La croissance indienne dépasserait celle de la Chine en 2017

L'investissement représente 30 % du PIB indien.

La Banque mondiale parie sur l’Inde et sur sa capacité à retrouver une croissance forte après des années 2012 et 2013 décevantes. Dans ses perspectives économiques globales, présentées le 13 janvier, l’institution de Washington prévoit que le produit intérieur brut (PIB) indien progressera de 6,4 % en 2015 (soit 0,8 point de plus qu’en 2014) puis de 7 % à partir de 2016. Dans le même temps, le ralentissement chinois, orchestré par Pékin et lié au passage à un modèle de croissance davantage tiré par la consommation intérieure, ramènerait la progression du PIB chinois de 7,4 % en 2014 à 7,1 % en 2015, 7 % en 2016 et 6,9 % en 2017. A cette date, le dynamisme de l’économie indienne l’emporterait sur celui de la Chine continentale.

De telles prévisions méritent qu’on s’y attarde. L’Inde, en effet, est connue pour être, comme le Brésil, un des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui souffre de l’insuffisance et de la mauvaise qualité de ses infrastructures. Les coupures d’électricité y rendent la vie des entreprises quotidiennement difficiles. Le climat des affaires y a longtemps été médiocre, notamment du fait des difficultés rencontrées par les entreprises étrangères lorsqu’elles veulent investir et s’implanter.

Amélioration du moral des entrepreneurs

Les experts de la Banque mondiale n’ignorent rien de ces freins, de ces goulets d’étranglement qui n’ont pas disparu comme par magie depuis les élections générales de 2014 et l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi. Mais ils semblent considérer que les efforts conduits depuis plus d’un an par la Banque centrale indienne pour réduire l’inflation, relancer la croissance et s’attaquer au déficit courant, ont porté leurs fruits et que la nomination de M. Modi, très pro-business, au poste de premier ministre devrait durablement contribuer à l’amélioration du moral des entrepreneurs.

A l’évidence, en tout cas, l’incertitude politique qui prévalait en 2013 et début 2014 pendant la campagne électorale a disparu. Une situation que la Banque mondiale juge favorable à la reprise de l’investissement. Or il représente 30 % du PIB de la plus grande démocratie du monde. Les exportations indiennes bénéficieraient aussi de la reprise aux Etats-Unis, un partenaire commercial clé du sous-continent. Consciente de la part de risques associés à ces prévisions, l’organisation internationale prévient toutefois que « le moindre relâchement dans le rythme des réformes se traduirait par une croissance plus modérée ».

Reprise fragile

Pour le reste, la Banque mondiale continue de juger la reprise fragile et inégale, ce qui ressort de ses statistiques : + 2,6 % de croissance pour le PIB mondial en 2014 (en hausse de 0,1 point par rapport à 2013), + 3 % en 2015, + 3,3 % en 2016 et + 3,2 % en 2017. Rien à voir avec ce que l’on a connu dans les années 2000. La croissance des pays en développement, qui dépasserait en moyenne les 5 % en 2016, resterait plus de deux fois supérieure à celle des pays dits avancés (autour de 2,2 % à 2,4 %). Ces derniers sont pénalisés par la stagnation de la zone euro (+ 0,8 % en 2014 et 1,1 % en 2015) et les difficultés persistantes du Japon (+ 0,2 % et + 1,2 %).

Dans les pays en développement, l’amélioration de 2015 serait en partie due aux faibles prix du pétrole (une bénédiction pour les pays importateurs), à la reprise de l’économie américaine, aux bas taux d’intérêt mondiaux et à l’apaisement des turbulences ayant secoué plusieurs grands marchés émergents. Les champions du dynamisme économique resteraient l’Asie de l’Est et du Pacifique, toutefois talonnés par l’Asie du Sud. A noter que les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie ont retrouvé des rythmes de croissance égaux ou supérieurs à ceux qu’ils avaient connus entre 2001 et 2012.

Source Le Monde 15/01/2015

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Serge Avédikian : J’ai laissé Paradjanov entrer en moi

36398-le-scandale-paradjanov-_-zootrope-films-_2_Serge Avedejian, le réalisateur du « Scandale Paradjanov »  passe devant et derrière la caméra pour évoquer la vie mouvementée du génial auteur de films cultes dont  «  Les chevaux de feu  » Rencontre au Cinémas Diagonal.

Serge Avédikian, Palme d’Or à Cannes en 2010 pour son court métrage Chienne d’histoire, signe et interprète une fiction biographique émouvante autour de l’excentrique cinéaste et plasticien Sergueï Paradjanov actuellement sur les écrans : Le scandale Paradjanov.

L’histoire de votre premier long métrage semble aussi cocasse que le personnage dont il traite ?

Oui, au départ j’étais invité à interpréter Paradjanov pour un documentaire ukrainien. Et puis les choses ont rapidement évolué. A Kiev, lorsque la production a appris le lien de proximité que j’avais avec l’artiste, on m’a donné carte blanche et confié la réalisation. A partir de là, je suis parti sur l’idée d’une fiction en complétant le travail de financement avec des fonds arméniens et français, avec Arte. A la fin, l’Ukraine a voulu récupérer le film. Elle s’est un peu comportée avec moi comme si j’étais Paradjanov mais j’ai réussi à faire la post production en France. Il faut préciser que tout cela s’est produit juste avant le coup d’Etat. Faire ce film en Ukraine aujourd’hui serait impossible. Il n’y a plus un sou pour le cinéma.

Votre film est empreint d’une profondeur singulière. Quels étaient vos partis pris de réalisation ?

Sergueï était un ami et un maître spirituel pour moi en matière de cinéma. C’était aussi un bon vivant, un type délirant, nous partagions beaucoup de choses sans avoir besoin d’en débattre. C’était le genre de personne qui joue le tout pour le tout. J’ai réalisé que mon propre parcours croise le sien à certains endroits. En 1990 alors qu’il était hospitalisé à Paris, une de ses dernières demandes a été que je lui ramène une photo de Pasolini pour qu’il l’accroche au-dessus de son lit. Je ne voulais pas jouer à être le réalisateur ou tenter de reproduire l’oeuvre de Paradjanov, cela aurait été voué à l’échec. Je voulais être Paradjanov. Alors que je tournais à proximité de la maison où il a vécu, un vieil homme m’a apostrophé dans la rue en ces termes : « Tu as bien fait de revenir Sergueï. » Là, je me suis dit que je tenais le bon bout et en même temps j’étais transi d’effroi face à la responsabilité qui m’incombait.

Votre interprétation laisse en effet pantois…

La vraisemblance est davantage due au mimétisme qu’au fait de ressembler au personnage. Durant le tournage et plusieurs mois après, j’ai ressenti une forte empathie pour le personnage. Comme je ne voulais pas jouer à être Paradjanov, je l’ai laissé venir. Je sentais son odeur…

Ce dépassement relève d’une relation quasi amoureuse…

Oui certainement, et spirituelle, il fallait que j’aime cette personne pour la laisser exister en moi. D’ailleurs, on n’en ressort pas indemne parce que cela se joue au-delà du moi. Il a agité beaucoup de choses de l’intérieur. Après la post production il m’a fallu plusieurs mois pour revenir à moi-même. J’étais exclusif, extrêmement égocentré. Je me suis efforcé par exemple de ne plus porter de barbe. Les acteurs qui rencontrent des rôles qui les dépassent gardent à jamais des traces en eux. Il faut parvenir à ce que cela ne soit pas trop encombrant.

Paradjanov incarne l’archétype du créateur et de la liberté d’expression artistique, ce qui résonne avec la sombre actualité que nous connaissons…

Sa trajectoire promise à une reconnaissance internationale fut stoppée par la police ukrainienne. On voit dans quelles conditions dans le film qui retrace les trente dernières années de sa vie. Les cinq ans de prison suivis d’une longue période d’assignation à résidence le laissent désoeuvré. L’artiste ne n’inscrit pas en dehors du champ social. Pour Paradjanov, le cinéma doit repousser les cadres en mettant en avant l’excellence de son langage. Il ne s’agit pas simplement de collecter un signifiant mais aussi de trouver une forme. Cette exigence avec lui-même est ressentie. Elle  fait sa force. C’est un personnage, trouble fête qui s’attache à distinguer cinéma et littérature et qui affirme sa liberté dans son art et dans sa vie, y compris sexuelle.

Les films de Paradjanov regorgent de poésie et d’allégories. Affirmait-il une volonté politique ?

En pratique, son anticonformisme revêt une portée politique indirecte très forte qui rend Paradjanov contagieux aux yeux des autorités. Il est difficile d’expliquer toutes les allégories politiques. C’est intuitif. Nous sommes tous porteurs d’identités multiples. Il transmettait ce qu’on doit donner quand on est fait pour donner…

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseilllaise 15/01/2015

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L’autruche vient de se faire enculer

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Par Virginie Lou-Nony *

Que chacun d’entre nous ait vécu les attentats du 7 janvier comme un coup de poing dans la gueule, c’est une évidence pour tous, lecteurs de Charlie ou pas, ou comme moi ex-lecteurs gourmands et assidus devenus abstinents à la fin des années 90 pour des raisons qu’Olivier Cyran explique parfaitement ici. Que la société entière manifeste son rejet viscéral de la violence armée contre l’imprescriptible liberté de pensée, rien de plus rassurant.

Ce qui est moins compréhensible, c’est qu’on soit surpris par un événement de cette nature.

On a diagnostiqué depuis quarante ans le « problème des banlieues ». Depuis quarante ans on sait que se combinent, dans ces lieux de relégation à l’intérieur du territoire, des problèmes d’urbanisme, de transport, d’aménagement, des phénomènes de ghettoïsation et un chômage massif. Des sociologues, des journalistes ont enquêté, écrit des bouquins, des rapports sur l’exil intérieur, le sentiment d’exclusion des enfants de ces immigrés qu’on est allé chercher au fond de leurs campagnes algériennes pour les mettre à la chaîne et les laisser sur le carreau quand le capitalisme financier a démantelé la production industrielle en Europe. On a écrit des rapports sur les problèmes de langue, d’apprentissage et par conséquent de repères dans la vie collective générés par ces conditions de vie.

Quelles réponses ont apportées les fiers cerveaux qui nous gouvernent à tant de précautionneuses analyses ? Ils ont renforcé l’exclusion – on ne parle des banlieues que quand on y brûle des bagnoles, et aussitôt on remet le couvercle sur la question –, et laissé à l’extrême droite le discours sur ces difficultés, discours évidemment réducteur, ethnique, raciste, et beaucoup plus apte à pénétrer une cervelle formatée par TF1 qu’une analyse sociologique, surtout si, en plus de la brutalité sans nuance du propos, on se pare des plumes de « la lutte contre la pensée unique ».

Depuis le milieu des années quatre-vingt, je vais régulièrement dans les banlieues pour faire écrire en atelier des jeunes gens de 15 à 20 ans. Je passe sur la somme de souffrance endurée par ces êtres qui, malgré leur jeunesse, n’ont pas l’avenir devant eux, sur la honte qu’ils portent – honte d’être le basané de service qui va se faire contrôler 4 fois par jour, qui habite là, dans cette banlieue éloignée de tout, mal entretenue, décrépite – « Les immeubles de ma ville sont malades » écrivait joliment une jeune trappiste. Je passe aussi sur la difficulté de vivre entre deux langues – même si la plupart des jeunes se débrouillent avec maestria du problème.

On ne peut pas en dire autant de la question – cruciale pour tout être humain – de l’identité. Ils sont français pour la plupart, nés en France. Mais aux yeux des autorités, représentées pour eux par la police, ils sont « de type maghrébin », « immigrés de la deuxième génération » (en dépit de son imbécillité, la formule fait florès) – sans parler de l’insulte « racaille », servie par un nanti né avec une cuillère en argent dans la bouche, qui au sommet de l’État s’est employé à siphonner les fonds publics mais court toujours, libre lui, tandis que les petits vendeurs de shit qui n’ont que cette activité pour donner de l’argent à la famille se font coffrer par un tribunal poussant en choeur des hurlements d’orfraie.

En conclusion, il est clair pour eux qu’ils sont Français mais en réalité ne sont pas Français. Ils ne sont pas Algériens non plus, ni Marocains ni Comoriens – la plupart n’ont jamais vu la terre de leurs parents, et ils n’en parlent qu’avec difficulté la langue.

Ni de là-bas, ni d’ici, qui sont-ils ?

On leur souffle : musulman.

Musulman ? Ça, c’est chouette ! Plus de problème de frontière ! Non seulement il y a des musulmans dans tous les pays du monde mais cette identité-là leur ôte du pied l’épine qui les empêche de marcher depuis leurs premiers pas. Une identité transfrontalière, planétaire, comment refuser cette aubaine ? Il suffit d’un foulard, d’une prière hebdomadaire à la mosquée, et hop ! le tour est joué.

Sauf que l’autruche se change en aigle et pousse des hurlements comme les dignités offensées des tribunaux, Comment ! Le voile ! Signe de soumission de la femme ! Interdit ! Des mosquées ? Hors de question ! Laïcité !

Bon, d’accord, il y a des croix sur toutes les collines, sur toutes les places de village, et pour moi qui ne suis pas de culture chrétienne mais athée, d’une tradition bien plus ancienne que la chrétienté et pas moins européenne, cette exhibition constante de la morbidité catho me donne des boutons, passons. La croix, d’accord, le foulard, pas d’accord. Les femmes françaises ne portent pas de foulard, elles sont les égales des hommes, la preuve il n’y a jamais eu en deux siècles et demi de République une présidente à la tête de l’État, le milieu politique est le plus atrocement sexiste qui soit, 10% de femmes sont ou ont été victimes de violences conjugales, sans parler du harcèlement sexuel au boulot, etc., passons, passons pudiquement, la femme française est l’égale de l’homme et tu vas me faire le plaisir de retirer ce torchon de tes cheveux.

Pendant ce temps, à la mosquée qu’on a refusé de construire et qui se planque dans un garage, d’autres qui ne sont pas des enfants de chœur ouvrent à ces jeunes sans avenir un avenir glorieux : mourir.

Mourir pour le Prophète ! Ça c’est une idée.

Le Midi Libre, haut lieu de la pensée contemporaine, se demandait récemment pourquoi, de Lunel, six jeunes gens sont partis faire le djihad en Syrie et y ont trouvé la mort. Lunel, bourgade de 25 000 habitants dans l’Hérault, maire classé « divers droite ». Rien à signaler, semble-t-il. Sauf qu’on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi ces jeunes Français, au lieu de rêver aux filles ou aux garçons comme les garçons de leur âge, et à une vie tranquille au soleil de l’Hérault, ont préféré courir là-bas à une mort certaine. Cette question mériterait une enquête, et pas seulement une enquête de police évidemment. Le Figaro préfère à l’enquête l’émotion : « Lunel, traumatisée par le djihad ».

On s’étrangle.

La thèse implicite ? Lunel les aimait bien, ces enfants un peu basanés et assez malpolis. Seulement voilà, un méchant barbu à la mosquée les a abusés et envoyés à la mort. On fait l’impasse au passage sur tout le reste ci-dessus évoqué, sur l’interminable conflit israélo-palestinien jamais réglé pour cause de complaisance à l’extrême droite israélienne (leurs barbus à eux sont supportables, on ne sait pas pourquoi), sur la guerre en Irak et ses conséquences, l’implication contestable et contestée de la France « un pays de liberté, pluraliste, laïc », dixit Le Monde, dans cette non moins interminable guerre initiée par Bush et la droite américaine.

Je ne compte pas sur les aigles qui nous gouvernent pour apporter des réponses un peu moins sottes à la complexe question des banlieues, d’autant qu’après avoir laissé le champ libre à l’extrême droite elle a raflé la mise. Ils sont de toute façon trop préoccupés par la conservation de leurs prébendes pour oser une politique audacieuse (il faut voir avec quel aplomb ce Valls, hier pourfendeur des Roms pour vice originel, appelle aujourd’hui à l’unité nationale ! Comment ce Hollande droit dans ses bottes malgré sa trahison et l’échec magistral de sa politique tire les marrons du feu, « Paris, capitale du monde » !).

Je rêve qu’un peu de compréhension supplante l’amalgame, qu’un vrai désir de savoir prenne le relai de l’émotion, nous aide à faire notre deuil de ces grandes figures de notre culture disparues, à faire notre deuil aussi des morts anonymes, inconnus, des êtres humains qui ont eu la malchance de se trouver sur le passage de brutes fanatisées.

Je rêve en somme que cette politique qu’on prête à l’autruche – une légende, d’ailleurs – de se mettre la tête dans le sable en découvrant ses arrières, cesse d’être une norme gouvernementale : car le problème des banlieues n’est qu’une facette de cet autisme. Piketty en dit autant des choix économiques qui ne concernent pas, eux, 5 millions d’habitants des « quartiers » mais 65 millions de Français et 742,5 millions d’Européens. Et les millions de citoyens qui s’insurgeaient contre le ralliement des gouvernants de leur pays aux choix stratégiques de l’OTAN et n’ont pas plus été entendus ne se réjouissent évidemment pas d’avoir eu raison : quand la République fait l’autruche, c’est le sang des citoyens qui coule.

* Virginie Lou-Nony est Ecrivain, initiatrice d’ateliers d’écriture, présidente de l’association L’Ermitage à Bédarieux

Source :  Blog Médiapart 11 janvier 2015

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Pour que vive l’esprit du 11 janvier

JamesAprès l’attentat contre « Charlie Hebdo » et l’exceptionnelle mobilisation du 11 janvier, il est difficile pour chacun d’entre nous de reprendre une vie normale. La réaction à de tels événements ne peut pas se limiter au seul sursaut citoyen, aussi fort et emblématique soit-il. La prise de conscience doit se poursuivre, pour redonner du sens au fameux vivre-ensemble. Une fois l’émotion retombée, il faut la transformer en actions de fond, durables et à la hauteur des enjeux. Le débat a besoin de s’engager au plus vite, tout le monde doit y participer. Et il y a urgence, afin que la période qui s’annonce n’attise pas les peurs, ne nourrisse pas les exclusions et ne fasse pas l’amalgame inacceptable entre terrorisme et islam.

L’art difficile du débat – Attention toutefois à ce que la réponse ne soit pas uniquement sécuritaire, même si ce volet est indispensable. Contrairement à l’Amérique post-11-Septembre, évitons le piège d’un « Patriot Act » à la française, qui doterait l’Etat de trop larges moyens de surveillance, sans transparence. D’autres leviers existent, qu’il nous faut mobiliser.

La réponse à la haine passe forcément par une lutte renforcée contre la radicalisation, en prison mais pas seulement. La première priorité est celle de l’école, avec la délicate tâche d’apprendre aux élèves l’art difficile du débat et du respect de l’autre. Les actions de prévention et de civisme, l’insertion et l’emploi, l’éducation populaire, les projets autour de la mémoire, la culture et le dialogue, la politique de la ville sont indispensables pour améliorer le vivre-ensemble.

Rôle des collectivités territoriales – Les collectivités sont en première ligne de ces différents combats. Dans une tribune publiée dans « La Gazette » , une fonctionnaire territoriale les appelle avec raison à s’interroger sur leur rôle au service de l’intérêt général et de la défense des principes républicains. « Oui, les politiques publiques mises en œuvre par les collectivités ont le pouvoir de faire évoluer les choses, lance-t-elle. Elles ont cette capacité d’amener les citoyens à se construire une identité et des opinions. »

Un constat d’autant plus vrai dans les quartiers, comme le souligne l’association Ville et banlieue, qui plaide notamment pour développer la participation des citoyens et donner les moyens de « faire ensemble ». La ville de Strasbourg va par exemple organiser une « conférence citoyenne » chargée d’élaborer des propositions concrètes pour éviter que la prise de conscience ne s’essouffle.

L’esprit du 11 janvier doit perdurer.

Source : La Gazette France 19/01/2015

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Aurel : « L’humour dérange »

Le dessinateur Aurel livre ses sentiments après l’attentat et raconte son histoire personnelle avec Charlie Hebdo.

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Lendemain de l’attentat, encore la sidération… J’ai fait un dessin hier soir disant qu’on ne pouvait pas pleurer, parce que les larmes sur un dessin, ça fait baver l’encre… J’ai dessiné ça sur un coin de bureau… Je pensais surtout aux infos qui tombaient sans arrêt, aux rassemblements qui se préparaient… Ce dessin n’était qu’une première idée. Mais, c’est vrai, les larmes ont du mal à sortir. Elles sont comme glacées. Il faut pourtant continuer à dessiner… C’est normal qu’on sollicite les dessinateurs parce qu’ils ont payé un lourd tribut dans cet assassinat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. Cela étant, ils ne sont pas seuls à être morts. C’est tout un journal que leurs assassins voulaient tuer. C’est à la liberté de la presse qu’ils s’en sont pris. C’est pourquoi les rassemblements me paraissent plus forts que nos dessins. On dessine pour rendre hommage à nos copains, mais on n’est pas plus habilités que d’autres à défendre la parole citoyenne. Cela concerne tout le monde.

Les caricaturistes sont-ils plus une cible que les autres ? Peut-être. Parce qu’on se moque. Et les gens n’aiment pas qu’on se moque. On fait de l’humour. Or, l’humour dérange. Et pas seulement le radicalisme religieux ! Je n’arrive pas à me sortir de la tête plusieurs situations où l’humour a été mal compris. La société a changé. Dans un avant que je n’ai pas connu, l’humour avait plus de place me semble-t-il. L’avènement d’Internet a dû changer beaucoup de choses, y compris pour des abrutis qui y ont trouvé à la fois un exutoire et une caisse de résonance. Ça a donné des ailes à des gens raidis contre l’humour. On les entendait moins auparavant.

Je n’ai jamais travaillé à Charlie Hebdo. J’aurais bien aimé quand j’ai commencé ! J’en étais grand lecteur au lycée. Pour moi, seul Charlie existait. C’était aussi l’endroit où il y avait le plus de dessinateurs qui travaillaient. C’est Tignous qui m’a mis le pied à l’étrier. Quand j’avais 18-19 ans, à Montpellier, j’allais montrer mes dessins aux dessinateurs de Charlie que je croisais sur des festivals. À chaque fois, ils me disaient : « Va voir Tignous, il est de bon conseil. » Je l’ai rencontré en 2001, quand Charlie a fait la tournée des grandes villes dans le cadre de la campagne municipale, il était venu à Montpellier présenter leur supplément. Il m’a dit : « Tes dessins n’ont pas le niveau d’être publiés en presse nationale, essaie d’abord en presse locale. Ils peuvent avoir besoin de quelqu’un sur place. » Comme il était justement en train de discuter avec des gens de la Marseillaise, il leur a demandé s’ils n’avaient pas besoin d’un dessinateur.

Quelques jours après, j’allais à la Marseillaise. Et c’est comme ça que j’ai publié mes premiers dessins, grâce à Tignous. Après, nos liens sont restés très forts : je lui montrais mes dessins, il m’envoyait balader parce qu’il ne les trouvait pas très bons. Mais comme je revenais à la charge et que je n’étais pas dépité par ses critiques, il s’est dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Il m’a encouragé. J’ai commencé à venir à Charlie, à Paris, aux réunions de bouclage, pour faire mes dessins avec les autres. Aucun n’est jamais paru, pas encore assez bons, en tout cas pour Philippe Val, qui avait alors le final cut… Par la suite, mon chemin s’est éloigné de Charlie. Sans doute, notamment, parce que j’ai commencé à publier ailleurs. Petit à petit, le temps passant, je me suis rendu compte que je n’était pas toujours d’accord avec certaines de leurs approches. Je suis plutôt de l’école « pas de côté » que « coup de poing ». Mais il en faut pour donner dans le coup de poing !

Et puis en 2008, dans le conflit Charlie-Siné, j’ai soutenu Siné. Auparavant, dans l’affaire des caricatures, j’ai soutenu leur publication dans Charlie. Pour moi, les seules limites en dessin sont celles fixées par la loi, quoi que l’on pense des dessins incriminés : pas de diffamation, pas de racisme, pas d’atteintes à la vie privée… C’est la référence commune, celle qui permet le vivre-ensemble. Dans l’affaire des caricatures, la justice a tranché.

On peut trouver que des dessins de Charlie ne sont pas drôles ou qu’ils n’apportent rien, cela fait partie du débat démocratique. Tant que l’on reste dans les limites de la loi, chacun dessine en fonction de ses convictions. Si certains veulent interdire le blasphème, qu’ils déposent une loi, on en discutera.

En tuant les dessinateurs de Charlie, leurs assassins ont voulu tuer un symbole. Mais je ne vais pas vêtir plus qu’avant ma cape de défenseur de la liberté d’expression. C’est le rôle de tout un chacun !

Source ; Politis 11 janvier 2015

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