Adonis : « Le problème, c’est la tyrannie théocratique »

Photo : Patrick Kovarik/AFP

Adonis prend fait et cause pour le poète dont la vie est menacée. Il fournit des explications sur la situation de la pensée dans certains pays arabes et voit dans leurs peuples la seule raison d’espérer à long terme.

Quelle est donc cette société, ce pays où l’on peut condamner à mort un poète ?

Adonis Il n’y a pas que les poètes qui soient condamnés. Il y a aussi les penseurs, les peintres, les hommes tout court. Dans le wahhabisme, l’homme n’est pas défini par son humanité mais par sa croyance. S’il est musulman, et qui plus est  wahhabite, il est du côté du bien. Sinon… la mort guette le musulman qui tente de quitter cet islam-là. Le problème gît dans les structures culturelles et religieuses qui gèrent le pays. Modifier un régime arabe, remplacer un tyran par un autre, ne résoudra rien. Ce qu’on appelle révolution et opposition dans le monde arabe n’est que l’autre face du régime. Cette soi-disant opposition n’a aucun projet ni pour la laïcité, ni pour la libération de la femme, ni pour les droits de l’homme.

Pensez-vous que la protestation internationale soit assez forte ?

Adonis Les poètes doivent réagir. Cela pourrait aussi encourager les forces progressistes en Arabie saoudite. Je connais beaucoup de gens contre le régime saoudien qui écrivent sur leur blog mais tout est censuré.

Le fait qu’Ashraf Fayad soit palestinien a-t-il influencé la sévérité de la condamnation ?

Adonis Non, au contraire. Cela va peut-être aider à sa libération. Ce serait une façon pour l’Arabie saoudite de dire aux Palestiniens : « Nous ne sommes pas contre la Palestine. » La cause palestinienne, bien qu’elle soit délaissée par les Arabes, reste symboliquement présente, au moins dans le cœur et dans l’imaginaire. Cette cause n’est pas morte.

Pensez-vous qu’en s’en prenant à un poète qu’on accuse d’athéisme, on veuille faire un exemple terrifiant ?

Adonis Pour la France, pays des droits de l’homme, l’individu, qu’il soit ou non croyant, doit avant tout être libre. Or, pour nous, Arabes, la question religieuse est première. J’attends des intellectuels français qu’ils interviennent, qu’ils réfléchissent aussi à ce que nous sommes dans cette perspective. Les Français doivent sentir qu’ils ne sont pas tout à fait libres si un autre peuple ne l’est pas. Un régime qui peut tuer au nom d’une idéologie relève de la tyrannie mais un régime qui tue au nom de Dieu est plus tyrannique encore. Notre problème actuel, c’est la tyrannie théocratique.

Vous dites que l’islam est la négation de la poésie, laquelle participe toujours d’une subjectivité et d’une remise en doute de toute vérité préétablie ?

Adonis À l’époque préislamique, les poètes croyaient exprimer la vérité. Avec l’arrivée de l’islam, ils ont subi le sort que Platon leur réservait dans la cité grecque. L’exil. Par bonheur, les poètes n’ont pas écouté l’injonction du texte coranique. Ils ont continué à écrire. La plupart d’entre eux étaient contre la religion. D’ailleurs, dans toute l’histoire de la poésie arabe, on ne trouve pas un seul grand poète dont on ait pu dire qu’il était aussi un croyant, comme ce fut le cas, en France, avec un homme comme Claudel, poète et catholique.

Pensez-vous qu’une protestation internationale à l’échelle des chefs d’État pourrait avoir une quelconque influence sur ce jugement ? Et iront-ils jusque-là, compte tenu des rapports financiers et autres qui les lient ?

Adonis Je ne crois pas que les politiques américaine et européenne puissent reculer. Elles sont coincées. Elles disent une chose et en pratiquent une autre. Combien de pays sont dans la coalition contre Daech ? Quarante ? Plus ? Tout le monde  ! Et personne n’en vient à bout ? C’est stupéfiant. Cela dit, si l’on ne peut qu’être pessimiste au sujet des pays arabes, il faut être du côté du peuple et garder confiance en lui.

 

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz
Derniers livres parus?: Violence et islam, le livre III (al-Kitâb) au Seuil
à paraître en janvier?: Soufisme et surréalisme, éditions de La Différence
Source L’Humanité : 10/12/2016

Alep & Mossoul le même désespoir

Des civils fuyant les combats arrivent dans le quartier de Hal-Samah, à l'est de Mossoul. (Sebastian Backhaus pour le JDD)

Des civils fuyant les combats arrivent dans le quartier de Hal-Samah, à l’est de Mossoul. (Sebastian Backhaus pour le JDD)

Relire le contexte

Réunis à Londres en octobre dernier, les ministres des affaires étrangères français, britannique et allemand ont rencontré leur homologue  John Kerry au lendemain d’une réunion russo-américaine à Lausanne. Pour condamner l’escalade des bombardements à Alep au nord de la Syrie.

Au sortir de cette rencontre l’objectif était de rétablir un rapport de force avec Moscou sur la crise syrienne. « Il est vital de maintenir la pression et nous proposons de nouvelles mesures, de nouvelles sanctions contre le régime syrien et ses partisans« , avait déclaré Boris Johson le chef de la diplomatie britannique.

La « solution »  devait passer par une courageuse offensive sur Mossoul en envoyant les forces kurdes, les volontaires et les milices, l’armée et la police fédéral irakienne appuyé par les force de la mobilisation populaire  en première ligne comme naguère les vaillant tirailleurs sénégalais de l’armée coloniale . Tandis que les avions de la coalition internationale entamaient leurs frappes. Une ville de deux millions d’habitants les force de l’EI étant estimé par les militaires à 3 000 hommes dans la ville et ses alentours annonçaient un massacre nous y sommes…

L’oeil des masses médias des alliés occidentaux se tourne sur Alep en tordant souvent la réalité ( point sur la situation militaire) particulièrement dans les médias français. Après un départ en guerre en fanfare  sur le thème  » la bataille de Mossoul  » c’est maintenant silence radio ou presque sur ce conflit en Irak…  Le reportage du JDD ci-dessous donne une mesure de la situation. Tout laisse à penser que nous (les occidentaux) sommes très mal placés pour donner des leçons.

« la production des idées, des représentations et de la conscience, est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes : elle est le langage de la vie réelle » disait Marx

Ce qui compte avant tout pour ceux qui nous gouvernent, après l’émotion liée aux massacres et à la destruction, c’est que la reconstruction va nécessiter beaucoup de sacs de ciments

Irak : la bataille de Mossoul fait rage et frappe durement les civils

REPORTAGE – Après sept semaines de combats, les forces irakiennes et kurdes ont perdu plus de 3.500 hommes dans la bataille contre Daech. Les civils affrontent une situation humanitaire catastrophique. 

Une dernière fois, Hadj Amjed a voulu prendre entre ses mains puissantes le visage déjà cadavérique de son enfant. Puis l’infirmier militaire est venu et, dans une infinie douceur, a refermé les yeux de l’adolescent. Le père, drapé dans un long manteau crème, s’effondre, au pied de la civière, inconsolable. Le quinquagénaire avait pourtant cru que son fils s’en sortirait quand, à l’aube ce jeudi matin, il l’avait juché à l’avant du Humvee de l’armée irakienne. Il respirait encore quand le blindé a foncé à travers les ruelles du quartier d’Aden. Mais arrivé à l’hôpital de campagne de Gogjali, dans les faubourgs est de Mossoul, il était trop tard. Comment aurait-il pu survivre à cet obus de mortier qui l’avait déchiqueté?

Des civils enfermés dans une souricière

Un ciel gris et bas, le froid glacial du petit matin, cette boue gluante apparue avec les premières pluies de l’hiver. Sept semaines déjà que l’armée irakienne a lancé son opération pour libérer Mossoul des griffes de Daech. Sept semaines que les djihadistes défendent leur fief avec acharnement. Certes les militaires avancent, mais lentement, maison par maison. Et le mauvais temps qui s’installe n’est pas fait pour les avantager. « Nous contrôlons 22 quartiers, plus de 50 % de la rive gauche du Tigre, et nous avons éliminé au moins 1.100 terroristes, assure néanmoins le général Abou Omar Sabah, porte-parole de la CTS (Counter terrorism Service), ces troupes d’élite qui sont pour l’instant les seules à se battre à l’intérieur de la deuxième ville d’Irak. On a appris à connaître leur stratégie et eux s’épuisent. Le nombre d’attaques à la voiture suicide a d’ailleurs fortement diminué ces derniers jours. » Reste que le prix à payer est exorbitant. En novembre, 1.959 soldats seraient tombés en Irak, selon les Nations unies. Combien à Mossoul? Le commandement militaire refuse de le préciser. Mais depuis le 17 octobre, jour du lancement de l’offensive, le nombre de morts au combat a grimpé en flèche. Côté Kurde, une source officielle confirme au JDD le chiffre de 1.600 peshmergas tués, et un taux global de pertes (morts et blessés) dans les forces anti-Daech de 25 % !

Et puis, il y a les civils, enfermés dans cette souricière qu’est devenue cette cité tentaculaire, trois fois plus grande que Paris mais dont tous les axes majeurs d’approvisionnement ont été coupés. Le mois dernier, 332 civils auraient péri dans la plaine de Ninive, dont Mossoul est la capitale. Mais le vrai bilan est sans doute plus lourd. « Quand l’armée cherche à progresser, cela provoque plus de morts, note Marek Adamyk, un aide-soignant d’une ONG slovaque, qui officie dans l’hôpital de campagne. Pareil quand Daech lance des contre-­offensives ou se défend avec plus de vigueur, généralement le vendredi. » Ces jours-là, au centre de santé d’urgence, se déverse du cœur de la ville le flot de blessés. Comme ce quadragénaire hurlant de douleur au milieu du petit patio qui sert de première salle d’intervention. Son tibia est en miettes. « Un tir de sniper », se désole le capitaine Khali, médecin du CTS. À l’intérieur du petit bâtiment, un enfant gémit à son tour : Amer Mudher, 7 ans, a déjà été soigné la semaine dernière mais la plaie énorme à une jambe causée par les éclats d’un obus de mortier prend une mauvaise tournure. « Il faut faire quelque chose, implore son père. Je n’ai plus que lui. Sa mère est morte dans l’attaque. Nous avons dû l’enterrer dans le jardin. »

Pénétrer dans la ville équivaut à entrer dans le chaudron du diable. Certes, dans les premiers quartiers périphériques du nord-est, comme Al-Samah, l’un des premiers à avoir été libérés début novembre, un semblant de vie est revenu. Des vendeurs ambulants y proposent un choix restreint de légumes. Des petites filles saluent le passage de convois militaires. Quelques dindes, libérées de leur enclos, se dandinent sur le chemin cahoteux qui sert de route. Mais très vite surgit un paysage de chaos absolu. Aux abords du quartier de Nimrush, les imposantes avenues ne sont plus que des mers de gravats. Les rues plus étroites, elles, sont pour beaucoup inaccessibles, fermées par des barricades de terre surmontées de carcasses de voitures. Dans celles encore ouvertes, pourrissent des montagnes de détritus. Au milieu de ce décor crépusculaire, quelques habitants se tiennent sur le pas des maisons relativement épargnées, ils semblent perdus mais souriants. Il vaut mieux faire bon accueil aux convois militaires qui passent dans le coin même si l’armée se fait plutôt rare ici. Les forces du CTS ne sont pas assez nombreuses pour combattre sur la ligne de front et tenir les territoires conquis. Et les renforts se font attendre. Ces derniers jours, un bataillon de la 11e division est enfin arrivé de Bagdad pour sécuriser les zones libérées.

En s’enfonçant un peu plus vers le sud, même ambiance lugubre. Sur l’un des grands axes, une famille avance, traînant derrière elle des valises. Où vont-ils? Ils ne le savent pas vraiment. « Peut-être dans le quartier Tahrir, dit la mère. On nous a dit qu’il y avait des maisons vides là-bas. » Un peu plus loin, deux hommes poussent péniblement une charrette à bras. Y repose, allongé, un vieillard impotent.

Depuis une semaine, 500.000 habitants sans eau

Puis vient le quartier d’El-Bakr que l’état-major irakien assure avoir fini de nettoyer ces derniers jours. Dans l’air, flotte néanmoins une odeur de poudre qui dit que les combats n’ont pas tout à fait cessé. D’ailleurs aux tirs de mitrailleuses des soldats irakiens répondent les claquements des kalachnikovs de djihadistes postés quelques centaines de mètres plus loin. Ces combats, les rares résidents qui s’aventurent à l’extérieur, n’y prêtent même plus garde. Pas plus qu’ils ne font attention à ce cadavre putréfié qui gît à même le trottoir. C’est celui d’un combattant de l’EI, 15 ans à peine, dont la tête repose à un bon mètre du corps.

La guerre et son lot d’atrocités semblent devenues la normalité ici. Il n’est qu’à voir Allah Kamel, 31 ans, sortant de sa maison revêtu d’un sweat couleur moutarde. Le jeune homme parle d’une voix calme tandis que son frère tire avidement sur une cigarette. Il explique que quatre familles se sont réfugiées dans cette imposante demeure à la façade en faux marbre. Il y a quelques jours encore, elle était occupée par des hommes de Daech. « On n’en sort presque pas ou alors pour prendre la nourriture que l’armée nous donne. » Il concède que trouver de l’eau potable est devenu un problème. Selon l’ONU, 500.000 habitants en seraient privés depuis cette semaine. Mais pour le reste, les obus de mortier qui ont encore tué trois personnes à El-Bakr jeudi, Allah Kamel n’en fait pas grand cas.

La villa qui fait face, d’où émerge un généreux oranger, est pourtant une cible de choix. Elle été investie par un groupe des forces antiterroristes que dirige le commandant Arif, un trentenaire originaire de Najaf. Postés sur le toit-terrasse, ses hommes canardent des ennemis invisibles. « Nous avons des camarades plus loin, dans le quartier al-Zohour, explique le chef du groupe, désignant une zone d’où s’échappent des panaches de fumée grisâtre. Ici, il ne reste que quelques snipers. » Pas de quoi convaincre Allah Kamel de partir. « On vient de récupérer notre maison. Donc nous resterons là, comme l’armée le demande. »

Sous Daech, il s’enfermait dans ses toilettes pour fumer

De l’autre côté de la ville, celle encore contrôlée par Daech, la population ne fuit pas davantage. Mais a-t-elle le choix? Les civils servent désormais de boucliers humains à l’organisation djihadiste. Ahmed, sorti du quartier d’Aden, raconte : « La semaine dernière, ils ont demandé à tout le monde de sortir dans la rue alors qu’il y avait des combats. Ce n’est que le lendemain qu’ils nous ont autorisés à rentrer chez nous. » D’autres expliquent que les soldats du califat débarquent et mitraillent les rues sans raison apparente. Certaines histoires sont plus sombres encore. Comme celle de ce bébé, amené la semaine dernière à l’hôpital de campagne de Gogjali par ses parents. Enveloppé dans une couverture, le nourrisson respire difficilement. Depuis plus d’un mois, il avait de la fièvre et ses parents l’ont conduit dans un hôpital contrôlé par l’EI. Mais, parce que le prénom du garçon avait une consonance chiite explique le père, les médecins de Daech lui ont injecté un produit suspect. « Je ne sais pas ce que c’était, explique Marek, l’aide-soignant slovaque. Un truc à base d’essence peut-être… »

Ce genre de situation, Hadi Abdallah Hassan ne veut plus l’endurer. Fuyant Mossoul, ce père de famille de 48 ans, le crâne coiffé d’un keffieh, n’a pas souhaité rejoindre le lot des centaines de déplacés qui arrêtent leur course dès Gogjali et qui attendent chaque jour une hypothétique distribution d’eau et de nourriture de l’armée. Croisé à Bartella, à quelque 10 km de Mossoul, lui veut emmener sa famille dans un camp de réfugiés. Avant cela, il doit se soumettre à un interrogatoire musclé que lui soumet un jeune officier irakien à la recherche de possibles complices de l’EI. Une humiliation de plus pour ce cheikh qui, sous le joug de Daech, s’enfermait dans ses toilettes pour fumer. « Il fallait ne laisser aucune trace, raconte-t-il. Une fois fini, je jetais le mégot dans la cuvette. » Dans son quartier de Saddam, il a vécu bien pire : la mort de son frère, puis celle de quatre petits voisins juste avant son départ, tous tués par des obus de mortier. « Je ne sais pas de quel côté ça venait et je ne veux pas le savoir, soupire-t-il en montant dans son pick-up. De toute façon, les combats vont détruire la ville. Alors, je vais vendre la maison et on essaiera d’aller en Europe. En tout cas pour moi, là-bas, c’est fini. »

 

Source Le Journal du Dimanche 04/12/2016

 

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Politique, Politique Internationale, rubrique Géopolitique, rubrique Moyen Orient, Irak, rubrique Syrie, On line, Lire aussi Sirwan Barzani : « 97% de la guerre contre Daech est achevée » , La France intensifie sa lutte contre l’EI, un an après les attentats , Comment nous avons enterré Alep,

Israël : dans les Territoires, la spoliation s’accélère

Un Palestinien protestant contre la colonisation, près du village de Deir Qaddis (Cisjordanie), le 13 juillet.? Photo Mohamad Torokman. Reuters

Un Palestinien protestant contre la colonisation, près du village de Deir Qaddis (Cisjordanie), le 13 juillet.? Photo Mohamad Torokman. Reuters

Après dix ans de procédure, des Palestiniens expulsés par des colons à Amona ont obtenu gain de cause. Mais l’extrême droite entend faire voter une loi qui légaliserait les expropriations.

Imaginons que des gens s’installent sur un terrain ne leur appartenant pas en exhibant de faux titres de propriété, qu’ils y construisent des maisons et qu’ils refusent de s’en aller malgré une décision de Cour suprême leur enjoignant de le faire. Tout ça, avec l’accord d’un gouvernement qui ­déploie une énergie folle pour les aider à contourner la décision judiciaire. Incroyable?? Pas en Israël. Du moins, pas dans les territoires ­occupés par ce pays puisque c’est bien en Cisjordanie, sur des terres privées appartenant à des villageois ­palestiniens de Silwad, de Taybeh et d’Ein Yabroud, qu’a été créée en 1995 la ­petite colonie d’Amona comptant aujourd’hui une quarantaine de famille (200 personnes).

Soutenus par l’ONG israélienne de défense des droits de l’homme Yesh Din, une ­dizaine de propriétaires ­palestiniens qui réclamait la restitution de leur patrimoine ont, au terme de dix ans de procédure, obtenu gain de cause devant la ­justice de l’Etat hébreu.

Dépouillés

Mais les ­colons n’en ont cure?: ils refusent d’appliquer l’arrêt de la Cour suprême leur ­ordonnant d’évacuer avant le 25 décembre. C’est pour ­contourner cet arrêt que le parti ­d’extrême droite «Foyer juif», ainsi que la plupart des députés du Likoud (le parti de Binyamin ­Nétanyahou) promeuvent un projet de «loi de régularisation» permettant de «blanchir» la ­spoliation des terres privées palestiniennes par les colons.

Le texte, dont l’examen par la Knesset a débuté mercredi, a été adopté en première lecture. Il prévoit en substance que les Palestiniens spoliés ne pourront plus s’adresser à la justice ­israélienne pour récupérer les ­terres dont ils ont été dépouillés. Celles-ci seront ­considérées comme expropriées, moyennant une indemnité pouvant atteindre 125?% de la valeur du bien ou un lopin équivalent.

Certes, la nouvelle loi ne «blanchira» pas Amona ­puisque le cas de cette colonie a déjà été jugé et que la régularisation ne peut être ­rétroactive. En revanche, elle ­protégera les nombreuses autres colonies de Cisjordanie, ainsi que des parties de colonies érigées dans les m­êmes circonstances. Soit, 55 «avant-postes» (des petites colonies créées sans l’accord de l’Etat hébreu) et 4?000 logements.

Paradoxalement, Nétanyahou n’est pas très favorable à la «loi de régularisation». Parce qu’elle lui a été ­extorquée par le Foyer juif et par la frange la plus extrémiste des députés du Likoud, mais également parce que le procureur général de l’Etat, ainsi que le conseiller juridique de la Knesset, ­estiment que ce texte est «contraire au droit». Donc, qu’il risque d’être retoqué par la Cour suprême. En outre, ­Nétanyahou redoute les suites diplomatiques et les ­condamnations internationales que le vote de la nouvelle loi pourrait entraîner. Il n’exclut pas non plus que l’Autorité palestinienne saisisse la Cour pénale ­internationale et que lui et ses ministres soient ­contraints de lui rendre des comptes.

Bobard

Mais les colons et le Foyer juif n’en n’ont cure. Pour l’heure, ils jubilent. «Certes, notre victoire n’est pas complète puisque nos ­frères d’Amona devrons s’installer ailleurs mais, dans l’ensemble, cette loi de régularisation change le visage de la colonisation tel que nous le connaissions depuis cinquante ans, fanfaronne Bezalel Smotrich, un colon de Beit El qui est également le député le plus actif du Foyer juif. Ce texte est important parce qu’il supprime des obstacles au retour du peuple juif sur la terre que Dieu lui a donnée. En fait, il pave la voie à l’annexion d’une partie de la Judée-Samarie [la Cisjordanie, occupée, ndlr]. C’est notre prochaine étape.» Contacté par téléphone, Smotrich semble en tout cas se moquer des réactions internationales à cette «régularisation». «Ce n’est pas le sujet», tranche-t-il. Quant au fait que des Palestiniens soient spoliés, il affirme qu’il s’agit d’un bobard?: «Ces terres n’ont jamais été occupées par personne, qu’est-ce qui prouve que ces gens-là en sont propriétaires ?? Tout ça, c’est bidon. Il s’agit d’une fausse affaire montée artificiellement en épingle par des ONG gauchistes afin de nous discréditer.»

De leur côté, les colons d’Amona, appuyés par des centaines de sympathisants d’extrême droite venus de tous les coins d’Israël, promettent d’accueillir «comme il se doit» les 3?000 policiers, gardes-frontières et agents du Shabak (Sûreté générale) chargés de les déloger avant la fin du mois.

 

Source : Libération 07/12/2016

L’enclave rebelle d’Alep-Est sur le point de s’effondrer

Dans les rues d'Alep, un homme porte sur son dos un blessé, après une frappe aérienne.• Crédits : Mamun Ebu Omer / ANADOLU AGENCY

Dans les rues d’Alep, un homme porte sur son dos un blessé, après une frappe aérienne.• Crédits : Mamun Ebu Omer / ANADOLU AGENCY

Les rebelles ont perdu le tiers d’Alep-Est face aux forces du régime syrien, lesquelles espère faire rapidement tomber cette partie de la ville que fuit désormais la population en proie à la faim et au froid.

Elle se prénomme Bana. Elle a 7 ans. Et depuis plus de deux mois, rappelle le site de la chaîne américaine CNN, elle raconte via le compte Twitter de sa mère son quotidien à Alep. Dimanche matin, sous un déluge de feu et tandis que les troupes du régime de Bachar el-Assad resserraient un peu plus encore leur étau autour de la zone tenue par les rebelles, elle a posté ces mots : « L’armée est entrée, c’est peut-être sincèrement le dernier jour où nous pouvons nous parler. S’il vous plaît, s’il vous plaît, priez pour nous ». Une heure plus tard, Bana lancera encore un nouveau message, qu’elle imagine alors être le dernier : « nous sommes sous des bombardements nourris, dit-elle, nous ne pourrons pas rester en vie. Quand nous serons morts, continuez à parler pour les 200 000 personnes qui sont toujours à l’intérieur. » Plus tard, sa mère diffusera finalement une photo de sa fille, recouverte de poussière, manifestement sortie de justesse de chez elle en plein bombardement. Viendront ensuite ces derniers mots : « Ce soir, nous n’avons plus de maison. Elle a été bombardée. Et je me suis retrouvée dans les décombres. J’ai vu des morts. Et j’ai failli mourir. »

Interrogé au début du mois par THE SUNDAY TIMES sur le sort des enfants syriens, le président Bachar el-Assad avait rejeté la faute sur les « terroristes » qui, disait-il, « utilisent des civils comme boucliers humains ». Avant de préciser que lui-même « dormait bien ». Et depuis, hier, on imagine que le bourreau de Damas non seulement dort toujours aussi bien mais qu’il a même le sourire. En quelques heures, la bataille d’Alep s’est en effet accélérée. Et pour les partisans du régime syrien, c’est désormais une quasi certitude : la chute des quartiers rebelles se rapproche.

L’offensive a été menée simultanément des deux côtés de l’enclave, précise LE TEMPS, la sectionnant au nord de la vieille ville d’Alep, comme l’aurait fait une tenaille. Une fois les premiers verrous levés, les assaillants se sont répandus dans toute la partie nord de l’enclave, tombée comme un fruit mûr, à en croire la télévision d’État syrienne. Aux côtés des unités d’élite de l’armée, les alliés du président syrien Bachar el-Assad avaient pour cela regroupé des milliers de combattants chiites pro-iraniens, notamment du Hezbollah libanais, mais aussi des milices composées d’Irakiens, d’Afghans ou de factions palestiniennes établies en Syrie.

En 48 heures, les rebelles ont ainsi perdu le tiers d’Alep-Est, peut-on lire dans les colonnes du journal de Beyrouth L’ORIENT LE JOUR. Et face à la violence de ces combats, d’importants mouvements de civils ont lieu désormais à l’intérieur de la zone assiégée. Depuis samedi, on estime que près de 10 000 personnes ont fui, soit vers les quartiers kurdes, soit vers les zones gouvernementales. Sur la chaîne du Hezbollah libanais AL-MANAR, notamment, on peut voir ces habitants par dizaines (infirmes, femmes, enfants) en train de quitter certaines zones sous l’escorte de soldats, tandis que le bruit des canons rappelle la proximité des combats. Les médias d’État syriens, eux aussi, ne manquent pas de donner à voir ces habitants dirigés par des militaires tout en précisant, sans plus de détails, qu’ils sont conduits vers « des lieux sûrs ». On y voit l’accueil impeccable réservé à ces civils, une fois arrivés à Alep-Ouest. En réalité, la plupart des Aleppins désireux aujourd’hui d’échapper à l’enfer des bombardements savent qu’ils n’ont aucune garantie du régime. Et en particulier qu’ils seront, très certainement, soumis à un interrogatoire des services de renseignement militaires. Des informations, non confirmées, évoquent déjà une séparation immédiate des hommes âgés de plus de 15 ans au sein de ces groupes conduits en zone gouvernementale.

Désormais, tout le monde s’attend à ce que les forces du régime lancent une ultime offensive près de la citadelle, pour couper de nouveau la zone en deux, précise un expert au Washington Institute. Ce qui signifie qu’au terme de ces mouvements de cisaille, il ne restera plus qu’une dernière poche d’insurgés. Les hommes armés devront alors se rendre ou « accepter la réconciliation nationale », selon les termes fixés par l’État syrien. Ce qui, à lire les messages inscrits sur les tracts lancés à destinations des rebelles, a une toute autre signification, beaucoup plus radicale. Sur l’une de ces brochures, raconte ce matin THE NEW YORK TIMES, on peut lire notamment : « Ne soyez pas stupide, pensez à vous et à vos familles. Mais pensez vite, car le temps passe et il n’est pas de votre côté. Rendez-vous. Ou affrontez la mort. »

Et face à l’évolution des combats ces derniers jours, la communauté internationale, elle, ne dit mot. A l’exception hier du ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, lequel a réclamé un « cessez-le feu-immédiat » à Alep, le silence de la communauté internationale est assourdissant. De sorte qu’à Alep, aujourd’hui, règne la certitude que tout espoir s’est évanoui. Personne ne viendra à l’aide des Syriens d’Alep. Et c’est, d’ailleurs, très probablement cette certitude-là qui explique pourquoi l’enclave assiégée est aujourd’hui en train de tomber comme un château de cartes, presque sans résistance. Et pourtant, note LE TEMPS, on pourra tourner l’affaire dans tous les sens, en laissant de côté les assassins directs, le régime syrien, la Russie et l’Iran, ou bien encore leurs acolytes-ennemis sunnites, pays du Golfe en tête, c’est bien l’Occident qui a laissé cette situation devenir ce qu’elle est.

Et le journal d’en conclure : il y avait le fracas des bombes. Cette angoisse intenable. Cette frayeur, qui n’a aucune sorte d’équivalent possible : celle de voir les siens emportés. D’être le prochain à assister au déblaiement des décombres, d’où l’on voit émerger un pied, puis la tête bleuie de son enfant mort. Il y a désormais l’élection d’un certain Donald Trump aux Etats-Unis et peut-être, demain, celle de François Fillon ou de Marine Le Pen en France. Il y a, maintenant, cette peur paranoïaque de l’Occident à l’égard de tout ce qui ressemble à un Musulman, inventorié comme djihadiste potentiel, fut-il en détresse au milieu de la Méditerranée ou mourant sous les bombes dans les quartiers de l’Est d’Alep.

Par Thomas CLUZEL

Source France Culture, 29/11/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, rubrique /Méditerranée, rubrique Moyen Orient, Syrie, rubrique Rencontre, Hala Mohammad,

Koohestani la part d’esprit dans l’ombre

Amir Reza Koohestani monte ses pièces selon le processus d’un rêve.  photo dr

Amir Reza Koohestani monte ses pièces selon le processus d’un rêve. photo dr

Théâtre
Amir Reza Koohestani était l’invité du Théâtre universitaire La Vignette à Montpellier. Rencontre avec le dramaturge iranien figure de la nouvelle génération à l’occasion d’une journée consacrée à son œuvre.

Né en 1978 à Chiraz, Amir Reza Koochestani est dramaturge et metteur en scène au sein de la compagnie Mehr Théâtre Group.  Il publie très tôt des nouvelles dans les journaux de sa ville natale. Attiré par le cinéma, il suit des cours de réalisation. Il joue aux côtés des membres de la compagnie avant de se consacrer à l’écriture de ses premières pièces : And The Day Never Came (1999),  The Murmuring Tales (2000). Avec Dance On Glasses (2001), il acquiert une notoriété internationale. Les pièces de Koohestani sont le plus souvent basées sur la vie imaginaire, causée par l’environnement politique et social.

Votre approche dramatique  développe une tension qui joue sur le trouble émotionnel et le décalage temporel comme si les mises en abîme permettaient d’y voir plus clair ?
Ce qui caractérise ma démarche, c’est peut-être que je ne m’attache pas proprement à ce qui se passe je préfère travailler sur les nuances. Dépasser les faits permet d’accéder à quelque chose de plus profond. Ce qui a lieu sur la scène doit amener le public à voir et entendre autre chose.  Le point de départ de mon théâtre est intime. Il est lié à une séparation amoureuse qui a été très douloureuse pour moi.  Aujourd’hui je suis remis. Quant au temps, cela reste un phénomène abstrait. Nous éprouvons le besoin de signes. Aujourd’hui mes pièces sont jouées en permanence. Et comme elles correspondent à des périodes marquantes de mon existence, je me trouve en confrontation avec  mon réel, face à la responsabilité difficile d’avoir  à choisir  entre ce que je dois figer et ce que je laisse évoluer.

Votre pratique artistique semble se situer dans la postmodernité, sans insolence, vous bousculez les formes classiques de la représentation occidentale…
Les pièce ne sont pas des archives, elles correspondent à ce que vous en faite. Au départ, je n’arrive pas avec un texte écrit. J’écris et on répète en même temps. Le processus s’apparente à un rêve, une représentation de l’imaginaire qui prend vie sur scène. Les  comédiens apportent leur part et les choses se transforment. Le texte est un moyen d’exprimer de reprendre  là où les choses se sont arrêtées. Je m’intéresse beaucoup aux pièces réécrites. Time lost est un retour sur ma pièce Dance On Glasses. J’ai travaillé sur la réécriture d’Ivanov de Tchekhov et je vais  prochainement adapter le roman de Kamel Daoud Meursault contre-enquête  qui est un contre-point de l’Etranger.

Comment réagissez-vous à l’adaptation de vos textes ?
J’apprécie beaucoup. Je suis très curieux. Je vais voir. J’ai le désir d’écouter aux portes pour savoir ce qu’ils disent de moi.

Dans votre oeuvre l’individu s’affirme à travers le conflit, intime ou collectif l’entendez-vous comme une inscription politique ?
Plus on traite de l’individu, plus notre approche est politique. Il ne faut pas parler des politiques pour parler de la politique. Au contraire c’est en s’intéressant aux individus que l’on entre vraiment dans le sujet. Il suffit de voir se qui se passe et de mesurer les similitudes des crises que traversent les peuples dans de nombreux pays qui se croyaient loin les uns des autres. Le monde humain doit s’intéresser au tréfonds de chaque individu pour atteindre la dimension politique qui est aujourd’hui mondiale.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Université
L’Iran d’aujourd’hui à Paul-Valéry

Time lost

Time lost

La programmation de la pièce Hearing au Théâtre universitaire de la Vignette a permis de donner suite au colloque international qui s’est tenu en mars dernier à l’Université Paul-Valéry de Montpellier L’Iran d’aujourd’hui, reflets d’une autre modernité artistique. Après une projection de Time lost ouverte au public animée par Joëlle Chambon et Didier Plassard du département d’Etudes théâtrale une discussion et une rencontre avec l’équipe d’Amir Reza Koohestani ont permis d’aborder l’oeuvre majeure de l’artiste et de se familiariser avec une esthétique théâtrale unique. Des textes faussement limpides qui recèlent un entrelacs complexe d’ellipses et d’échos, un jeu retenu et extrêmement précis, un minimalisme formel qui n’exclut pas l’usage original de divers médias, l’alliance d’un réalisme presque documentaire et d’un symbolisme simple et poétique, parfois énigmatique. Depuis Danse sur les verres, créé en 2001 dont le succès a entraîné 4 ans de tournée internationale, la plupart de ses créations ont été accueillies dans les grandes villes européennes. Un beau cadeau pour les étudiants de Montpellier 3 !

Cinéma

BANDEAU-LE-CLIENT
Le Client  de Asghar Farhadi
Après un petit détour par la France avec Le Passé, le réalisateur Asghar Farhadi revient à ses racines. Le Client, dans la belle et forte lignée d’À propos d’Elly ou Une séparation, est un superbe apologue sur la nécessité vitale d’une plus grande liberté pour le peuple iranien, et d’abord pour les femmes… Prix du scénario et Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes. Actuellement sur les écrans du Diagonal-Capitole puis à l’Utopia

Source : La Marseillaise 21/11/2016

Voir aussi : Rubrique  Théâtre, rubrique Iran, Roja Chamankar. « comme un prisme qui réfracte les lumières » rubrique Montpellier, rubrique Rencontre, rubrique Société, Citoyenneté, rubrique Cinéma,