau…

Ici, ce ne sont plus les salariés qui prennent l’initiative de mentir, mais l’organisation qui les y pousse. Dans les centres d’appels, l’injonction au mensonge est parfois explicite : on se présente sous un faux prénom – souvent un prénom francisé pour rassurer les clients français. Il y a aussi toute une série de mensonges explicitement demandés par la hiérarchie, mais sous forme d’euphémisme : «On va omettre de donner cette information aux clients», «on va minimiser». Mais ce sont surtout les méthodes d’évaluation comme le benchmarking – établir un étalon de performance pour dresser des classements entre salariés sur lesquels sont indexées les primes – qui imposent aux salariés de mentir pour vendre plus. Quand ils voient que la réclamation de tel client va être trop longue à régler, certains leur raccrochent au nez pour que l’appel soit rebasculé sur le poste d’un collègue. Les contraintes organisationnelles font du mensonge une pratique nécessaire et banale.

Dans une entreprise, quelles conséquences peuvent avoir ce mensonge ?

Le problème, c’est qu’on ne peut plus faire confiance à personne. On sait que si untel est un bon vendeur, c’est qu’il ment bien, et qu’il peut donc nous mentir à nous aussi. De gros conflits se trament sur la plateforme entre les salariés qui acceptent de jouer le jeu et ce

ux qui refusent,«killers» contre «fonctionnaires», comme ils s’appellent. Les conseillères m’ont aussi décrit une évolution dans l’attitude des clients. Alors qu’ils appelaient autrefois avec une certaine bonhomie, ils sont désormais plus méfiants, refusant les conseils des conseillers, réclamant systématiquement un geste commercial. Les conseillers décrivent une évolution en miroir : des salariés qui profitent des clients, qui à leur tour veulent profiter des salariés.

Le mensonge rend-il malade ?

Les salariés qui souffrent de cette situation ne sont ni plus idéalistes ni plus moraux que les autres. Mais ils ont l’impression de trahir leur éthique personnelle et professionnelle. Le mensonge prend alors une dimension de conflit psychique : les conseillers expérimentent la trahison de soi. Ce mensonge imposé par l’organisation du travail amène à se conduire d’une manière qu’on désapprouve : c’est ce qu’on appelle la souffrance éthique. Certains vont tenter de l’oublier en se jetant dans une frénésie de travail. D’autres résistent à l’injonction à mentir. D’autres, encore, peuvent ressentir une haine de soi, jusqu’au dégoût, qui peut amener au suicide. C’est ce qui est arrivé à l’un des conseillers du centre d’appels où j’enquêtais. Il s’est suicidé alors qu’il avait sa déléguée du personnel au bout du fil.

Source : Libération, le 23 septembre 2015.

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«L’arrogance démocratique de l’Occident, c’est d’ignorer le désenchantement de ses citoyens»

file6mwkn9032bkxqbwpfw7Pierre Rosanvallon recevra, samedi 31 octobre, les honneurs de l’Université de Neuchâtel lors de son «Dies Academicus». Dans son dernier livre, il met en garde contre la colère engendrée par la «crise de la représentation» et contre les impasses de la démocratie directe

Après son intervention, samedi, lors du «Dies Academicus» de l’Université de Neuchâtel, Pierre Rosanvallon, 67 ans, s’envolera pour l’Argentine et les Etats-Unis. Au programme du professeur titulaire de la Chaire d’histoire moderne et contemporaine du Politique au Collège de France Une série de conférences sur le fil conducteur de son œuvre: vivre dans un régime dit démocratique ne signifie pas être gouverné démocratiquement, y compris en Suisse.

Son dernier livre, « Le Bon gouvernement », paru au Seuil, complète la fresque brossée au fil de ses trois précédents ouvrages: «La Contre-démocratie», «La Légitimité démocratique» et la «Société des égaux». Entretien avec un observateur engagé, inquiet de la montée des populismes alimentée par le désenchantement des citoyens occidentaux et par la forte dégradation du rapport de confiance entre gouvernants et gouvernés, dans les pays dits démocratiques.


 Le Temps: Impossible, après avoir lu «Le bon gouvernement», de ne pas s’inquiéter sur l’état de nos démocraties occidentales…

Pierre Rosanvallon: Je nuancerai. L’histoire de la démocratie est celle d’une crise permanente et de citoyens perpétuellement désenchantés. La recherche d’une bonne représentativité découle des limites du principe majoritaire. Entre l’idée de base démocratique, qui consiste à déléguer le pouvoir pour œuvrer à l’intérêt général, et la réalité qui aboutit à l’exercice du pouvoir par le parti majoritaire – ou par le parti arrivé en tête dans les urnes – la source de frustration est évidente. Cette logique majoritaire se justifie bien sûr par un principe d’action et de décision. Il faut pouvoir trancher.

Mais elle illustre ce que j’appelle la souveraineté intermittente des électeurs, et la contradiction inhérente entre la validation démocratique d’un pouvoir, et le permis de gouverner accordé à celui-ci. C’est pour cela que l’on a progressivement doté nos systèmes démocratiques d’institutions présumées indépendantes et impartiales, comme les Cours constitutionnelles. Il faut toujours garder à l’esprit cette «fiction démocratique» originelle.

La démocratie directe, telle que pratiquée en Suisse, ne préserve-t-elle pas, justement, une plus grande souveraineté des électeurs ?

Cela se discute. Historiquement, la Suisse paraît en effet rimer avec démocratie. La preuve, En 1788, soit un an avant la révolution française, la démocratie est définie dans les livres comme un mot «vieilli», faisant référence «à la gestion de quelques cantons helvétiques»! Mais je ne crois pas que les citoyens rêvent de démocratie directe, au sens strict du terme. Ils acceptent la division du travail entre gouvernants et gouvernés si les premiers font correctement leur travail. Regardons les faits: la Confédération accorde avant tout une plus grande importance que la moyenne des Etats démocratiques aux décisions prises par référendum. Elle fonctionne donc totalement sur le principe majoritaire, ce qui nourrit de sérieuses questions. Le citoyen y reste avant tout un électeur.

Or la démocratie ne peut pas être qu’un ensemble de décisions sorties des urnes. Pourquoi ? Parce que la réalité politique est complexe, donc difficile à résumer par des questions simples. Parce que le temps de délibération et d’information, mais aussi les circonstances au moment du vote, pèsent lourd sur les résultats. Et parce que le référendum ne prend pas en compte les conditions juridiques d’application de ces décisions lorsqu’elles contreviennent, par exemple, aux règles que la Suisse a adoptées et aux accords qu’elle a signés. Le citoyen, l’histoire le montre, tend à aimer les solutions et les décisions simples. Or la démocratie ne va pas de pair avec les idées simples.

Le lien a longtemps été fait entre prospérité économique et bon fonctionnement démocratique. Vous le contestez ?

Je constate que la croissance économique, lorsqu’elle s’accommode de trop grandes inégalités ou pire, quand elle contribue à les creuser, engendre un «mal à vivre la démocratie». C’est, entre autres, le problème que doivent affronter les Etats-nations européens, où les fractures sociales, sur fond de relatif bien-être économique, nourrissent un désenchantement démocratique. Un autre élément perturbateur est, en Europe, la question de la souveraineté. A force d’insister sur la souveraineté démocratique à l’intérieur des frontières nationales et de refuser une forme de fédéralisme qui correspondrait aux nouvelles frontières de l’économie européenne, on aboutit à une impasse.

Tout mon travail consiste par conséquent à réfléchir aux moyens pour mettre en œuvre une démocratie qui ne soit pas seulement intermittente, limitée aux élections. Mettre l’accent sur la lisibilité des décisions, la transparence, la réactivité, le parler vrai, l’intégrité, ce que j’appelle la «démocratie d’exercice», est aujourd’hui indispensable. Pour perdurer, la démocratie doit améliorer la qualité de son fonctionnement. C’est un impératif.

Les Occidentaux donnent pourtant des leçons de démocratie au monde entier…

– Vous soulevez un réel problème. Il y a une arrogance démocratique de l’Occident, aveugle sur le désenchantement croissant de ses propres citoyens. L’insistance mise sur l’organisation d’élections est révélatrice, car elles aboutissent souvent à donner la parole à un peuple introuvable.

L’Europe doit réapprendre à parler de sa démocratie comme une expérience, pas comme un modèle. Nous ferions mieux, parfois, d’enseigner nos échecs démocratiques, nos tâtonnements problématiques. Le pire est de favoriser, dans des pays en transition, des situations où l’emballement des promesses démocratiques est suivi d’un retrait désenchanté et brutal, de la part de citoyens déboussolés.

Conséquence: l’émergence de régimes «illibéraux», ces régimes autoritaires qui se maintiennent au pouvoir via des élections plus ou moins contrôlées, tout en laissant ouvertes quelques «fenêtres démocratiques». Cela vous rend pessimiste sur l’avenir de la démocratie ?

A court terme, il y a en effet des raisons d’être pessimiste. L’exercice du pouvoir en Russie, en Turquie ou en Chine, pour parler des grands pays à la fois partenaires et rivaux de l’Occident, pose de sérieuses questions. Tout comme le vent mauvais des populismes et des extrémismes en Europe. En Chine, les citoyens ne peuvent pas être des électeurs démocratiques car ils mettraient à bas, sinon, l’oligarchie au pouvoir. Pékin n’est pas près d’accepter des élections pluralistes et concurrentielles.

N’empêche: face aux pressions citoyennes, le Parti communiste chinois doit couper des branches et se résoudre à des mœurs plus démocratiques dans un certain nombre de domaines. Mais ne nous laissons pas abuser par la propagande de ces régimes: la liberté de la presse, la transparence, le principe de responsabilité demeurent les conditions indispensables d’une vraie «démocratie d’exercice».


Aux côtés de Pierre Rosanvallon, trois autres personnalités du monde académique recevront samedi le titre de docteur honoris causa à l’Université de Neuchâtel: Georges Lüdi, professeur de linguistique, John Anthony Cherry, professeur émérite d’hydrogéologie à l’Université de Waterloo (Canada), et James Richard Crawford, juge à la Cour internationale de justice et professeur de droit international.

Richard Werly

 

Source : Le Temps 29/10/2015

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Didier Castino. L’usine qui m’a choisi…

Un premier roman intense qui brosse la chronique de la France ouvrière des années 60-70

Un premier roman intense qui brosse la chronique de la France ouvrière des années 60-70

Auteur. Didier Castino a présenté son premier roman « Après le silence », une révélation, à la Librairie Le Grain des mots.

Didier Castino vit à Marseille, il est professeur de lettres dans un lycée du centre-ville depuis presque dix ans. Auparavant, il enseignait dans les quartiers Nord et s’y sentait bien. Il vient de publier son premier roman, Après le silence aux éditions Liana Levi. Invité par la librairie Le Grain des mots, il est venu parler à Montpellier de ce récit intime sur la vie d’ouvrier.

Sur la couverture de son roman il y a l’usine, dans le sud de la France, qui a toujours fait partie de la vie de Louis Castella. Elle était là dès sa petite enfance et l’on comprend que Louis, c’est un peu comme s’il venait d’elle. L’usine, elle lui colle à la peau comme une tache de naissance. Il y est entré à 13 ans. Elle lui a permis de devenir un homme.

« En apprenant à travailler, j’apprends aussi, je comprends plutôt, que le travail me choisit et non le contraire, je peux très vite devenir en trop dans une usine, je le comprends je t’assure, dès cette époque, j’ai conscience qu’il faut accepter les règles. C’est le travail. »

Aux Fonderies et Aciéries du Midi, les journées sont longues, interminables. Louis se révèle syndicaliste, un peu par la force des choses. Le temps en famille en est d’autant plus compté. A la maison, on ne gaspille rien, surtout pas le peu de disponibilité qui nous reste pour ceux qu’on aime. On gueule quand tout fout le camp mais on y croit, on économise pour les vacances et pour acheter une maison, un jour.

Le 16 juillet 1974, Louis Castella meurt à 43 ans, écrasé par un moule de plusieurs tonnes, mal accroché. C’est à un accident du travail qu’il doit sa libération. Le travail tue. L’usine a tout pris. Sa femme Rose et ses trois fils poursuivent sans le père.

Le plus jeune des enfants  décide de donner la parole au père, en lui offrant des mots. Le cadet dialogue avec lui, sans pouvoir oublier, qu’il est le fils de l’ouvrier écrasé. On ne va pas refaire la vie, hein, même si on est devenu petit propriétaire.

JMDH

Source: La Marseillaise 21/10/2015

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Boualem Sansal « L’univers romanesque permet de s’adresser à tous »

Boilal Sansal  à Montpellier Photo JMDI

Boilem Sansal à Montpellier Photo JMDI

Boualem Sansal. En lice pour le Goncourt, l’auteur algérien fait escale à Montpellier pour présenter son roman « 2084 La fin du monde » fenêtre sur le totalitarisme du big brother islamiste.

L’écrivain algérien francophone Boilem Sansal vit à Boumerdès, près d’Alger. Censuré dans son pays d’origine à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place et l’obscurantisme islamiste. Il était l’invité de la librairie Sauramps à Montpellier où il a évoqué son dernier roman 2084* La fin du monde.

Dans 2084, vous reprenez la matrice de 1984 d’Orwell pour offrir un panorama de réflexions sur le totalitarisme islamique. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

La réalité. L’islamisme se propage de manière préoccupante. Sur le plan théorique, il a démarré en 1928 avec la création de l’association des Frères Musulmans et d’une idéologie de reconquête des terres d’Islam puis à travers la volonté d’étendre la prédication à l’ensemble de la planète. Au départ la stratégie reposait sur l’armée et sur un rapprochement avec le peuple. Avec l’idée que la force c’est le peuple, celui qui rendra l’islam invincible. Ensuite ils ont évolué en choisissant de travailler de manière pacifique mais aussi plus insidieuse en empruntant toute une série de techniques au marketing et à la politique, pour conquérir des marchés et des territoires.

A partir de l’Afghanistan on a vu l’islamisme basculer. Cet islamisme radical, a été artificiellement créé par la CIA qui a joué le développement de l’islam comme rempart au communisme afin de préserver l’accès au pétrole. Les Etats-Unis ont trouvé dans cette démarche des alliés très intéressés comme l’Arabie Saoudite et le Qatar. Tout cela est arrivé dans mon pays dans les années 80. On a vu que la démarche commençait par la destruction de l’ordre et de notre manière de vivre.

C’est un roman d’anticipation essentiellement politique. Vous ne décrivez pas d’autres évolutions ?

Un système totalitaire fige la situation. Après la prise du pouvoir, il entre dans une logique nouvelle. Celle de conserver le pouvoir. Et pour cela, met en place une dictature qui efface la langue, la culture, l’histoire, et toutes perspectives d’avenir afin de mettre en place un système carcéral. La pensée des prisonniers s’éteint et finalement, ils ne souhaitent plus être libérés.

Pour l’adversaire à l’obscurantisme déterminé que vous êtes, est-ce que le choix de la fiction permet de mettre en place un appareil critique plus éclairant que l’essai ou l’engagement politique ?

Si vous militez, vous devenez partisan. Par exemple de la démocratie, mais cela reste une vision parcellaire, et du coup, vous ne pouvez pas globaliser votre démarche. Je cherchais à trouver l’élément le plus fédérateur. L’univers romanesque permet de s’adresser à tous. Il transcende les visions partisanes et permet de construire une alliance sacrée contre l’islamisme. L’avantage de la fiction permet peut être de concerner les musulmans tandis que les appels partisans les rebutent parce qu’on critique l’islam qui est une partie d’eux-mêmes.

Quel regard portez-vous sur la révolution de Jasmin et ses suites ?

Connaissant toutes les inhibitions, les freins et les contradictions, religieuses, ethniques, qui traversent ces sociétés, je n’ai jamais cru au Printemps arabe. La démocratie ne se réduit pas au vote. A la base cela suppose une révolution philosophique. Cette révolution ne s’est pas faite dans les pays arabes. On adopte les élections comme on l’a fait en Egypte où en Algérie où les gens ont voté pour Bouteflika. On pourrait dire que c’est une démocratie mais on sait que l’on peut faire voter des ânes et faire élire un âne.

Il semble qu’il se passe quelque chose en Tunisie mais je n’y crois pas à long terme. Les questions fondamentales, comme la religion ou le statut des femmes ne sont pas traitées. La symbolique de la violence reste le pilier de l’Etat, ce qui est propre aux sociétés féodales. Il reste un long chemin, on peut considérer que l’on avance, mais comme on fait un pas en avant un pas en arrière, je n’y crois pas.

La réduction de l’autonomie individuelle passe par le vecteur de la peur, notamment du terrorisme qui conduit l’occident depuis le 11 septembre 2001 à une société sécuritaire. De la même façon, l’intégrisme n’est pas seulement islamique. Ne craignez-vous pas que certaines interprétations de votre livre n’entrent en contact avec l’islamophobie ambiante ?

Lorsque j’écrivais, je voyais à chaque ligne, l’exploitation que l’on pourrait faire de mon travail,  dans le bon et le mauvais sens. La société occidentale se radicalise on est dans l’atmosphère des années 30. L’Europe se délite, les contrôles aux frontières sont rétablis.

Cette question est vraiment centrale, est ce que la crainte que sa parole soit exploitée est une raison suffisante pour ne pas dire ? Est-ce qu’on ne fait pas en sorte de nous empêcher de nous exprimer ? Parce que dès qu’on dit un mot, on peut être taxé de raciste, à l’égard des blancs, des noirs, des islamophobes, des anti européens. Les accusations fusent dans tous les sens.

On dit que tel texte est récupéré par l’extrême-droite mais beaucoup de textes sont aussi récupérés par le discours islamiste. Le fait est, que partout dans le monde on ne peut plus parler. Je pense que comme les gens qui prennent les armes pour leur liberté politique, il y a des gens qui doivent se battre pour leur liberté d’expression quelle que soit l’exploitation que l’on peut en faire. Si j’avais tenu compte de ce paramètre, je n’aurais jamais écrit.

Vous dessinez un islam global, sans marquer la différence entre chiites et sunnites qui est actuellement un enjeu géopolitique majeur…

C’est actuel, mais je situe l’action de mon livre dans un siècle. A la différence de l’islamisme qui n’évolue guère, l’islam lui, évolue. Regardez ce qui s’est passé en trente ans. Tout cela est appelé à changer très vite. Dans un siècle, l’islam pourrait très bien se situer entre  le chiisme, le sunnisme et la démocratie.

Rejoignez-vous la pensée d’Orwell qui préférait les mensonges de la démocratie au totalitarisme ?

Absolument, j’ai un compagnonnage politique de longue date avec Orwell qui a écrit beaucoup de textes en dehors de son oeuvre romanesque. On a différé sur un point, malgré le fait que j’ai été très tenté de le suivre. 1984 s’articule autour d’une histoire d’amour. J’avais envie de reprendre cela mais dans l’environnement de l’islam, cela paraissait très difficile sur le plan de la narration. Comment envisager l’amour dans un pays où des amoureux de 17 ans mettent des mois pour parvenir à se toucher la main ?

Vous concluez votre livre sur une note positive ; le passage d’une frontière…

C’était pour le plaisir. Après une année à mariner dans cet univers carcéral, j’étais fatigué donc je me suis dit : sois un peu optimiste. Et puis cette idée de frontière qui est là bas et qu’il suffit de franchir m’est apparue très romantique. J’ai succombé à cette porte de sortie en me disant que cela ferait plaisir aux lecteurs.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

 2084 édition Gallimard 19,50 euros

Source : La Marseillaise 17/10/2015

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