“Prospérités du désastre”: et si on aidait la société à courir à sa perte?

Banlieue sud de Strasbourg, le 9 novembre 2005 (Vincent Kessler/Reuters

Banlieue sud de Strasbourg, le 9 novembre 2005 (Vincent Kessler/Reuters

La nuit n’est jamais complète. Paul Eluard.

Dans “Prospérités du désastre. Aggravation 2”, le philosophe Jean-Paul Curnier fait une analyse critique de quelques événements qui ont marqué la décennie écoulée. Son conseil: conduire le monde marchand au bord du gouffre, et l’encourager à faire un grand pas en avant.

 

Le philosophe Jean-Paul Curnier a réuni dans Prospérités du désastre (éd. Lignes) huit textes qu’il a écrits dans la décennie qui s’est écoulée. Autant d’occasions pour lui de nous livrer son regard acéré sur la politique, les émeutes de banlieues de 2005, le “Printemps arabe”, le mouvement des Indignés, ou encore la souveraineté populaire.

“Avec le dessaisissement consenti par les élus de la République du pouvoir qui leur était confié par le peuple au profit du pouvoir invisible, immatériel et hors de portée, de la finance, c’est le peuple, en tant qu’origine et détenteur en droit de ce pouvoir, qui s’est trouvé à son tour potentiellement liquidé”, écrit-il.

 

Ce n’est pas dans les émeutes de banlieues, ni dans le mouvement des Indignés, cette “insurrection à la portée des peluches”, qu’il décèle un potentiel retour du peuple, même embryonnaire, bien au contraire. Il soutient que ces mobilisations sont stériles: selon lui, les émeutes de banlieues ont perdu de vue “tout objectif de renversement de l’ordre social qui préside à la misère de ces quartiers et de ceux qui y vivent”, et le rapprochement qui a été fait entre les indignés et les mouvements révolutionnaires du printemps arabe relève de l’injure. “Le jour où les révoltes dans les villes seront armées par la lecture des poètes et la discussion critique des œuvres de philosophie et de sciences politiques, ce jour-là nous pourrons nous réjouir des émeutes à venir”, avance-t-il.

“Le pouvoir d’achat, c’est l’absence de pouvoir par excellence”

C’est précisément au réarmement du peuple par la pensée qu’il aspire. Cet usage critique de la raison passe par une remise en cause de certaines évidences, dont les mots courants sont les vecteurs. C’est pourquoi l’auteur s’applique à en décortiquer certains, pour en dévoiler la substantifique moelle, et déjouer les ruses de Sioux du lexique dominant. “La pauvreté, en novlangue, se dit ‘faiblesse du pouvoir d’achat’. […] Comment employer sans frémir le même mot pour désigner la détresse économique en Indonésie, au Guatemala, et la population des cités en France?”, interroge-t-il par exemple. Ou encore : “Qu’est-ce que le pouvoir d’achat? Eh bien je vais vous le dire: c’est l’absence de pouvoir par excellence, c’est la réduction au statut de signataire de chèques, de redistributeur de monnaie”.

Lorsqu’en 2006, peu de temps après les émeutes de banlieues, Nicolas Sarkozy fait du mot “rupture” son slogan de campagne, il affirme : “Si quelque chose a été réellement rompu, c’est d’abord le sens politique du mot rupture”. Au fil de sa réflexion, il détricote les évidences, déconstruit les mots, et dissipe les mystifications qu’ils recèlent, de manière parfois discutable, mais en tout cas avec une grande clarté.

 

Chaque événement d’actualité est interprété comme un symptôme du délitement inexorable de la société. Jusqu’au-boutiste dans son scepticisme et sa distance vis-à-vis de ce monde marchand en décomposition, il appelle à précipiter son agonie. C’est là le sens de l’”aggravation” : “Si ce monde va aussi franchement et volontairement à sa perte, autant qu’il y aille vite pour en vivre au plus vite le remplacement. Et il convient même de l’aider chaque fois que cela s’avère possible”.

Prospérités du désastre. Aggravation 2, de Jean-Paul Curnier, éd. Lignes, 172p., 14€

Source Les Inrocks 27/06/2014

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Francoise Liminana généraliste montpelliéraine signe un livre portant la parole des personnes en fin de vie

Francoise Liminana

Francoise Liminana

Les itinéraires qui mènent à s’inscrire dans une unité de soins palliatifs sont divers et nombreux mais d’où que l’on vienne, l’expérience spécifique vécue dans ce contexte est de celle qui laisse des traces.  « La mort est dans la vie la vie aidant la mort la vie est dans la mort la mort aidant la vie ». Si cette phrase du poète Jacques Prévert nous permet de le comprendre, ce que donne à ressentir les onze personnages du premier roman de Françoise Liminana nous permet un peu de le vivre. D’entrer dans un espace que les représentations sociales occidentales nous poussent à fuir alors que l’antidote de notre peur se trouve dans un vrai regard face aux personnes en fin de vie.

Ce fait humain, nous incite à porter un sentiment de reconnaissance à l’auteur, pour le regard que son petit livre nous offre sur notre propre mort. Le parcours de l’écrivain oscille entre les sciences et les arts sans jamais se figer.

Après avoir exercé dix ans en tant que médecin généraliste libéral à Montpellier, Françoise Liminana s’est accordée une interruption artistique où elle a laissé libre court à sa passion pour le théâtre, la musique et l’écriture. « La création m’épanouissait mais le rapport aux soins me manquait, alors j’ai repris des études pour me former aux soins palliatifs.» Elle reprend le chemin de l’hôpital pour poursuivre sa carrière médicale, enrichie par l’apport des sciences humaines et devient médecin coordinateur d’un service d’hospitalisation à domicile Home santé à Montpellier mais à nouveau l’envie d’écrire la démange :

« J’avais déjà consacré mon mémoire à la« Considération des états d’âme des malades en fin de vie  sur le fil d’une écriture éclairante dont une partie porte sur l’intérêt de la pratique de l’écriture créative, fictionnelle par les soignants, cette nouvelle expérience m’a donné envie d’écrire sur la vieillesse

Avec ce premier roman «Jusqu’à devenir…», Françoise, repart à nouveau sur la voie artistique car ce n’est pas un essai ou un livre de témoignage mais bien un travail littéraire auquel elle s’est attelée. « Je ne voulais pas rester dans le factuel, j’ai choisi l’écriture fictionnelle pour donner la parole aux malades explique l’auteur qui cite Ricoeur et ses convergences toujours inachevées, entre le factuel et le fictif :

« Le factuel permet d’expliquer, la fiction de comprendre…» Françoise Liminana s’est nourrie des paroles des patients, comme un écrivain se met à la terrasse d’un café pour puiser sa matière littéraire mais l’intensité d’un service de soins palliatifs n’est pas celle du café du commerce. Dans sa galerie de portraits, il y a Emile l’amoureux des chiffres qui en fait une langue, Dominique qui aborde la mort après une première «mort sociale», une vieille dame candidate au suicide, une petite nourissonne de deux jours qui pense dans un aquarium tout vide… On apprend toujours beaucoup à la fin.

Jean-Marie Dinh

Jusqu’à devenir… éditions Le Bateau ivre, 14 euros.
Françoise Liminana intervient au 20e SFAP dans le cadre d’un atelier consacré à l’écriture.

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Société, SantéPhilippe Bataille : Le procès Bonnemaison, Sur le chemin d’un droit de l’homme oublié, rubrique Science, Sciences Humaines,

Alain Hayot : « La lutte contre le FN passe par un débat politique sur l’avenir »

 

 069eb6a936d2800ecb84ed3444678d7d_LALAIN HAYOT. L’homme de culture appelle dans son essai « Face au FN, la contre offensive » à une reprise en main du politique face à la consolidation de la droite extrême dans le paysage français.

Docteur en sociologie et anthropologie, professeur à l’Ecole nationale d’architecture de Marseille, délégué national à la culture au PCF, conseiller régional en Provence-Alpes-Côte d’Azur (groupe Front de Gauche), ancien vice-président de la Région Paca délégué à la Culture et à la Recherche (1998 – 2010), Alain Hayot a été un acteur important du combat victorieux contre le couple Mégret à Vitrolles.

On assiste au retour de l’extrême droite qui, bien que n’ayant jamais disparue du paysage hexagonal, resurgit avec vigueur. A quoi doit on attribuer cette réémergence ?

La droite française a toujours était marquée par une radicalité sur son aile droite qui revient à différentes époques de son parcours, le boulangisme à la fin du XIXème siècle, l’affaire Dreyfus, les années 30, la période de Vichy ou encore le poujadisme sont là pour le rappeler. C’est pourquoi je soutiens que la réémergence que vous évoquez est un peu facilement attribuée au contexte de crise que nous traversons. Si celle-ci touche une partie croissante de la population avec la peur du déclassement qui l’accompagne et nourrit les rangs de l’électorat frontiste, je pense que la réémergence de l’extrême droite ne relève pas seulement de la crise socio-économique. Nous nous trouvons aujourd’hui devant une véritable crise de civilisation, une crise du sens qui concerne le devenir même de la société humaine. L’extrême droite s’engouffre dans cette crise du sens. Voter FN n’est pas un simple moyen d’exprimer son mécontentement. L’extrême droite se construit comme une alternative à la société, d’autant mieux que la sociale démocratie démontre son impuissance à incarner une alternative au néolibéralisme. La droite nationaliste est engagée dans la reconquête idéologique et culturelle. Elle est en capacité de s’inscrire durablement dans le paysage français.

Elle bénéficie pour cela d’un certain nombre d’éléments politiques et médiatiques qui assurent sa légitimation…

En effet, le processus de reconquête se voit légitimé par une forme d’hégémonie culturelle. Très vite une partie de la droite s’est mise à courir après les thèses de la droite extrême : Sarkozy, Copé, Fillon ont vu là un facteur de recomposition pour l’UMP en crise. A droite, on a assisté à une convergence idéologique qui a trouvé sa traduction électorale dans les urnes lors des dernières municipales. A gauche, depuis l’attitude purement tactique de Mitterrand qui prenait en compte la notion de « seuil de tolérance », le boomerang nous est revenu. On voit aujourd’hui que le FN ne divise plus la droite. Au PS, il y a eu aussi : « La France n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde » de Rocard, « Le FN pose les bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses », de Fabius, Valls et les Roms… Je montre dans ce livre que le FN ne pose ni les bonnes questions ni n’apporte les bonnes réponses.

La diabolisation du FN ou le sempiternel pacte républicain comptent à vos yeux parmi les pièges à éviter pour combattre le FN…

La diabolisation est une pratique qui renoue exclusivement l’extrême droite au passé. Il faut garder l’histoire en mémoire, mais cela ne suffit pas parce que le FN a mis à jour sa pensée. L’extrême droite n’est plus une réplique du passé, elle tente de répondre aux enjeux actuels. Le national socialisme parle aux Français d’aujourd’hui et prétend apporter des solutions. Dans le cas du débat sur les Européennes, on veut nous faire croire qu’il y a d’un côté les libéraux et de l’autre les nationaux populistes anti-européens. Dans ce schéma simpliste, le FN apparaît comme une alternative crédible. Il prône le retour à un capitalisme national, protectionniste, chrétien et identitaire, ce qui s’avérerait dans les faits, un projet politique barbare. C’est une escroquerie intellectuelle qu’il faut dénoncer en expliquant vraiment de quoi il retourne.

Et en ce qui concerne la base d’un front républicain…

Je suis contre la mise en place d’un cordon sanitaire autour du FN. F comme fasciste, N comme nazi, ça fait trente ans que l’on entend ces thèmes. Le FN porte un projet qui s’inscrit dans l’histoire de la droite, pas en dehors du système capitaliste, il adopte une autre position que celle du libéralisme mondialisé qu’il faut combattre sur le terrain politique. Laisser penser que le FN est hors système permet au PS d’évacuer le débat de fond. Par ailleurs, il paraît difficile d’évoquer un pacte républicain dans une société qui exclut le peuple du champ de la politique. La réponse à la crise démocratique passe selon moi par la refondation d’un projet politique émancipateur du peuple et de l’individu. Aujourd’hui le pouvoir dépossède les citoyens de la décision. C’est la grande question posée au projet communiste qui a été porteur d’une émancipation collective mais pas individuelle. Le coeur du projet émancipateur aujourd’hui c’est la question de la démocratie, lieu d’émancipation collective et individuelle.

Sur quel terrain le combat doit-il se mener ?

L’extrême droite se réclame du peuple mais l’entraîne dans des voies contraires à ses intérêts. La contre offensive doit se mener sur le terrain social. Il faut relier, reconstruire des liens de solidarité entre les générations, entreprendre une reconquête idéologique et culturelle, rappeler que la nation est une construction historique qui ne se base pas sur l’exclusion, refonder la République laïque, penser l’exercice de la citoyenneté. Bref il faut oser la politique. Marine Le Pen, le PS et l’UMP gèrent le pays avec une boîte à outils, on gère un pays avec des idées, des valeurs.

Ces perspectives sont-elles applicables à l’ensemble de l’UE qui disposera très vraisemblablement d’un groupe d’extrême droite au sein de son Parlement ?

Ce qui se passe en Europe confirme globalement mon analyse. On assiste à une montée impressionnante des populismes qui sont déjà au pouvoir dans certain pays. En France, dans le grand Sud-Est, le Marinisme a de sérieuses chances d’arriver en tête. Il faudra bien se poser les questions que je pose dans mon bouquin…

Propos recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseillaise 19/05/2014

Voir aussi  : Rubrique Politique, rubrique Rencontre, rubrique UE,

Fred Vargas « Respect, tendresse et compréhension tacite… »

 

Photo David Maugendre

Photo David Maugendre

Fred Vargas. La reine du polar français assiste ce soir à la soirée hommage à Michel Gueorguieff organisée par Soleil noir, l’Herault du Jour et Cœur de Livres ce soir à 21h au Centre Rabelais..

On vous voit rarement dans les salons ou manifestations consacrés aux livres…
C’est vrai, et cela ne veut pas dire que je les snobe ! Mais ces manifestations me mettent trop « en visibilité » et je suis quelqu’un de discret.

Dans le cadre de l’hommage rendu à Michel Gueorguieff vous venez pour la 1ère fois à la Comédie du livre, à quoi tient votre motivation ?
Mais c’est tout simple : à Michel Gueorguieff ! Et au désir d’expliquer encore le « cas Battisti », que Michel a tant défendu. Mon attachement pour lui se compose d’admiration, respect, tendresse, compréhension tacite… c’est bien difficile à expliciter !

Outre le goût pour la littérature, vous partagiez celui de l’authentique et de l’implication…
Oui et oui, aux deux termes. Michel était toujours lui-même, sans faux semblant ni rôle, si bien que vous étiez assuré de pouvoir prendre pour argent comptant ce qu’il vous disait. Et il était toujours au front, de manière tenace. Il n’était pas dans d’éphémères batailles. Pour Battisti par exemple, alors que l’oubli s’installait fatalement avec les années, Michel n’était pas homme à accepter l’insouciance que génèrent le temps et l’éloignement. Il demeurait intensément présent et attentif.

A quoi tient votre engagement total pour Cesare Battisti ?
Pour le dire vite, parce que la machine judiciaire italienne a sciemment condamné cet homme en son absence, sans une preuve ni un témoin. Et que les justices française, européenne et brésilienne ont emboîté le pas et fermé les yeux pour des motifs strictement politiques. Face à de tels mensonges, c’est un devoir d’élever la voix, tout au moins si l’on rêve encore d’une « vraie justice ».

Vous venez de préfacer le livre « Cesare Battisti Les coulisses obscures » qui trouve très peu d’échos en France…
En effet. Seuls Le Point et l’Humanité ont publié un article. Le silence autour de ce livre est assourdissant et anormal. Ce qui invite évidemment à s’interroger : pour quelles raisons ce texte doit-il absolument rester caché ? Pour quelles raisons le public ne doit-il pas savoir ?

Le livre apporte-t-il des éléments nouveaux ?
Beaucoup. J’en citerai un, majeur : y sont reproduits les faux mandats fabriqués par la cour italienne pour pouvoir condamner Battisti. Faux mandats sciemment déclarés comme « authentiques » par les cours française, européenne et brésilienne ! Je les ai découverts en 2005, et en neuf ans d’efforts, je n’ai jamais pu les faire publier dans un journal ! Cette fois-ci, ils sont enfin à la disposition de tous. Ce qui explique le silence autour du livre : il est bien gênant en effet de faire savoir que la Cour d’appel de Paris et la Cour européenne des Droits de l’homme se sont appuyées sur des faux – qu’elles savaient faux – pour pouvoir extrader Battisti ! Ca « fait désordre », comme on dit…

Qu’elle est la situation de Battisti aujourd’hui ?
Précaire, alors que chacun croit l’affaire terminée. C’est loin d’être le cas. Il ne doit en effet sa liberté qu’à une décision présidentielle, celle de Lula, et non une décision de justice. D’autre part, sa situation de « résident » au Brésil, et non de réfugié, ne lui permet de voyager que dans les pays limitrophes du Brésil. Il ne pourrait poser un pied en France sans être aussitôt extradé vers l’Italie, en prison à vie.

Trouvez-vous de la disponibilité pour écrire ?
C’est vrai que cet engagement a pris beaucoup de temps, tant pour effectuer les recherches que pour voyager au Brésil. Mais j’ai publié quatre livres durant cette période. Le prochain roman est presque achevé.

Recueilli pas Jean-Marie Dinh

A l’issue de la soirée Fred Vargas dédicacera ce soir C Rabelais. DM

Un procès politique

0524 page18 104d P2 battisti« Un livre total qui expose enfin la masse des vérités enfouies sur cette terrible affaire », soutient Fred Vargas dans la préface. Le livre restitue notamment le contexte politique italien des années de plomb concentré sur les années 1970 marquées par la violence de l’activisme politique. Pour saisir l’affaire Battisti il est primordial de l’inscrire dans le contexte des années de Plomb en Italie. Cette période qui couvre les année 70 prolonge le mai 68 italien qui s’étire sur deux ans, entre 1967 et 1969. L’amplitude de ces protestations, s’explique par la conjonction entre la révolte étudiante et la révolte ouvrière. La dernière est constituée par la radicalisation de certains groupes d’extrême gauche qui, dans une situation extrêmement tendue, s’orientent vers la lutte armée clandestine. Dans la première partie du livre, Carlo A Lungarzo revient utilement sur le climat de guerre froide et le terrorisme d’Etat. L’Italie d’après-guerre n’a pas liquidé son héritage mussolinien. Malgré leurs différences, l’Etat, l’Eglise, les fascistes et le parti communiste italiens étaient unis contre le mouvement social étudiant et ouvrier. Les Etats-Unis œuvrent en sous-main via les stay-behind armies, réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN. Le plus célébre d’entre eux, le Gladio, mis en place sous l’égide de la CIA et du MI6, est financé par des hommes d’affaires et industriels italiens, soutenu par le Vatican, la magistrature et l’Etat. Avec l’aide de la loge clandestine P2, dirigée par Licio Gelli dont Silvio Berlusconi a été membre. Les années de Plomb débutent en 1969 par un attentat à la bombe qui tue 16 personnes et en blesse 88 à la Piazza Fontana, à Milan. Un acte terroriste commis par des activistes néofascistes, qui frappent la foule à l’aveugle puis diffusent de faux tracts au nom de l’ultragauche autonome. On compte plus de 600 attentats qui font prés de 400 morts et des centaines de blessés. Quatre sur cinq sont le fait d’organisations clandestines d’extrême droite. Alors que la terreur fasciste reste impunie, l’Etat italien promulgue des « lois spéciales », réactivant notamment des lois mussoliniennes, pour arrêter et juger les militants de gauche.

Livre Carlos A. Lungarzo « Cesare Battisti  Les Coulisses obscures » éditions Viviane Hamy

Michel Gueorguieff passeur incorruptible

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Clermont-l’Hérault,  juin 1997, le festival Roman noir et société bouge les lignes du genre  et rencontre un franc succès auprès du public. La première édition voit le jour grâce à un curieux attelage pluridisciplinaire composé de personnalités provenant du monde de l’architecture, de la justice et de la sphère littéraire. Au sein de ce collectif qui puise une partie de ses idées dans la philosophie situationniste, beaucoup de libres penseurs, on retrouve Michel Gueorguieff, président de Soleil noir, l’architecte Jean Gabriel Cochet, l’avocat Jean-Robert Phung, des auteurs français comme Gérardo Lambertoni, Serguei Dounovetz, et d’anciens taulards ayant pris la plume, Alexandre Dumal, Alain Dubrieu, Emmanuel Loi en sont, comme ce concierge parisien occasionnel dénommé Cesare Battisti… Ces personnalités ont pour dénominateur commun d’être de gauche et d’apprécier le roman noir  : pour eux, le polar s’inscrit dans une réalité sociale et souvent politique.

Des frictions entre certains membres aux caractères trempés provoquent une rupture. Michel claque la porte sans abandonner ses visions qu’il va bientôt transformer en vocation. Il voit grand et pense dans le long terme, avec l’idée vissée d’ouvrir son projet sur l’international. Il cherche alors un lieu susceptible de l’accueillir. Pour lui, implanter ce projet dans une ville de droite reste inconcevable. Par l’entremise de Françoise Bonnet et Michel Crespy, un ami sociologue et auteur, à l’époque bras droit du président du CG 34 Gérard Saumade, il va rencontrer Pierre Bouldoire qui vient d’être élu maire de Frontignan. L’affaire se conclue sur le fond. Le maire valide ce pari osé pour une ville de 20 000 habitants, en lui permettant de faire ses preuves. Michel qui n’en demande pas plus, ne va pas tarder pas à faire la démonstration du potentiel de son idée.

Deux ans plus tard, en juin 1999, la deuxième édition du festival et la première du festival international de roman noir de Frontignan (FIRN), affiche un plateau à faire pâlir la capitale : James Crumley, George V. Higgins, Gregory Mcdonald, Jim Nisbet, Daniel Woodrell … pour ne citer qu’eux, font le déplacement spécial. « Quand les Inrocks nous ont appelés pour nous dire que notre programme les intéressaient et qu’ils envisageaient de relayer des débats autour des grands auteurs, ils n’imaginaient pas un instant que ces monuments de la littérature débarquaient en chair et en os à Frontignan , se souvient Martine Gonzalez, la plupart ne s’étaient jamais publiquement produits en France.»

Dans cette première programmation figurent aussi des auteurs européens et français y compris de la région tels que Hélène Couturier, Gilles Del Pappas, Robert Gordienne, Marcus Malte, Jean-Bernard Pouy, ou Fred Vargas, bien avant le succès qui l’attendait. « Michel avait l’amour des auteurs, témoigne son ami Serguei Dounovetz, s’il avait aimé le texte, il s’intéressait à un mec venu de nulle part avec le même amour, la même sincérité qu’avec un auteur éminemment reconnu. »

Les graines de cette générosité naturelle pour ne pas dire constitutive, Michel les a fait germer dans sa ville. Une ville humaine qu’il aimait toujours retrouver au retour de ses nombreux voyages partout dans le monde où il trouvait l’occasion de se perdre. Une ville qu’il connaissait sous tous les angles, intimes et collectifs. Dans le cadre de ses fonctions politiques, il fut le créateur du journal Municipal Montpellier votre ville. Dans une dimension parallèle et jamais contradictoire, il aimait rire et boire des coups avec ses potes.

De 1997 à 2001, des cafés noirs lancés par l’association Soleil noir qu’il présidait, connaissent leurs heures mythiques. Passionnés et amateurs s’y retrouvent régulièrement dans différents lieux en ville. Au début la cave de la librairie Molière fait office de QG, mais les rencontres qui voient frayer les étoiles montantes du noir français, Jonquet, Pouy, Vargas… avec les auteurs et les lecteurs d’ici se multiplient au bar du château d’eau aux Arceaux, place de la Canourgue ou chez Pepe Carvalo. On découvre que le polar n’est pas monolithique. Montpellier devient une escale de l’école française du polar qui dresse une relation ethnographique et critique de la société française.

Ce grand bain d’idées et de confrontations fut très profitable aux auteurs de noir montpelliérains. D’ailleurs de Zamponi, à Lilian Bathelot de à Dounovetz à J-M Erre en passant par Joelle Vandenberg, force est de constater que tous ont pu se nourrir d’un échange avec Michel. C’était un découvreur de talents. Même s’il n’appréciait pas l’écriture, il voulait aider, considérant que quand un auteur de roman noir était parvenu à se faire éditer, c’était la moindre des choses de l’inviter.

Bref, si tout ça est assez logiquement resté dans l’ombre, cela n’en constitue pas moins une valeur, un héritage à ne pas trahir, et donne un sens durable aux petites choses de notre vie courante face à l’honorable société.

JMDH

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique  Roman noir, FIRN, Les amoureux du noir,