«Midi libre» trop friand d’infos Frêche

propagande2Midi libre aurait-il fait campagne pour le président du Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, réélu haut la main dimanche ? «Nous avons tenu la ligne de l’indépendance vis-à-vis du président sortant d’un bout à l’autre», assure Philippe Palat, directeur de la rédaction du quotidien régional (édité par le groupe des Journaux du Midi, revendu en 2007 par le groupe Le Monde au groupe Sud-Ouest), dont la diffusion totale en 2009 était de 151 165 exemplaires en moyenne par jour. En interne, pourtant, certains journalistes se plaignent (sous couvert d’anonymat) du tournant frêchiste pris par leur canard et des pressions subies pour maintenir cette ligne.

«Une partie des journalistes est dégoûtée. Nous avons un regard très critique sur la manière dont ces élections ont été couvertes», rapporte un rédacteur du quotidien. L’un de ses confrères pousse plus loin : «Midi libre a participé au discrédit de la gauche anti-Frêche, en la rabaissant plutôt qu’en l’analysant. Les éditorialistes font du « parler Frêche », en reprenant son antiparisianisme ainsi que ce même langage populaire, cette familiarité de comptoir.»

Doléances. Certains évoquent la mise sous surveillance étroite, voire la modification de la ligne éditoriale du quotidien gratuit Direct Montpellier Plus, détenu, comme Midi libre, par le groupe des Journaux du Midi, et dont plusieurs articles ont eu le malheur de déplaire au président de région et d’agglomération. «Jean-Michel Servant [rédacteur en chef du gratuit, ndlr] et son staff font du bon boulot»,» réfute Philippe Palat.

Pourtant, toutes ces critiques trouvent un écho à l’extérieur. Ainsi le journaliste local Jacques-Olivier Teyssier écrivait, le 12 février sur son site Montpellier journal : «Chaque jour, on se dit : là, Midi libre a atteint le sommet. Et le lendemain, le quotidien apporte de nouvelles preuves de sa toujours plus grande révérence envers Georges Frêche.» Du côté des politiques, les perdants ne sont pas tendres non plus. Pour le candidat UMP Raymond Couderc, autant la couverture de la campagne par le quotidien en 2004 (entre Georges Frêche et l’UMP Jacques Blanc) était équilibrée, autant celle-ci ne l’est pas. Il s’est fendu de plusieurs coups de fil à la direction générale. «On me répondait vous avez raison, on s’excuse, on va rééquilibrer. Mais ça tenait deux jours.» Mêmes doléances dans l’équipe de campagne d’Hélène Mandroux, la candidate officielle du PS : «Les candidats de l’équipe Frêche avaient droit à leur article lors de leurs déplacements dans la moindre commune.» Des militants socialistes parlent même de censure sur le site du quotidien, Midilibre.com. «J’ai envoyé trois posts de soutien à Hélène, sans agressivité, en réaction à deux articles, puis un post « pro Frêche ». Seul ce dernier est passé», affirme ainsi David Sauvade, un soutien d’Hélène Mandroux.

Si l’on s’en tient simplement aux faits, la lecture des articles est troublante. «En frappant fort, ici et contre Paris, Georges Frêche a infligé un désaveu à tous ses ennemis. Le fiasco d’Hélène Mandroux est une double victoire. D’abord contre ses détracteurs locaux. Ses vrais faux amis de trente ans», s’enflamme dans un éditorial le rédacteur en chef, François Martin, au lendemain du premier tour. Lorsque Martine Aubry vient à Montpellier soutenir Hélène Mandroux, le 8 mars, aucune trace de son passage en une du quotidien le lendemain. Le reportage est relégué en page 5 du cahier Région. «Il n’y a qu’une chose qui préoccupait les Montpelliérains, c’était la neige. On a ouvert par l’actualité, les problèmes météo, le sujet majeur», justifie Philippe Palat.

Ce dernier a réponse à tout. Il récuse toute censure du site internet, «sauf en cas de diffamation». Il nie aussi être influencé par les coups de fil des communicants mécontents. Même ceux de Laurent Blondiau, directeur de campagne de Georges Frêche et directeur de communication à la région, qui admet l’avoir appelé «trois fois» en un mois ? «J’appelle quand je pense qu’on n’a pas demandé l’avis des intéressés. Montpellier Plus n’a clairement pas fait la campagne de Frêche. J’ai juste appelé pour dire que l’équilibre n’était pas respecté», reconnaît Laurent Blondiau.

Lèse-majesté. Mais cet ancien journaliste de l’Humanité reconverti dans la com de Frêcheest un trop fin politique pour ne pas avoir conscience de son influence. En 2005, Georges Frêche, sire de feu Septimanie, avait déjà fait des siennes en coupant pendant huit mois toute publicité au quotidien pour cause d’articles lèse-majesté. Le manque à gagner a été évalué à trois millions d’euros. Actuellement, la région et l’agglomération de Montpellier, ainsi que leurs organismes satellites, restent pourvoyeurs d’annonces publicitaires et légales à hauteur de «2 millions d’euros sur un budget publicitaire de 49 millions d’euros en 2009», veut relativiser Alain Plombat, président des Journaux du Midi.

Autre épée de Damoclès sur celui-ci, l’arrivée annoncée du gratuit 20 Minutes, concurrent de Direct Montpellier Plus. Ce dernier est distribué principalement sur les lignes de tramway, géré par la TAM, donc l’agglomération. Si Frêche décidait de l’en sortir en faveur de 20 Minutes, la situation serait plus que tendue pour le gratuit de Midi libre.

Carole Rap (Libération)

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Florence Aubenas : « vous dites bonjour, on vous regarde comme si le balai allait parler »

aubenasGrand reporter au Nouvel Observateur, Florence Aubenas a fait la plus grande partie de sa carrière à Libération. Pour écrire Le quai de Ouistreham (éditions de l’Olivier) elle a pris la décision de se mettre dans la peau d’une femme de ménage pendant six mois.

 » Votre choix initial était-il de mener un travail de journaliste ?

Face à la crise qui se profilait à l’horizon, il m’a semblé intéressant d’aller voir à hauteur d’homme et de femme comment cela se passait sur le terrain. Je n’ai pas trop réfléchi à la forme, j’ai abordé le sujet comme un reportage au sens strict du terme. Je ne suis ni sociologue ni éditorialiste. J’ai voulu raconter le monde tel que je le rencontrais.

Cela correspond à une certaine vision du métier en rupture avec la réactivité immédiate…

En partant pour une durée indéfinie, je voulais me donner le temps dont on ne dispose pas habituellement. J’ai commencé par prendre un congé sans solde de quatre mois, que j’ai prolongé. Par rapport aux contraintes du métier, que j’apprécie, c’est évidemment un luxe journalistique. Au début, je pensais que cela prendrait la forme d’un journal de bord. Mais je rentrais tard, je reprenais tôt. Je n’y arrivais pas.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique de la société qui se résume le plus souvent aux faits divers ?

Curieusement, les journalistes traitent davantage les éléments inhabituels. Les journaux sont fait pour ça. Nous sommes formés dans cette logique, et finalement on traite plus facilement l’extraordinaire que l’ordinaire. Dans tout type d’approche sociale, il faut plus de temps et plus de place. Raconter le quotidien est plus difficile compte tenu du cadre dans lequel les journalistes travaillent. Les rédacteurs en chef vous demandent un traitement optimiste des choses parce que les gens sont déjà déprimés… Il y a une conjonction d’éléments qui fait que ces sujets là sont difficiles à traiter.

Votre soutien aux confrères de France 3 tenus en otages en Afghanistan semble reposer sur une mobilisation nécessaire de l’opinion publique mais aussi contre une certaine dévalorisation de la profession par le gouvernement ?

Au départ, le gouvernement a demandé aux journalistes de ne pas faire trop de publicité à cette affaire pour optimiser les négociations et ne pas nuire aux conditions de leur libération. La presse a joué le jeu. Ceux qui n’ont pas respecté les règles sont ceux qui l’avaient demandé. Plusieurs membres du gouvernement, Claude Guéan, le général Georgelin… se sont précipités pour briser ce souci de confidentialité en dévalorisant leur travail. Le problème est, dès lors, double. Si c’était dangereux de parler d’eux, pourquoi l’ont-ils fait ? Et pourquoi accabler des gens qui ont déjà la tête sous l’eau ? On ne peut pas venir nous expliquer : l’Afghanistan est un endroit primordial pour l’Occident ; nous devons y envoyer des soldats pour y défendre nos valeurs fondamentales et interdire à la presse de s’y rendre parce que ce serait trop dangereux. Les journalistes sont partis là-bas faire leur métier, et je ne vois pas pourquoi on les accable d’un coup, comme s’ils avaient fait du ski hors-piste.

Voyez-vous un lien entre votre expérience d’otage en Irak en 2005 et celle que vous venez de vivre à Caen ?

Je n’y ai pas pensé du tout. Mais je ne suis pas quelqu’un de très introspectif. Cela ne veut pas dire que ce lien n’existe pas.

Votre livre permet la découverte du monde ignoré de la précarité. Je pense par exemple à la formation des agents d’entretien où l’on apprend surtout à être invisible …

Effectivement, en exerçant cette profession, vous réalisez que la principale qualité que l’on vous demande c’est d’être invisible. Pour parler de votre boulot, on va vous dire : elle est formidable, elle est venue, on ne l’a pas vue, on ne l’a pas entendue. On ne vous regarde pas, quand vous entrez et quand vous dites bonjour, on vous regarde comme si le balai allait parler. Parfois on parle de votre entreprise à la radio, c’est généralement pour annoncer le licenciement de 200 salariés mais on ne cite pas les intérimaires et les externalisés. Ces personnes sont dans l’ombre, dans le non-droit du travail dérégulé. Un certain nombre d’employeurs y trouvent leur compte. Dans cette catégorie de personnel, si vous dites je ne travaille pas le dimanche, vous ne travaillez pas.

La pression exercée et la mise en concurrence orchestrée par les marchands de main d’œuvre semble terrifiante…

La concurrence est omniprésente, entre les employés et les entreprises qui négocient les contrats de ménage à la baisse. Au bout de la chaîne, c’est la personne qui passe le balai qui se retrouve à courir. Tout ce qui concourt à la protection des salariés et à la régulation des relations employés – employeurs n’est pas pertinent dans cette zone là qui concerne quand même 20% des salariés français. Une zone où les syndicats n’ont plus prise.

Dans votre livre l’aspect humain est très présent à travers l’expérience de ces femmes qui s’anesthésient pour faire face aux humiliations. Vous mettez le doigt sur un processus d’auto-dévalorisation qui s’exerce chez certaines d’entre-elles…

C’est sûr que le travail précaire est avant tout féminin. 80% des précaires sont des femmes. 80% des Français qui sont sous le Smic sont des femmes. Et 80% des Français qui sont juste au-dessus du Smic sont des femmes. Donc les travailleurs pauvres et malmenés sont des femmes. J’avais une idée reçue très idiote qui était de penser que le travail précaire regroupe peu ou prou une population homogène. Ce qui est tout à fait faux. Il y a des retraitées, des lycéennes, des mères de famille, des gens qui débutent avec de l’ambition, d’autres qui ont dégringolé et qui subissent en souffrant. Il y a des réalités très différentes. Pour moi, une des grandes leçons de cette expérience, c’est de me dire que le travail précaire concerne tout le monde. Les femmes avec qui je suis restée en contact me disent, on n’est pas des précaires. Elles vivent cette désignation comme une forme de marginalisation. Elles disent on est la France de tous les jours. On est la France normale. Et elles ont raison parce que c’est là que l’on en est aujourd’hui. Mais comme ce monde est invisible on n’a pas vu cette France normale devenir précaire « .

Recueilli par Jean-marie Dinh

Florence Aubenas Le quai de Ouistreham aux éditions de L’Olivier

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Avec «le Jeu de la mort», la télé explore ses limites.

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Les candidats prêts à en torturer d’autres pour complaire à la caméra : le documentaire de Christophe Nick diffusé ce soir sur France 2 instruit le procès d’une télé-réalité imposant sa toute-puissance jusqu’à l’extrême

Pour la première fois de sa jeune histoire, la télévision se joue d’elle-même. Pour la première fois, elle se sert de ses propres armes, un jeu dont la nullité ne déparerait pas sur TF1 entre le Juste prix de Lagaf et les boîtes d’Arthur, afin de se décortiquer. Afin d’analyser ses propres effets, afin de trépaner le téléspectateur, celui qui passe 3 h 39 chaque jour devant le petit écran, une consommation qui va sans cesse augmentant. Et c’est à une trépanation à vif que se livre Christophe Nick dans le Jeu de la mort que diffuse France 2 ce soir à 20 h 35. L’expérience cathodique est sans précédent : appuyé par des scientifiques, Nick tente de démontrer que les candidats d’un jeu télé sont prêts à infliger des décharges électriques mortelles. «Ainsi, dit la voix off, la télévision peut sans contestation possible organiser demain la mise à mort d’un individu en guise de divertissement: huit personnes sur dix s’y soumettront.»

Réquisitoire. C’est un réquisitoire contre la télé-réalité que délivre Nick, dénonçant même une «kohlantisation» de la société, sans se demander si ce n’est pas précisément cette société faite de plans sociaux et de «destruction d’emplois» qui engendre les Koh-Lanta et autre Maillon faible. Sans accorder au téléspectateur le bénéfice d’un œil critique voire amusé sur les galipettes de Loana.

Même si le projet a été lancé il y a plusieurs années, le réquisitoire de Nick tombe parfaitement bien pour France Télévisions. Si Nicolas Sarkozy a supprimé d’un coup d’un seul la publicité des antennes publiques, c’était parce que notre téléphage de président jugeait qu’elles ne se distinguaient pas assez des chaînes commerciales. Un reproche maintes fois formulé par le président de la République, malgré la réalité des grilles publiques bien différentes de celles, attrape-ménagères de moins de 50 ans, de TF1 et M6. Ainsi, jamais France 2 ou France 3 n’ont hébergé de Loft Story ou de Star Ac. Avec l’opération Le Jeu de la mort, la Deux se paie même le luxe d’aller dauber sur les pratiques de ses rivales commerciales.

Panache. Joli baroud de Patrick de Carolis et Patrice Duhamel qui, à la présidence de France Télévisions, commencent déjà à faire leurs cartons. D’ici l’été, le président de la République va en effet user du superpouvoir qu’il s’est lui-même arrogé : la désignation du patron de l’audiovisuel public. Qu’est-ce que Sarkozy va bien pouvoir reprocher à ce Carolis qui, ce soir, diffuse un pamphlet, fût-il balourd, fût-il maladroit, contre la télé-réalité dont se repaît en ce moment même, avec la Ferme Célébrités, son ami Martin Bouygues ? Le documentaire de Christophe Nick a d’ailleurs fortement irrité TF1 et M6: le 26 février dernier lors d’un dîner rue de Valois, des représentants des deux chaînes se sont rués sur le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand pour se plaindre de Carolis…

Mais son panache est vain : déjà, le président de France Télévisions a dû accepter de négocier la vente de la régie pub publique à Stéphane Courbit. Celui-là même qui, au capital de sa société, compte un certain Alain Minc. Celui-là même qui a inspiré à Sarkozy la suppression de la pub après 20 heures sur France Télévisions… La réalité de la télé est bien plus cruelle que la télé-réalité.

Raphaël  Garrigos et Isabelle Roberts (Libération)

Voir aussi: Rubrique Médias, Sarkozy propos hors antenne, rubrique Société entretien avec Armant Mattelard,

L’ère des robots-journalistes

Techniques journalistiques révolutionnaires: articles ou journaux télévisés conçus par des ordinateurs.

A première vue, rien de surprenant. Un compte rendu de sport d’une confondante banalité : « Les efforts remarquables de Joe Mauer n’ont pas suffi à assurer la victoire des Minnesota Twins contre les Texas Rangers lundi dernier au stade d’Arlington. Les Rangers l’ont emporté sur un score de 8 à 5 (…) Quand il maniait la batte, Mauer a été excellent de bout en bout. Il a marqué une fois dans la première manche et deux fois dans la sixième. Du côté des Texans, l’artisan de la victoire est sans conteste Tommy Hunter, qui a remporté avec brio son cinquième match d’affilée… » Un article de sport comme il en existe donc des milliers, publiés dans les pages sport de la presse américaine. Seule différence, mais de taille : il est signé The Machine, préparé et rédigé par un programme d’intelligence artificielle, baptisé Stats Monkey.

Depuis des décennies, dans le monde, des ouvriers découvrent un beau matin qu’ils vont être remplacés par un robot. Si les journalistes se croyaient à l’abri de ce genre de mésaventure, ils avaient tort. Depuis quelques mois, ils peuvent aller à Evanston (Illinois), près de Chicago, pour voir et tester le système qui va peut-être bientôt les suppléer. Il est tapi dans un réseau d’ordinateurs appartenant au laboratoire d’information intelligente (Infolab), installé sur le campus de l’université du Northwestern.

Pour déclencher Stats Monkey, il suffit qu’un humain lui indique quel match il doit couvrir. Une fois lancé, il travaille automatiquement de A à Z. Il commence par télécharger les tableaux chiffrés publiés par les sites Web des ligues de base-ball, et collecte les données brutes : score minute par minute, actions individuelles, stratégies collectives, incidents… Puis il classe cette masse d’informations et reconstruit le déroulé du match en langage informatique. Ensuite, il va puiser son vocabulaire dans une base de données contenant une liste de phrases, d’expressions toutes faites, de figures de style et de mots-clés revenant fréquemment dans la presse sportive. Il va alors rédiger un article, sans fautes de grammaire ni d’orthographe.

Il peut fournir plusieurs versions, rédigées dans un style plus ou moins imagé (« Les Minnesota Twins ont : perdu/reçu une sévère correction/esquinté leurs battes en pure perte… ») ou encore deux articles adoptant le point de vue de l’une ou l’autre équipe. Il ira même chercher sur Internet les photos des principaux joueurs. Le tout en deux secondes chrono, qui dit mieux ? Le rêve de tout chef de service : un journaliste rapide, pas cher, sans états d’âme.

Stats Monkey a été imaginé par les professeurs Larry Birnbaum et Kris Hammond, spécialistes d’intelligence artificielle. Puis son développement a été confié à John Templon, 27 ans, diplômé de journalisme, et Nick Allen, 25 ans, informaticien. M. Allen estime que le but est quasiment atteint : « Les articles écrits par The Machine sont très proches des dépêches sportives de l’agence Associated Press, qui sont souvent reprises telles quelles par les journaux. »

La première version de la liste de phrases-clés a été réalisée manuellement, mais, à l’avenir, Stats Monkey l’enrichira automatiquement, en décortiquant de gros volumes d’articles écrits par des humains. Il pourra même imiter le style d’écriture de tel ou tel journaliste connu. Une version commerciale de Stats Monkey sera bientôt accessible en ligne. Kris Hammond vise en priorité les journaux locaux et les sites Web de sport, qui n’ont pas les moyens de payer des pigistes pour écrire les comptes rendus de tous les matches de leur région : « Il y a aux Etats-Unis 160 000 équipes scolaires de base-ball qui n’intéressent pas les journalistes, mais qui passionnent des millions de gens. »

Infolab a l’intention d’adapter Stats Monkey à d’autres sports, notamment le football et le basket-ball. Il souhaite également se lancer dans le secteur de la finance et de la Bourse – où, là aussi, les journalistes utilisent massivement un nombre assez limité d’expressions toutes faites. A nouveau, Kris Hammond parle chiffres : « 54 000 sociétés américaines sont cotées en Bourse, et chacune d’elles doit publier des données chiffrées, qui intéressent les actionnaires, les employés, les clients… Or, à peine 3 000 d’entre elles sont suivies par la presse économique. »

Reste une question épineuse : si l’on met en place un système efficace et bon marché pour couvrir les matches locaux et la vie des PME, pourquoi ne pas étendre peu à peu son usage aux rencontres importantes et aux grosses entreprises ? M. Hammond a une réponse toute faite : « Notre but est juste de fournir aux journalistes des outils qui les débarrasseront des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes. Ils dégageront ainsi du temps pour accomplir leurs missions nobles : reportages de terrain, investigations, analyses… »

Au même étage, trois chercheurs mettent au point un système expérimental baptisé News at Seven, qui fabrique des mini-journaux télévisés pour Internet, présentés par Zoe et George, deux personnages de dessin animé. Le spectateur se contente de choisir trois thèmes d’actualité – par exemple politique intérieure, basket-ball et nouveau film -, News at Seven se charge du reste. Il parcourt une série de sites d’informations pour trouver des textes pertinents, qu’il raccourcit. Puis il les envoie vers un logiciel de synthèse vocale, qui crée deux fichiers audio – une voix d’homme, et une de femme. Les textes sont aussitôt dits à l’écran par Zoe et George.

Pour les critiques de films, News at Seven apprend à faire le tri entre les articles élogieux et négatifs, grâce à un dictionnaire de mots-clés. En même temps, il cherche sur Internet des vidéos pouvant illustrer les thèmes choisis, et les insère dans l’émission.

Dès le lancement des projets, les responsables d’Infolab avaient poussé les jeunes chercheurs à aller faire des stages de formation à l’école de journalisme Medill, rattachée à l’université. Nathan Nichols, diplômé d’informatique travaillant sur News at Seven, se souvient qu’au début la collaboration n’était pas idéale : « Des étudiants demandaient à leurs profs : faut-il vraiment aider ces gens à détruire nos futurs emplois ? Et certains profs semblaient assez d’accord avec eux. » Pour combler ce fossé, Infolab et Medill ont créé en 2009 un organisme commun d’enseignement et de recherche, le Centre d’innovation en technologie, médias et journalisme, qui va accueillir des étudiants venus des deux écoles et leur apprendre à travailler ensemble.

Le rapprochement se fait aussi avec la grande presse. Bill Adee, directeur du département numérique du Chicago Tribune, est venu à Evanston pour étudier une éventuelle coopération avec Infolab sur des projets à venir, notamment des outils de veille pour repérer les sujets qui agitent Internet. Il a aussi invité plusieurs fois MM. Birnbaum et Hammond à la rédaction du Chicago Tribune : « Je leur donne des conseils pratiques, en adoptant le point de vue du journaliste. Ça les aide à concevoir des outils qui nous seront réellement utiles. » M. Adee ne s’intéresse pas particulièrement à Stats Monkey, mais il sait que, face à ce rapprochement, certains de ses confrères pourraient se sentir menacés : « Dans tous les journaux, il y a des gens qui passent leur temps à écrire des comptes rendus de matches. J’espère que, si on leur en offre la possibilité, ils seront capables à l’avenir de faire autre chose. » De même, Larry Birnbaum est conscient de l’impact de ses inventions : « Nous sommes en train de créer un paysage médiatique que nous ne comprenons pas encore, mais nous savons déjà que l’organisation économique des médias devra s’y adapter. Le défi sera d’intégrer les valeurs classiques du journalisme dans ces nouveaux outils. »

Yves Eudes ( Le Monde)
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Les abus sexuels paralysent le Vatican

egliseLes scandales d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique se multiplient. Des cas s’étant produits dans les années 1990 ont été révélés. Mais pour les commentateurs, le Vatican réagit trop lentement. La méfiance envers l’Eglise grandit et la critique du célibat se fait de plus en plus forte.

Le Vatican vise les victimes

D’après ses propres données, le Vatican a été informé au cours des neuf dernières années d’environ 3.000 cas d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique. Selon Charles Scicluna, le représentant de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dix pour cent des actes correspondraient à de la pédophilie, le reste constituant des cas de « contacts homosexuels » entre prêtres et élèves, ces derniers ayant plus de 15 ans. Le quotidien Le Soir ne peut pas croire à une telle impudence : « Cette banalisation par le Vatican de relations illicites avec des jeunes de plus de 15 ans … est interpellante. Soit Mgr Scicluna considère que les prêtres abuseurs de mineurs doivent bénéficier d’une atténuation de responsabilité en raison de l’âge de leurs victimes ; soit il insinue que le péché de chair commis par ses prêtres ne résulterait que d’une provocation de ces jeunes victimes. … Au-delà de ces interrogations, l’Eglise catholique est dorénavant contrainte de reconnaître que le sexe … fait partie des préoccupations de ses prêtres. … Plus que le mariage des prélats, qui n’est que la relation contractuelle avec un partenaire, c’est la question de l’état d’abstinence forcée (et hypocrite) des ecclésiastiques qui s’impose à l’Eglise. Cet esclavagisme s’avère impossible à respecter. »

Le Soir (Belgique)

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