Questions autour d’une libération

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Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) est affaibli par l’opération militaire au Mali, mais la menace terroriste demeure. La libération des quatre otages est intervenue dans des conditions encore mal connues. Le Niger, dont le président a accueilli les ex-otages à Niamey mardi 29 octobre, a joué un rôle clé dans les négociations.

La négociation qui s’est soldée par l’« heureuse nouvelle » annoncée par François Hollande a été un long processus mené dans la discrétion. Ayant réuni de nombreux acteurs, avec pour toile de fond l’intervention militaire française au Mali et la fragilité des États de la région, elle soulève de nombreuses questions.

Comment se sont déroulées les négociations ?

La libération des quatre otages d’Arlit est le résultat d’une négociation délicate avec la branche d’Aqmi à l’origine du rapt, en septembre 2010. Celle-ci est à l’époque dirigée par Abou Zeid, responsable de l’assassinat d’un otage britannique en 2009, et tué dans un raid de l’armée française en février.

Pour mener les discussions avec son successeur, la France a placé ses espoirs dans un proche du président nigérien?: Mohamed Akotey, président du conseil d’administration d’Imouraren SA, filiale d’Areva, et ancien ministre de l’environnement. « Homme très sérieux, très droit et très organisé », il a joué un « rôle clé » dans la libération, explique à La Croix une source ayant participé à des négociations.

Originaire de la vallée de Tidene, dans le nord du Niger, Mohamed Akotey appartient à la famille d’une figure emblématique de l’identité touarègue?: Mano Dayak, son oncle, mort en 1995 dans un accident d’avion alors qu’il dirigeait un mouvement de rébellion. C’est cependant « comme Nigérien et non comme Touareg que Mohamed Akotey a mené les négociations », poursuit la même source, démentant l’hypothèse selon laquelle des rebelles touaregs auraient pu jouer un rôle dans l’enlèvement ou la détention des otages.

Mohamed Akotey avait déjà participé aux négociations en vue de la libération, en février 2011, de trois des sept « otages d’Arlit »?: Françoise Larribe, l’épouse de Daniel Larribe, le Malgache Jean-Claude Rakotoarilalao et le Togolais Alex Kodjo Ahonado, tous deux employés du sous-traitant Satom. À l’époque, il avait rencontré Abou Zeid à deux reprises.

En trois ans, des rumeurs de libération ont plusieurs fois couru. Les plus récentes remontent à la semaine dernière, alors que les ultimes négociations se déroulaient dans la ville malienne d’Anéfis, fief touareg, à 100 km de Kidal. En mars 2011, Aqmi avait réclamé 90 millions d’euros pour libérer les quatre otages. Diverses sources ont affirmé hier qu’une rançon de 20 à 25 millions d’euros avait été versée. « La France ne paie pas de rançon », a déclaré l’entourage de François Hollande.

Quel a été le rôle du président nigérien ?

Le Niger est situé au cœur d’une zone « menacée par les trafics en tous genres, et surtout par le terrorisme », résumait il y a une semaine le président nigérien, depuis Dakar. Mardi 29 octobre au soir, Mahamadou Issoufou accueillait à Niamey les quatre ex-otages français que son pays « s’est employé » à libérer, précisait-il. C’était une occasion unique de prouver, via les écrans, à la France et au monde, qu’il contrôlait un peu de son désert. Au cœur du Sahel, l’un des pays les plus pauvres du monde sert de base aux terroristes islamistes, de passage à la drogue et aux armes, de réservoir aux migrants vers l’Europe. 30 000 clandestins Africains ont migré en Libye via le nord du Niger entre mars et août 2013, selon l’ONU.

Le Niger détient aussi des gisements d’uranium qui sont sa richesse unique. Ils sont exploités à Arlit par la compagnie française Areva, pour laquelle travaillaient les quatre Français. Le président nigérien, élu en mars 2011, est un ancien cadre d’Areva. Diplômé de l’école des mines de Saint-Étienne, membre de l’Internationale socialiste, il entend à la fois rassurer les Occidentaux sur la bonne gouvernance de son pays et mieux négocier les conditions d’exploitation de son uranium avec Areva. Mahamadou Issoufou estime que « ce secteur de l’uranium doit nous fournir davantage de revenus ».

En 2008, Areva avait accepté une « augmentation des prix d’environ 50 % » en échange du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, l’un des plus grands du monde. Aujourd’hui, la compagnie française retarde son exploitation et les conditions du marché de l’uranium sont en train de changer. Les cours mondiaux sont passés de 138 dollars (102 €) la livre en juillet 2007 à 35 dollars (30 €) aujourd’hui. Des nouveaux pays de production, comme la Mongolie, proposent aux expatriés des conditions de sécurité meilleures que le Niger. Alors, Mahamadou Issoufou voudrait rassurer Areva avant d’être certain de posséder d’autres richesses alternatives. C’est peut-être pour demain. Les Chinois commencent à exploiter des champs de pétrole dans l’est du Niger.

Quel est l’état des forces d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ?

Au faîte de sa puissance lors du rapt d’Arlit, il y a trois ans, « Aqmi est aujourd’hui très affaibli », estime Mathieu Guidère, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université Toulouse-II le Mirail. Réunissant environ 1 500 combattants en 2010, le mouvement n’en compterait plus que 500 aujourd’hui. Une division par trois de ses effectifs, qui résulte de défections et de décès, intervenus dès le début de l’opération militaire au Mali, en janvier.

Aqmi a également perdu une partie de son équipement à cette occasion, les militaires français ayant découvert des armes et des véhicules dans des grottes ou parfois sous terre. Le commandement d’Aqmi s’est quant à lui affaibli. Deux de ses trois chefs de brigades ont été tués, dont Abou Zeid. Le troisième, Mokhtar Belmokhtar, a fait sécession avec un groupe de combattants, les « enturbannés ».

 « Cette déstructuration a profité à d’autres », poursuit Mathieu Guidère. En août dernier, Mokhtar Bel­mokh­tar, qui a étoffé son arsenal en Libye, où il s’est un temps réfugié, a annoncé la fusion des « enturbannés » avec le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), lui aussi né de sécessions d’Aqmi. Le mouvement né de cette alliance, baptisé « Al Mourabitounes » (les Almoravides), compte un millier d’hommes et évolue entre le Sud algérien et le Nord mauritanien. « C’est le groupe le plus structuré, le mieux armé et le mieux entraîné », explique Mathieu Guidère. Et d’ajouter?: « Malgré l’affaiblissement d’Aqmi, la menace terroriste reste latente car les groupes sont en recomposition. »

PIERRE COCHEZ et MARIANNE MEUNIER

Source : La Croix 30/10/2013

Voir aussi : Rubrique Afrique, Niger, Mali élections bidon mais profits béton, rubrique Economie, Areva,

« Du réfugié de guerre vers l’immigrant économique »

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Tribune de Samir Daher, conseiller du Premier ministre libanais pour les Affaires économiques publiée dans le quotidien libanais L’Orient le Jour 31/10/2013

Depuis l’avènement du conflit syrien, le gouvernement libanais œuvre sans relâche pour faire face aux conséquences économiques et sociales, et autres retombées du conflit sur le Liban, dont un flux de réfugiés d’une ampleur sans précédent. Le Liban, déjà pays le plus densément peuplé de la région, porte le poids principal de la présence de réfugiés. En effet, il est devenu le plus grand pays d’accueil à la fois en nombre absolu, et en comparaison avec la taille de son territoire et sa faible population. Dans cette crise, le peuple et le gouvernement libanais, aux prix de grands efforts, font preuve d’une compassion et solidarité manifestes envers la détresse et le désespoir des réfugiés. Toutefois, les ressortissants syriens représentent déjà plus du quart de la population résidente du Liban et cette proportion ne cesse d’augmenter. Devant ce fait, il devient impératif qu’une politique rationnelle émanant d’un consensus national solide soit adoptée pour mettre en place des solutions réalistes et appropriées. Cet afflux peut donner lieu à des divisions susceptibles, à terme, d’affaiblir la cohésion nationale au sein de la société libanaise, et d’élargir le fossé de discorde et d’inimitié qui se creuse entre réfugiés et communautés d’accueil.

Outre la question des réfugiés, la guerre en Syrie a des retombées directes et indirectes sur l’économie libanaise. Cela s’est notamment traduit par le déclin de l’investissement, la perte d’emploi, la perturbation des routes commerciales et l’émergence d’un environnement peu propice au tourisme ainsi que la baisse des recettes du Trésor. Au Liban, ces effets négatifs sont substantiels vu la dépendance profonde de l’économie sur le secteur des services qui représente 75 % du produit économique, et est fortement vulnérable aux risques politiques et à l’insécurité.

Dans ce cadre, le Premier ministre a demandé à la Banque mondiale et aux Nations unies d’aider les autorités libanaises à mesurer l’impact multidimensionnel et le coût économique de cette situation, afin de mieux cibler et d’améliorer l’efficience de l’appui de la communauté internationale au Liban sur ce dossier, et l’amener à supporter la charge de cette crise majeure dont le Liban n’est en rien responsable.

Pour ce faire, la Banque mondiale a examiné les effets à court et long terme de cette crise sur le développement économique et social, en mettant l’accent sur : l’incidence du conflit sur le produit intérieur brut ; la capacité amoindrie de l’État à satisfaire la demande sans cesse croissante des réfugiés dans les domaines de l’éducation et la santé, et les secteurs divers de l’infrastructure ; et les conséquences de la crise sur les finances publiques. L’étude n’aborde pas l’aide humanitaire selon l’hypothèse que cette dernière sera toujours fournie par les agences humanitaires spécialisées. Les questions de sécurité et leurs retombées financières étaient au-delà des termes de référence de l’évaluation de la Banque mondiale.

Les principales conclusions de cette évaluation en termes de coûts économiques et budgétaires sur la période 2012-2014 appellent à la prudence et la circonspection, d’autant qu’elles ne reflètent que les conditions actuelles d’une crise encore en voie d’évolution, sans aucune visibilité quant à sa durée de stabilisation. Les effets du conflit se font sentir à plus d’un niveau. Tout d’abord sur l’économie nationale, par un manque à gagner de 7,5 milliards de dollars en PIB. Ensuite, sur le Trésor public, par un coût de 5,1 milliards de dollars, dont 1,1 milliard de dollars en dépenses budgétaires courantes pour les services fournis aux réfugiés, tels que les soins médicaux dans les hôpitaux publics, l’éducation dans les écoles publiques, et les subventions pour l’électricité et autres services et produits de consommation ; 2,5 milliards de dollars en investissements supplémentaires nécessaires pour maintenir l’accès aux services à leur niveau d’avant la crise en 2011, par exemple le nombre d’heures d’approvisionnement en électricité par jour pour 4 millions de résidents libanais et 1,2 million de ressortissants syriens ; et 1,5 milliard de dollars en diminution de recettes publiques résultant de l’affaiblissement de l’économie.

Les coûts sociaux sont tout aussi dévastateurs, car l’afflux massif de réfugiés augmente sensiblement l’offre de la main-d’œuvre, exerçant par là une pression à la baisse sur les niveaux des salaires. Pour les citoyens libanais, les conséquences sociales en sont désastreuses et se traduisent par la hausse des taux de chômage à près du double de leurs niveaux actuels, en particulier parmi les travailleurs non qualifiés dans les régions les plus pauvres (Nord et Békaa) qui, par le hasard de la géographie, abritent le plus grand nombre de réfugiés ; et l’ajout de 170 000 personnes au million de Libanais qui vivent en deçà du seuil de la pauvreté.

L’amplitude des coûts dérivés de l’analyse devrait soulever auprès des responsables comme des donateurs de graves préoccupations quant à la viabilité des politiques qui régissent actuellement les programmes d’assistance aux réfugiés, et ce à la lumière de coûts poussés à la hausse par les flux de réfugiés sans cesse grandissants. Ces conclusions soulignent la nécessité impérative pour le gouvernement de réévaluer ces politiques, notamment la nature et le contenu du programme de services offerts par secteur, ainsi que la gouvernance et le cadre organisationnel dans lequel l’aide est fournie. En outre, le gouvernement doit continuer d’explorer de nouveaux mécanismes et outils financiers susceptibles d’accroître et d’optimiser les flux de financements extérieurs reçus par les institutions libanaises, et qui jusqu’ici se sont avérés négligeables.

En conclusion, pour assurer de façon réaliste la viabilité du programme d’assistance aux réfugiés, les modifications à apporter à l’ensemble des services offerts doivent être basées sur le principe d’airain que les réfugiés se trouvent au Liban en des circonstances exceptionnelles et à titre temporaire dans l’attente de leur retour en Syrie, leur patrie.
Le devoir moral des autorités libanaises au cours de cette période par définition limitée est d’offrir, dans les domaines essentiels, un niveau abordable de services de base conforme aux normes appliquées de par le monde aux réfugiés de guerre dans des situations critiques comparables. Ne bénéficieraient de ces prestations que ceux qui seraient admis au Liban à titre de réfugié de guerre dûment qualifié selon des critères établis et vérifiés par les autorités libanaises. Les services publics et sociaux que les citoyens libanais sont habilités à recevoir ne peuvent plus constituer, en termes d’accès et de qualité, la référence qui définit l’aide apportée aux réfugiés. L’inexorable loi du nombre rend d’ailleurs cette approche aujourd’hui inabordable.

Si elle devait être poursuivie, une politique qui en termes de services offrirait le même niveau de prestations au réfugié qu’au citoyen, serait de fait une politique non déclarée visant à promouvoir, indépendamment de toute considération de sécurité, une immigration économiquement motivée de la Syrie vers le Liban voisin, facilement accessible et accueillant, où le niveau de vie mesuré par le revenu par habitant est de 3 à 4 fois plus élevé qu’en Syrie, et où les ressortissants syriens qui le souhaitent peuvent, par simple enregistrement, accéder à des services publics gratuits ou largement subventionnés. Pour illustrer comment le paquet de services offert jusqu’ici aux réfugiés peut être une incitation effective à l’immigration économique, il suffit de noter qu’en moyenne les coûts au Liban de l’éducation par élève syrien (2 300 dollars), ajoutés aux coûts des soins de santé par réfugié (400 dollars), actuellement dépasseraient à eux seuls le revenu total moyen par habitant de Syrie.

Voir aussi : Rubrique Moyen-Orient, Liban, Syrie, rubrique Géopolitique, rubrique Politique de l’immigration, rubrique Rencontre, Amin Maalouf

La Chine et le Japon appellent Washington à sortir de la paralysie budgétaire

Les autorités chinoises et japonaises pressent les États-Unis de trouver un accord sur le relèvement du plafond de la dette américaine afin de sortir de la paralysie budgétaire qui bloque le fonctionnement du pays depuis une semaine.

Par Baptiste FALLEVOZ , correspondant de FRANCE 24 à Pékin

À eux deux, ils détiennent plus de 2 000 milliards de dollars de dette américaine. Inquiets de l’évolution de la situation budgétaire aux États-Unis, la Chine et le Japon ont demandé, mardi 8 octobre, à Washingon de sortir de l’impasse. C’est la première réaction officielle des deux principales économies asiatiques depuis le début de la crise qui bloque le fonctionnement normal des États-Unis.

Pékin a ainsi appelé l’administration américaine à s’assurer que « les investissements chinois demeurent sûrs », tandis que Taro Aso, le ministre japonais des Finances, a souligné qu’il fallait garder à l’esprit que la situation risquait de faire baisser la valeur des bonds du Trésor détenus par le Japon.

Tokyo a, en outre, déploré l’effet qu’un défaut de paiement américain – qui pourrait intervenir dès la mi-octobre d’après Washington – aurait sur les économies asiatiques. « Dans ce scénario, les investisseurs pourraient vendre leurs dollars pour acheter des yens [ou des yuans chinois, NDLR] ce qui ferait monter la valeur des devises asiatiques et aurait un impact négatif sur les exportations de ces pays », rappelle le quotidien financier britannique « Financial Times« .

Batailles politiciennes

Jusqu’à présent, la Chine et le Japon se contentaient de qualifier la paralysie budgétaire de problème interne aux États-Unis. Une posture de plus en plus difficile à tenir, notamment depuis que Barack Obama a annoncé, le 4 octobre, qu’il devait annuler sa tournée en Asie à cause de cette crise.

Zhu Guangyao, le vice-ministre chinois des Finances, s’en est pris à l’intransigeance supposée des démocrates et républicains qui n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente pour débloquer la situation. Il a souligné que derrière les batailles politiciennes, il y avait des investissements étrangers et des équilibres économiques mondiaux à prendre en considération.

« Nous espérons que les États-Unis pourront tirer des leçons de l’histoire », a noté Zhu Guangyao. Une manière de rappeler qu’en août 2011 l’agence de notation Standard & Poor’s avait privé les États-Unis de son précieux triple A, alors même que Washington avait réussi à trouver un accord de dernière minute pour relever le plafond de la dette.

Voir aussi : Rubrique Chine, rubrique Japon, rubrique Finance,

La baisse des salaires n’est pas la panacée

cost-clampPour renouer avec la croissance, Madrid n’a qu’à faire comme l’Irlande et la Lettonie : réduire les salaires. Une proposition qui a provoqué une levée de boucliers en Espagne et qui, là où elle a été pratiquée, n’a pas eu que des effets positifs.

Il y a de l’espoir. C’est l’idée qu’a voulu faire passer le commissaire européen aux Affaires économiques le 6 août dernier. Olli Rehn a choisi un moyen inhabituel, son blog, pour transmettre un message politiquement brûlant : l’Espagne n’a pas à se résigner à un taux de chômage colossal et une croissance anémique. Mais si elle veut sortir du trou, expliquait-il, elle doit faire de gros efforts. Comme par exemple faire accepter aux travailleurs une baisse générale des salaires de 10%. Le vice-président de la Commission européenne donnait deux modèles à suivre pour l’Espagne : l’Irlande et la Lettonie, deux « réussites brillantes », selon ses propres termes.

Mais si l’on regarde ces deux pays d’un peu plus près, la « réussite » dont parle le commissaire Finlandais ne semble pas aussi évidente. Le remède de cheval qui leur a été administré a provoqué une explosion du nombre de personnes proches du seuil de pauvreté (40% en Lettonie, le deuxième pourcentage le plus élevé dans l’UE) et une chute de la demande interne. En échange, la petite république balte possède l’un des rythmes de croissance les plus élevés d’Europe. L’Irlande, après une dure récession et une légère reprise, reste en revanche enfoncée dans la récession.

L’élève appliqué

« Si trois trimestres consécutifs de recul du PIB sont une réussite, qu’est-ce qu’un échec selon les critères de Rehn ? », se demande Kevin O’Rourke, professeur d’histoire de l’économie à l’université d’Oxford. O’Rourke va plus loin et réfute les arguments de Rehn : il n’y a eu en Irlande ni baisse significative des salaires ni succès des mesures d’austérité. Et les chiffres de l’office irlandais des statistiques lui donnent raison : le salaire horaire moyen est resté stable depuis le début de la crise. « Le seul pays de la zone euro qui ait subi une brusque baisse des salaires est la Grèce« , poursuit-il. Vu les conséquences de cette recette sur l’économie et le tissu social grecs, il faudrait peut-être réfléchir à une autre stratégie.

Dublin est devenu l’élève appliqué de Bruxelles – à la différence de la rebelle Athènes – et a réussi à dompter ses comptes depuis 2010, l’année où l’injection massive d’argent public dans les banques avait fait franchir à son déficit la barre des 30%.

La Commission européenne fait également ressortir que les chiffres de l’emploi, après une rechute en 2012, montrent des signes positifs sous la forme d’une baisse progressive du taux de chômage. Mais malgré ces améliorations et plusieurs années d’application des recommandations du FMI, de la Commission européenne et du gouvernement allemand, l’Irlande est toujours en récession. Et, comme le dit cette semaine dans l’Irish Examiner Séan Healy, président du groupe de réflexion Social Justice, « la politique d’austérité a généré le plus gros transfert de revenus des classes moyennes et inférieures vers les classes supérieures de l’histoire du pays. Les gagnants ont été les entreprises, et surtout les multinationales, ainsi que les Irlandais les plus aisés ».

Un prix élevé à payer

L’autre modèle mis en avant par Rehn est parvenu à sortir de la profonde récession dans laquelle il avait sombré en 2009. La Lettonie a été le pays de l’UE dont l’économie a connu la plus forte croissance l’année dernière et elle devrait établir le même record en 2013.

Le taux de chômage y reste très élevé (presque 15% en 2012) mais selon les pronostics officiels, il devrait bientôt baisser. Son succès va permettre au pays balte d’entrer au club de l’euro le 1er janvier 2014 malgré l’opposition majoritaire de la population, qui craint que l’abandon du lats ne fasse flamber les prix.

Les bonnes nouvelles se terminent ici. La doctrine officielle préfère passer sous silence le prix élevé que les Lettons ont dû payer. Le gouvernement a congédié un tiers des fonctionnaires et ceux qui sont restés ont dû accepter des baisses de salaires allant jusqu’à 40%. Les aides sociales ont été restreintes et les impôts augmentés. La perte de pouvoir d’achat à tous les niveaux de la population, pas seulement chez les fonctionnaires, s’est fait sentir sur la demande interne, qui a baissé de plus de 27% en 2009.

La modeste baisse du chômage s’explique aussi par le nombre important de Lettons qui ont quitté le pays ces dernières années : la population a diminué de 13% entre 2000 et 2011. La Lettonie compte aujourd’hui un peu plus de 2 millions d’habitants, soit autant que dans les années 1950. De façon surprenante, les Lettons n’ont pas réagi comme les Grecs en organisant des grèves et des manifestations, mais en se résignant. Ils ont même réélu le gouvernement qui avait sorti les ciseaux.

« Les réformes ont été payées très cher : les inégalités entre les régions et les classes sociales ont augmenté », résume Martins Kazaks, économiste en chef à la Swedbank.

Indignation

En marge de la réussite ou de l’échec des recettes appliquées à Riga ou à Dublin, les commentaires d’Olli Rehn ont également suscité des doutes sur la possibilité d’exporter le modèle en vigueur dans un pays de 2 millions d’habitants, comme la Lettonie, à un pays de 46 millions d’habitants et quatrième puissance économique de la zone euro comme l’Espagne. Selon des sources proches de la Commission européenne, Rehn voulait seulement encourager à débattre de la situation de l’Espagne, qui est « dramatique pour les millions d’habitants sans emploi », et certainement pas transborder automatiquement la politique pratiquée dans un pays à un autre.

Mais ces explications n’effacent pas l’indignation suscitée par les propos de Rehn chez les syndicalistes, les partis politiques et d’innombrables citoyens. Pour le président d’Analistas Financieros, Emilio Ontiveros, plusieurs facteurs empêchent d’appliquer à l’Espagne les mesures dictées par Bruxelles, comme le niveau de la dette privée et la baisse déjà effective des revenus des ménages.

Rehn dit dans son blog que ceux qui rejetteront automatiquement ses propositions « porteront sur leurs épaules l’énorme responsabilité du prix social et humain » que coûte le fait d’avoir six millions de chômeurs. S’il a raison, les responsabilités seront largement partagées.

Source : El Pais 12/08/13 Traduction : Catherine Baron

Voir aussi : Rubrique Espagne, rubrique UE,  rubrique Politique économique,

Bilan parlementaire. Le changement c’est pour quand ?

Bilan. Dans un contexte historique où le PS dispose d’une majorité à l’AN et au Sénat, les vacances des parlementaires donnent l’occasion de faire le point sur la première année Hollande, les promesses plus ou moins bien tenues, celles oubliées et les nouveautés jamais annoncées.

Voilà, c’est fini. Après une session ordinaire ouverte en juin 2012 et terminée le 27 juin 2013 pour le Sénat et le 28 juin pour l’Assemblée nationale et une session extraordinaire en ce mois de juillet, les députés et sénateurs peuvent désormais partir en vacances. Avant le dernier coup de collier, les commentaires sont allés bon train. Au Sénat, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, dénonce les « 900 heures de séance publique » tandis que Bernard Accoyer, ancien président UMP de l’Assemblée assure que l’on « surlégifère ». Un rapide examen des statistiques disponibles sur la précédente législature montre que les dénonciations sont exagérées. Cette première année de pouvoir de Sarkozy avait enclenché nombres de réformes importantes, notamment le bouclier fiscal de triste souvenir. Car la première année est importante pour prendre ses marques et marquer les esprits. D’ailleurs les parlementaires de gauche ne rechignent pas, bien convaincus de réformer la France. C’est donc l’occasion de voir à quel point.

Pour la première année François Hollande, ce bilan fait tout d’abord état du mariage pour tous. Promis et réalisé. Même s’il a monopolisé un temps incroyable des parlementaires. A l’Assemblée, le nombre de d’intervention s’est élevé à 7832, certes essentiellement le fait de l’UMP qui en compte 5133. Autre promesse, la refondation de l’école. Tenue mais… avec une loi qui n’est pas à la hauteur des attentes provoquées par le mot « refondation ». D’autant que le sujet a d’abord été pris par le petit bout de la lorgnette des rythmes scolaires, ce que beaucoup de professionnels ont pris comme un leurre.

Idem pour la séparation des activités des banques. Le dossier n’est pas clos mais entre les promesses de campagne et les premiers textes, l’écart est important et les ambitions largement revues à la baisse.

Même sentiment d’insatisfaction concernant l’acte III de la décentralisation. Là encore, la boucle n’est pas bouclée. Mais les premières réformes qui ont notamment portées sur les métropoles sont surtout autoritaires et ne posent pas sainement l’ensemble des enjeux puisque la boussole semble être la baisse des investissements de l’Etat.

Frustration aussi concernant la réforme fiscale : annoncée comme « réalisée » par Jérôme Cahuzac, remise sur le tapis après le scandale lié au même homme… et  dans le floue depuis. Les créations d’emploi jeunes ou de génération auraient pu être crédités au bilan, réalisés au printemps. Mais si la promesse de campagne a été respectée, sa réalisation a dévoilé un pan jamais annoncé de la réflexion de François Hollande sur la lutte contre le chômage. L’emploi est effectivement abordé du point de vue de la compétitivité. Ce qu’il n’avait jamais dit mais qui est apparu clairement avec le vote du crédit d’impôt pour les entreprises et la loi sur la sécurisation de l’emploi. Cette dernière a repris les orientations de l’ANI, adoptées entre quelques partenaires sociaux. Se faisant, les oppositions de la population largementet publiquement exprimées n’ont pas été entendues.

Idem pour le Traité européen : aucune écoute de l’opinion citoyenne. Si ce n’est qu’il s’agit là d’un mensonge. Durant la campagne, la promesse avait été faite de ne pas le signer en l’état. Et ce n’est pas l’introduction d’un pseudo pacte de croissance dont nul ne parle plus depuis qui pourra transformé un mensonge en un semi vérité.

Boniment encore concernant l’amnistie des délits syndicaux : promis en campagne mais repoussé au moment du vote. Fourberie aussi, quand François Hollande promet l’interdiction des licenciements boursiers mais que la proposition n’arrive même pas à de venir « de loi ».

Au terme d’une année, le bilan est donc plus que mitigé et souligne surtout que le changement annoncé n’est pas pour maintenant. Les aménagements, oui. Mais cela ne saurait être suffisant.

Angelique Schaller

Source: La Marseillaise le 30 juillet 2013

Voir aussi : Rubrique Politique économiqueDette publique : questions réponses rubrique Rencontre La guerre des riches , La gauche de notre imaginaire collectif, rubrique UE La gauche et le mécanisme européen de stabilité