Ventes d’armes pour la Syrie et le Yémen : la filière des Balkans

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En recoupant contrats officiels, photos d’avions, de cargos ou d’hommes armés sur les front syrien ou yéménite, un collectif de journalistes met pour la première fois au jour un circuit de vente d’armes entre les pays des Balkans et du Moyen-Orient.

Très peu d’informations ont filtré jusqu’ici sur les quantités colossales d’armes qui parviennent depuis cinq ans aux différents groupes combattants en Syrie et au Yémen. L’enquête menée par un groupe de journalistes d’investigation des Balkans (1) lève une partie du voile sur la provenance et la trajectoire de ce matériel destiné aux champs de bataille du Moyen-Orient. Le marché, évalué à 1,2 milliard d’euros, implique huit pays vendeurs d’Europe centrale et orientale (Bulgarie, Croatie, République tchèque, Roumanie et Slovaquie, membres de l’Union européenne, mais aussi Serbie, Bosnie et Monténégro) et quatre acheteurs l’Arabie Saoudite, la Jordanie, les Emirats arabes unis et la Turquie. Des partenaires qui avaient très peu de relations commerciales avant le conflit syrien. Or, depuis 2012, des avions gros-porteurs chargés d’armes légères – fusils-mitrailleurs, lance-roquettes et munitions – décollent régulièrement des aéroports de Zagreb, Sofia ou Bratislava pour se poser à Djedda, Abou Dhabi ou Amman. Les livraisons ont considérablement augmenté en 2015 et comprennent du matériel plus lourd, y compris des chars de fabrication russe, acheminé par bateau.

Embargo contourné

«Ce commerce est certainement illégal, selon les experts des armements comme des droits de l’homme», souligne le rapport des journalistes produit dans le cadre d’un projet «pour une meilleure gouvernance». Ils ont traqué des documents et des photos sur les vols, les contrats, les rapports de l’ONU et de sources gouvernementales. Les licences d’exportation accordées contournent l’embargo décrété par l’UE sur les ventes d’armes aux belligérants en Syrie. Or des photos et des vidéos du terrain en Syrie, postées sur les réseaux sociaux montrent certaines de ces armes aux mains de brigades de l’Armée syrienne libre, soutenues par certains pays occidentaux et arabes, mais aussi de certains groupes salafistes.

Transactions pays par pays

 

Belgrade Airport | BIRN

Belgrade Airport | BIRN

Ces contrats ont rapporté des centaines de millions d’euros aux pays concernés et fait tourner leurs usines de production de munitions à plein régime. L’enquête publie les chiffres détaillés des transactions pays par pays. Ainsi, la Croatie et la République tchèque figurent en tête des vendeurs et 4 700 tonnes de matériel ont été livrés par la Bulgarie et la Roumanie à l’Arabie Saoudite. Le royaume sunnite, acheteur de près de 80% des armes des Balkans est aussi le principal bailleur de fonds des rebelles syriens. Il est en outre engagé dans une guerre au Yémen où des groupes de combattants sunnites porteurs d’armes d’origine balkanique ont été repérés sur des photos.

Les informations inédites de l’enquête des reporters des Balkans ont le mérite de révéler l’existence de l’une des filières d’armes vers les conflits sanglants de Syrie ou d’ailleurs dans la région. Les journalistes reconnaissent qu’il doit y en avoir bien d’autres et s’étonnent par exemple que le Qatar, connu pour être l’un des principaux fournisseurs des groupes armés syriens islamistes, n’apparaisse pas dans le commerce qu’ils ont mis au jour.

Hala Kodmani

(1) The Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) and the Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP)

Source : Libération 28/07/2016

Voir aussi : Rubrique Politique Comment la France est devenue une cible « légitime » pour les groupes djihadistes, rubrique Affaires, La France et l’Italie, premiers fournisseurs européens d’armes à KadhafiKarachi le dossier avance, Renault et la “fabrication de chars pour la Wehrmacht, rubrique Economie, Rubrique UE, rubrique Moyen Orient, Israël, Drones : les secrets de la success-story israélienne,

Bosnie-Herzégovine. Radovan Karadžic a été déclaré coupable du génocide de Srebrenica, mais cette décision de justice ne change rien pour de nombreuses victimes

31605_vignette_radovan_karadzicLe verdict rendu par le Tribunal pénal des Nations unies établi à La Haye contre l’ancien dirigeant bosno-serbe Radovan Karadžic, reconnu coupable de génocide et d’autres crimes de droit international, représente un grand pas vers la justice pour les victimes du conflit armé en Bosnie-Herzégovine, a déclaré Amnesty International.

La Chambre de première instance du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a déclaré Radovan Karadžic coupable du chef de génocide, de cinq chefs de crimes contre l’humanité et de quatre chefs de crimes de guerre en raison du rôle qu’il a joué dans le conflit armé, à la fois pour sa responsabilité individuelle et pour sa participation à une entreprise criminelle conjointe.

Il a été condamné à 40 ans d’emprisonnement. Ses avocats ont déclaré qu’ils vont faire appel de ce jugement.

« Ce jugement confirme que Radovan Karadžic a joué un rôle de commandement en ce qui concerne les crimes de droit international les plus graves perpétrés en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », a déclaré John Dalhuisen, directeur adjoint du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International.

Ce jugement confirme que Radovan Karadžic a joué un rôle de commandement en ce qui concerne les crimes de droit international les plus graves perpétrés en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
John Dalhuisen, directeur adjoint du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International

Le Tribunal a reconnu Radovan Karadžic coupable de génocide pour le massacre de Srebrenica, lors duquel plus de 7 000 hommes et garçons bosniaques ont été tués. Il l’a également déclaré coupable de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris de tortures, de viols et de l’homicide de milliers détenus, perpétrés dans le but d’éliminer systématiquement en Bosnie les populations musulmanes et croates dans les territoires revendiqués par les Serbes de Bosnie.

Le Tribunal a estimé que le rôle de Radovan Karadžic dans le siège de Sarajevo a été tellement important que sans lui il n’aurait pas eu lieu. Il a souligné que la population entière de Sarajevo était terrorisée et vivait dans un état de peu extrême notamment en raison des attaques menées sans discrimination entre 1992 et 1995.

Radovan Karadžic a été acquitté d’un chef de génocide lié à des crimes commis contre des Musulmans et des Croates de Bosnie dans sept communes en 1992.

Il a occupé plusieurs des plus hauts postes de commandement des Serbes de Bosnie durant les trois années de guerre entre ses forces et celles des Musulmans de Bosnie et des Croates de Bosnie, et a dirigé des opérations menées tant contre des forces militaires que contre la population civile.

« C’est un jour très important pour la justice internationale et pour les victimes qui ont attendu pendant 13 ans l’arrestation de Radovan Karadžic et pendant huit ans supplémentaires le verdict rendu aujourd’hui, a déclaré John Dalhuisen.

« Nous ne devons toutefois pas oublier que plus de 20 ans après la guerre de Bosnie, des milliers de cas de disparition forcée restent non résolus, et qu’en raison d’un manque de volonté politique très troublant, les victimes ne peuvent toujours pas avoir accès à la justice, à la vérité et à des réparations. »

La guerre de Bosnie a fait près de 100 000 morts, dont quelque 38 000 civils, mais moins de 1 000 cas de crimes de guerre ont fait l’objet d’une enquête et donné lieu à des poursuites judiciaires au niveau national.

On ignore toujours tout du sort de milliers de personnes. Amnesty International exhorte les autorités de Bosnie-Herzégovine à s’engager réellement à résoudre les plus de 8 000 cas de disparition forcée survenus pendant la guerre et non résolus à ce jour, et à permettre aux familles de connaître la vérité et d’obtenir justice ainsi que des réparations.

Depuis sa création en 1993, le TPIY a mis en accusation 161 personnes pour des crimes de droit international perpétrés sur le territoire de l’ex-Yougoslavie.

La procédure judiciaire a été menée à terme pour les cas de 149 accusés, parmi lesquels figurent sept personnes reconnues coupables du génocide de Srebrenica. Des procédures sont encore en cours contre 12 personnes, notamment contre l’ancien chef militaire bosno-serbe  Ratko Mladic.

Source : Amnesty International.24/03/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Société, Justice, rubrique Politique, Politique Internationale, Société Civile, Rubrique UE, Bosnie, Croatie, Serbi Monténégro,

Migrants: jusqu’à 70.000 pourraient être «pris au piège» en Grèce

Des réfugiés attendent à la frontière entre la Grèce et la Macédoine à Idomeni, le 28 février 2016 Photo LOUISA GOULIAMAKI. AFP

Des réfugiés attendent à la frontière entre la Grèce et la Macédoine à Idomeni, le 28 février 2016 Photo LOUISA GOULIAMAKI. AFP

La Grèce a averti dimanche que le nombre de migrants bloqués sur son territoire risquait de tripler en mars, pour atteindre le chiffre de 70.000 personnes, en raison des quotas imposés par les pays des Balkans aux candidats à l’établissement en Europe occidentale.

«Selon nos estimations, le nombre de ceux qui seront pris au piège dans notre pays s’établira entre 50.000 et 70.000 personne le mois prochain», a déclaré le ministre grec de la Politique migratoire, Yiannis Mouzalas.

«Aujourd’hui, il y a 22.000 réfugiés et migrants» en Grèce, a-t-il dit dans une interview télévisée à la chaîne Mega Channel.

Et environ 6.500 d’entre eux étaient bloqués dimanche dans un camp de fortune installé près du village d’Idomeni, dans le nord de la Grèce, à la frontière macédonienne. La veille, les autorités de Skopje n’ont laissé passer que 300 personnes par ce poste-frontière. Aucune ne l’avait traversée dimanche en milieu d’après-midi.

Et ils étaient des dizaines — hommes, certains avec leurs enfants dans les bras, et femmes — à manifester dimanche, allongés sur les rails, pour exiger l’ouverture du point de passage.

Idomeni s’est transformé en goulot d’étranglement après la décision, la semaine dernière, de Skopje de refuser l’accès à son territoire aux Afghans et de renforcer le contrôle des documents d’identité pour les Syriens et Irakiens.

Et la situation devrait encore empirer avec la décision vendredi de la Slovénie et la Croatie, membres de l’UE, ainsi que la Serbie et la Macédoine de limiter à 580 le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants transitant quotidiennement par leur territoire.

Ces pays des Balkans ont emboîté le pas à l’Autriche qui a choisi il y a plus d’une semaine de limiter l’entrée des migrants à 80 demandeurs d’asile par jour, et à 3.200 personnes en transit.

La décision de ces pays de la route des Balkans de faire cavalier seul a profondément irrité Athènes, qui a rappelé la semaine dernière son ambassadrice à Vienne pour «consultations» après une réunion à laquelle la Grèce n’avait pas été associée.

Le chancelier autrichien Werner Faymann a enfoncé le clou dimanche, accusant Athènes de se comporter «comme une agence de voyages» en laissant librement passer les migrants.

«Je ne comprends plus la politique des Grecs. Il est inacceptable que la Grèce agisse comme une agence de voyages et laisse passer tous les migrants. La Grèce a accueilli l’an passé 11.000 demandeurs d’asile, nous 90.000. Cela ne doit pas se reproduire», a-t-il estimé dans la presse autrichienne.

- ‘Effet ricochet’ -

Face à la cacophonie européenne sur la question des migrants, le pape François a exhorté les pays de l’Union à trouver une «réponse unanime» et à «répartir équitablement les charges» entre eux.

Le pape, qui s’exprimait dimanche lors de l’Angélus sur la place Saint-Pierre à Rome, a salué «le généreux secours» apporté par la Grèce et «les autres pays en première ligne», et estimé que cette urgence humanitaire «nécessitait la collaboration de toutes les nations».

En quête d’un hypothétique «consensus» sur la gestion de la crise qui divise comme jamais l’Europe, le président du Conseil européen Donald Tusk doit se rendre du 1er au 3 mars à Vienne, Ljubljana, Zagreb, Skopje et Athènes avant un sommet UE-Turquie le 7 mars.

L’enjeu a été posé par le commissaire européen aux Migrations, Dimitri Avramapoulos, qui a prévenu que l’Europe irait au «désastre» s’il n’y avait pas de «convergence» lors de ce sommet à Bruxelles.

La Grèce, elle, semblait surtout compter sur une baisse de l’afflux de migrants en provenance de Turquie, «quand les nouvelles de la fermeture du poste-frontière d’Idomeni se diffuseront», a expliqué le ministre grec de la Politique migratoire, M. Mouzalas.

«Nous préparons une campagne d’information à destination de la Turquie», a-t-il dit, estimant que cette initiative, ajoutée au déploiement prévu de navires de l’Otan en mer Egée, devrait réduire le nombre des arrivées en Grèce de 70%.

Plus à l’ouest, c’est l’Italie qui craignait un «effet ricochet», selon les mots du procureur régional de la ville de Lecce dans les Pouilles (sud), et se préparait donc à faire face à un afflux possible de migrants, en quête d’une nouvelle route vers l’Europe du Nord.

Source AFP 28/02/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique UE, La plupart des migrants ne se réfugient pas en Europe, Grèce, rubrique Grèce, Grèce. Le croque-mort de Lesbos, rubrique Politique, De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité , Politique de l’immigrationLe camp de Grande-Synthe, enfer et contre tout,  rubrique Société,

Les racines géopolitiques de la crise ukrainienne et de la brouille russo-occidentale

Les tensions entre la Russie et l'Occident sont de plus en plus palpables. Crédit Reuters

Les tensions entre la Russie et l’Occident sont de plus en plus palpables. Crédit Reuters

Alors que la crise diplomatique fait rage, qui se rappelle que Vladimir Poutine était au départ l’héritier politique de Boris Eltsine ? Petit rappel des faits qui ont poussé le président russe à troquer son occidentalisme initial contre son projet eurasiatique anti-occidental actuel.

l’aune de la crise ukrainienne, qui oppose actuellement Kiev et l’Occident à la Russie autour de la Crimée sécessionniste, on a du mal à croire que la guerre froide est terminée. La lune de miel entre Washington et Moscou – qui avait fait naître une prise de conscience « panoccidentale » lors des attentats du 11 septembre, commis par des ennemis communs des Russes et des Américains – n’est plus qu’un souvenir lointain. Qui se rappelle en effet que Vladimir Poutine était, lorsqu’il accéda au pouvoir en décembre 1999, l’héritier politique de celui qui abolit l’ex-Union soviétique et se rapprocha de l’Occident, Boris Eltsine, puis d’Anatoli Sobtchak, ex maire de Saint Pétersbourg, leader du clan des « pro-occidentaux ? Qui se rappelle qu’à l’époque, Poutine plaidait pour un rapprochement avec l’OTAN et l’Union européenne, position diamétralement opposée à sa vision « eurasienne » actuelle ? Que s’est-il donc passé pour que, 30 ans après la chute de l’URSS, la Russie soit toujours perçue comme un danger et pour que l’OTAN soit toujours perçue comme hostile à Moscou ?

En fait, les événements qui ont motivé Vladimir Poutine à troquer définitivement son occidentalisme initial contre son projet « eurasiatique » anti-occidental actuel ont été d’une part la seconde guerre d’Irak (2003) – qui visa à renverser le régime laïc-nationaliste et pro-russe de Saddam Hussein – puis, l’année suivante, l’appui occidental à la première révolution ukrainienne anti-russe (2004) dite « orange ». Ces deux évènements ont fait déborder un vase déjà très plein, puisque Moscou avait dû se résigner dans les années 1990 au démantèlement de son allié et « frère » slavo-orthodoxe », la Serbie, amputée du Kosovo, puis d’une façon générale de l’ex-Yougoslavie, démembrée pour permettre l’extension de l’OTAN vers l’Est et la création de mini Etats pro-occidentaux (Macédoine, Bosnie, Croatie, Monténégro, Kosovo, etc).

L’encerclement de la Russie par les forces atlanto-américaines, permis par les guerres d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2001), le blocage de l’accès russe aux Mer chaudes de l’Océan indien, du Golfe arabo-persique et de la Méditerranée, puis l’entrée dans l’UE ou/et dans l’OTAN d’Etat décidés à punir la Russie pour l’occupation soviétique passée (Pays Baltes, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) ont achevé de convaincre M. Poutine que les Occidentaux poursuivaient leur stratégie d’endiguement (« containment ») de son pays, l’ultime « preuve » étant le projet américain d’installation en Europe centrale d’un « bouclier antimissile tourné contre la Russie ».

source Courrier International

source Courrier International

Deux poids deux mesures : « selon que vous soyez atlantiste ou misérable… »:

De la même manière, lorsque, entre 1999 et 2007, les puissances de l’OTAN ont appuyé et reconnu le pouvoir sécessionniste albanophone du Kosovo, aujourd’hui indépendant, pouvoir instauré par le mouvement terroriste anti-serbe UCK, elles ont considéré que le Kosovo autonome était « libéré » de tous les accords juridiques et constitutionnels inhérents à la Serbie. On peut donc se demander sur quelle base logique les Occidentaux considèrent-ils comme « conforme au droit international » la sécession du Kosovo vis-à-vis de la Serbie ainsi que les élections libres qui y ont été organisées pour avaliser cette sécession, tout en jugeant en revanche l’indépendance de la Crimée – pourtant également sanctionnée par des élections libres – « totalement contraire au droit international » ?

On nous répondra qu’en Crimée cela s’est passé « sous occupation » de l’armée russe, mais on peut rétorquer que si les forces militaires russes ont « libéré » la Crimée de l’Ukraine sans tirer un coup de feu au départ, les puissances de l’Otan ont quant à elles « libéré » le Kosovo par des bombardements aériens massifs ayant occasionné la mort de milliers de civils et la destruction des infrastructures stratégiques de Serbie…

Pour Moscou, comme pour tout stratège, pareille sélectivité dans l’indignation cache d’évidents intérêts stratégiques (bases US au Kosovo), ce qui est d’ailleurs de bonne guerre. Mais il convient donc de ne pas être dupes et de ne pas sombrer dans un manichéisme étroit qui n’aide pas au nécessaire rapprochement occidental-russe et surtout euro-russe. Pour Vladimir Poutine, Moscou a donc tout autant le droit de défendre ses bases stratégiques donnant accès aux mers chaudes (Syrie, Crimée, etc) que les Occidentaux défendent leurs bases partout et jusqu’aux portes d’espace russe. Rappelons par ailleurs que la Crimée, ancienne « Côte d’azur russe », est devenue ukrainienne par la négation (soviétique) des aspirations de ses habitants, puisqu’elle fut « donnée » à l’Ukraine par le dictateur soviétique Khrouchtchev. Ce fut aussi le cas du Haut Karabakh, région arménienne « donnée » à l’Azerbaïdjan par Staline, origine d’un interminable conflit entre ces deux pays. On pourrait aussi s’étonner du fait que les mêmes occidentaux désireux de « sanctionner » Poutine pour la Crimée passent leur temps à absoudre la Turquie qui occupe illégalement depuis 1974 et colonise l’île de Chypre, pourtant membre de l’Union européenne… Mais il est vrai que la Turquie est un membre important de l’OTAN, ce qui donne des droits différents… On constate ici les sérieuses limites du principe du droit international « d’intangibilité des frontières », opposé à un autre grand principe cher aux Nations unies, celui du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Les vrais objectifs des sanctions américaines et européens contre la Russie

Ceci dit, le réalisme est aussi un grand principe des relations internationales. Il rappelle que l’objectif de l’OTAN visant à étendre son influence jusque « dans l’étranger proche russe » – vraie cause de la crise – a des limites. Car la Russie conserve un fort « pouvoir de nuisance », de nombreux moyens de pressions, notamment énergétiques, sans oublier ses milliers de têtes nucléaires qui incitent à être prudents… Les sanctions occidentales ont été présentées comme les « plus dures jamais adoptées contre la Russie depuis la Guerre froide », mais elles demeurent imitées et n’inquiètent pas Moscou, d’où la boutade de Vladislav Sourkov, influent conseiller politique de Vladimir Poutine, qui a déclaré que le fait d’y figurer constitue « un grand honneur”… Les sanctions pourront certes viser des personnes plus proches du pouvoir dans les semaines à venir si Moscou lance une opération dans l’Est de l’Ukraine. Mais les enjeux économiques et énergétiques sont tels que personne n’a intérêt à des sanctions susceptibles de nuire réellement au pouvoir de Vladimir Poutine, qui n’a d’ailleurs jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui, qui peut déclencher des « représailles » (gels d’avoir de sociétés occidentales présentes en Russie, rupture des livraisons de gaz aux pays européens dépendants (Allemagne, Italie ; pays baltes), etc.

Révolutions de couleur (Ukraine, Géorgie) : le casus belli

Pour revenir à l’Ukraine, Poutine estime qu’il ne peut en aucun cas laisser un gouvernement radicalement anti-russe gouverner un pays situé dans sa sphère d’influence stratégique (« étranger proche »), sachant qu’une partie importante de la population ukrainienne est russe ou russophone. D’après le président russe, c’est le crédit géopolitique même de la Russie qui est en jeu.

Et la contre-partie d’un régime atlantiste à ses frontières serait une rectifications des frontières de l’Ukraine. Ainsi, les Occidentaux et les nationalistes ukrainiens qui ont déposé l’ex-Président pro-russe Ianoukovitch ont raison, de leur point d’affirment que la Russie est revenue sur un accord international consécutif à la chute de l’ex-URSS par lequel la Russie post-soviétique de Boris Eltsine renonçait à récupérer la Crimée – pourtant historiquement russe – et s’engageait à respecter les frontières de l’Ukraine décidées par les dirigeants de l’ex-URSS en échange seulement du maintien de bases militaires russes en Crimée et de la renonciation par l’Ukraine à son arsenal nucléaire. Mais, comme l’explique le spécialiste de la Russie Jacques Sapir, il est aussi indéniable qu’en reconnaissant de façon fort hâtive la « révolution » ukrainienne anti-russe de février 2014 – ce qui a entraîné la constitution d’un gouvernement transitoire hostile à l’ordre juridique préexistant – l’Occident devait s’attendre à ce que les autres parties de l’Ukraine (non hostiles à Moscou et fidèles au pouvoir légal en place) soient de facto et de jure libérées des engagements des autres parties du pays. Ainsi, Moscou se sent également libéré de son engagement international à renoncer à la Crimée, jadis conditionné à une alliance russo-ukrainienne désormais dénoncée par Kiev.

En réalité, la vraie fonction des sanctions est de « dissuader Poutine d’aller plus loin en prenant par exemple des villes de l’Ukraine russophone de l’Est comme Donetsk ou Karkov », explique l’expert de l’Ukraine et de la Russie Fabien Baussart, président du Center of Political and Foreign Affairs (CPFA). D’après lui, ces sanctions sont plutôt mesurées, les pays européens avançant même à reculons à cause de leur dépendance énergétique, l’alternative aux livraisons de gaz russe n’étant pas possible d’ici plusieurs années». Certes, les Etats-Unis sont moins dépendants énergétiquement que les Européens, mais ils sont coincés eux aussi, car ils ont besoin des Russes sur les dossiers iranien et syrien, comme on l’a vu avec les accords de Genève…

En conclusion, il n’est dans l’intérêt de personne de revenir à une “guerre froide”, même si dans les deux camps, les mentalités sont encore formatées par ce paradigme dépassé. Mais il est vrai que côté occidental, nombre de stratèges de l’Otan et de dirigeants politiques sont tentés de capitaliser jusqu’au bout leur “victoire” contre l’ex-URSS dont la Russie est hélas perçue comme la continuité.

Depuis des années, et spécialement dans mon essai*, je plaide au contraire pour une “réconciliation euro-russe” et russo-occidentale dans le cadre de ce que j’ai appelé un “PanOccident”, un Occident qui aurait renoncé à sa définition universaliste “arrogante” et qui saurait se recentrer sur ses intérêts civilisationnels, son identité judéo-chrétienne et son espace stratégique face aux nouveaux défis du monde multipolaire que la Russie accepte mais que l’Occident semble nier au nom d’une utopie universaliste (“Village Global ou Mc World”) qui résulte d’une confusion entre mondialisme et globalisation, le premier étant une utopie dangereuse de type néo-impériale et le second n’étant qu’un champ d’action et d’échanges entre puissances souveraines.

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue renommé. Ancien éditorialiste à France Soir, il enseigne les relations internationales à l’Université de Metz et est chercheur associé à l’Institut Choiseul. Il a publié plusieurs livres sur la faiblesse des démocraties, les Balkans, la Turquie et le terrorisme islamique.

* Dernier essai d’Alexandre del Valle, “Le Complexe occidental, petit traité de déculpabilisation”, éditions du Toucan, mars 2014.

Source Atlantico 24/03/2014

Voir aussi : Rubrique Ukraine, rubrique Géopolitique, Réorientation d’un monde multipolaire, On Line , La politique énergétique de la Russie,

Mila Turajlic : « Tito était vraiment passionné par le cinéma »

Mila+Turajlic+Filmmaker+Welcome+Party+2011+S02IelMnFPslMila Turajlic. La jeune réalisatrice filme l’histoire de l’ex-Yougoslavie racontée par son septième art. Elle était invitée hier soir au cinéma Utopia à Montpellier.

Après des études à la London School of Economics et une formation en audiovisuel à Belgrade, Mila Turajlic entreprend une carrière de documentariste. Séduite par l’aspect subversif du cinéma, elle se lance dans le septième art, En 2011, elle réalise son premier long métrage : Cinema Komunisto : il était une fois en Yougoslavie. Le film qui a reçu de nombreux prix est distribué par Les films des deux rives. Il était projeté hier soir à 20h au cinéma Utopia en sa présence. Entretien.

Comment a germé l’idée de départ de Cinema Komunisto ?
Au début, je ne pensais pas m’attaquer à un sujet aussi vaste. Je voulais faire un documentaire sur des studios Avala aujourd’hui laissés à l’abandon à Belgrade. En travaillant sur les archives, il m’est apparu que la disparition des studios était liée à celle de la Yougoslavie. Et c’est au cours de mes rencontres avec les protagonistes de l’époque que je me suis décidée a évoquer le destin de ces studios comme une métaphore du pays.

Votre film met en parallèle le cinéma, l’histoire du pays et celle de Tito. Quels choix de traitement avez-vous fait ?
Je ne voulais pas me concentrer sur Tito mais il était difficile de raconter cette histoire sans lui. C’est en avançant que j’ai découvert, la nature de son engagement qui s’exprimait dans le financement et le choix des films, et bien au-delà encore, puisqu’il allait jusqu’à s’impliquer dans les casting. Le film révèle un des aspects méconnus de sa personnalité, celle d’un vrai passionné de cinéma. J’ai aussi voulu faire appel à des personnages témoins, pas à des historiens du cinéma ou à des experts. Tous les gens qui parlent dans le film ont été impliqués dans l’histoire et beaucoup le reste. Ils ne livrent pas une analyse distanciée. Cela amène une dimension plus humaine. J’ai dû m’armer de patience pour convaincre le projectionniste personnel de Tito de s’exprimer, il n’avait jamais donné d’interview.

Lorsque Tito crée les studios en 1945, il s’inspire de l’école soviétique portée par les films des années vingt comme ceux d’Eisenstein, puis par le réalisme soviétique, sous Staline. Sa volonté s’inscrit-elle dans cette veine ?
Tito était très inspiré par le cinéma soviétique qui faisait référence. Le premier film de fiction Yougoslave, sorti avant la fin de la guerre, avait d’ailleurs un chef opérateur soviétique mais on pressent déjà une rétissance chez lui. Il le commente en disant c’est bien, mais un peu trop idéologique, il faut faire des choses plus subtiles…

La production des studios Avala accompagne les enjeux politiques du moment avec des films de guerre, de propagande ou autour de l’unification nationale, quand est-il de la politique de non alignement ?
On tourne en effet beaucoup de films de guerre. L’axe idéologique de la fraternité ethnique revient également avec constance. Les aspects du communisme yougoslave reposant sur le principe socio-économique de l’autogestion sont mis en valeur avec des sujets sur la production ouvrière dans les usines ou la valorisation d’une jeunesse engagée et bâtisseuse. Le sujet des non alignés n’apparaît pas directement dans le cinéma Yougoslave mais beaucoup de cinéastes se sont déplacés dans les pays prenant part au mouvement.

Est-ce la rupture avec l’URSS en 1948, qui ouvre la porte à Hollywood ?
Oui, l’incidence notamment économique se fait tout de suite sentir. En 1949 il n’y a plus un seul film soviétique distribué en Yougoslavie. Avec intelligence Tito parvient à attirer l’industrie du cinéma américain qui débarque avec des moyens importants pour réaliser des super productions.

Le film, souligne l’autoritarisme de Tito avec subtilité…
C’est vrai que Tito était un dictateur, mais un dictateur différent de ses homologues à l’Est. C’est le seul à avoir ouvert les frontières, permettant à beaucoup de Yougoslaves d’aller travailler en Allemagne. Il a aussi instauré une forme de liberté économique ouvrière. Sa dictature s’est surtout exercée à travers les persécutions et l’absence de liberté politique, ce que je suggère dans certains passages. Je ne voulais pas faire un film didactique. Nous avons beaucoup travaillé sur le montage pour mettre en scène l’autoritarisme qui est caché dans le décor afin que le spectateur le sente et construise ses propres représentations.

Dix ans après la mort de Tito, la guerre inter-ethnique resurgit suivie d’un processus d’effacement perceptible dans la nostalgie de vos personnages. Un mode de vie disparaît de l’histoire ?
Le film touche à cette question de la disparition d’une réalité orchestrée par le pouvoir politique établi. On retrouve en effet ce processus dans tous les pays de l’ex-Yougoslavie qui s’appliquent à faire disparaître le passé, y compris la lutte antifascisme de la seconde guerre mondiale.

Quel regard portez-vous sur le cinéma des républiques de l’ex-Yougoslavie ?
L’activité s’est réduite, on ne produit plus dans ces pays que six ou sept films par an. Faire des films suppose d’être soutenu par le fonds européens ce qui implique souvent de travailler en co-production. Le résultat étonnant, est que les co-productions réunissent les ex-pays yougoslaves pour des raisons de simplicité comme le partage de la langue. La plupart des films Bosniaques sont des co-productions régionales, tant et si bien qu’on ne parle pas du cinéma de tel ou tel pays mais de l’ex cinéma Yougoslave.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise 15/01/2014

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Histoire, rubrique Rencontre, On Line, Le pillage des studios d’Avalla,