Cinemed. Printemps d’un cinéma tunisien en ébullition

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Le réalisateur Lotfi Achour et l’actrice , co-scénariste, Anissa Daoud. Photo jmdi

En compétition pour l’Antigone d’or, le film de Lofti Achour Demain dès l’aube  aborde la Tunisie post- révolution et démontre la vitalité du cinéma tunisien dont l’offre diversifiée s’exprime avec force, parfois où elle n’est pas attendue.

Avec une vingtaine de films projetés, le Cinemed consacre cette année une large place à l’émergence cinématographique tunisienne. « La révolution a eu un véritable impact car elle a libéré le pouvoir politique mais aussi artistique »,  constate le directeur du festival Christophe Leparc. Cinq ans après la révolution, on assiste à un véritable renouveau nourri par une grande diversité de propos, féminins et masculins, qui ont pour dénominateur commun le désir d’une expression libre.

« En Tunisie, la politique est en retard. Face à la société qui fait des bons en avant, l’Etat est en retard, souligne le réalisateur Lofti Achour venu présenter son film en première mondiale. Les cinéastes se sont emparés de la démocratie. Mais le budget de la culture, qui reste sous l’influence des religieux, ne cesse de baisser depuis 2011. Il est aujourd’hui deux fois moins important qu’à l’époque de Ben Ali. » La productrice Dora Bouchouda, qui oeuvre pour faire découvrir la richesse des jeunes talents, évoque « une vraie rupture. Il y a  un renouveau dans l’expression lié au fait que les gens se sentent  légitimes,  particulièrement les femmes. »

Ce renouveau n’est pas sans rappeler le mouvement espagnol de La Movida. La Tunisie qui produit 5 à 6 films par ans reconstruit actuellement son réseau de salles. Elle multiplie les projections et les débats pour répondre à la demande du jeune public tunisien, qui est au rendez-vous.

Demain dès l’aube
A la différence du  film de  Leyla Bouzid A peine j’ouvre les yeux situé quelques mois avant la révolution,   qui rend compte du poids de  l’état policier sur la jeunesse, Demain dès l’aube, répond à la volonté de parler de la Tunisie d’aujourd’hui.  Lofti Achour a co-écrit le scénario avec son actrice Anissa Daoud et l’auteur de théâtre contemporain Natacha de  Pontcharra.

Cette démarche collective est animée d’un souci d’authenticité et d’exigence qui trouve une vraie cohérence cinématographique. Elle offre une richesse de lectures croisées de cette période fondatrice de l’histoire tunisienne. Aux antipodes des clichés attendus, du point de vue de la forme, ce cinéma bénéficie de l’expérience cultivée par des artistes ayant su exprimer ce qu’ils voulaient dire sous un régime policier, sans donner prise à la censure politique.

Maîtrise du propos donc, qui fut largement bousculé par la nouvelle donne. «  Au départ nous étions partis sur un scénario autour des événements du 14 janvier 2011, le jour du départ de Ben Ali, puis les idées ont évolué, explique Anissa Daoud. Il faut s’imaginer ce que peut être un état policier sans tête qui s’entre-dévore. Viols, meurtres, horreurs, de nombreuses exactions ont été commises. Mais aussi des scènes plus intimes. Beaucoup de Tunisiens qui étaient dans la rue se sont réfugiés dans les appartements d’autres citoyens et ont vécu ensemble ce moment sans se connaître. C’est à se moment que les bulles étanches de la société tunisienne ont explosé. »

Cet état d’ébullition de tout un peuple se poursuit quelques semaines avant que l’Etat réaffirme son autorité. Ce que certains invités ont nommé « la Restauration ». Le film revient  sur ce moment de violence, de grâce et d’interrogation face à la liberté : « On s’est dit on fait quoi ? C’est quoi notre projet commun ? »

Le titre inspiré de Victor Hugo Demain dès l’aube, s’attache au devenir citoyen de la Tunisie avec réalisme. Il reste vigilant sur la véracité du propos, empli d’une énergie démocratique  dont on ne peut qu’espérer qu’elle saura bousculer les vieilles démocraties endormies.

JMDH

Source La Marseillaise 28/10/2016

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Plus de 80% des femmes parlementaires victimes de sexisme ou de violence

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La majorité des élues expérimentent une forme de violence psychologique voire physique au cours de leur mandat, selon une étude menée sur 55 femmes de 39 pays et publiée ce mercredi.

Début mai, huit responsables d’Europe Ecologie-les Verts accusaient de harcèlement et d’agressions sexuelles le député de Paris Denis Baupin. Trois d’entre elles portaient plainte contre l’élu un mois plus tard, après l’ouverture d’une enquête. D’autres femmes politiques avaient ensuite témoigné des violences vécues avec d’autres élus, levant le voile sur des pratiques très souvent tues – et loin d’être circonscrites aux seules arcanes politiques françaises, si l’on en croit une étude publiée ce mercredi et menée par l’Union interparlementaire (UIP). La majorité des parlementaires à travers le monde expérimentent en effet une forme de violence psychologique voire physique au cours de leur mandat, selon l’enquête (accessible en ligne ici) relayée par Politico de cette organisation mondiale des Parlements nationaux, basée en Suisse.

«Le sexisme, le harcèlement et la violence à l’encontre des femmes parlementaires sont bien réels et répandus. Ils laissent présumer que le phénomène ne connaît pas de frontières et existe, à des degrés différents, dans tous les pays du monde, touchant un nombre significatif de femmes parlementaires», détaille l’étude, menée sur 55 femmes parlementaires de 39 pays. L’échantillon est réduit, mais les conclusions sont éloquentes : 81,8% des femmes parlementaires interrogées déclarent avoir subi une forme de violence psychologique. 44% d’entre elles indiquent même avoir reçu des menaces de mort, de viol, de coups ou d’enlèvement au cours de leur mandat parlementaire, y compris des menaces d’enlèvement ou d’assassinat de leurs enfants.

Les jeunes parlementaires particulièrement exposées

Cette violence psychologique s’exerce surtout sur les réseaux sociaux : «Une fois, j’ai reçu sur Twitter plus de 500 menaces de viol en quatre jours», raconte une parlementaire européenne, dont l’identité, comme celles des autres élues interrogées, n’est pas divulguée. Une autre parlementaire asiatique ajoute : «On m’envoie des informations sur mon fils : quel âge il a, quelle école il fréquente, dans quelle classe il est, etc., en menaçant de le kidnapper.»

Les insultes sexistes sont également fréquentes : 65,5 % des parlementaires interrogées indiquent avoir fait l’objet de remarques sexistes humiliantes au cours de leur mandat, souvent proférées par des collègues masculins. «Leur attitude trop ou pas assez féminine est régulièrement exposée, commentée, attaquée ou tournée en dérision, tout comme leur statut conjugal ou leur vie affective, sexuelle et familiale supposée ou réelle», constate l’organisation, qui souligne que les femmes jeunes, membres de l’opposition, issues d’une minorité ethnique et militantes des droits des femmes sont particulièrement visées.

20% des élues interrogées victimes de harcèlement sexuel

L’étude décrit également le harcèlement sexuel comme une «pratique courante» : 20% des élues interrogées déclarent avoir été victimes de ce type de pratique au cours de leur mandat, tandis que 7,3% racontent que quelqu’un a déjà essayé de les forcer à avoir des relations sexuelles. La violence physique est aussi répandue : 20 % des parlementaires sondées disent avoir déjà été giflées, poussées, frappées ou visées par un objet. Le sexisme se manifeste aussi au quotidien par des gestes ou des bruits inappropriés : «Si une femme parle fort au Parlement, on lui fait « chut » avec un doigt devant la bouche comme on le fait aux enfants. On ne fait jamais ça si un homme parle fort», raconte ainsi une parlementaire européenne.

«Bien que le panel de femmes parlementaires interrogées soit réduit, il apparaît clairement que le problème est beaucoup plus répandu et passé sous silence que ce que nous pouvions imaginer», analyse le secrétaire général de l’UIP, Martin Chungong, cité dans le communiqué de l’organisation. Si les parlementaires «veulent s’ériger en exemple et faire cesser les discriminations et la violence envers les femmes dans tous les domaines de la vie, les parlements doivent déjà mettre de l’ordre dans leurs propres affaires. Il en va de l’efficacité des parlements, des progrès vers l’égalité hommes-femmes et de la vitalité de la démocratie elle-même», juge le responsable.

Résilience

La plupart des parlementaires racontent avoir pris des mesures après avoir été harcelées ou menacées, en limitant par exemple leurs déplacements, en se déplaçant accompagnées, ou en se désinscrivant des médias sociaux. Même si pour 8 parlementaires victimes de violences sexistes sur 10, ces actes ne les dissuaderont pas le cas échéant de briguer un nouveau mandat. «Cela crée beaucoup de stress et affecte votre stabilité mentale […] Mais il y a la résilience», témoigne ainsi une élue asiatique.

Le rapport appelle enfin les parlementaires, hommes et femmes, à dénoncer ces agissements, afin de briser l’omerta qui entoure ce problème mondial, et incite les pays à adopter des lois en ce sens. Pour l’instant, seulement quatre Parlements (Afrique du Sud, Canada, Costa Rica et Thaïlande) disposent d’un règlement ou d’une politique d’égalité hommes-femmes qui protège explicitement les femmes parlementaires contre les remarques sexistes, le harcèlement sexuel et les menaces de violence provenant d’un de leurs collègues.

Juliette Deborde

Source : Libération

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Inde: Bollywood et Bombay cèdent au chantage d’ultra-nationalistes

Dans les rues de Bombay, fin septembre 2016. Reuters

C’est l’un des films les plus attendus en Inde, le blockbuster de cette période de la Fête des lumières : Ce cœur est difficile doit sortir ce jeudi 27 octobre 2016 dans le pays. Mais un drame bien réel est en train de perturber sa sortie. L’un des acteurs du film est pakistanais, et alors que New Delhi et Islamabad sont sur le pied de guerre, un groupe ultra-nationalistes de Bombay a menacé de saccager les salles de cinéma qui le montreraient. Cette controverse a paralysé une partie de l’industrie du cinéma et a obligé le gouvernement de s’en mêler.

A la mi-septembre, a eu lieu la pire attaque des dernières années contre une base militaire indienne : elle a coûté la vie à 19 soldats. L’assaut a été organisé, selon New Delhi, par des terroristes pakistanais. Depuis, l’armée indienne a répliqué, les deux pays sont sur le pied de guerre et les nationalistes ont appelé au boycott de tout ce qui est pakistanais.

Un petit parti ultra-nationaliste, le MNS, qui détient 10 % des sièges au conseil municipal de Bombay, a ainsi menacé de saccager toute salle de cinéma qui montrerait Ce cœur est difficile, sous prétexte qu’il compte un acteur pakistanais. Une menace prise au sérieux car ce groupe a déjà réalisé de tels actes de vandalisme dans le passé.

Bollywood et le gouvernement régional ont donc cherché à l’apaiser. Ce parti a beau être marginal au niveau national, il jouit d’une grande capacité de nuisance à Bombay, et les producteurs de Bollywood ne peuvent donc pas l’affronter de peur qu’il paralyse leur activité dans le futur.

Les producteurs vont verser près de 680 000 euros aux vétérans de l’armée

Le réalisateur du film incriminé a donc dû jurer, dans une vidéo, face caméra, tel un otage demandant sa libération, qu’il n’emploierait plus d’acteurs ou de techniciens pakistanais. Et il a supplié pour qu’en échange, ce film à gros budget puisse être diffusé.

Le gouvernement régional, lui, au lieu d’essayer de protéger la libre diffusion de ce film, a réuni les producteurs et les chefs du parti nationaliste pour trouver un compromis. Le parti extrémiste vient d’abord d’obtenir la diffusion, avant chaque projection de ce film, d’un message en l’honneur des militaires tués lors de l’attaque de septembre, et surtout, que ses producteurs versent l’équivalent de 680 000 euros au fonds pour les vétérans de l’armée, en échange de quoi ses partisans ne saccageront pas les cinémas.

Le ministre de la Défense a fustigé cette démarche de donation forcée, que des vétérans ont même qualifié d’extorsion. Certains élus, eux, s’indignent que le gouvernement, préoccupé par les élections municipales de Bombay en février 2017, ait approuvé cet accord et tolère le harcèlement d’un acteur pakistanais qui n’a rien à voir avec ces attaques terroristes. Mais ce n’est pas la fin des problèmes pour ce film : dans un zèle de patriotisme, l’une des associations de propriétaires de cinémas a annoncé que ses membres refuseront de le distribuer.

Par Sébastien Farcis

Source RFI 27-10-2016

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Cinemed. Jo Sol : Idée d’un corps révolutionnaire et universel

Jo Sol évoque son film en compétition  "Vivre et autres fictions".   Photo dr

Jo Sol évoque son film en compétition « Vivre et autres fictions ». Photo dr

Vivre et autres fictions, le dernier film du réalisateur espagnol Jo Sol, interpelle le regard  que nous portons sur la vie.  Il a été sélectionné  dans la compétition long métrage et concourt pour l’Antigone d’Or 2016  

Sur les neufs films en compétition, Vivre et autres fictions, affublé du sous-titre « Celui qui a envie de vivre finit toujours par avoir des problèmes avec la vie » – parce qu’il affronte la complexité -, figure assurément parmi les plus petits budgets. Il n’a bénéficié d’aucun soutien institutionnel, d’aucune coproduction venue des télévisions. C’est un peu comme si personne ne souhaitait que ce film voit le jour. Pourtant il existe. C’est un très bon film, engagé et émouvant, repéré et sélectionné par le Cinemed.

La volonté « de représenter ce qui n’existe pas dans l’imaginaire collectif » explique en grande partie cette situation. Le film livre par exemple un très beau plan sur l’orgasme d’un tétraplégique, bien loin des clichés porno et ultra classiques du cinéma.

A la frontière entre le  documentaire et la fiction, le film s’appuie sur la relation entre Pepe un sexagénaire condamné après avoir emprunté des taxis pour gagner sa vie qui tente de se réinsérer à la sortie d’un séjour en hôpital psychiatrique, et Antonio, un activiste espagnol connu qui milite pour le droit à la sexualité des personnes en situation de handicap.  Une rencontre   riche où se confronte les générations face à un monde « normal » qui n’a aucun sens.

« Le film évoque une nécessité qui n’a rien d’étrange et que tout le monde devrait comprendre », indique le réalisateur barcelonais  Jo Sol,  qui appuie son propos sur la revendication d’Antonio d’un corps non subjectif proche du corps deleuzien où les organes sont désorganisés par les forces qui le traversent. En Espagne, le combat d’Antonio à l’égard de l’institution, porte ses fruits. L’Etat concède progressivement le financement de l’aide personnelle à domicile.

Mais ce que révèle surtout le film de Jo Sol, c’est la résistance de la population à accepter la différence. A partir d’un corps révolutionnaire, le réalisateur met le doigt sur les tabous couvés par la morale judéo-chrétienne. « L’Espagne traverse une crise culturelle sans précédent. Les institutions attendent qu’on leur propose des films convenus. C’est comme si je me retrouvais dans la situation d’un type qui aime une fille circulant nue dans la rue. »

Quand au rapport à la politique : « Les socialistes se rallient à la droite et Podémos a essayé de nettoyer le pouvoir pour intégrer l’institution mais tout le monde préfère les gens dans la rue, avec cette fragilité qui est le contraire de la faiblesse... »

JMDH

Prochaine projection au Cinemed vendredi 28 octobre à 10h.

Source : La Marseillaise 25/10/2016

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“La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes”

 Manifestation à Istanbul contre la destruction du cinéma Emek, en avril 2014. Photo: Gorkem Keser/KODA/SIPA
D’abord pris à partie par le gouvernement ou les médias pro Erdogan, les artistes turcs sont désormais menacés, limogés et parfois emprisonnés. Une situation “effrayante” explique la comédienne Defne Halman.

En Turquie, la communauté d’artistes est régulièrement visée par les médias pro-gouvernement, ou menacée par le président Erdogan. En presque deux ans, dix mille personnes ont perdu leur emploi dans le secteur culturel. Depuis le putsch de cet été 2016, les arrestations s’intensifient. Defne Halman, 44 ans, actrice turque récompensée de multiples fois, prend régulièrement la parole sur les réseaux sociaux pour afficher son soutien à ses confrères. Mais aussi pour manifester.

Alors que Recep Tayyip Erdogan ferme des médias en Turquie, qu’en est-il de la libre expression artistique dans le pays ?

La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes. Nous sommes une potentielle menace pour l’état. Plusieurs acteurs ont été mis sur liste noire. En deux ans à peine, 10 000 personnes ont perdu leur emploi dans le secteur culturel. Cette année, Asli Erdogan et Necmiye Alpay, deux grandes écrivaines turcs ont été emprisonnées parce qu’elles défendaient les droits de l’homme et la liberté d’expression. En 2013, Erdogan, en direct d’un rallye télévisé, a accusé un jeune acteur, Mehmet Ali Alabora, d’avoir orchestré un sit-in à Istanbul. Celui-ci a reçu tant de menaces qu’il a dû quitter le pays. Il n’est toujours pas revenu. En mars dernier, Füsun Demirel, une présentatrice d’une émission de télévision a été licenciée pour un commentaire jugé déplacé pendant une interview. La même chose est arrivée au comédien Hamit Demir. Cet été, Ragip Yavuz, le directeur d’un théâtre d’Istanbul a été limogé avec six membres de sa troupe.

Et vous, avez-vous déjà été menacée ?

J’ai moi-même été prise à partie par le Président. L’année dernière, pendant une soirée de célébration de la création cinématographique et théâtrale turque, j’ai dénoncé la transformation de la scène nationale Rumeli Hisari en salle de prière. Cette forteresse du XVe siècle accueillait depuis 1958 des expositions, des concerts et des pièces de théâtre. En la fermant en 2008, Erdogan a privé quatre millions de personnes d’accès à la culture. Le gouvernement ne veut pas d’un art qui interroge. Deux jours après à la télévision, le Président m’a implicitement menacée, affirmant qu’une « prétendue actrice » n’avait aucune légitimité à exiger quoi que ce soit. Sur Twitter, mes amis m’ont demandé de fermer mon compte, craignant que je sois en danger. Mais je n’ai pas peur. J’assume mes propos et je continue à manifester mon soutien aux artistes turcs. Nous avons besoin de liberté pour exercer notre métier et je ne peux pas faire semblant d’ignorer cette situation, ni rester indifférente.

La répression envers les artistes turcs se manifeste-t-elle d’une autre façon ?

La communauté artistique est régulièrement visée par des médias pro-gouvernement ou menacée par le Président en personne. La moindre contestation peut être assimilée à du terrorisme et conduire son auteur en prison. Plusieurs rapports indiquent que les intellectuels incarcérés en Turquie sont torturés. La situation est devenue effrayante. Je me rappelle encore du 7 avril 2014, en marge du Festival International du Film d’Istanbul. Dans son allocution, Costa Gavras dénonçait la censure du gouvernement turc. Nous étions une centaine d’artistes descendus pacifiquement dans la rue pour exprimer notre inquiétude. C’est à ce moment que nous avons vu, pour la première fois, le vrai visage du gouvernement turc. Les policiers ont commencé à utiliser des gaz lacrymogènes. Depuis, les manifestations en Turquie sont brutalement réprimées.

Le public turc hésite-t-il désormais à se rendre dans les théâtres et les cinémas ?

La saison de théâtre vient de commencer et pour l’instant, je ne vois pas moins de spectateurs qu’avant. C’est vrai que le gouvernement actuel impose aux gens de se taire et de rentrer chez eux. Comme dans toute dictature. Mais on ne peut pas priver longtemps un peuple de parole et de culture. Nous en avons tous besoin pour grandir et nous élever socialement. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus une alternative à cette répression culturelle, mais le gouvernement a compris leur importance et les contrôle de plus en plus.

 

Les arts et la culture sont-ils une porte de sortie à la crise ou simplement une résistance ?

En Turquie, nous sommes une petite communauté d’artistes solidaires, qui espère qu’un jour la culture pourra changer le cours de l’actualité. La solidarité est requise dans notre milieu pour faire entendre notre voix. Monter sur scène, c’est faire acte de résistance. Mais parfois ce n’est pas suffisant. Certains d’entre nous se taisent. D’autres parlent. Pour moi, c’est important de pouvoir me regarder dans le miroir et de me dire qu’au moins, j’aurais essayé.

Lucile Moy

Source : Télérama le 16/10/2016

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