Cinq ans après, la France est toujours présente au Mali et mal-aimée

 Le 10 janvier 2018, de jeunes Maliens manifestent contre la France dans les rues de Bamako. © Michele CATTANI / AFP


Le 10 janvier 2018, de jeunes Maliens manifestent contre la France dans les rues de Bamako. © Michele CATTANI / AFP

Une manifestation de jeunes Maliens a été dispersée par la police à Bamako le 10 janvier 2018. Un groupe de nationalistes entendait protester contre la présence et la partialité de la France au Mali. Il faut dire que cinq ans après le début de l’opération Serval, devenue depuis Barkane, la situation est loin d’être normalisée.

Il y a cinq ans, la France intervenait au Mali pour bloquer l’offensive des djihadistes. Depuis, la situation est figée. Débarrassé du pouvoir islamiste, le pays reste néanmoins sous la menace des islamistes qui multiplient les coups de main. Le parti d’opposition Parena prétend même que l’année 2017 a été la plus meurtrière pour le pays. Pour le journal l’Opinion, «la guerre au Mali, c’est deux morts par jour».

Aux yeux de la France, la création du groupe dit du G5-Sahel en mai 2017 devait régler le problème. Mais sa montée en puissance se fait lentement, faute d’un financement à la mesure de la tâche. Les Etats-Unis bloquent une contribution onusienne (tout en donnant 51 millions d’euros), et Paris n’a pu obtenir que le soutien de l’Union européenne. Désormais, c’est vers Pékin que se tourne Emmanuel Macron pour trouver une aide financière.

«Monter à bord du G5-Sahel pourrait être l’occasion pour la Chine de suivre de plus près la situation dans une zone stratégique qui lui échappe complètement», écrit le journal Le Monde.

L’autre problématique repose sur la menace de partition du Mali. Le pouvoir central ne contrôle plus le nord et le centre du pays, livrés aux groupes armés. L’accord de paix signé en 2015 avec différents mouvements touaregs tarde à s’appliquer. Mais le pouvoir de Bamako compte aussi des alliés au sein des factions qui régulièrement veulent mettre la région Nord sous leur coupe.

A l’occasion de l’anniversaire de l’intervention française, plusieurs associations de jeunes ont appelé à manifester à Bamako le 10 janvier 2018. Une énième manifestation contre la France qui n’a pas rassemblé grand monde. Une centaine de personnes qui ont été dispersés par la police à l’approche de l’ambassade de France.

Des jeunes nationalistes voient dans l’intervention de la France une atteinte à la souveraineté du Mali. Surtout Paris est accusé de cantonner les troupes maliennes dans leurs casernes, afin de les empêcher d’attaquer les Touaregs. «Que la France arrête de favoriser ou protéger un groupe armé au détriment d’un autre», réclame le mouvement On a tout compris.

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La Chine tire la première salve dans la guerre de l’eau

Anuwar Hazarika

Anuwar Hazarika

Ces derniers mois, Pékin a refusé de livrer des données à l’Inde sur le flux du Brahmapoutre, provoquant des inondations meurtrières en aval. Le pays a aussi prévu de détourner une partie des eaux de ce fleuve pour irriguer ses champs

Cette année, la mousson a été particulièrement meurtrière dans le nord-est de l’Inde. Quelque 600 personnes ont perdu la vie dans des inondations, des millions d’autres ont dû fuir et plusieurs milliers d’hectares de terres arables ont été noyés. Au total, 32 millions de citoyens ont été affectés. La plupart des régions touchées se trouvaient le long du Brahmapoutre et du Sutlej, deux rivières qui puisent leurs origines sur le plateau tibétain, en Chine. Les pluies n’ont pourtant pas été très fortes en 2017, s’inscrivant même en deçà des moyennes annuelles.

Le responsable se trouve à plus de 2500 kilomètres de là, dans la capitale chinoise. «Pékin a omis de transmettre des données hydrologiques à l’Inde durant la mousson, ce qui a empêché Delhi de prévoir les inondations et de mettre en place un système d’alerte pour avertir la population», relève Brahma Chellanay, un expert au Centre for Policy Research, un think tank indien.

Relations bilatérales tendues

Un accord signé en 2002 l’oblige pourtant à fournir à l’Inde des informations sur le niveau des eaux et les quantités de pluie enregistrées au Tibet chaque année entre le 15 mai et le 15 octobre. Comme seule justification, Pékin a affirmé que ses stations de surveillance sont en réfection. Le Bangladesh – là où le Brahmapoutre finit sa course – a pourtant reçu des données chinoises sur le flux de la rivière.

a plupart des observateurs pensent que Pékin a cherché à punir Delhi. «Le refus de livrer ces informations reflète la dégradation des relations bilatérales entre ces deux pays engagés dans plusieurs conflits frontaliers», souligne Zhang Hongzhou, un chercheur auprès de l’Ecole d’études internationales S. Rajaratnam de Singapour. Cet été, des escarmouches ont opposé leurs armées sur le plateau du Doklam, une région himalayenne qu’ils se disputent.

Une source de conflit

L’eau pourrait devenir une source de conflit récurrente entre les deux géants asiatiques. «Ces dernières années, la Chine a entamé la construction de plusieurs barrages le long du Brahmapoutre, dit Brahma Chellanay. Cela va affecter la quantité et la qualité de l’eau qui se déverse en aval.» Une première structure, le barrage hydroélectrique du Zangmu, a été mise en service en 2015. Elle se trouve à quelques kilomètres à peine de la frontière avec l’Inde.

Ce printemps, la Chine annonçait un projet plus fou encore: la construction d’un tunnel long de 1000 kilomètres, qui a pour but de détourner une partie des eaux du Brahmapoutre depuis le plateau tibétain jusqu’au désert du Xinjiang, pour y effectuer de l’agriculture. La structure sera composée d’une série de chutes d’eau souterraines et de tuyaux reliés par des joints élastiques, inspirés par ceux des wagons de métro. Cela lui permettra d’absorber l’important dénivelé entre le Tibet et le Xinjiang, ainsi que les secousses qui frappent régulièrement cette zone sismique.

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L’eau, la nouvelle obsession de la Chine

Si la Chine s’est lancée dans ces coûteux projets hydrauliques, c’est qu’elle manque cruellement d’eau. Dans les plaines arides du nord-est du pays, surtout. «A cause du réchauffement climatique, cette région a subi plusieurs sécheresses ces dernières années, note Gabriel Eckstein, un spécialiste de la gestion de l’eau à l’Université A&M du Texas. Elle a aussi connu une urbanisation rapide, notamment dans la zone de Pékin, et abrite les principales provinces céréalières du pays.» Tout cela a eu pour effet de faire baisser spectaculairement le niveau des nappes phréatiques. Plus de la moitié d’entre elles se trouvent désormais en dessous du niveau de la mer.

Pour y remédier, Pékin a lancé un gigantesque projet de détournement des eaux du Yangtze, au sud du pays, vers le nord de la Chine. «Il comporte deux volets, détaille Michael Webber, un expert de ce projet à l’Université de Melbourne. Le premier achemine de l’eau depuis la région de Shanghai jusqu’à Tianjin, par l’entremise d’un canal construit en 500 av. J.-C. doté d’une série de stations de pompage. Le second part du réservoir de Danjiangkou sur la rivière Han, un affluent du Yangtze, et est constitué d’une série de canaux en pente qui permettent à l’eau de s’écouler naturellement jusqu’à Pékin.»

Détournement massif

La capitale obtient désormais 73% de ses ressources hydrauliques par ce biais. Ce projet, dont la réalisation a coûté 80 milliards de dollars, permet de détourner 25 milliards de mètres cubes d’eau du sud vers le nord du pays. Une troisième voie est à l’étude. Elle permettrait de transférer de l’eau depuis le Mékong, qui puise lui aussi ses origines au Tibet, vers le Yangtze et le fleuve jaune. Au grand dam des pays situés en aval, comme le Laos, le Cambodge ou le Vietnam.

Les effets sur les régions qui fournissent cette eau ne sont pas non plus anodins. «Durant la saison sèche, le Yangtze risque de subir des intrusions d’eaux salées au niveau de son embouchure», indique Mark Wang, un professeur de géographie de l’Université de Melbourne. Celle-ci se trouve à proximité de la ville de Shanghai, ce qui pourrait affecter son approvisionnement en eau. La construction de ces canaux a en outre nécessité le déplacement de dizaines de villages. «Quelque 300?000 personnes ont dû être relogées», indique Michael Webber.

Julie Zaugg

 

Source : Le Temps 16/11/2017

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Gambie: plainte de villageois contre une usine chinoise pour pollution à Gunjur

Bateaux-p-ches-gambiens.-1Les habitants de Gunjur, un village du littoral gambien situé au sud de la capitale, Banjul, ont assigné en justice une entreprise chinoise de traitement de poisson. Golden Lead déverse illégalement des tonnes de déchets toxiques directement dans l’Océan détruisant la faune et la flore aquatiques d’une région qui vit essentiellement de la pêche et du tourisme.

Après quelques mois d’activité à Gunjur, Golden Lead, entreprise chinoise spécialisée dans la production de farine de poisson destinée à la consommation d’animaux d’élevage, ne s’est pas fait que des amis. Au contraire. Une odeur pestilentielle et des nappes rouges à la surface de l’eau ont tout d’abord alerté les riverains. Puis ce sont des bancs de poissons entiers, retrouvés morts sur le rivage, qui ont attisé leur colère et conduit deux associations locales de défense de l’environnement à porter plainte contre l’usine. Il était temps: des baigneurs habitués du lagon avaient commencé à avoir des problèmes cutanés.

«Nous avons porté plainte au civil contre Golden Lead pour réclamer une interdiction définitive de la pollution par cette usine», a déclaré, le 1er août 2017, leur avocat Ebrima Jaiteh. Outre le retrait d’une canalisation de l’usine installée dans l’Océan, les plaignants réclament également à Golden Lead le versement de «15 millions de dalasis (277.000 euros) de dommages», a ajouté Me Jaiteh.«Nous ne reconnaissons rien. Nous allons nous défendre», a déclaré pour sa part l’avocat de Golden Lead, Lamin Camara.
Des poursuites avaient déjà été engagées, en juin 2017, contre cette usine chinoise. Mais l’Agence nationale de l’Environnement avait fini par retirer sa plainte à la suite d’un règlement à l’amiable avec les autorités gambiennes. Une tolérance de l’Etat qui s’explique par le fait qu’après le régime sans partage de Yahya Jammeh, le président gambien Adama Barrow est soucieux d’attirer les investisseurs, notamment chinois, pour relancer l’économie de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest.La Chine a rétabli ses relations diplomatiques avec la Gambie en 2016 après que l’ancien gouvernement du président Yahya Jammeh a mis fin aux liens avec Taiwan.
Gunjur n’est pas un cas isolé
Mais le cas de Gunjur n’est pas isolé: les entreprises chinoises installées en Afrique sont souvent accusées de ne pas être assez respectueuses vis-à-vis de l’environnement. En 2014, des menaces pesaient déjà sur le littoral Gambien et une réflexion sur le lancement d’un processus d’un plan de prévention et de gestion de la pollution avait alors été menée.
La nouvelle plainte contre Golden Lead, qui a démarré son activité en septembre 2016, est suivie de près par des organisations de défense de l’environnement comme Greenpeace ou Green Wall Warriors, impliquées dans la sauvegarde des ressources marines de l’Afrique de l’Ouest. L’affaire sera examinée par la justice gambienne à partir du  25 octobre 2017. Dans cette zone du littoral du sud-ouest gambien, les populations vivent essentiellement de la pêche et du tourisme.
Charles Bonnaire

Source : Géopolis 04/08/2017

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Chine. Le Coup de poker de la route de la soie

Dessin de Schrank paru dans The Economist.

Dessin de Schrank paru dans The Economist.

Xi Jinping recevait les 14 et 15 mai vingt-neuf chefs d’État et de gouvernement autour de son projet d’infrastructures mondiales. Il prend une assurance sur l’avenir, mais le pari pourrait être hasardeux, selon ce chroniqueur.

L’élection surprise de Trump à la présidence des États-Unis a modifié la stratégie de développement de Xi Jinping appelée “nouvelle route de la soie” [en chinois : “une ceinture (terrestre), une route (maritime)”, et plus connue internationalement sous l’acronyme anglais Obor, pour One Belt, One Road]. En effet, cet événement historique a non seulement conduit à une volte-face politique des États-Unis, avec l’abandon du Partenariat transpacifique (TPP) mis en place par Barack Obama pour isoler la Chine, mais il a aussi plongé ces derniers dans une crise politique durable qui affaiblit considérablement leur influence sur la scène internationale. Xi Jinping en profite donc pour miser davantage sur son projet de route de la soie.

Les conditions sont-elles réunies pour en garantir la réussite ? Deux éléments jouent en sa faveur du point de vue strictement économique : tout d’abord, le manque de Obor,, en particulier l’insuffisance de l’approvisionnement, ne constitue plus la principale entrave au développement économique au niveau planétaire. La demande arrive en effet quasiment à saturation dans les pays développés, tandis que le progrès technologique permet de considérablement optimiser les conditions de production et d’utilisation des sources d’énergie et des produits primaires. Par conséquent, le principal moteur de la croissance économique mondiale est désormais l’accroissement de la demande dans les pays non-développés qui regroupent la majorité de la population et où la faiblesse des infrastructures constitue un énorme frein au développement.

Voilà qui nous amène au deuxième argument économique en faveur de la stratégie Obor : en soutenant avec force la construction d’infrastructures dans les pays non-développés, la Chine favorise une augmentation de la demande en provenance de ces pays, et donc de leurs échanges commerciaux, en particulier avec la Chine, gage pour elle du maintien d’un certain rythme de croissance.

D’énormes risques politiques et économiques

Cependant, comme beaucoup l’ont déjà souligné, la stratégie Obor fait courir d’énormes risques politiques et économiques aux investissements chinois. Xi Jinping n’en aurait-il pas conscience ? C’est peu probable. Pourquoi veut-il malgré tout prendre ces risques ?

En fait, il n’a pas vraiment d’autre choix. Le niveau global des investissements dans les infrastructures de base et dans l’immobilier en Chine dépasse d’ores et déjà celui de n’importe quelle économie normale. Continuer à investir dans ce domaine ne pourrait qu’accentuer le déséquilibre dont souffre la Chine entre ses échanges intérieurs et extérieurs. Par ailleurs, vu le taux de pauvreté du pays [80 millions de Chinois vivaient avec moins de 1 dollar par jour en 2015] et la part limitée de la population ayant accès à des services sociaux de base, pourquoi ne pas relever fortement les salaires et améliorer la couverture sociale des plus bas revenus plutôt que d’engager des fonds aussi importants dans des projets hautement risqués de construction d’infrastructures à l’étranger ?

C’est qu’une telle mesure serait dangereuse à double titre. Premièrement elle pourrait provoquer un rapide dérapage de la croissance en Chine, où le coût de revient de l’énergie et des matières premières est assez élevé ; relever brusquement les salaires et le niveau de couverture sociale des plus pauvres pourrait considérablement affaiblir la compétitivité des exportations chinoises. Deuxièmement – et c’est l’élément le plus important –, cela pourrait faire prendre conscience aux plus démunis de leurs droits politiques et sociaux, et, compte tenu des graves insuffisances des services publics chinois, exacerber une situation déjà extrêmement tendue, en raison notamment des mécontentements liés à la prise en charge des malades ou à l’inégale répartition des ressources éducatives.

Une meilleure prise de conscience de leurs droits et l’éveil politique des classes les plus basses sont un processus historique inéluctable, mais Xi Jinping, en tant que dirigeant d’une société totalitaire, espère instinctivement que cette tendance ralentira au lieu de s’accélérer, pour mieux protéger son propre pouvoir. Même si les risques liés aux investissements dans le cadre du projet “nouvelle route de la soie” sont très importants, cette stratégie lui offre la possibilité de “jouer la montre”.

Effet de “prise d’otage”??

Ne risque-t-elle pas cependant de se solder par un échec catastrophique ? C’est bien sûr possible. Parmi les scénarios les plus plausibles, il y a celui d’une crise financière qui entraînerait une crise du yuan. Mais Xi Jinping considère que renoncer au projet n’effacerait pas le risque de crise monétaire. Inversement, l’initiative “nouvelle route de la soie”, si elle attire suffisamment d’investisseurs internationaux sur une durée suffisamment longue, peut constituer un atout pour la Chine au moment des négociations dans la guerre des monnaies qu’elle livre avec les États-Unis et d’autres pays. En effet, l’effondrement du yuan serait dans ce cas une catastrophe non seulement pour elle, mais également pour de nombreux autres pays. L’effet de “prise d’otage” de cette stratégie en constitue donc un objectif majeur.

Liang Jing

La feuille de route de Xi Jinping

  • e sommet “une ceinture, une route” (Obor) a réuni plus de 1?000 personnes, représentant une centaine de pays, les 14 et 15 mai à Pékin. Vingt-neuf chefs d’État et de gouvernement étaient présents.
  • Au cours de ces deux jours, près de 270 accords portant sur le commerce ont été signés, et 68 pays sont désormais partie prenante de l’initiative.
  • La Chine s’est engagée à injecter 124 milliards de dollars supplémentaires dans le projet, déjà financé – entre autres par la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures – à hauteur de 1?000 milliards de dollars.
  • Une déclaration commune sur la coopération dans le commerce et la réalisation d’infrastructures à travers l’Asie, l’Europe et l’Afrique a été entérinée par 30 pays. Les pays de l’Union européenne ne l’ont pas approuvée, insatisfaits des dispositions sur la transparence.
  • La Chine a assuré ne pas vouloir faire de l’initiative un tremplin idéologique ou politique.
  • Le prochain sommet est fixé en 2019 à Pékin.
Source : Radio Free Asia Washington
Traduction Le Courrier International.
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Après avoir terrassé le numéro 1 mondial du jeu de go, AlphaGo prend sa retraite

CHINA-SCIENCE-GAME-GO-COMPUTERSLe programme d’intelligence artificielle développé par Google DeepMind a écrasé le Chinois Ke Jie 3-0. Après cet ultime exploit, l’entreprise a annoncé qu’AlphaGo ne jouerait plus en compétition.

C’est une victoire écrasante. Un peu plus d’un an après avoir battu au jeu de go, un jeu de stratégie asiatique, le Sud-Coréen Lee Sedol, un joueur légendaire, le programme d’intelligence artificielle AlphaGo a définitivement vaincu le numéro 1 mondial, le Chinois de 19 ans Ke Jie, samedi 27 mai à l’issu d’une rencontre en trois parties.

Le programme, développé par DeepMind, une entreprise britannique appartenant à Google, a battu le jeune prodige 3-0, contre 4-1 face à Lee Sedol. Cette fois, plus de doute : aucun humain ne peut aujourd’hui rivaliser face à AlphaGo. Une performance informatique que les experts en intelligence artificielle (IA) n’attendaient pas avant dix ou vingt ans.

« Ke Jie essayait de le battre à son propre jeu », a commenté Demis Hassabis, le fondateur de DeepMind, à l’issue de la troisième partie. Ke Jie a en effet repris à son compte certains coups signés AlphaGo – des séquences inconoclastes, qui n’étaient auparavant pas jouées dans les compétitions de haut niveau. Les trois parties ont été jouées ces deniers jours lors du Future of Go Summit qui se tenait cette semaine en Chine.

« Merci Ke Jie pour cette rencontre incroyable et enthousiasmante, c’est un grand honneur de jouer avec un véritable génie », a salué Demis Hassabis sur Twitter.

Après le go, d’autres ambitions

Après cet ultime exploit, DeepMind a annoncé qu’AlphaGo allait désormais prendre sa retraite. « Les parties palpitantes de cette semaine face aux meilleurs joueurs du monde, dans le pays où le go est né, ont marqué l’apogée d’AlphaGo comme compétiteur. C’est pourquoi le Future of Go Summit est la dernière compétition d’AlphaGo », écrit DeepMind sur son site.

L’équipe de chercheurs ayant développé cette technologie va désormais se consacrer à de nouveaux programmes d’IA « qui pourraient un jour aider les scientifiques à avancer sur les problèmes les plus complexes, comme trouver de nouveaux remèdes aux maladies, réduire de façon drastique la consommation énergétique ou inventer des matériaux révolutionnaires ». DeepMind s’implique déjà dans le domaine de la santé, notamment dans le cadre d’un partenariat controversé avec le système de santé britannique (NHS).

Mais DeepMind ne rompt pas pour autant ses liens avec le monde du go. L’entreprise compte notamment développer un outil d’apprentissage, dans lequel AlphaGo analysera des positions – un outil qui sera développé en collaboration avec Ke Jie et qui « donnera à tous les joueurs et les fans l’opportunité de voir le jeu du point de vue d’AlphaGo », explique DeepMind.

L’entreprise a aussi commencé à publier les données de 50 parties jouées par AlphaGo contre lui-même. Des informations précieuses pour les joueurs, qui espèrent pouvoir comprendre sa stratégie et s’en servir pour améliorer leurs propres performances. Depuis sa première partie publique contre Lee Sedol, AlphaGo effectue des coups qui surprennent la communauté des joueurs de go. Certains de ses choix ont même été considérés comme très mauvais… Mais l’ont quand même mené à la victoire, sans que l’on sache expliquer pourquoi. Depuis, des joueurs de haut niveau s’essayent régulièrement à certains coups inspirés d’AlphaGo.

La fin d’un épisode historique de l’IA

DeepMind compte aussi publier dans l’année un nouvel article de recherche, après celui qu’il avait publié dans la prestigieuse revue Nature en janvier 2016 annonçant l’existence de ce programme très performant. Ce nouvel article détaillera les améliorations apportées depuis à AlphaGo. « Comme avec notre premier article sur AlphaGo, nous espérons que d’autres développeurs vont s’en servir (…) pour bâtir leurs propres programmes de go ».

La plupart des chercheurs en intelligence artificielle spécialisés dans le go ont regardé ce premier article de très près, et l’ont décortiqué pour s’inspirer des technologies utilisées par AlphaGo, notamment le « deep learning », une méthode d’apprentissage automatique. Fine Arts, développé en Chine, et Deep Zen Go, développé au Japon, ont ainsi considérablement progressé ces derniers mois, au point de talonner AlphaGo pour le premier.

Toutefois, DeepMind n’a pas annoncé qu’il allait rendre AlphaGo « open source », c’est-à-dire rendre son code source accessible à tous – ce qu’annonce parfois faire Google dans le champ de l’IA. Ce qui aurait grandement facilité la tâche aux autres chercheurs travaillant sur le go, et les jeux en général.

En mettant AlphaGo à la retraite, DeepMind clôt une fois pour toutes cet épisode historique de l’intelligence artificielle, à la hauteur de celui ayant vu le programme Deep Blue d’IBM l’emporter contre le champion Garry Kasparov aux échecs en 1997. Malgré les efforts des concepteurs de Deep Zen Go et Fine Arts, ceux-ci ne devraient donc jamais avoir l’occasion d’affronter AlphaGo. Ni de ternir son éclatant succès.

Morgane Tual

Source Le Monde : 27.05.2017