Perdre la raison face aux barbelés

Distribution de nourriture (AFP / Bulent Kilic)

Distribution de nourriture (AFP / Bulent Kilic)

IDOMENI (Grèce), 18 avril 2016 – Une des choses qui me frappe le plus chez tous ces réfugiés bloqués depuis des mois à la frontière gréco-macédonienne c’est de les voir, lentement, perdre la raison.

Voilà des années que je couvre cette crise de réfugiés. Je suis allé dans un grand nombre d’endroits et à chaque fois la situation est différente. J’ai vu des Syriens franchir en masse la clôture barbelée à la frontière turque pour échapper aux combats qui faisaient rage chez eux, à quelques centaines de mètres. J’en ai vu d’autres débarquer sur les côtes de Lesbos après une dangereuse traversée depuis la Turquie. Et maintenant me voici un peu plus loin sur la route des Balkans, à Idomeni. Ce village grec à la frontière macédonienne est devenu un cul-de-sac depuis que plusieurs pays européens ont fermé leurs frontières, en espérant mettre un terme à l’afflux de migrants. Environ onze mille personnes s’entassent ici.

Le camp d'Idomeni, le 1er avril 2016 (AFP / Bulent Kilic)

Le camp d’Idomeni, le 1er avril 2016 (AFP / Bulent Kilic)

Ce qu’il y a de particulier ici, c’est le désespoir extrême, absolu. Ces gens ont quitté des pays dévastés par la guerre. Ils ont accompli un dangereux voyage, souvent avec leurs enfants sur les épaules. Et les voici maintenant bloqués dans une mare de boue face aux portes fermées de l’Europe, obligés de vivre dans des conditions aussi déplorables que chez eux, sans avoir la moindre idée de ce qui va leur arriver ensuite. Certains végètent ici depuis deux ou trois mois. Ils n’ont rien d’autre à faire qu’attendre, dans l’incertitude totale. Pourront-ils rejoindre l’Europe de l’Ouest comme l’ont fait des centaines de milliers de réfugiés avant eux ? Seront-ils reconduits de force en Turquie ? Devront-ils, au final, rentrer chez eux ?

Alors ils perdent la raison. Ce n’est pas étonnant. Vous aussi vous deviendriez fou à leur place. Jour après jour, leur comportement change. Et même moi qui ai couvert d’innombrables situations de ce genre, qui suis ici pour faire mon travail, qui sais qu’au bout de deux semaines je retrouverai ma maison et ma famille, je me sens de plus en plus déprimé, de plus en plus agressif au fur et à mesure que le temps passe. Je ne fais pas que sentir l’ambiance. Je la sens qui pèse sur moi, de tout son poids.

Et il y a les conditions matérielles dans lesquelles tous ces gens vivent. Une horreur. Je n’ai pas de mots pour les décrire. A Idomeni, on trouve exactement la même chose que dans les camps de personnes déplacées en Syrie, un pays en guerre depuis cinq ans…

La première chose qui vous frappe ici, c’est l’odeur. Des effluves de toilettes mêlées à de puissantes odeurs corporelles. Les gens vivent, dorment et mangent près des toilettes, au milieu de leurs excréments. Que pourrais-je dire de plus ? Il n’y a pas assez de douches, pas assez d’endroits pour se laver les mains, pas assez d’eau. Les conditions d’hygiène sont tout simplement effroyables. La pestilence est omniprésente. Des enfants tombent malades. J’ai déjà vu des choses pareilles dans des zones de guerre. Mais ici nous sommes en Grèce, un pays en paix dans l’Union européenne, et des gens y vivent exactement comme s’ils étaient restés au cœur de la Syrie ! Cet endroit, c’est vraiment la honte de l’Europe.

Un jour de pluie dans le camp de fortune (AFP / Bulent Kilic)

Un jour de pluie dans le camp de fortune (AFP / Bulent Kilic)

Et puis que dire de la vie quotidienne ? Peut-on vraiment appeler ça une vie quotidienne ? Les habitants du camp passent leur temps à faire la queue pour recevoir de quoi manger auprès des organisations non gouvernementales. Il n’y a rien à faire ici, à part satisfaire ses besoins primaires et attendre. Pouvez-vous imaginer ça ? Passer ses journées à voir vos rêves et vos espoirs mourir à petit feu, le tout sans savoir de quoi votre avenir sera fait ?

Les réfugiés ne vont pas rentrer pas chez eux. Premièrement parce chez eux, il n’y a plus rien. Et deuxièmement, parce qu’ils n’ont pas dépensé toutes leurs économies et pris des risques insensés pour se laisser bloquer aux portes de la Macédoine par quelques rangées de barbelés. Cette idée leur est insupportable.

C’est parfois difficile d’être un journaliste ici, parce que les gens ont tendance à vous prendre pour une sorte de sauveur. Tous les jours, des gens me posent des questions du genre : « quand est-ce qu’ils vont ouvrir la barrière ? » ou encore : « que va-t-il nous arriver ? » Et moi je n’en ai pas la moindre idée.

A Idomeni, je suis devenu ami avec une Kurde de Syrie, dont le mari est parti le premier pour l’Allemagne il y a six mois. Elle essaye de le rejoindre avec leurs deux enfants. Et cela fait deux mois qu’elle est bloquée à la frontière. Tous les jours elle fait la queue pour recevoir de la nourriture. Les gens deviennent fous. Ils se bousculent, se battent pour être servis les premiers. « De ma vie je n’ai jamais frappé personne », me dit-elle. « Comment pourrais-je le faire maintenant, pour de la nourriture ? Même ici, je ne peux pas, c’est impossible ». Alors il y a des jours où elle et ses enfants ne mangent rien.

Les enfants, c’est le pire, dans cette histoire. Ce sont les images d’enfants qui vous restent à jamais gravés dans la tête une fois que vous êtes rentré chez vous, surtout si vous avez des enfants vous-même. Leurs visages reviennent vous hanter, encore et encore. Bien sûr ils ne vont pas à l’école. Et vous savez ce qui se passe quand un enfant ne va pas à l’école ? Son comportement change. Son cerveau change.

Autour d'un feu dans le camp de réfugiés d'Idomeni (AFP / Bulent Kilic)

Autour d’un feu dans le camp de réfugiés d’Idomeni (AFP / Bulent Kilic)

Les enfants, ici, passent leurs journées à jouer dans la boue, ou sur la voie ferrée. Ils viennent vers vous, vous poussent, vous crient dessus. Eux aussi deviennent fous. Mon amie kurde de Syrie a un garçon de huit ans et une fille de quatorze ans. Cela fait trois ans qu’ils n’ont pas mis les pieds à l’école, à cause de la guerre. Elle est vraiment inquiète pour eux. Ils n’apprennent rien. Que vont-ils devenir ?

Et pour couronner le tout il y a eu ces incidents il y a quelques jours. Un groupe d’individus a essayé d’entrer en Macédoine par la force, et les soldats les ont repoussés avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Plusieurs dizaines de personnes ont été blessées, elles ont été soignées par les ONG.

Pouvez-vous imaginer ? Vous avez vécu l’enfer de la guerre, vous avez fui pour vous retrouver dans un autre enfer, vous n’avez aucune idée de ce qui va vous arriver et des soldats vous aspergent de gaz lacrymogènes. C’est juste complètement fou. Dans ces circonstances, qui ne perdrait pas la raison ?

(Cet article a été écrit avec Yana Dlugy à Paris et traduit de l’anglais par Roland de Courson)

LA PHOTO. Multiplication des suicides chez les Indiens du Canada Par Jacques Deveaux

 Marche en hommage aux victimes d'Attawapiskat. La semaine dernière, un pacte de suicides entre onze jeunes a été déjoué, puis à la veille du week-end, cinq autres jeunes ont été hospitalisés. Pour l’instant, une seule personne est décédée. Pour le chef de la tribu, Bruce Shisheesh, plusieurs facteurs contribuent à ces actes de désespoir. Les conditions de vie déplorables, notamment dans les maisons où s’entassent tous les membres de la famille. La drogue et l’alcool font des ravages dans une population totalement exclue. D’autres tribus sont également touchées par ces suicides ou tentatives. Une réserve du peuple Cri située à 500 km au nord de Winnipeg avait sonné l'alarme il y a un mois après les suicides de cinq adolescents et d'une jeune mère de famille. La communauté inuit de Kuujjuak, dans l'Arctique québécois, est également confrontée à ces multiplications de cas désespérés avec le suicide de cinq jeunes, âgés entre 15 et 20 ans, sur les quatre derniers mois. © Chris Wattie/Reuters
La nation Attawapiskat, première nation isolée au nord-est de l’Ontario, au bord de la baie James, est confrontée à une vague de tentatives de suicides. Depuis septembre 2015, 101 personnes sur les 1500 qui vivent dans la réserve ont tenté de mettre fin à leurs jours.
Source : Géopolis 18/04/2016
Voir aussi ; Actualité Internationale, Rubrique Canada, rubrique Société, Pauvreté,

L’effet Trump sur les enfants américains : « Les préjugés ont augmenté »

 Deux enfants défilent, lors d’une manifestation contre le candidat républicain Donald Trump, à Manhattan (New York), le 14 avril.

Deux enfants défilent, lors d’une manifestation contre le candidat républicain Donald Trump, à Manhattan (New York), le 14 avril.

Et les enfants ? Les hommes politiques ont-ils pensé aux enfants ? Aux Etats-Unis, les adultes ont l’habitude de la surenchère anti-immigration qui s’empare du camp républicain à l’occasion des primaires. Il y a eu les Minutemen en 2005-2006, les vigiles autoproclamés qui surveillaient la frontière mexicaine. Puis le Tea Party, en 2008-2010. Les candidats s’opposaient à toute « amnistie » pour les sans-papiers, mais rares étaient ceux qui allaient jusqu’à réclamer l’expulsion de tous les clandestins. Et la rhétorique extrémiste retombait après les élections.

Cette année, le phénomène est différent, du fait de la virulence de Donald Trump et de son omniprésence dans les médias. Et les enfants en pâtissent. En quelques mois, ses propositions de construction d’un mur et de « déportation » des sans-papiers ont ramené la peur dans la communauté latino. Et semé l’inquiétude jusque dans les cours de récréation, si l’on en croit un rapport publié, mercredi 13 avril, par le Southern Poverty Law Center (SPLC), une association qui traque les groupes extrémistes et suprémacistes blancs depuis 1971. « Nous avons vu Donald Trump se comporter comme un enfant de 12 ans. Maintenant, nous voyons des enfants de 12 ans se comporter comme Donald Trump », se désole Richard Cohen, le directeur du centre.

« Est-ce que le mur est là ? »

Le SPLC reconnaît sans difficulté que son enquête, faite en ligne entre le 23 mars et le 2 avril par le projet Teaching Tolerance, n’a pas de valeur scientifique. Mais il souligne que 2 000 enseignants ont apporté leurs témoignages sur l’impact du climat électoral au sein de leurs classes. Et que plus de 5 000 commentaires ont été recueillis. Pour préserver l’anonymat des fonctionnaires, le SPLC a éliminé les précisions concernant les identités ou les établissements concernés.

Trump at the Stump with his super shinny head, sporting a super snazzy clip on tie

 « Mes élèves blancs de milieux pauvres se sentent maintenant en droit de faire des commentaires racistes »

Harcèlement des jeunes issus de minorités,

Harcèlement des jeunes issus de minorités, agressivité du discours, libéré des contraintes habituelles… Selon le rapport, les pratiques contre le harcèlement (anti-bullying), laborieusement mises en place en milieu scolaire, font les frais du climat politique. « Nombre de mes élèves reprennent les discours de haine contre les réfugiés et les pauvres, affirme un professeur. Et les préjugés contre la religion [musulmane] ont augmenté. » Un instituteur de maternelle du Tennessee raconte qu’un enfant latino qui s’est entendu annoncer par ses camarades qu’il allait être expulsé et qu’on l’empêcherait de revenir aux Etats-Unis par un mur demande tous les jours où en est le projet : « Est-ce que le mur est là ? »

Ailleurs, un écolier musulman a demandé s’il devrait porter une puce électronique si M. Trump était élu. Certains utilisent le nom du milliardaire comme cri de ralliement avant de s’en prendre à d’autres. Des enfants musulmans se font traiter de « terroriste » ou de « poseur de bombes ». « Je suis pour Trump, a expliqué un enfant de CM2. Quand il sera président, il va tuer tous les musulmans. »

Un autre enseignant témoigne : « Mes élèves latinos sont écœurés par le discours de Trump, mais aussi par le nombre de gens qui ont l’air d’être d’accord avec lui. Ils sont persuadés que leurs camarades et même leurs professeurs les détestent. » Dans les copies, les enseignants trouvent parfois le nom de M. Trump entouré d’un cercle et barré d’une croix comme sur les panneaux d’interdiction de circuler.

Mais M. Trump n’est pas sans attrait dans les milieux défavorisés. « Mes écoliers viennent de familles pauvres, relate un professeur. Comme Trump est connu pour sa fortune, ils ont demandé à discuter du bénéfice qu’il y aurait à avoir un président riche. » Autre remarque : « Mes élèves blancs de milieux pauvres se sentent maintenant en droit de faire des commentaires racistes. » Et ils demandent pourquoi leur professeur les sanctionne, étant donné qu’ils ne font que reprendre ce qu’ils ont entendu à la télé. Plusieurs enseignants disent que dans leur établissement les élèves les plus chahutés sont en fait ceux qui affichent leur soutien à l’homme d’affaires.

Alternative

Selon Maureen Costello, la directrice du projet Teaching Tolerance, qui aide les enseignants à gérer la diversité dans les classes, les professeurs se sentent confrontés à une alternative : parler des élections ou protéger leurs élèves. Dans les classes élémentaires, une moitié d’entre eux préfère éviter les sujets politiques. « Je suis incapable de maintenir la civilité de la discussion », avoue un enseignant. Dans les lycées, il s’en trouve de plus en plus qui décident de ne pas se départir de leur neutralité habituelle, souligne-t-elle.

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Les conclusions du rapport sont d’autant plus préoccupantes, souligne le centre, qu’elles sont porteuses de conséquences à long terme dans les écoles multiethniques. Or le climat des primaires ne reflète pas l’état de la société. Selon une étude du Pew Research Center du 31 mars, 59 % des Américains estiment que les immigrants constituent une « force » pour le pays. Un changement spectaculaire depuis 1994, quand 63 % d’entre eux estimaient qu’ils représentaient au contraire un « fardeau ».

Selon le même institut, les trois quarts des habitants sont favorables à la régularisation des sans-papiers, et 62 % sont opposés à la construction du mur proposé par M. Trump à la frontière mexicaine. Le clivage républicain-démocrate n’a cessé de s’amplifier depuis 2006, mais dans l’ensemble la société américaine est plus tolérante sur l’immigration qu’il y a vingt ans. Encore faut-il en convaincre les enfants. « Est-ce que c’est comme ça que l’Allemagne a élu Adolf Hitler ? », s’est enquis un élève.

Corine Lesnes (San Francisco, )

Source Le Monde 18/04/2016

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La CGT se radicalise pour sortir de sa crise

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C’est sous le regard de ses trois prédécesseurs – Thierry Lepaon, Bernard Thibault et Louis Viannet – que Philippe Martinez va donner le coup d’envoi, lundi 18 avril, au 51congrès de la CGT, qui va réunir 1 000 délégués à Marseille jusqu’au 22 avril. Une image symbolique de la « crise sans précédent », selon M. Viannet, que traverse la centrale depuis quatre ans.

Le premier choc a eu lieu en mai 2012, quand M. Thibault avait été mis en échec dans sa volonté d’imposer Nadine Prigent pour lui succéder. Le second a pris l’allure d’un séisme quand M. Lepaon, successeur par défaut, a été contraint de démissionner, le 7 janvier 2015, à la suite d’affaires mettant en cause son train de vie, avec notamment les travaux effectués dans son logement de fonction, à Vincennes (Val-de-Marne). Une première depuis 1909. Elu secrétaire général, le 3 février 2015, M. Martinez, 55 ans, va tenter de surmonter cette crise en campant sur une ligne radicale.

Tout au long du congrès, la bataille contre la loi El Khomri sur la réforme du code du travail, dont la CGT exige le retrait, servira d’étendard à cette radicalité. Théâtre de ces assises, l’union départementale (UD) des Bouches-du-Rhône sera le réceptacle idéal. En février, à la suite d’une révolution de palais qui a conduit à « l’éjection », selon l’expression du groupuscule orthodoxe « Où va la CGT ? », du secrétaire général, Thierry Pettavino, jugé trop proche de la confédération et pas assez combatif, c’est un sympathisant de l’association d’extrême gauche Rouges vifs, Olivier Mateu, qui a été porté à la tête de l’UD. En décembre 2014, M. Mateu avait signé une pétition demandant le départ de M. Lepaon et déplorant « l’abandon du syndicalisme de lutte des classes » par la CGT. Dans le numéro d’avril d’Ensemble, le mensuel de la CGT, il voit dans le congrès de Marseille « l’occasion de conforter notre organisation de classe, de masse, démocratique et unitaire ».

« Le travail contre le capital »

M. Martinez aurait pu jouer sur du velours à Marseille, s’il n’y avait plus l’ombre de « l’affaire Lepaon », une bombe à déflagrations successives. Le rapport d’activité évoque une « situation difficile », en rappelant que M. Lepaon a été blanchi pour les travaux dans son logement et dans son bureau, même si « l’enquête se poursuit ». Mais l’ancien secrétaire général, qui attend toujours d’être nommé par le gouvernement à la tête de la nouvelle Agence de la langue française pour la cohésion sociale (Le Monde du 8 avril), est toujours payé par la CGT (4 200 euros net par mois). Depuis sa démission, il a coûté à la centrale, selon Les Echos, 150 000 euros. Et il n’a quitté son logement de Vincennes qu’en février. Une douloureuse qui passe mal à la base.

M. Martinez doit aussi faire oublier les conditions controversées de son élection. Le 13 janvier 2015, il n’avait pas obtenu la majorité des deux tiers requise pour être élu secrétaire général par le comité confédéral national (CCN), le parlement cégétiste qui réunit ses 33 fédérations et ses 96 UD. Et le vote avait été entaché de graves irrégularités. La fédération de la santé, dirigée par Nathalie Gamiochipi, la compagne de M. Martinez, n’avait pas respecté son mandat et avait voté pour au lieu de voter contre. L’UD du Nord avait agi de même. Les dirigeants de ces deux organisations ont ensuite été limogés. Mais M. Martinez, tout en occupant de facto la fonction, a dû patienter pour être confirmé.

A Marseille, M. Martinez, qui se vante d’avoir rencontré « 10 000 syndiqués », ne court aucun risque. Pour être réélu, il va défendre la radicalité qu’il incarne depuis quatorze mois. Le document d’orientation – la feuille de route pour les trois années à venir – affiche une stratégie de « contestation des choix patronaux et de la politique gouvernementale ». L’ancien métallo de Renault ne voit plus de différence entre François Hollande et Nicolas Sarkozy. Pour la CGT, « l’affrontement de classe, le travail contre le capital » est « le marqueur de toutes les lois prises par le gouvernement, à l’écoute du Medef ».

« Convergence d’intérêts »

Si, en 2015, les journées d’action à répétition, illustrant cette opposition frontale, ont été des échecs – au point que le rapport d’activité se demande pourquoi « nous ne parvenons pas à bouger le rapport de forces » –, le combat contre le projet de « loi travail » a donné un nouvel élan. Il va électriser les débats, comme la demande de relaxe pour les huit ex-salariés de Goodyear condamnés à de la prison ferme. M. Martinez ne nourrit pas d’illusions sur un retrait du projet de loi El Khomri, mais il met les reculs du gouvernement à son actif.

A Marseille, il sera aussi question du « syndicalisme rassemblé » cher à M. Viannet. La CGT écarte tout rapprochement avec Force ouvrière, sa compagne de manifs contre le projet de « loi travail », mais exclut de « se fondre dans un syndicalisme où tout le monde serait dans le même moule ». Si M. Martinez a évité d’attaquer la CFDT, qui sera la cible des congressistes, il a durci le ton dans L’Humanité Dimanche du 14 avril : « Il existe un syndicalisme d’accompagnement qui considère qu’il vaut mieux aménager la casse et un syndicalisme dont se revendique la CGT qui refuse d’accompagner les politiques d’austérité. » La CGT va aussi réaffirmer son indépendance tout en réhabilitant le concept de « convergence d’intérêts » avec des « composantes progressistes » comme le Parti communiste. Pour autant, M. Martinez a refusé de cautionner l’initiative de Gilbert Garrel, le patron des cheminots, qui a demandé, le 22 mars, que toutes les bases syndicales de la CGT prennent des abonnements à L’Humanité, en difficulté financière.

L’ultime bataille de Marseille concernera les instances. M. Martinez voulait ramener la commission exécutive (CE) – la direction élargie – de 56 à 44 membres, avec une stricte parité. Mais il a été battu : la CE comptera 50 membres. Il y a eu 85 candidatures et la liste adoptée, qui peut encore être modifiée par le CCN, a retenu des « réformistes », comme Eric Aubin, Sophie Binet, Mohammed Oussedik, mais a écarté les fédérations du commerce et de la santé. La pénurie de candidates a permis de « repêcher » certaines femmes, comme Marie-José Kotlicki (UGICT). Pour le bureau confédéral de dix membres, trois sortants sont annoncés : Colette Duynslaeger, la trésorière, Pascal Joly, membre du conseil national du PCF, et Denis Lalys, qui a été écarté des candidatures à la CE. Fabrice Angei devrait rester numéro deux et Catherine Perret devrait faire son entrée. Elle avait imposé, en 2014, la non-signature par la CGT d’un accord sur la formation. Bien dans la ligne.

Michel Noblecourt

Source Le Monde 16/04/2016

Voir aussi :  Actualité France, rubrique Société, Syndicat, La mauvaise passe de la CGT s’annonce durable, rubrique Politique, Affaires,

La réduction de la part du nucléaire attendra

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Le gouvernement présente le 15 avril ses objectifs en matière d’énergies renouvelables dans les années à venir. Il n’évoque pas la diminution du nucléaire, pourtant prévue dans la loi.

C’est la fin d’une promesse de campagne présidentielle. Sauf événement exceptionnel, la France ne devrait pas réduire d’un tiers sa production d’électricité nucléaire d’ici à 2025, comme l’avait annoncé ­François Hollande en 2012. L’engagement s’est pourtant traduit par une loi sur la transition énergétique, votée en 2015, qui fixe « à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité à l’horizon 2025 », avec en parallèle la montée en puissance des énergies renouvelables.

Restait à mettre ce nouveau schéma en musique, au travers de la programmation pluriannuelle d’investissement (PPI). Celle-ci sera examinée vendredi 15 avril pour avis devant le Conseil supérieur de l’énergie, mais expurgée de son volet nucléaire. En clair, ne seront présentés que les objectifs chiffrés d’énergies vertes, filière par filière, d’ici à 2023.

Décisions repoussées

La capacité installée de l’éolien terrestre, de 10 300 mégawatts (MW) fin 2015, passerait à 14 300 MW en 2018 puis entre 21 800 MW et 23 300 MW en 2023. Le photovoltaïque passerait de 6 200 MW fin 2015 à 10 200 MW en 2018 pour atteindre 20 200 MW en 2023. Un arrêté devrait être publié au Journal officiel très rapidement.

En revanche, les décisions sur le nucléaire sont repoussées ultérieurement. « Au plus tard le 1er juillet », tempérait jeudi 14 avril la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, depuis Washington, en expliquant que la feuille de route donnera « une fourchette du nombre de réacteurs à fermer », en « fonction de deux scénarios sur la consommation électrique ». Mais à quelques mois de la campagne présidentielle, on peut exprimer des doutes sur leur mise en application.

Un « grand carénage »

À vrai dire, cette inflexion gouvernementale sur le nucléaire n’est pas une surprise. La présentation de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit servir de cadrage général, a déjà été repoussée à plusieurs reprises et personne ne croit vraiment que le gouvernement actuel puisse être en mesure de faire inscrire noir sur blanc dans un texte qu’un tiers du parc actuel de réacteurs nucléaires – soit une vingtaine sur les 58 – ferme dans les dix ans à venir. Il suffit pour cela de voir les difficultés pour obtenir la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim, autre engagement présidentiel.

> En video Les défis qui attendent EDF

Les difficultés actuelles d’EDF, empêtré dans son projet de construction de deux EPR en Grande-Bretagne et les problèmes de conception de la cuve de Flamanville, ne sont sans doute pas étrangères à ce recul du gouvernement.

L’entreprise est « au bord de la faillite », affirment les syndicats dans une lettre ouverte adressée mardi au président de la République. Ils lui demandent de s’engager sur la « préservation de l’intégrité du parc de production historique ». Comme si de rien n’était, l’état-major d’EDF est mobilisé depuis des mois sur son projet dit de « grand carénage », qui vise à prolonger et à remplacer les centrales existantes, moyennant une cinquantaine de milliards d’euros d’investissements.

Les professionnels du renouvelable satisfaits

Très pragmatique, Ségolène Royal n’est pas à court d’explications sur ce changement de ton. Laisser de côté le débat sur la réduction du nucléaire favoriserait les énergies renouvelables, car cela « permet de motiver les filières industrielles », expliquait-elle début mars.

Les professionnels du secteur se disent d’ailleurs très satisfaits des objectifs fixés dans cette PPI. Depuis des années, les acteurs de l’éolien et du solaire dénoncent un manque de visibilité sur leur activité en raison du calendrier erratique des appels d’offres publiés par le ministère.

Jean-Claude Bourbon
Source La Croix 14/04/2016
Voir aussi  : Actualité France, Rubrique Environnement, rubrique Politique économique,