Le travail dans les prisons des États-Unis : Une industrie rentable

Le-combat-pour-la-liberte-des-Trois-d-Angola_article_landscape_pm_v8Les organismes de défense des droits de l’homme, politiques et sociaux, dénoncent ce qu’ils appellent une nouvelle forme d’exploitation inhumaine aux États-Unis, où, assurent-ils, la population carcérale atteint les deux millions d’internés, dont la grande majorité, des Noirs et des Hispaniques, travaillent pour les industries, pour quelques centimes.

Pour les magnats qui ont investi dans les industries des prisons, il s’agit d’une poule aux œufs d’or. Là-bas, il n’y a pas de grèves, ils n’ont à payer aucune assurance chômage, pas de congés et aucun travail compensatoire. Les prisonniers sont « full time », ils ne risquent pas d’arriver en retard ou de s’absenter pour raisons familiales ; en outre, si la paie de 25 centimes par heure ne leur convient pas et s’ils refusent de travailler, ils sont enfermés dans des cellules d’isolement. Au total, le pays compte environ deux millions d’inculpés dans les prisons des États, fédérales et privées. Selon le California Prison Focus, « aucune autre société dans l’histoire humaine n’a jamais emprisonné autant de ses propres citoyens ». Les chiffres indiquent que les États-Unis ont emprisonné plus de personnes que n’importe quel autre pays : un demi-million de plus que la Chine, dont la population est cependant cinq fois plus élevée que celle des États-Unis. Les statistiques montrent que 25 % du total des prisonniers dans le monde sont internés aux États-Unis, alors que ceux-ci ne représentent que 5 % de la population mondiale. De moins de 300 000 prisonniers en 1972, la population carcérale est passée à 2 millions en 2000. En 1990, elle était d’un million. Il y a dix ans, il n’y avait que cinq prisons privées dans le pays, avec une population pénitentiaire de 2000 prisonniers ; actuellement, elles sont au nombre de 100, avec 62 000 lits occupés par des prisonniers. On s’attend que pour la prochaine décennie, ce nombre atteigne 360 000 lits, selon les rapports.

Que s’est-il passé ces dix dernières années ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers ?

« Le recrutement privé de prisonniers pour travailler incite à emprisonner les gens. Les prisons dépendent des revenus ainsi engendrés. Les actionnaires des sociétés qui s’enrichissent grâce au travail des prisonniers intriguent pour la prolongation des peines, qui leur permettent de développer leur main d’oeuvre. Le système se nourrit lui-même », lit-on dans une étude du Parti ouvrier progressiste, qui accuse l’Industrie des prisons d’être « une copie de l’Allemagne nazie par rapport au travail obligatoire et aux camps de concentration ».

Le Complexe de l’Industrie des prisons est une des industries dont la croissance est la plus élevée aux États-Unis d’Amérique du Nord, et ses investissements sont cotés à Wall Street. « Cette industrie multimillionnaire a ses propres expositions commerciales, ses conventions, ses sites web, ses catalogues pour commandes par correspondance et par Internet. Il y a également des campagnes directes d’annonces, des sociétés d’architecture, des entreprises de construction, de cabinets d’investisseurs de Wall Street, des sociétés d’approvisionnement en plomberie, des sociétés qui fournissent des repas, du matériel de sécurité à l’épreuve des balles, des cellules capitonnées d’une grande variété de couleurs ».

D’après le Left Business Observer, l’Industrie fédérale des prisons produit 100 % de l’ensemble des casques militaires, porte-munitions, gilets pare-balles, cartes d’identité, chemises et pantalons, tentes et gourdes. Outre le matériel de guerre, les travailleurs des prisons produisent 98 % du marché entier des services d’assemblage d’équipements, 93 % des peintures et pinceaux des peintres, 92 % de l’ensemble des services d’aménagement de cuisines, 46 % de tous les équipements personnels, 36 % des ustensiles ménagers, 30 % des aides auditives, micros et haut-parleurs, 21 % de l’ensemble des meubles de bureau. Des pièces d’avions, du matériel médical et bien d’autres choses encore : cela va même jusqu’à l’élevage de chiens pour guider les aveugles.

Sous le crime croît la population carcérale

Selon les organismes de défense des droits de l’homme, les facteurs qui augmentent le potentiel de bénéfices pour ceux qui investissent dans le Complexe industriel des prisons sont les suivants :

– L’emprisonnement de délinquants pour des crimes non violents et l’imposition de longues peines de prison pour la possession de quantités microscopiques de drogues illégales. La loi fédérale exige cinq ans de prison, sans droit à la libération sur parole, pour la possession de 5 grammes de crack ou de 3 onces et demie d’héroïne et 10 ans pour la possession de moins de deux onces de cocaïne cristallisée ou crack. Une peine de 5 ans est imposée pour la possession de 500 grammes de cocaïne en poudre, soit 100 fois plus que la quantité de cocaïne cristallisée pour la même peine. La grande majorité de ceux qui utilisent de la cocaïne est blanche, de classe moyenne ou supérieure. Ceux qui utilisent plus le crack sont les Noirs et les Latinos. Au Texas, on peut être condamné à jusqu’à deux ans de prison pour la possession de quatre onces de marijuana. Ici à New York, la loi antidrogue promulguée en 1973 par Nelson Rockefeller impose une peine obligatoire qui va de 15 ans à la perpétuité pour la possession de 4 onces de toute drogue illicite.

– La promulgation, dans treize États, de la « trois chefs d’accusation » {prison à perpétuité pour toute personne convaincue de trois félonies}, a nécessité la construction de 20 nouvelles prisons. Un des cas les plus remarquables relatifs à cette mesure est celui d’un prisonnier qui, pour avoir volé une voiture et deux bicyclettes, a reçu trois peines de 25 ans.

– L’allongement des peines

– La promulgation de lois qui exigent des peines minimales, quelles que soient les circonstances

– La grande expansion du travail des prisonniers, qui procure des bénéfices incitant à emprisonner davantage de gens, pour des périodes plus longues

– L’augmentation des sanctions contre ceux qui sont déjà prisonniers pour prolonger leurs peines au-delà de la peine initiale.

Histoire du travail dans les prisons des États-Unis

Le travail des prisonniers trouve ses racines dans l’esclavage. Depuis la Guerre civile de 1861, époque à laquelle un système de « location de prisonniers » a été mis en œuvre pour perpétuer la tradition de l’esclavage. Les esclaves libérés ont été accusés de ne pas respecter leurs obligations de métayer (travailler la terre du patron en échange d’une partie de la récolte) ou de petits larcins — très rarement prouvés — puis ils ont été « loués » pour récolter le coton, travailler dans les mines et construire des chemins de fer. En Géorgie, de 1870 à 1910, 88 % des condamnés loués étaient des Noirs.

En Alabama, 93 % des mineurs « loués » étaient des Noirs. Au Mississippi, une grande exploitation de prisonniers, semblable aux anciennes haciendas esclavagistes, a remplacé le système de location de condamnés. L’infâme hacienda Parchman a existé jusqu’en 1972. Pendant la période qui a suivi la Guerre civile, les lois Jim Crow de ségrégation raciale ont été imposées dans tous les États, décrétant par mandat la ségrégation dans les écoles, les logements, les mariages et de nombreux autres aspects de la vie.

« Aujourd’hui, un nouvel ensemble de lois, à caractère raciste marqué, impose le travail d’esclave et les ateliers de la faim dans le système pénal de justice, par l’intermédiaire de ce que l’on appelle le Complexe industriel des prisons », selon l’analyse du Left Business Observer. Qui investit ? Au moins 37 États ont légalisé le recrutement de prisonniers par des sociétés privées, qui montent leurs opérations au sein des prisons des États. Sur la liste des entreprises clientes figure la fine fleur des entreprises des États-Unis : IBM, Boeing, Motorola, Microsoft, AT&T, Wireless, Texas Instrument, Dell, Compaq, Honeywell, Hewlett-Packard, Nortel, Lucent Technologies, 3Com, Intel, Northerm Telecom, TWA, Nordstrom, Revon, Macy’s, Pierre Cardin, Target Stores, et beaucoup d’autres encore. Toutes ces sociétés sont enthousiasmées par le boom économique engendré par le travail des prisonniers. Rien qu’entre 1980 et 1994, les gains produits sont passés de 392 millions à 1,31 milliard.

Les travailleurs internés dans les prisons d’État reçoivent généralement le salaire minimum, mais dans certains États comme le Colorado, les salaires atteignent 2 dollars l’heure. Dans les prisons privées, la rémunération peut être de 17 centimes de l’heure pour un maximum de six heures par jour, ce qui donne un salaire de 20 dollars par mois. Le maximum sur l’échelle des salaires est celui versé à la prison CCA du Tennessee, qui est de 50 centimes de l’heure pour un travail qualifié de « highly skilled positions », poste hautement qualifié. Avec de tels prix, il n’est pas surprenant que les prisonniers considèrent comme très généreux les salaires versés dans les prisons fédérales.

« Là, tu peux gagner 1,25 dollar de l’heure et travailler huit heures par jour, parfois faire des heures supplémentaires. On peut envoyer chez soi jusqu’à 200 ou 300 dollars par mois ». Grâce au travail dans les prisons, les États-Unis sont de nouveau attrayants pour les investissements dans des travaux qui n’étaient conçus que pour le Tiers Monde. Une société qui opérait dans une maquiladora du Mexique a arrêté toutes ses activités pour les transférer vers la prison de l’État de Californie, à San Quenton. Au Texas, une usine a renvoyé ses 150 travailleurs et engagé les services d’ouvriers/prisonniers de la prison privée de Lockhart, Texas, où sont également assemblés des circuits imprimés pour des sociétés comme IBM et Compaq. Le représentant de l’État de l’Orégon, Kevin Mannix, a exhorté il y a peu la société Nike à rapatrier sa production d’Indonésie vers son État natal, en précisant aux fabricants de chaussures qu’ils « n’auraient pas de frais de transport ; nous vous offrons le travail compétitif de la prison (ici) ».

Les prisons privées

La privatisation des prisons a commencé à prendre de l’ampleur en 1980, sous les gouvernements de Ronald Reagan et de Bush père, mais elle a atteint sa croissance maximale en 1990, sous Bill Clinton, quand les actions de Wall Street se vendaient comme des petits pains. Le programme de Clinton en faveur de la réduction du personnel fédéral a amené le Département de la Justice à sous-traiter à des sociétés de prisons privées l’emprisonnement des travailleurs sans papiers et des prisonniers de haute sécurité. Les prisons privées représentent le secteur le plus puissant du Complexe industriel des prisons.

On compte quelque 18 sociétés gardant 10.000 prisonniers dans 27 États. Les deux plus grandes sont la Corporation correctionnelle d’Amérique (CCA) et la Wackenhut, qui contrôlent 75 %. Une prison privée reçoit un montant garanti d’argent pour chaque prisonnier, indépendamment de ce que coûte l’entretien du prisonnier. D’après l’administrateur des prisons privées de Virginie, Rusell Boraas, le « secret de l’eploitation à faible coût est d’avoir un nombre minimum de gardes pour un nombre maximum de prisonniers ». La CCA possède une prison ultramoderne à Lawrenceville, en Virginie, dans laquelle cinq gardiens assure le tour de jour et deux le tout de nuit, pour 750 prisonniers. Dans les prisons privées, on déduit des peines « le temps de bonne conduite » mais en cas d’infraction, on ajoute 30 jours aux peines, en d’autres termes, davantage de profits pour la CCA. D’après une étude des prisons au Nouveau-Mexique, on a découvert que des prisonnières de la CCA avaient perdu en moyenne huit fois plus de « temps de bonne conduite » que dans les prisons exploitées par l’État.

Importation et exportation de prisonniers

Le profit est tel aujourd’hui qu’il existe un nouveau négoce : l’importation de prisonniers condamnés à de longues peines, c’est-à-dire, les pires criminels. Tandis qu’un juge fédéral décidait que la surpopulation des prisons du Texas était un châtiment cruel et exceptionnel, la CCA signait des accords avec les alguaciles (autorités locales) de comtés pauvres en vue d’y construire et d’y exploiter de nouvelles prisons, et de se partager les bénéfices.

D’après l’Atlantic Monthly (décembre 1998), ce programme a été soutenu par des investisseurs de Merrill-Lynch, Shearson -Lehman, American Express et Allstate, et l’opération s’est répandue dans toute la région rurale du Texas. Le gouverneur Ann Richards a suivi l’exemple de Mario Cuomo à New York et construit tant de prisons d’État qu’elle a noyé le marché, ce qui a réduit les bénéfices des prisons privées.

Étant donné qu’une loi signée par Clinton en 1996, —qui a mis fin aux supervisions et aux décisions par les tribunaux— a entraîné un encombrement des prisons et l’apparition de conditions de violence et d’insécurité, les sociétés de prisons privées du Texas ont commencé à passer des contrats avec d’autres États dont les prisons étaient très encombrées, proposant un service de « location de cellule » dans les prisons de la CCA dans les petits villages texans. La commission de l’acheteur de lits est de 2,50 à 5,50 dollars par jour. Le comté touche 1,50 dollar par prisonnier.

Statistiques

97 % des 125 000 prisonniers fédéraux sont des délinquants non violents. On estime que plus de la moitié des 623 000 détenus des prisons municipales ou des comtés sont innocents des crimes qu’on leur impute. Sur ce chiffre, la grande majorité est en attente de jugement. Deux tiers du million de prisonniers d’État ont commis des délits non violents. 16 % des deux millions de détenus souffrent de l’une ou l’autre maladie mentale.

Source : Rebelion  (Traduit de l’espagnol par ARLAC) Juillet, 2007

travail dans les prisons

Voir aussi : Rubrique Etats-Unis, rubrique, Société, Travail, rubrique Economie, On Line, En Louisiane, les prisonniers rapportent gros,

Il pourrait changer la face de l’Europe : le traité transatlantique décodé

 Le traité transatlantique TAFTA vise à établir une zone de libre-échange entre l'Union européenne et les Etats-Unis, créant un gigantesque marché de plus de 800 millions de consommateurs. Le traité transatlantique TAFTA vise à établir une zone de libre-échange entre l'Union européenne et les Etats-Unis, créant un gigantesque marché de plus de 800 millions de consommateurs. | REUTERS/© Sergio Perez / Reuters

Le traité transatlantique TAFTA vise à établir une zone de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis, créant un gigantesque marché de plus de 800 millions de consommateurs. Le traité transatlantique TAFTA vise à établir une zone de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis, créant un gigantesque marché de plus de 800 millions de consommateurs. | REUTERS/© Sergio Perez / Reuters

Négocié dans le plus grand secret par les Américains et les Européens depuis bientôt un an, le traité de libre-échange transatlantique suscite une opposition de plus en plus virulente de la part des ONG et des partis politiques. En France, le Front de gauche a même décidé de placer le combat contre TAFTA au coeur de sa campagne pour les élections européennes en mai, qu’elle entend transformer en référendum pour ou contre le traité. Dans une moindre mesure, les écologistes et le Front national se sont également saisis du dossier, alors que l’UMP, le PS et François Hollande restent très discrets sur le sujet.

De quoi s’agit-il ?

Un accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne, préparé depuis une dizaine d’années, et officiellement négocié depuis l’été 2013. Il a pour but de constituer un marché commun de 820 millions de consommateurs, qui représenterait la moitié du PIB mondial et le tiers des échanges commerciaux : pour ses défenseurs, il pourrait faire gagner jusqu’à 0,05 points de PIB par an aux économies américaine et européenne, boostant les échanges et les créations d’emplois.

Quatre rounds de négociation rassemblant à chaque fois une centaine de personnes ont déjà eu lieu à Bruxelles et Washington. Les négociations, menées par la Commission européenne de ce côté de l’Atlantique, sont censées aboutir en 2015. Le traité devra alors être validé par les Vingt-Huit Etats-membres de l’Union européenne, puis voté par le Parlement européen.

PTCI, TAFTA ou TTIP ?

Le traité devait originellement s’appeler TAFTA, pour Transatlantic Free Trade Area (zone de libre-échange transatlantique). Il a été depuis rebaptisé TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), car son nom ressemblait trop à celui du traité ACTA, rejeté par le Parlement européen en 2012 à l’issue d’un long combat politique. En français, cela donne PTCI : le « partenariat transatlantique de commerce et d’investissement ». Pour autant, ses adversaires, rassemblés depuis plusieurs mois sous l’étendard #STOPTAFTA, ont décidé de continuer à utiliser son nom original.

Qu’en sait-on exactement ?

Les négociations sur le traité transatlantique se déroulant dans le plus grand secret entre les responsables européens et américains, on en sait peu sur son contenu. Les seules sources à notre disposition sont les documents qui ont fuité sur Internet ou dans la presse depuis un an :

Tout juste sait-on donc que TAFTA/TIPP vise :

  • La suppression des tarifs douaniers
  • L’harmonisation progressive des règlementations de part et d’autre de l’Atlantique
  • La mise en place d’un mécanisme de règlements des différends entre les entreprises et les Etats

Affirmations sur TAFTA passées au crible

Pour démêler les mythes de la réalité, Les Décodeurs se sont penchés sur quatre affirmations couramment relayées, par les détracteurs et les promoteurs de TAFTA :

2. TAFTA va-t-il délocaliser notre justice à Washington ?

3. TAFTA va-t-il nous faire manger des OGM et du poulet au chlore ?

Voir aussi : Rubrique UE, rubrique Politique, rubrique Economie, rubrique Internet, Acta la protection qui musèle, rubrique Philosophie, Habermas : Pour une Europe démocratique !

Les racines géopolitiques de la crise ukrainienne et de la brouille russo-occidentale

Les tensions entre la Russie et l'Occident sont de plus en plus palpables. Crédit Reuters
Alors que la crise diplomatique fait rage, qui se rappelle que Vladimir Poutine était au départ l’héritier politique de Boris Eltsine ? Petit rappel des faits qui ont poussé le président russe à troquer son occidentalisme initial contre son projet eurasiatique anti-occidental actuel.

l’aune de la crise ukrainienne, qui oppose actuellement Kiev et l’Occident à la Russie autour de la Crimée sécessionniste, on a du mal à croire que la guerre froide est terminée. La lune de miel entre Washington et Moscou – qui avait fait naître une prise de conscience « panoccidentale » lors des attentats du 11 septembre, commis par des ennemis communs des Russes et des Américains – n’est plus qu’un souvenir lointain. Qui se rappelle en effet que Vladimir Poutine était, lorsqu’il accéda au pouvoir en décembre 1999, l’héritier politique de celui qui abolit l’ex-Union soviétique et se rapprocha de l’Occident, Boris Eltsine, puis d’Anatoli Sobtchak, ex maire de Saint Pétersbourg, leader du clan des « pro-occidentaux ? Qui se rappelle qu’à l’époque, Poutine plaidait pour un rapprochement avec l’OTAN et l’Union européenne, position diamétralement opposée à sa vision « eurasienne » actuelle ? Que s’est-il donc passé pour que, 30 ans après la chute de l’URSS, la Russie soit toujours perçue comme un danger et pour que l’OTAN soit toujours perçue comme hostile à Moscou ?

En fait, les événements qui ont motivé Vladimir Poutine à troquer définitivement son occidentalisme initial contre son projet « eurasiatique » anti-occidental actuel ont été d’une part la seconde guerre d’Irak (2003) – qui visa à renverser le régime laïc-nationaliste et pro-russe de Saddam Hussein – puis, l’année suivante, l’appui occidental à la première révolution ukrainienne anti-russe (2004) dite « orange ». Ces deux évènements ont fait déborder un vase déjà très plein, puisque Moscou avait dû se résigner dans les années 1990 au démantèlement de son allié et « frère » slavo-orthodoxe », la Serbie, amputée du Kosovo, puis d’une façon générale de l’ex-Yougoslavie, démembrée pour permettre l’extension de l’OTAN vers l’Est et la création de mini Etats pro-occidentaux (Macédoine, Bosnie, Croatie, Monténégro, Kosovo, etc).

L’encerclement de la Russie par les forces atlanto-américaines, permis par les guerres d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2001), le blocage de l’accès russe aux Mer chaudes de l’Océan indien, du Golfe arabo-persique et de la Méditerranée, puis l’entrée dans l’UE ou/et dans l’OTAN d’Etat décidés à punir la Russie pour l’occupation soviétique passée (Pays Baltes, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) ont achevé de convaincre M. Poutine que les Occidentaux poursuivaient leur stratégie d’endiguement (« containment ») de son pays, l’ultime « preuve » étant le projet américain d’installation en Europe centrale d’un « bouclier antimissile tourné contre la Russie ».

source Courrier International

source Courrier International

Deux poids deux mesures : « selon que vous soyez atlantiste ou misérable… »:

De la même manière, lorsque, entre 1999 et 2007, les puissances de l’OTAN ont appuyé et reconnu le pouvoir sécessionniste albanophone du Kosovo, aujourd’hui indépendant, pouvoir instauré par le mouvement terroriste anti-serbe UCK, elles ont considéré que le Kosovo autonome était « libéré » de tous les accords juridiques et constitutionnels inhérents à la Serbie. On peut donc se demander sur quelle base logique les Occidentaux considèrent-ils comme « conforme au droit international » la sécession du Kosovo vis-à-vis de la Serbie ainsi que les élections libres qui y ont été organisées pour avaliser cette sécession, tout en jugeant en revanche l’indépendance de la Crimée – pourtant également sanctionnée par des élections libres – « totalement contraire au droit international » ?

On nous répondra qu’en Crimée cela s’est passé « sous occupation » de l’armée russe, mais on peut rétorquer que si les forces militaires russes ont « libéré » la Crimée de l’Ukraine sans tirer un coup de feu au départ, les puissances de l’Otan ont quant à elles « libéré » le Kosovo par des bombardements aériens massifs ayant occasionné la mort de milliers de civils et la destruction des infrastructures stratégiques de Serbie…

Pour Moscou, comme pour tout stratège, pareille sélectivité dans l’indignation cache d’évidents intérêts stratégiques (bases US au Kosovo), ce qui est d’ailleurs de bonne guerre. Mais il convient donc de ne pas être dupes et de ne pas sombrer dans un manichéisme étroit qui n’aide pas au nécessaire rapprochement occidental-russe et surtout euro-russe. Pour Vladimir Poutine, Moscou a donc tout autant le droit de défendre ses bases stratégiques donnant accès aux mers chaudes (Syrie, Crimée, etc) que les Occidentaux défendent leurs bases partout et jusqu’aux portes d’espace russe. Rappelons par ailleurs que la Crimée, ancienne « Côte d’azur russe », est devenue ukrainienne par la négation (soviétique) des aspirations de ses habitants, puisqu’elle fut « donnée » à l’Ukraine par le dictateur soviétique Khrouchtchev. Ce fut aussi le cas du Haut Karabakh, région arménienne « donnée » à l’Azerbaïdjan par Staline, origine d’un interminable conflit entre ces deux pays. On pourrait aussi s’étonner du fait que les mêmes occidentaux désireux de « sanctionner » Poutine pour la Crimée passent leur temps à absoudre la Turquie qui occupe illégalement depuis 1974 et colonise l’île de Chypre, pourtant membre de l’Union européenne… Mais il est vrai que la Turquie est un membre important de l’OTAN, ce qui donne des droits différents… On constate ici les sérieuses limites du principe du droit international « d’intangibilité des frontières », opposé à un autre grand principe cher aux Nations unies, celui du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Les vrais objectifs des sanctions américaines et européens contre la Russie

Ceci dit, le réalisme est aussi un grand principe des relations internationales. Il rappelle que l’objectif de l’OTAN visant à étendre son influence jusque « dans l’étranger proche russe » – vraie cause de la crise – a des limites. Car la Russie conserve un fort « pouvoir de nuisance », de nombreux moyens de pressions, notamment énergétiques, sans oublier ses milliers de têtes nucléaires qui incitent à être prudents… Les sanctions occidentales ont été présentées comme les « plus dures jamais adoptées contre la Russie depuis la Guerre froide », mais elles demeurent imitées et n’inquiètent pas Moscou, d’où la boutade de Vladislav Sourkov, influent conseiller politique de Vladimir Poutine, qui a déclaré que le fait d’y figurer constitue « un grand honneur”… Les sanctions pourront certes viser des personnes plus proches du pouvoir dans les semaines à venir si Moscou lance une opération dans l’Est de l’Ukraine. Mais les enjeux économiques et énergétiques sont tels que personne n’a intérêt à des sanctions susceptibles de nuire réellement au pouvoir de Vladimir Poutine, qui n’a d’ailleurs jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui, qui peut déclencher des « représailles » (gels d’avoir de sociétés occidentales présentes en Russie, rupture des livraisons de gaz aux pays européens dépendants (Allemagne, Italie ; pays baltes), etc.

Révolutions de couleur (Ukraine, Géorgie) : le casus belli

Pour revenir à l’Ukraine, Poutine estime qu’il ne peut en aucun cas laisser un gouvernement radicalement anti-russe gouverner un pays situé dans sa sphère d’influence stratégique (« étranger proche »), sachant qu’une partie importante de la population ukrainienne est russe ou russophone. D’après le président russe, c’est le crédit géopolitique même de la Russie qui est en jeu.

Et la contre-partie d’un régime atlantiste à ses frontières serait une rectifications des frontières de l’Ukraine. Ainsi, les Occidentaux et les nationalistes ukrainiens qui ont déposé l’ex-Président pro-russe Ianoukovitch ont raison, de leur point d’affirment que la Russie est revenue sur un accord international consécutif à la chute de l’ex-URSS par lequel la Russie post-soviétique de Boris Eltsine renonçait à récupérer la Crimée – pourtant historiquement russe – et s’engageait à respecter les frontières de l’Ukraine décidées par les dirigeants de l’ex-URSS en échange seulement du maintien de bases militaires russes en Crimée et de la renonciation par l’Ukraine à son arsenal nucléaire. Mais, comme l’explique le spécialiste de la Russie Jacques Sapir, il est aussi indéniable qu’en reconnaissant de façon fort hâtive la « révolution » ukrainienne anti-russe de février 2014 – ce qui a entraîné la constitution d’un gouvernement transitoire hostile à l’ordre juridique préexistant – l’Occident devait s’attendre à ce que les autres parties de l’Ukraine (non hostiles à Moscou et fidèles au pouvoir légal en place) soient de facto et de jure libérées des engagements des autres parties du pays. Ainsi, Moscou se sent également libéré de son engagement international à renoncer à la Crimée, jadis conditionné à une alliance russo-ukrainienne désormais dénoncée par Kiev.

En réalité, la vraie fonction des sanctions est de « dissuader Poutine d’aller plus loin en prenant par exemple des villes de l’Ukraine russophone de l’Est comme Donetsk ou Karkov », explique l’expert de l’Ukraine et de la Russie Fabien Baussart, président du Center of Political and Foreign Affairs (CPFA). D’après lui, ces sanctions sont plutôt mesurées, les pays européens avançant même à reculons à cause de leur dépendance énergétique, l’alternative aux livraisons de gaz russe n’étant pas possible d’ici plusieurs années». Certes, les Etats-Unis sont moins dépendants énergétiquement que les Européens, mais ils sont coincés eux aussi, car ils ont besoin des Russes sur les dossiers iranien et syrien, comme on l’a vu avec les accords de Genève…

En conclusion, il n’est dans l’intérêt de personne de revenir à une “guerre froide”, même si dans les deux camps, les mentalités sont encore formatées par ce paradigme dépassé. Mais il est vrai que côté occidental, nombre de stratèges de l’Otan et de dirigeants politiques sont tentés de capitaliser jusqu’au bout leur “victoire” contre l’ex-URSS dont la Russie est hélas perçue comme la continuité.

Depuis des années, et spécialement dans mon essai*, je plaide au contraire pour une “réconciliation euro-russe” et russo-occidentale dans le cadre de ce que j’ai appelé un “PanOccident”, un Occident qui aurait renoncé à sa définition universaliste “arrogante” et qui saurait se recentrer sur ses intérêts civilisationnels, son identité judéo-chrétienne et son espace stratégique face aux nouveaux défis du monde multipolaire que la Russie accepte mais que l’Occident semble nier au nom d’une utopie universaliste (“Village Global ou Mc World”) qui résulte d’une confusion entre mondialisme et globalisation, le premier étant une utopie dangereuse de type néo-impériale et le second n’étant qu’un champ d’action et d’échanges entre puissances souveraines.

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue renommé. Ancien éditorialiste à France Soir, il enseigne les relations internationales à l’Université de Metz et est chercheur associé à l’Institut Choiseul. Il a publié plusieurs livres sur la faiblesse des démocraties, les Balkans, la Turquie et le terrorisme islamique.

* Dernier essai d’Alexandre del Valle, “Le Complexe occidental, petit traité de déculpabilisation”, éditions du Toucan, mars 2014.

Source Atlantico 24/03/2014

Voir aussi : Rubrique Ukraine, rubrique Géopolitique, Réorientation d’un monde multipolaire, On Line , La politique énergétique de la Russie,

Monde. Liste des organisations/alliances régionales

Monde Géopolitique

Liste des organisations/alliances régionales

Afrique

  • Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)
  • Union africaine (anciennement OUA)
  • Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC)
  • Union économique et monétaire ouest-africaine
  • La Communauté des États Sahélo-Sahariens (CEN-SAD)
  • Commission économique pour l’Afrique (CEA)

Amériques

  • Association des États de la Caraïbe (AEC)
  • Accord de libre-échange nord-américain (ALENA)
  • CARICOM
  • Communauté sud-américaine de nations
  • MERCOSUR
  • Organisation des États Américains
  • Organisation du traité de coopération amazonienne
  • Pacte andin

Asie

  • Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN)

Europe

  • Agence spatiale européenne (ESA)
  • Office européen des brevets (OEB)
  • Association européenne de libre-échange (AELE)
  • Banque européenne d’investissement (BEI)
  • Conseil de l’Europe
  • Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE)
  • Union européenne (UE)

Moyen-Orient et Afrique du Nord

  • Ligue arabe

Organisations à vocation militaire

  • Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN)

 

A livre ouvert : « Homesman » de Glendon Swarthout

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Au cœur des grandes plaines de l’Ouest, au milieu du XIXe siècle, Mary Bee Cuddy est une ancienne institutrice solitaire qui a appris à cultiver sa terre et à toujours laisser sa porte ouverte. Cette année-là, quatre femmes, brisées par l’hiver impitoyable et les conditions de vie extrêmes sur la Frontière, ont perdu la raison. Aux yeux de la communauté des colons, il n’y a qu’une seule solution : il faut rapatrier les démentes vers l’Est, vers leurs familles et leurs terres d’origine.

Morceau choisi

Un autre jour, il avait découvert une petite fissure dans le brancard de gauche, à l’avant du chariot. S’il venait à se briser, il n’auraient aucune possibilité d’en fabriquer un nouveau. Avec le couteau Bowie qu’il avait récupéré plutôt, Briggs coupa une longue bande dans la peau de bison qu’il avait volée sur le site funéraire de Winnebago et l’attacha aussi solidement qu’il put sur le brancard. Mary Bee aurait peut-être pensé à le faire, elle aussi. Ou peut-être pas. Et à vrai dire, elle n’aurait même pas eu la peau de bison.

– Que se passera-t-il si ça tombe ?

– La roue se cassera

-Seigneur (…)

Un autre jour encore, la protection en acier de la roue arrière gauche s’était déplacée. si elle tombait et que la roue en bois se désintégrait, ils seraient impuissants, échoués au milieu de la plaine. Buster Shaver aurait recalé la protection ou l’aurait chauffée à blanc et l’aurait remise parfaitement en place avant de laisser refroidir, mais Briggs n’avait ni forge, ni outils adéquats. Pendant l’heure qui suivit, il roula très lentement pour épargner la roue, il l’écouta heurter les pierres et fit des détours fréquents pour descendre dans chaque ravin.

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Glendon Swarthout (1918-1992) Nouvelle traduction de l’américain par Laura Derajinski aux éditions Gallmeister.

 

Adaptation

Adapté au cinéma par Tommy Lee Jones, le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2014. Il sera sur les écrans le 21 mai prochain, le temps de lire le livre…

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