Jacques Généreux : « Le débat actuel sur la compétitivité est insensé »

imagesJacques Généreux est professeur à Sciences Po Paris. C’est un des économistes les plus lus en France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels une Économie politique en trois volumes, ou Introduction à l’économie. Il s’est opposé au néolibéralisme notamment dans son Manifeste pour l’économie humaine (2000) et dans Les Vraies Lois de l’économie (2001) qui a obtenu le prix lycéen du livre d’économie. Depuis le début des années 2000, il s’est engagé dans un travail de refondation anthropologique de la pensée politique et économique en s’appuyant sur ce que l’ensemble des sciences de l’homme et des sciences sociales nous enseignent sur le fonctionnement de l’être humain et des sociétés humaines.

Dans une écriture sobre et fluide, vous avez toujours pris en compte la pédagogie dans votre réflexion pour rendre accessible une discipline qui ne fait guère d’effort pour le devenir. Avez-vous le sentiment que le contexte actuel accentue le désir de comprendre l’économie ?

J’ai, il est vrai, cette volonté. En réalité, je ne cesse jamais d’être un prof, je ne peux pas me passer de pédagogie. Tous les gens qui savent lire et écrire peuvent accéder à l’économie au prix d’un petit effort de compréhension mais cette effort doit être à la mesure de l’effort d’explication qui n’est pas très courant parmi les économistes. En tant qu’auteur et éditeur j’observe que les livres qui abordent la crise ou les mécanismes de la finance ont un réel succès. Il y a quinze ans, ils concernaient le public restreint des économistes et des étudiants. Ce n’est plus le cas, aujourd’hui il y a une vraie attente.

D’où provient cette demande selon vous, du fait que l’économie s’immisce partout dans notre vie quotidienne, d’une attente démocratique…

Dans un domaine connexe, je me souviens de l’extraordinaire engouement pour le débat citoyen qui s’est déployé autour du référendum sur le traité constitutionnel européen, en 2005. On a vu des livres se vendre sur le sujet  par dizaines de milliers. Cela démontre que quand on donne la parole aux citoyens, on obtient de vraies réponses.

De cet épisode, on retient aussi le naufrage médiatique général. Médias qui, en matière économique, jouent un rôle prédominant dans la propagation de la pensée unique…

On le sait, la plupart des grands médias nationaux sont contrôlés par des patrons de presse privés qui n’entendent pas que leur « produit » soit le lieu de propagande de l’anti-marché. Il y a sans doute à réfléchir sur des cadres permettant l’indépendance des rédactions. Mais je crois aussi qu’un des phénomènes de l’économie barbare réside dans l’effondrement de l’entendement qui aboutit à ce qu’une majorité de personnes en vient à penser la même chose. Et on ne peut pas reprocher à un éditorialiste d’exprimer ce qu’il pense.

Dans le débat contemporain sur la baisse des coûts, des salaires et des dépenses publiques, la majorité des médias nous présente l’Allemagne comme la bonne élève de l’Europe mais contrairement aux idées reçues, les Allemands travaillent moins que les Grecs. Ceux qui nous parlent d’économie à la télévision et ceux qui nous gouvernent tiennent un discours économiquement infondé et suicidaire. Si tous les états membres appliquaient le modèle allemand, l’économie d’outre-Rhin serait anéantie et avec elle toutes celles de l’UE.

Ce débat sur la compétitivité est insensé car c’est une course sans fin pour savoir qui est plus compétitif que qui, et au final on aboutit à une Europe de pauvres. Malgré les échecs successifs, on ne se pose pas la question de savoir si la réduction du déficit en période de stagnation est une aberration. Même le FMI, pense aujourd’hui que les Européens sont fous.

Pourquoi la politique de baisse historique des taux d’intérêts, que mène la BCE reste-t-elle  sans effet ?

La BCE n’a pas trop le choix. Elle doit préserver la sécurité d’un système financier fragile mais le maniement des taux d’intérêts produit des effets asymétriques. Si vous voulez casser la croissance, ça marche mais dans l’autre sens, si l’on veut que la baisse facilite la reprise, c’est une autre histoire. Les banques, qui sont les bénéficiaires des taux bas, placent paradoxalement leur argent dans les bons du Trésor allemands et français. Pour que les entreprises investissent, il faut que les carnets de commandes se remplissent. On emprunte pour investir, pour produire mais pour vendre à qui ?  Seul l’acteur public peut déployer des investissements pour relancer la machine.

Dans quels secteurs ?

En investissant massivement dans le bâtiment et l’écologique, l’économie de développement durable, les énergies renouvelables, l’agriculture biologique, la recherche…Les domaines tournés vers l’avenir sont nombreux.

Qu’est ce qu’une économie barbare, des ministres qui ne paient pas leur impôts ?

Non, j’évoque l’économie barbare dans le sens où le désignaient les Grecs, c’est-à-dire ce qui est contraire à la civilisation, la violence, la destruction de la convivialité, le déchaînement des égoïsmes, la prédation sauvage des ressources, l’obscurantisme, le règne de l’ignorance, ce qui caractérise en somme le fonctionnement de notre économie.
Le théorème de Schmidt selon lequel les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après- demain n’est pas valide…

En effet, c’est pourquoi quand François Hollande fonde sa politique économique sur la restauration de la compétitivité française, il adhère à des croyances magiques. C’est la religion de la politique de l’offre qu’on apprend à l’ENA. Les dirigeants ont ce que Kundera appelait l’ambition des feuilles mortes, ils vont dans le sens du vent. Cela se conforme aux intérêts du Medef qui se fiche pas mal des travailleurs français parce que son terrain de jeu est mondial.

Dans votre dernier ouvrage* vous donnez des clés de lecture à tous ceux qui s’intéressent aux enjeux économiques en utilisant une forme originale…

J’ai choisi d’évoquer les notions mais aussi les codes de langage et les modèles de pensée du discours économique sous la forme d’un dialogue entre un citoyen plongé dans la crise et un prof d’économie. L’économie, ce n’est pas compliqué. Tous le monde comprend aisément que les tomates sont chères quand il y en a peu, mais expliquer les différentes logiques qui sous-tendent les débats économiques demande un petit décryptage. Et la complexité ne vient pas des débats, ce qui est compliqué, ce sont les économistes…

Recueilli par Jean-Marie Dinh

*Jacques Généreux explique l’économie à tout le monde (Seuil)

Source : L’Hérault du Jour La Marseillaise 27/09/14

Voir aussi : Rubrique  Politique économiqueLe changement c’est maintenant, rubrique Politique, L’après-Hollande a commencé, Valls dépose les armes de la gauche devant le Medef, rubrique Finance, rubrique UE, Des infos sur le Mécanisme européen de stabilitéTraité transatlantique : les pages secrètes sur les services, rubrique Livre, Thomas Piketty : Un capital moderne, rubrique Rencontre

Commission Juncker : la finance aux manettes

imagesPierre Moscovici aux Affaires économiques,un conservateur anglais aux Services financiers : la composition de la nouvelle Commission européenne est pain bénit pour les banques et l’industrie financière. Mais c’est un camouflet pour les peuples européens, qui continuent à payer le prix de la crise de 2008 et ne sont pas à l’abri d’une prochaine crise financière.

Pierre Moscovici a été nommé commissaire européen aux Affaires économiques ; il sera notamment en charge de faire respecter la « rigueur » budgétaire et de mettre en œuvre la taxe sur les transactions financières.

Cette nomination n’est pas une bonne nouvelle pour tous ceux qui souhaitent que la finance soit enfin mise sous tutelle. A Bercy, Pierre Moscovici, autoproclamé « ministre des entreprises », n’a cessé de défendre les intérêts des banques. Il a notamment concocté une réforme bancaire dérisoire, bien en deçà des projets pourtant modestes de la Commission. Il s’est aussi employé à torpiller le projet européen de taxe sur les transactions financières. Il pourra achever le travail à Bruxelles si la société civile n’intervient pas.

Pierre Moscovici a été un des ministres symboles du reniement de François Hollande, qui appelait, alors candidat, à museler la finance et à stopper l’austérité en Europe. Le nouveau commissaire sera en charge d’appliquer voire d’imposer l’austérité sous la tutelle du très orthodoxe Vice-Président finlandais Jyrki Katainen.

Moscovici sera bien entouré, avec Jonathan Hill en charge des services financiers. Hill est le fondateur d’une entreprise de lobbying spécialisée dans la finance, Quiller Consultants, qui travaille notamment pour HSBC ou la City [1].

La proximité avec les milieux d’affaires semble être une condition d’appartenance à la Commission Juncker, lui-même ancien dirigeant d’un paradis fiscal notoire. Le nouveau commissaire en charge du climat et de l’énergie, Miguel Arias Canete, a ainsi des parts dans deux entreprises pétrolières – Petrolifera Ducor SL et Petrologis Canarias SL, toutes deux domiciliées dans un paradis fiscal – les îles Canaries. Le nouveau commissaire maltais en charge de l’environnement, de la mer et de la pêche est un homme d’affaires qui était, jusqu’à 2013, en responsabilité dans une multinationale du tourisme [2].

Enfin c’est Cecilia Malmström, ancienne ministre libérale en Suède, le pays le plus favorable au libre-échange parmi les 28 aux côtés de la Grande-Bretagne, qui sera en charge de faire passer l’accord UE-Canada récemment conclu et de négocier le projet d’accord transatlantique.

La composition de la commission Juncker annonce le renforcement des politiques néolibérales qui entraînent l’Europe dans le gouffre. Pour Attac France, il s’agit d’une véritable insulte pour les millions de citoyens européens qui souhaitent rompre avec le dogme de l’austérité et la domination de la finance, pour engager la transition écologique et sociale.

Manuel Valls dépose les armes de la gauche devant le Medef

arton28024-ff7c7C’est un discours proprement inouï qu’a prononcé cet après-midi le Premier ministre devant l’université d’été du Medef, après avoir reçu un accueil jamais vu. Les centaines de patrons présents lui ont fait, à son arrivée, une standing ovation inédite pour un chef de gouvernement dit « de gauche ». Au point que Manuel Valls lui-même a cru bon de leur dire dès ses premiers mots que cette réception « fera des commentaires ». Grisé par l’enthousiasme de ses hôtes, qui ne l’avoueront certainement pas, il a tant et si bien devancé leurs attentes qu’à l’issue de son discours on a pu voir furtivement, au premier rang de cette assistance de chefs d’entreprise qui l’applaudissaient debout, Geoffroy Roux de Bézieux se tourner vers son voisin avec un air de contentement qu’on ne lui connaissait pas.

« J’aime l’entreprise… J’aime l’entreprise. » Cette phrase, répétée deux fois pour répondre aux applaudissements que son énoncé venait de susciter, a toutes les chances de passer à la postérité comme le symbole d’un discours dans lequel Manuel Valls n’aura rien fait d’autre que de déposer les armes de la gauche au pied d’un parterre de patrons. À commencer par la lutte des classes, dont la négation a toujours été la marque de la droite :

« Cessons d’opposer systématiquement État et entreprises, chefs d’entreprise et salariés, organisations patronales et syndicats ! Cherchons plutôt à coopérer. »

Avant de discréditer tous ceux qui, à gauche, y compris au sein du PS, critiquent le CICE et le Pacte de responsabilité :

« Il n’y a pas d’emplois sans employeurs, C’est pourquoi il est absurde de parler de “cadeau fait aux patrons”. Ce langage n’a pas de sens. »

À ces patrons, Manuel Valls a offert bien plus qu’une séance de calinothérapie. Il est venu dire qu’il avait choisi son camp, et que le gouvernement qu’il dirige non seulement les avait compris : « Il n’y a pas que les impôts et les cotisations sociales (sic) qui pèsent sur notre économie » ; « nous vivons au-dessus de nos moyens depuis 40 ans ». Et admet que « notre droit du travail est perçu comme contraignant, nos prélèvements comme trop lourds, et nos dépenses comme trop élevées ». Mais qu’en conséquence il va leur donner satisfaction en engageant par « la négociation » (on connaît la chanson) une simplification du code du travail, incluant « la question des seuils » sociaux qui est, a-t-il dit, « légitime ». Cette simplification touchera aussi les conventions collectives : « 700 ! C’est trop ! » s’est-il exclamé. « Il faut simplifier, alléger et regrouper les branches » qui structurent notre espace économique et social. Avec cet horizon qui fait de la « concurrence libre et non faussée » l’alpha et l’oméga des politiques dites modernes :

« Nous allons accroître la concurrence, alléger certaines règles, je pense à celles relatives au travail du dimanche ou à l’urbanisme commercial. »

Cette reddition aurait été incomplète sans une pique anti-écologiste : « La filière nucléaire est plus que jamais une filière d’avenir », a lancé Manuel Valls, emporté par son élan liquidateur des promesses de 2012.

L’histoire retiendra qu’en ce 27 août 2014, à Jouy-en-Josas, devant le syndicat patronal, l’homme qui, il y a six ans, voulait en finir avec le vieux socialisme… pour être simplement de gauche a décidé d’en finir avec cette dernière. Aux députés, qui auront d’ici quelques semaines à se prononcer sur un vote de confiance, d’en tirer les conséquences.

Michel Soudais

Source Politis 27/08/2014

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La contestation de l’austérité au cœur de la crise politique

Manifestants contre le chômage et l'austérité à Marseille, le 12 avril 2014 (Photo Bertrand Langlois. AFP)

Manifestants contre le chômage et l’austérité à Marseille, le 12 avril 2014 (Photo Bertrand Langlois. AFP)

Vivant depuis plusieurs années, le débat sur un changement de politique s’étend à mesure que se confirme le marasme français et européen. Et a provoqué le remaniement.

Particulièrement vif depuis les défaites électorales de la majorité au printemps, le débat sur l’austérité vient de prendre une nouvelle ampleur en provoquant directement la démission du gouvernement. A la différence du dernier en date, le remaniement à venir vise en effet, selon les mots de l’Elysée, à mettre la nouvelle équipe «en cohérence avec les orientations» économiques de François Hollande — fortement contestée dimanche par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon.

Dès juillet 2013, cependant, la ministre de l’Environnement Delphine Batho avait été débarquée pour avoir protesté contre la baisse des crédits de son ministère. «C’est un mauvais budget», avait-elle estimé, faisant le procès de la rigueur. En mars 2014, les ministres écologistes Cécile Duflot et Pascal Canfin refusaient, pour des raisons similaires, d’intégrer le nouveau gouvernement formé par Manuel Valls. A l’Assemblée, les défaites de la majorité aux municipales, puis aux européennes, ont poussé plusieurs dizaines de députés «frondeurs» à réclamer un changement de politique économique, et à menacer le gouvernement de lui retirer leur soutien.

D’autres partis de gauche, tels que le PCF et le PG, ainsi que des syndicats de salariés contestent aussi de longue date les politiques d’austérité. Le 12 avril 2014, entre 25000 et 100 000 personnes ont défilé à Paris en ce sens.

Le débat n’est pas né d’hier non plus dans les milieux économiques : de nombreux spécialistes — par exemple le collectif des «économistes atterrés» — pointent depuis longtemps les risques de l’austérité appliquée simultanément dans les pays de la zone euro. Aux Etats-Unis, le prix Nobel d’Economie Paul Krugman fustige régulièrement cette stratégie, notamment sur son blog. Là encore, pourtant, la contestation est allée s’amplifiant, à mesure que se précisait le risque d’une déflation dévastatrice pour le Vieux continent.

«L’Europe risque réellement d’être confrontée au phénomène qu’a connu le Japon : une lente érosion des prix s’accompagnant d’une croissance durablement faible, a dit Christopher Sims, lui aussi Nobel d’économie, dans une interview au Monde, le 23 août. Le problème est que la Banque centrale européenne […] se dit prête à mener, si nécessaire, une politique monétariste expansionniste. Mais il y a de tels doutes sur cette politique à l’intérieur des Etats membres qu’il n’est pas sûr qu’elle puisse tenir cet engagement». Un troisième prix Nobel, Peter Diamond, a pour sa part jugé que «les historiens enduiront de goudron et de plumes les membres de la BCE».

De même, dans un féroce éditorial publié mi-août, le New York Times s’en prenait aux «politiques erronées que les dirigeants européens s’obstinent à poursuivre, en dépit de toutes les preuves qu’il s’agit de mauvais remèdes». Une critique qui s’appuie sur de dernières statistiques particulièrement inquiétantes. La croissance française promet ainsi d’être atone en 2014, sur fond de chômage en hausse. Et la comparaison des taux de croissance américain et européen depuis 2008 est cruelle :

Malgré ce contexte, François Hollande et Manuel Valls ont tranché contre un changement de politique, jugeant que les mesures adoptées depuis 2012 n’ont pas encore produit leurs effets. Et chargeant l’Europe d’adopter les nécessaires mesures de croissance. De quoi faire prospérer un débat qui menace de dégénérer en crise politique.

Dominique Albertini 

Source Libération 25/08/14

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Vous reprendrez bien un peu de dividendes ?

541563-le-palais-brongniart-ancien-siege-de-la-bourse-de-paris-le-9-mars-2013Les firmes françaises détiennent la palme mondiale de la rémunération des actionnaires au deuxième trimestre. Un trophée embarrassant en période de crise.

La crise ? Vraiment ? Pas pour les actionnaires… Et notamment français. D’après une étude du gestionnaire d’actifs Henderson Global Investors (HGI), les dividendes versés par les entreprises cotées (pour leur exercice 2013) ont progressé, au deuxième trimestre 2014, de 11,7% dans le monde, par rapport à la même période l’année dernière, atteignant un total de 427 milliards de dollars (près de 320 milliards d’euros). En raison des pays émergents ? Pas vraiment… De façon étonnante, ce sont au contraire les boîtes des régions à la limite de l’effondrement qui ont arrosé leurs actionnaires. Une vraie contradiction, qui interroge sur le comportement des grands groupes.

Prodigalité. Champions du monde des hausses de dividendes au deuxième trimestre (période où se concentre le versement de 40% des dividendes mondiaux annuels) : le Japon (18,5%) et l’Europe (18,2%). Soit des économies qui ont connu, respectivement, 1,5% et 0,1% de croissance en 2013, dont une récession de 0,4% pour la seule zone euro. Mieux, parmi groupes les plus généreux en Europe, on trouve les entreprises espagnoles (+75% de hausse), dont le pays fut en récession de 1,2% l’année dernière. Dans le trio de tête européen, on trouve aussi et surtout la France… Les grands groupes hexagonaux ont ainsi augmenté leurs dividendes de 30,3% au deuxième trimestre sur un an, pour un total de 40,7 milliards de dollars. Un montant record sur le continent. Loin devant la première économie européenne, l’Allemagne (3,9% de hausse pour 33,7 milliards de dollars versés), ou encore le Royaume-Uni (+9,7%, 33,7 milliards). D’autant que les entreprises du CAC 40 avaient déjà augmenté de 4% les dividendes versés sur l’ensemble de l’année 2013.

Certes, les raisons de cette prodigalité française tiennent en partie à des facteurs objectifs : 7% de cette variation résulte ainsi de la fluctuation des taux de change (les montants sont libellés en dollars) ou encore, pour 4%, de l’évolution du périmètre des entreprises considérées. Mais pour le reste, c’est un peu le mystère. Sauf à considérer, comme Pierre Larrouturou, cofondateur du nouveau parti Nouvelle Donne, que «les actionnaires sont par nature gourmands, une gourmandise consubstantielle au capitalisme».

Crème. D’autant que l’un des secteurs français les plus généreux en dividendes est celui de la banque-assurance, sauvé il y a six ans de la débandade par l’Etat en raison d’une crise qu’il avait lui même provoquée. Même si, depuis, les banques françaises ont remboursé les pouvoirs publics. Ainsi, le premier «payeur de dividendes» en France n’est autre qu’Axa, qui a versé la modique somme de 2,7 milliards de dollars à ses propriétaires au deuxième trimestre. Autre grand donateur, selon HGI, le Crédit agricole, qui «a rétabli ses versements (1,2 milliard de dollars)», mais aussi la Société générale, qui «a réalisé une forte hausse», ou encore la BNP, «qui a continué ses versements de dividendes malgré la forte amende imposée par les régulateurs» américains .

Ces sociétés, cependant, ne constituent que la crème de l’économie française, et sont loin de refléter la situation de l’ensemble des entreprises, et notamment des PME et des ETI (entreprises de taille intermédiaire). Il s’agit en effet des plus grosses boîtes, celles «qui réalisent une grande partie de leurs bénéfices à l’étranger», précise Ben Lofthouse, cogérant du Henderson Global Equity, à Libération.

Cette générosité pose néanmoins un autre problème : celui des choix faits par les états-majors, dans une économie en panne sèche. Car même si ce ne sont pas forcément les mêmes entreprises, cette hausse de 30% au deuxième trimestre «cogne» avec la baisse de l’investissement sur la même période (-0,7% au premier trimestre, -0,8% au deuxième). Bref, les grands groupes préfèrent rétribuer les actionnaires plutôt que de réinvestir. Même si les bénéfices sont réalisés à l’étranger. «On a tendance à penser que l’on verse des dividendes parce que l’on n’investit pas, mais investissements et dividendes ne s’excluent pas forcément», veut croire cependant Ben Lofthouse. Avant de reconnaître que «les sociétés investissent aussi quand elles ont besoin de capacité de production. Or, le problème, c’est le manque de demande. Les entreprises automobiles françaises, par exemple, ont toujours la possibilité de produire plus de voitures, mais elles ne le font pas parce que la demande ne suit pas».

Embauche. Autre carambolage malheureux de calendrier : cette envolée des dividendes intervient au moment où les entreprises françaises ont bénéficié de la première tranche du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), pour un montant total de 7 milliards d’euros. Un dispositif gouvernemental, financé en partie par la hausse de la TVA sur les ménages, censé inciter les entreprises à relancer leurs investissements ou à embaucher… et non pas gratifier les actionnaires.

Rappelant lui aussi que l’étude ne concerne qu’un échantillon particulier d’entreprises, l’entourage du ministre des Finances, Michel Sapin, admet cependant qu’il «était difficile d’adopter une mesure distinguant les secteurs d’activité ou encore les tailles d’entreprises». Et de préciser que le CICE, comme le «pacte de responsabilité» à venir, a été configuré pour concentrer autant que faire se peut le dispositif sur les entreprises petites et moyennes. D’après un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, le secteur financier devrait cependant toucher près de 4% de l’ensemble de l’enveloppe du CICE. Certes, c’est presque deux fois moins que le poids de sa masse salariale dans l’économie, mais cela représente tout de même 280 millions d’euros cette année, et près d’un milliard en rythme de croisière.

Et le biais devrait se répéter avec le pacte de responsabilité, lui aussi destiné, de façon indistincte, à toutes les entreprises et tous les secteurs. «Il faut revenir sur ce pacte, mal pensé, mal orienté, estime Pierre Larrouturou. Il est outrageant de donner de l’argent aux multinationales qui font déjà des profits phénoménaux. On ferait mieux de donner de l’argent à la recherche, le logement, l’emploi.» Pas sûr qu’il soit entendu. Reste que pour le gouvernement, cette hausse des dividendes tombe au pire moment. Et donne, à nouveau, du grain à moudre aux députés frondeurs.

Luc PEILLON

Source : Libération 19/08/14

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