De la Littérature à la politique, Gabriel Garcia Marquez a réconcilié l’Amérique latine

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Dans un continent encore extrêmement polarisé politiquement, l’immense contribution de l’écrivain, décédé jeudi, à la vie intellectuelle –et politique– latino-américaine fait plus que jamais l’unanimité.

«Gabriel Garcia Marquez a réussi, par son décès, à mettre d’accord pour la première fois deux ennemis jurés: les guérillas des Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC) et l’ancien président [conservateur] Alvaro Uribe (2002-2010), qui ont lamenté d’une seule voix la mort de l’écrivain lauréat du prix Nobel de littérature en 1982.»

Voilà le constat que faisait le quotidien latino de Miami «El Nuevo Herald» après la mort du maître du réalisme magique ce jeudi 17 avril. De son vivant, Gabo, comme il était connu en Amérique Latine, n’a pas échappé aux critiques– notamment  à cause de son amitié avec Fidel Castro et de ses liens avec certains groupes de guérilla.

Mais dès l’annonce de sa mort, le président colombien de droite Juan Manuel Santos a déclaré trois jours de deuil national. Les hommages d’artistes, écrivains et hommes politiques de tous bord se multiplient. Dans un continent encore extrêmement polarisé politiquement, l’immense contribution de Garcia Marquez à la vie intellectuelle –et politique– latino américaine fait plus que jamais l’unanimité.

«Le seul prix Nobel»

En grande partie, cet attachement est dû au fait que Garcia Marquez a donné une mythologie à l’Amérique Latine. L’auteur William J. Kennedy disait d’ailleurs de Cent Ans de Solitude qu’il s’agissait de «la première œuvre littéraire depuis la Genèse qui devrait être une lecture obligatoire pour tout le genre humain

Et l’œuvre phare de Gabo est bien une sorte de Bible du continent construite autour du village  allégorique de Macondo. Au commencement du livre, «le monde était si récent que les choses n’avaient pas encore de nom, et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt.»

La dynastie Buendía, à la fois protagoniste et victime du roman, connaît ensuite un déluge de cinq ans, puis l’Apocalypse. Mais l’herméneutique de l’œuvre ne se limite pas à sa signification religieuse. Si le grec Prométhée a donné le feu à l’homme, le gitan Melquiades, lui, offre la glace aux Colombiens – un bien essentiel dans une région où il ne fait jamais froid.

Pour Garcia Marquez, le réalisme magique, cette manière de conter l’histoire d’un pays – d’un continent même – autour d’événements fantastiques mêlés à la banalité du quotidien, était le produit du passé sanglant et des dictatures d’Amérique Latine. Un passé si extrême qu’il aurait pu être inventé. Dans son discours d’acceptation du prix Nobel en 1982, il expliquait ainsi:

«Notre réalité n’est pas de papier, elle vit avec nous et détermine chaque instant de nos innombrables morts  quotidiennes. Elle est l’origine d’une source de création insatiable, pleine de tristesse et de beauté, de laquelle ce Colombien errant et nostalgique n’est qu’un parmi d’autres, plus distingué par la chance. Poètes et mendiants, musiciens et prophètes, guerriers et racaille, tous créatures de cette réalité effrénée, n’avons eu que peu de choses à demander de notre imagination, car le défi principal pour nous a été de rendre notre vie crédible sans avoir assez de ressources conventionnelles pour y arriver. Cela, chers amis, est le cœur de notre solitude.» 

La magie, en somme, pouvait encourager la littérature protestataire.

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La publication de Cent Ans de Solitude a coïncidé avec le «boom» littéraire latino-américain, au moment où des auteurs comme Carlos Fuentes, Julio Cortázar et Mario Vargas Llosa commençaient à être reconnus internationalement pour la virtuosité et l’audace de leur style. Mais c’est sans aucun doute Garcia Marquez qui a fini de faire de l’Amérique Latine une destination littéraire.

Dans un portrait publié dans le New Yorker en 1999, le journaliste américain Jon Lee Anderson remarquait qu’un ami de l’écrivain l’avait décrit comme «le seul prix Nobel», une qualification qui, loin de le choquer, lui «avait semblé fondamentalement juste, du moins en Amérique Latine.» Lee Anderson oubliait tout de même un autre géant de la littérature espagnole, Pablo Neruda, lauréat du Nobel onze ans avant Garcia Marquez. Mais l’erreur est significative: pour beaucoup,  Garcia Marquez est le père de la littérature latino-américaine telle qu’on la connaît aujourd’hui.

«Le dernier optimiste de Colombie»

Un autre versant, certes plus polémique, de la popularité de Gabo est lié à son engagement idéologique. Après tout, ses convictions politiques ont informé toute sa vie à la fois ses romans et sa carrière de journaliste. Et même si une partie de son public lui a toujours reproché son amitié  avec le régime Cubain, Garcia Marquez était depuis longtemps considéré comme l’une des voix de la réconciliation entre la guérilla et Bogota, même après avoir quitté son pays de naissance pour le Mexique. Se décrivant comme «le dernier optimiste de Colombie», il avait ainsi poussé les deux côtés du conflit qui continue de déchirer son pays à s’asseoir à la table des négociations.

A la fin des années 1990, celui qui était alors président de la Colombie, Andrés Pastrana, fit appel à Garcia Marquez pour négocier avec les FARC.  L’écrivain présenta le chef d’Etat colombien à Fidel Castro, et c’est en partie grâce à lui que les dialogues de paix entre la guérilla et Bogota ont encore lieu à La Havane. «Je ne dirais pas que c’est Gabo qui a tout mis en place», confiait Bill Richardson, l’ancien Secrétaire à l’Energie américain, au New Yorker. «Mais  il a certainement agi en catalyseur».

Souvent critiqué pour son goût un peu trop prononcé du pouvoir, et de ceux qui le détenaient, Gabo a tout de même pris part aux négociations pour terminer les guerres civiles au Nicaragua et à El Salvador et participé aux opérations de libération d’otages en Colombie.

Sans avoir jamais condamné Castro, il admettait avoir souvent intercédé pour obtenir l’exil de certains prisonniers politiques cubains (il disait même se loger chez certains d’entre eux quand il visitait Miami).

Mais c’est peut-être avant tout son rayonnement international, même aux pires heures de la Colombie, dont ses compatriotes lui sont reconnaissants. Dans un pays ravagé par la violence, le narcotrafic et les guérillas  —un mal que Garcia Marquez avait qualifié d’«holocauste Biblique»— la magie du verbe de ses plus grandes œuvres a longtemps été l’une des seules fiertés du pays qu’il avait fini par abandonner. Comme l’a si bien résumé le journaliste Enrique Santos Calderón, «dans un pays qui s’est enfoncé dans la merde, Gabo est un symbole de fierté nationale».

Daphnée Denis

Source : Slate 20/04/2014

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Bouteflika réélu : l’Algérie ou le cadavre encerclé

Bouteflika-2013

Tribune de l’écrivain Mohamed Kacimi *

Ainsi, il est élu à 81,53%. Je ne m’attendais pas à autre chose. Je ne m’attendais pas à mieux, ni à pire.

Mais je n’avais pas prévu que ce régime allait nous faire boire le calice jusqu’à la lie avec la scène du Président, paralytique, aphasique, poussé vers l’isoloir sur un chariot tel une vulgaire Samsonite.

Je crois que ni la Roumanie de Ceausescu, ni l’Union soviétique de Brejnev, ni l’Ouganda de Idi Amin Dada n’auraient osé une mise en scène aussi macabre. Même les pires goulags avaient le sens de la pudeur.

A Alger, quand le roi est nu, on ne le soustrait pas aux regards de la foule, on ne le drape pas, non, au contraire, on l’exhibe nu au balcon, et on lui fait croire que la foule muette est en délire au spectacle de ses attributs au vent.

Beaucoup d’analystes pensent que l’acharnement du régime d’Alger à jouer la carte de Boutef contre vents et marées vient du fait que le personnage représente une sorte de clé de voûte du système, et que, sans lui, tout volerait en éclats. Ce qui est faux.

Justement parce qu’il ne représente rien

C’est ignorer la mentalité du régime. Le régime tient à Boutef justement parce qu’il ne représente rien, parce qu’il ne pèse rien, parce qu’il ne contrôle rien. Parce qu’il ne peut plus rien dire, rien faire.

Le calcul cynique consiste à dire qu’ils peuvent tenir le pays avec un tétraplégique, avec un trisomique ou même avec la chèvre de Monsieur Seguin.

Le drame de ce pays c’est d’être tombé depuis 1962 aux mains d’une bande « d’anciens maquisards » du FLN qui sont persuadés, convaincus, que l’Algérie est leur butin de guerre, que le pays est une prise de guerre arrachée de force des mains de la France et qui représente depuis leur bien propre, leur propriété privée et exclusive.

Le bail est en leur nom. Et toute tentative d’y changer l’ordre des choses est perçue par eux comme une violation de domicile.

Leur pouvoir ne se discute pas, au nom de la « révolution de 1954 », ils ont tous les droits.

L’Algérie se résume à un derrick

A leurs yeux, l’Algérie se résume à un derrick ; le reste, le peuple, les gens, la jeunesse, les femmes, sont superflus. D’où cette façon de leur faire la nique avec un candidat impotent. Et cela résume toute l’idéologie et la devise même du régime algérien qui tient en une phrase : « Et si tu n’es pas content, frappe ta tête contre le mur. »

Beaucoup aussi assurent que le candidat unique a ramené la paix aux pays et pacifié les âmes. C’est presque la légende dorée ! Il était une fois un pays à feu à sang et, par un grand matin, tombe par miracle du ciel Boutef. Tel Gabriel, l’archange venu de Genève arrête aussitôt le bras armé des islamistes les empêchant d’égorger des millions d’Isaac ou d’Ismaël ! ! !

Depuis, tout le peuple lui voue une reconnaissance infinie. La bonne blague !

L’homme en fait a débarqué en Algérie au moment où le terrorisme s’essoufflait et il a promis la « concorde civile » en effaçant du tableau 200 000 morts, comme une vulgaire faute d’orthographe, sans procès, sans travail de mémoire, sans introspection, sans question.

Pourquoi ce pays s’est-il transformé durant dix années en immense charnier ? Quelle haines, quels désespoirs ont été insufflés à ces jeunes pour qu’ils en viennent à s’égorger les uns les autres comme des moutons ? Pourquoi des milliers de jeunes ont-ils préféré mettre le feu à leur terre plutôt que d’y vivre ?

La question reste posée et le poids de tous ces cadavres n’est pas prêt de disparaître de la mémoire des vivants. Bien sûr, les islamistes n’ont pas réussi à prendre par les armes le pouvoir, mais le régime, pour faire la paix avec eux, leur donné en pâture toute la société.

L’Algérie d’aujourd’hui ressemble à une immense mosquée

L’Algérie d’aujourd’hui ressemble à une immense mosquée peuplée de 36 millions d’individus qui n’ont pas d’autre horizon, d’autre pensée, d’autre chair, d’autre loisir, d’autre respiration que la religion.

Désormais les islamistes n’ont que faire du palais d’Al Mouradia, puisqu’ils squattent le moindre neurone de chaque citoyen.

Je disais que l’Algérie souffre d’une calamité historique, le FLN. Il en est une autre qui est à l’origine de tous ses malheurs : le pétrole.

Manne tombée du ciel, le pétrole, loin de contribuer au développement du pays, en creuse la tombe. Pour l’instant, il permet à ce peuple de consommer ce qu’il veut sans produire quoi que ce soit, de vivre sans travailler, en somme.

L’Algérien importe 100% de ce qu’il consomme, depuis sa baguette importée de Biélorussie à sa barquette de carottes râpées, importée de Nouvelle Zélande.

Chômeurs ou Chinois ?

Avec l’argent du pétrole, Boutef a fait descendre les islamistes du maquis, tout comme il a rempli les chantiers de Chinois. Depuis, des millions de chômeurs algériens, regardent comme des vaches, passer les trains bourrés de milliers de Chinois qui construisent à coups de milliards de dollars des autoroutes qui tombent en ruine en un clin d’œil.

Sans compter la très grande mosquée, rêvée par Boutef, qui coûtera deux milliards de dollars et accueillera 80 000 fidèles d’un coup. Dans un pays où il ne subsiste aucun théâtre, aucune salle de cinéma, où les librairies sont transformées en fast-food où l’on vous propose désormais le must de la gastronomie algérienne : la pizza à la mayonnaise et le couscous frites.

En soixante années de pouvoir absolu, le FLN a réussi à ;

  • transformer la mer qui baigne les côtes algériennes en décharge publique ;
  • à faire de ses villes, Constantine, Alger, Annaba ou Oran et toutes les autres, d’immenses bidonvilles, hérissés de paraboles rouillées et de linge en lambeaux ;
  • à écraser, un à un, et au bulldozer tous les orangers de la Mitidja pour les remplacer par des HLM qui tombent en poussière avant d’être inaugurés et des carcasses en tuiles à neuf trous qui s’écrouleront au premier courant d’air ;
  • à transformer le Sahara en mouroir et en coupe-gorge ;
  • à réduire les femmes en ombres d’elles-mêmes, périmées avant que de naître, voilées au premier jour, violées si elles oublient de se coucher avec le soleil.

Le FLN a aussi réussi à ramener l’avenir du pays aux dimensions d’un tapis de prière, à ne laisser aux jeunes comme unique horizon et avenir que le ventre des requins bleus.

Et comme tous les experts s’accordent à dire que les réserves du pays en pétrole vont tarir dans vingt ans, c’est-à-dire demain, on se demande alors que feront alors les 50 millions d’Algériens avec le cadavre de ce pays qu’ils auront eu en héritage. Trouveront-ils alors assez de pierres et de sable pour calmer leur faim ?

* Mohamed Kacimi : Ecrivain, a collaboré au magazine Actuel, et à France Culture. Anime avec Françoise Allaire l’association Ecritures du Monde dont le but est de mette en place des chantiers de théâtre dans les régions sensibles du monde et de diffuser les théâtres étrangers en France. Derniers ouvrages parus: L’Orient après l’amour, Actes Sud, 2009; La Confession d’Abraham, Gallimard Folio 2012

Source : Rue 89 19/04/2014

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Un plan d’austérité injuste, dangereux et illégitime

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par Laurent Mauduit.

Blocage des rémunérations des fonctionnaires, gel des retraites et des prestations sociales, mesures d’économies sur les pauvres : Manuel Valls détaille un plan d’austérité de 50 milliards d’euros d’une violence à laquelle même la droite n’a pas eu recours. À croire que la France a été placée sous la tutelle de la Troïka européenne.

La rupture de François Hollande avec la gauche est décidément consommée ! Après avoir décidé d’organiser un plan d’allègements fiscaux et sociaux d’une ampleur historique en faveur des entreprises sans leur demander la moindre contrepartie ; après avoir nommé à Matignon le premier ministre le plus à même de mettre en œuvre cette politique néolibérale, en l’occurrence Manuel Valls, il a donné son imprimatur, mercredi 16 avril, au cours du conseil des ministres, à l’un des plans d’austérité les plus violents que la France ait connus depuis la Libération, de même nature que ceux de 1982 ou 1983.

Ce plan d’austérité, dont Manuel Valls a décliné les grandes lignes en milieu de journée, présente la triple caractéristique d’être économiquement dangereux, socialement injuste et démocratiquement illégitime.

Voici ci-dessous les deux documents qui permettent de découvrir les détails de ce plan d’austérité. Le premier document est l’allocution que Manuel Valls a prononcée à l’issue du conseil des ministres, pour présenter ces mesures. Le second document a été publié dans la foulée par ses services pour présenter le détail des dispositions.

* Un plan d’austérité injuste

À l’examen de ce plan, qui n’est encore guère détaillé, le premier constat qui saute aux yeux est, de fait, son caractère socialement injuste. Portant sur 50 milliards d’euros d’économies qui devront être réalisées en 2015, 2016 et 2017, à hauteur de 18 milliards sur le budget de l’État, 11 milliards sur les collectivités locales, 10 milliards sur l’assurance maladie et 11 milliards sur les autres dépenses de protection sociale, il vise en somme à faire financer par les salariés modestes, les fonctionnaires, ou encore les retraités les cadeaux de plus de 36 milliards d’euros (30 au titre du « pacte de responsabilité », auxquels s’ajoutent d’autres baisses d’impôt) qui viennent d’être annoncés en faveur des entreprises.

C’est cela, la principale injustice de ce plan : il vise à organiser le plus gigantesque transfert de revenus qui ait jamais eu lieu en France des ménages, notamment les plus pauvres, vers les entreprises, y compris les plus riches.

Ce plan, qui ressemble strictement en tous points à celui qu’aurait pu présenter en des circonstances identiques un François Fillon sous la présidence de Nicolas Sarkozy, comporte, ensuite, quand on l’examine poste par poste, de nombreuses autres injustices.

– 18 milliards d’euros d’économies sur l’État. Ce premier volet du plan d’austérité, ce sont les 5,2 millions de fonctionnaires qui vont en faire les frais puisque leurs rémunérations de base vont continuer à être bloquées. « Nous confirmons le gel du point d’indice », a en effet déclaré Manuel Valls. Ce gel a commencé en 2010, sous la présidence de Nicolas Sarkozy et devrait donc se poursuivre. Jusqu’à quand ? Jusqu’en 2017 ? La formulation utilisée par le premier ministre est assez ambiguë pour le suggérer.

Cette disposition sera socialement très lourde de conséquences, puisque les rémunérations de base des trois fonctions publiques sont bloquées continûment depuis plus de quatre ans. Ce gel va contribuer à un effondrement du pouvoir d’achat de catégories sociales dont les revenus sont souvent faibles. À titre d’indication, l’Insee vient de publier une étude (<a>elle est ici</a>) qui révèle que les salaires net moyens des trois fonctions publiques ont baissé en euros constants en 2012.

Explication de l’institut : « Dans la fonction publique de l’État (FPE), ministères et établissements publics confondus, le salaire net moyen en équivalent-temps plein (EQTP) a augmenté de 1,1 % en euros courants entre 2011 et 2012. Compte tenu de l’inflation, il a baissé de 0,8 % en euros constants. Il atteint en moyenne 2 460 euros net par mois en 2012.  Dans la fonction publique territoriale (FPT), l’évolution entre 2011 et 2012 est de + 1,4 % en euros courants, soit – 0,5 % en euros constants. Le salaire net moyen en EQTP est de 1 850 euros par mois en 2012. Dans le secteur hospitalier public (SHP), le salaire net moyen croît de 1,3 % en euros courants entre 2011 et 2012  et baisse de 0,6 % en euros constants. Le salaire net moyen en EQTP est de 2 240 euros par mois en 2012. »

Les fonctionnaires, qui ont très majoritairement voté pour François Hollande au second tour de l’élection présidentielle, vont donc payer un lourd tribut au plan d’austérité. L’Élysée et Matignon n’ont, toutefois, pas osé aller au-delà, en mettant en application une autre mesure sulfureuse qui avait été aussi mise à l’étude dans le groupe de réflexion constitué autour de François Hollande : un blocage des mesures de promotion ou d’avancement dans la fonction publique.

Pour ce qui concerne l’État, les autres dispositions évoquées par Manuel Valls lors de son allocution, ou dans le document publié par Matignon, restent particulièrement imprécises. Si imprécises qu’il ne faut pas exclure d’autres très mauvaises surprises lorsque le véritable détail du dispositif sera transmis au Parlement et ne pourra plus être entouré de fortes zones d’ombre.

Dans le cas des effectifs de la fonction publique, les 60 000 créations de postes dans l’éducation nationale, qui constituaient la promesse phare du candidat François Hollande, sont-elles ainsi toujours d’actualité ? Ou, comme y a réfléchi secrètement ces dernières semaines l’Élysée, ces créations pourraient-elles être légèrement revues à la baisse, d’environ 15 000 postes ?

Dans son allocution, Manuel Valls est resté très évasif, sans mentionner le moindre chiffre : « Les effectifs des ministères, hors éducation nationale, sécurité et justice continueront de diminuer. Ces diminutions s’accompagneront toutefois de redéploiements afin de préserver nos services publics. » Le communiqué de Matignon est, lui, un tout petit peu plus précis : « Les créations d’emplois prévues dans l’Éducation nationale, la sécurité et la justice seront maintenues, dans le cadre de la priorité donnée à la jeunesse, et à la sécurité des Français. »

 

Toujours au titre de l’État, le document de Matignon fait cette mention qui n’a pas été remarquée parce qu’elle est très elliptique : « Les interventions de l’État seront également recentrées pour être plus efficaces. » Énoncée de la sorte, la formule passe, effectivement, inaperçue. Mais c’est un tort car il faut avoir à l’esprit que ce que les têtes d’œuf de Bercy, dans leur jargon, appellent « dépenses d’intervention » constitue une immense enveloppe budgétaire de plus de 60 milliards d’euros, soit plus que les recettes de l’impôt sur le revenu, et dans ce montant sont compris de nombreux crédit sociaux. Dans le lot, il y a ainsi ce que l’on appelle les interventions de guichet (minima sociaux, aides au logement, prestations versées aux anciens combattants, bourses scolaires ou universitaires…), mais aussi les subventions d’équilibre aux régimes spéciaux de retraite ou transferts aux collectivités locales…

Même si le gouvernement a démenti depuis plusieurs jours toute suppression des aides au logement pour les étudiants non boursiers, il faudra donc encore attendre pour savoir qui d’autre sera visé par les coupes claires dans ces crédits.

Enfin, dans ce chapitre, une dernière formulation évasive peut susciter une légitime inquiétude et inviter à penser que quelques mauvais coups sont en gestation : « Les opérateurs et autres agences de l’État verront leurs dépenses de fonctionnement et leurs interventions revues à la baisse », peut-on lire dans le document. Dit de la sorte, cela passe aussi inaperçu. Mais il faut avoir à l’esprit que les opérateurs de l’État sont au nombre de 550 et jouent un rôle économique et social souvent décisif.

Un plan avec beaucoup de zones d’ombre

– 11 milliards d’euros d’économies sur les collectivités locales. Ce second volet est encore plus évasif et imprécis que le premier. Lors de son intervention, Manuel Valls n’a guère donné de détails. Et le document de Matignon se cantonne, lui aussi, à des généralités, du genre : « La Dotation Globale de Fonctionnement sera reformée dans le projet de loi de finances (PLF 2015), pour encourager les comportements vertueux et renforcer les mécanismes de solidarité financière entre collectivités riches et défavorisées. »

 

Mais il est fort probable que dans les semaines et les mois qui viennent, lorsque l’on aura une idée plus concrète de ce qui se trame, on découvrira des mesures lourdes de conséquences. Soit parce qu’elles contribuent à l’asphyxie financière de certaines collectivités, soit parce qu’elles poussent à des dispositions impopulaires.

– 10 milliards d’euros d’économies sur l’assurance maladie. Ce troisième volet du plan d’austérité entretient, lui aussi, de grandes zones d’ombre sur ce que veut réellement faire le gouvernement. Le document de Matignon indique en effet trois pistes pour réaliser ces économies – mais trois pistes singulièrement floues : « – mieux organiser les parcours de soins, en renforçant les soins de premier recours, en développant la chirurgie ambulatoire, en facilitant le retour à domicile après une hospitalisation, en améliorant le suivi des personnes âgées en risque de perte d’autonomie ; – agir sur la pertinence médicale pour réduire le nombre d’actes et améliorer notre dépense de médicaments, grâce à une consommation plus raisonnée, à un plus grand recours aux génériques et à des prix davantage en adéquation avec l’innovation thérapeutique ; d’interventions inutiles ou évitables. »

Là encore, il faut donc attendre pour savoir ce que cachent ces formulations langue de bois.

– 11 milliards d’euros d’économies sur l’assurance maladie. Ce quatrième paquet du plan d’austérité est, lui, dès à présent un peu plus précis et comprend des mesures qui auront aussi des conséquences sociales graves.

D’abord, les prestations sociales ne seront pas revalorisées pendant un anExplication du document de Bercy : « Cette stabilité concernera les pensions du régime de retraite de base (1,3 milliard d’euros). Le même effort pourrait être réalisé s’agissant des retraites complémentaires qui relèvent des partenaires sociaux (2 milliards d’euros). Cet effort temporaire épargnera les retraités dont les pensions sont les plus modestes puisque le minimum vieillesse continuera, lui, d’être revalorisé. Le niveau des autres prestations sociales (logement, famille, invalidité) sera également stable jusqu’en octobre 2015 (0,7 milliard d’euros). Cette mesure ne touchera pas les minima sociaux (RSA, ASS, AAH, minimum vieillesse), dont la revalorisation sera garantie. »

 

Cette décision va donc avoir de très graves répercussions sur les 15 millions de Français qui sont retraités, dont le pouvoir d’achat, de l’avis de tous les spécialistes, risque de s’effondrer, car cette disposition de gel des retraites de base va venir se cumuler avec l’accord survenu entre les partenaires sociaux, prévoyant que les retraites complémentaires (Agirc-Arrco) soient revalorisées d’un point de moins que l’inflation en 2013, 2014 et 2015 (lire <a>L’accord sur les retraites rogne le pouvoir d’achat</a>).

Sus donc aux retraités ! Mais sus aussi aux pauvres… Ne prenant visiblement soin de n’épargner aucune catégorie de Français, même les plus pauvres, François Hollande et Manuel Valls ont décidé que les bénéficiaires du RSA apporteront aussi leur quote-part au plan d’austérité. « Décidés dans le plan pauvreté de janvier 2013, les engagements de revalorisation exceptionnelle pour le RSA, le complément familial et l’allocation de soutien familial sont confirmés. Mais elles seront décalées d’une année », a dit le premier ministre.

Décryptons, pour que cela soit plus clair. Lors de sa campagne, le candidat socialiste avait pris des engagements énergiques pour faire reculer la pauvreté. Et en application de ces promesses, une conférence nationale de lutte contre la pauvreté s’est tenue à Paris les 11 et 12 décembre 2012. C’est à cette occasion qu’un plan avait été présenté, prévoyant toute une série de mesures comme la revalorisation de 10 % du RSA (Revenu de solidarité active) sur cinq ans et la création de 8 000 places d’hébergement d’urgence. Dans la vidéo ci-dessous, on peut visionner Jean-Marc Ayrault résumant les décisions de cette conférence pour le RSA.

En clair, la hausse de 1,3 % du Revenu de solidarité active (RSA) « socle » (revenu minimum pour personnes sans ressources) intervenue au 1er janvier 2014 aurait dû être complétée par une augmentation exceptionnelle de 2 % le 1er septembre 2014. Dans le cadre de ce plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le gouvernement avait en effet décidé une augmentation de 10 % d’ici à la fin du quinquennat.

Au terme du plan d’austérité, c’est donc cette hausse de 2 % qui est finalement annulée. Et du même coup, le plan pauvreté est gravement remis en cause.

Usant toujours de la langue de bois, le document de Matignon apporte aussi cette autre précision, un tantinet elliptique : « La modernisation de la politique familiale engagée en 2013 sera poursuivie, en renforçant l’équité des aides aux familles, et en orientant davantage les prestations vers l’emploi des femmes (0,8 milliard d’euros). » Traduction : cette mesure qui vise à renforcer « l’équité » – il faut être gonflé pour oser écrire cela ! – permettra de dégager 800 millions d’euros d’économies. Mais la formule est encore trop tordue pour que l’on puisse comprendre quelle disposition de la politique familiale va être rabotée…

* Un plan d’austérité dangereux

Socialement explosif, ce plan d’austérité est aussi économiquement dangereux, pour de multiples raisons.

D’abord, le gouvernement soumet les fonctionnaires, les retraités ou encore les pauvres à un violent plan d’austérité dans un seul but : trouver les financements nécessaires pour apporter les 36 milliards d’euros de cadeaux annoncés aux entreprises. Sans ces cadeaux, il n’aurait pas eu besoin de soumettre le pays à une telle purge. En clair, le plan d’austérité ne vise en rien à réduire les déficits publics, pour être en conformité avec les engagements pris auprès de Bruxelles.

Or, le gouvernement va offrir ces 36 milliards d’euros aux entreprises sans la moindre contrepartie. Sans obtenir des entreprises des engagements en termes d’emploi ou d’investissement. Il est donc probable que ces cadeaux provoquent surtout des effets d’aubaine et viennent gonfler profits et dividendes au profit des actionnaires. C’est ce que suggérait une étude récente de l’Insee (lire <a>Le choc de compétitivité stimulera d’abord… les profits !</a>).

En clair, le plan d’austérité n’a aucune justification économique. À l’inverse, il risque d’avoir de nombreux effets pervers. Poussant à la baisse le pouvoir d’achat des Français, qui a subi depuis deux ans une chute sans précédent depuis 1984, il risque de replonger le pays dans l’anémie, alors que les signes de reprises sont encore extrêmement ténus.

Il y a donc une forme de dogmatisme de la part du gouvernement, dans la décision qu’il a prise de mettre en œuvre ce plan d’austérité, et dans les modalités. Car, à bien des égards, on sent la patte de la « Troïka » dans ce plan d’austérité : il est très proche de ces fameuses réformes dites structurelles dont raffolent le FMI, Bruxelles et la Banque centrale européenne. Voici donc, en somme, la France en train de suivre une voie assez proche de celle de l’Espagne. Une sorte de cercle vicieux : davantage d’austérité qui conduira à moins de croissance qui conduira à plus de déficits, qui conduira à plus d’austérité…

Ce cercle vicieux, c’est le prix Nobel d’économie Paul Krugman qui l’a le mieux décrit dans <a>l’une de ses chroniques récentes du New York Times</a> : « François Hollande a cessé de m’intéresser dès que j’ai compris qu’il n’allait pas rompre avec l’orthodoxie destructrice de l’Europe et son parti pris d’austérité. Mais maintenant, il a fait quelque chose de vraiment scandaleux. Ce qui me choque, c’est qu’il souscrive désormais aux doctrines économiques de droite, pourtant discréditées. (…) Quand François Hollande est arrivé à la tête de la deuxième économie de la zone euro, nous sommes quelques-uns à avoir espéré qu’il se dresse contre cette tendance. Mais comme les autres, il s’est soumis, soumission qui vire désormais à la faillite intellectuelle. L’Europe n’est pas près de sortir de sa deuxième “grande dépression”. »

 

* Un plan d’austérité illégitime

 

C’est la dernière réflexion à laquelle invite ce plan d’austérité : s’il apparaît stupéfiant, c’est aussi parce qu’il est mis en œuvre, comme dans une folle fuite en avant, par un pouvoir qui vient d’être gravement sanctionné, précisément pour avoir ébauché cette politique d’austérité.

Ce plan prend donc des allures de provocation. Alors que la gauche est fracturée comme elle ne l’a jamais été ; alors que la majorité présidentielle vient d’imploser et que les Verts viennent de sortir du gouvernement ; alors que la fronde a gagné jusqu’aux rangs socialistes, avec des députés de l’aile gauche qui refusent de voter la confiance au nouveau gouvernement, François Hollande, plus isolé que jamais, continue, tête baissée, dans son impasse. Pas un geste social en direction des pauvres, pas un geste en direction des députés de son propre parti, il use des pouvoirs exorbitants que lui confèrent les institutions de la Ve République pour faire l’exact contraire de ce que semble vouloir le pays.

Cet entêtement-là, où conduira-t-il ? Depuis de longs mois, François Hollande attise contre lui une colère qu’il fait mine de ne pas entendre. Une colère qui va encore grossir…

Laurent Mauduit

Source : Médiapart 17/04/2014

Voir aussi : Rubrique PolitiqueFin de l’indétermination démocratique, Politique locale, Réduire le nombre de régions pour rembourser les banques, rubrique  Economie Dette publique , rubrique Société, 40% des SDF sont  des CDI, rubrique Mouvement sociaux,

L’Europe de la culture en construction

IETM-425

Débat. Réseau en scène et la Région co-organisent la réunion IETM à Montpellier, rencontre internationale du spectacle vivant.

Treize ans après la dernière réunion du réseau IETM (réseau international pour les arts du spectacle contemporains) en France, 600 acteurs internationaux du spectacle vivant en Europe se retrouvent aujourd’hui à Montpellier pour trois jours. Un moment d’échange entre les acteurs culturels du spectacle vivant (artistes, lieux de diffusion, chargés de production et de politique culturelle, festivals…) où les pratiques et perspectives artistiques européennes seront passées au crible.

La création du réseau de l’IETM remonte à 1981 lors du rassemblement de professionnels des arts du spectacle au Festival de Polverigi en Italie. En 1989, l’IETM devient l’Informal European Theatre Meeting, une organisation internationale sans but lucratif de droit belge. Après avoir intégré les pays d’Europe de l’Est, l’IETM s’est élargi au-delà des frontières européennes : « Ces rencontres sont principalement européennes mais l’IETM travaille dans un contexte qui s’est largement mondialisé. Le réseau compte des membres issus des pays méditerranéens. L’IETM s’engage aussi à bâtir des ponts entre ses membres européens et les continents asiatique et américain, détaille Yvan Godard, le directeur adjoint de Réseau en scène.

Le réseau, qui entend faire entendre sa voix à une Union européenne encore peu ouverte au domaine culturel, est soutenu financièrement par la Commission européenne. L’idée est de promouvoir des moyens innovants pour que les organisations qui créent ou commissionnent des productions d’arts du spectacle contemporains se rencontrent et développent des connaissances mutuelles ainsi qu’une confiance nécessaire à la production de jeunes artistes. Cette action est validée par le nouveau budget culturel européen pour 2014-2020 dans le cadre du programme ciblé Europe créative.

Se connaître et inventer

« Les rencontres de l’IETM n’ont pas pour objet de signer des contrats. On ne vient pas pour faire du business, ni pour produire de la pensée unique mais pour réfléchir et créer de nouveaux modèles, indique Yvan Godard. L’occasion est propice pour trouver des partenaires ou coordonner des politiques culturelles à travers la mise en place de projets associant des artistes et des structures de différents pays. »

Si dans ce grand bain international l’exception culturelle française a bien voix au chapitre pour faire face au rouleau compresseur de l’industrie culturelle, elle ne doit pas pour autant déboucher sur une attitude figée des acteurs français, explique en substance Yvan Godard : « un des enjeux centraux des rencontres est de comprendre des modes de fonctionnement différents, de sortir de sa vision monolitique pour travailler ensemble

Un certain nombre de propositions sont faites aux membres de l’IETM pour découvrir Montpellier et le territoire régional. Ils pourront aussi assister à une vingtaine de spectacles en partenariat avec le festival Hybride, la Panacée, le CCN, le CDN, la Chapelle… Le thème choisi, « Trans », abordera la question très actuelle des nationalismes à quelques semaines des élections européennes.

JMDH

 

Voir aussi : Rubrique Politique Politique Culturelle, rubrique UE,

Agonie silencieuse de la Centrafrique

Plus de diamants ni de safaris, les chancelleries se désengagent.

centrafrique-250-02f5eDeux cent trente mille déplacés internes, soixante-deux mille réfugiés dans les pays voisins… Depuis le coup d’Etat du 24 mars, la Centrafrique s’enfonce dans le chaos. Les cris d’alarme lancés durant l’été par les Nations unies semblent enfin tirer les chancelleries de leur torpeur. Il est probable que la résolution préparée par Paris pour le Conseil de sécurité de la fin septembre ne suffira pas.

Mi-septembre 2013, les partisans du président François Bozizé, renversé par un coup d’Etat le 24 mars, lancent une offensive militaire à Bossangoa, dans le nord-ouest de la République centrafricaine (RCA). Ils affirment vouloir reprendre le contrôle du pays, tombé aux mains de la Seleka, une coalition de mouvements rebelles venus du nord (1). Cent personnes auraient péri dans l’attaque. Depuis mars, les combats ont fait des centaines de victimes et provoqué une vaste crise humanitaire affectant plus d’un million d’habitants. Pays pauvre — cent quatre-vingtième en 2013 au classement du Programme des Nations unies pour le développement —, la RCA ne dispose pas de ressources stratégiques. Mais, désormais, c’est l’effondrement de l’Etat tout entier qui se profile, avec à la clé l’apparition d’un vaste territoire d’instabilité et de non-droit en plein cœur du continent, aux frontières de grands voisins explosifs, République démocratique du Congo (RDC), Tchad, Ouganda et Soudan, et au carrefour de l’islam et de la chrétienté.

Silence radio. En mars 2013, les appels à l’aide désespérés de M. Bozizé ne reçoivent, pour la première fois, aucune réponse. La Seleka, maintenue aux portes de Bangui depuis novembre 2011, vient de fondre sur la capitale. Mieux équipée, plus organisée, avec environ quatre mille combattants, sa puissance militaire est supérieure à celle des Forces armées centrafricaines (FACA) sans formation, sans moyen logistique, et même… sans armes. Sur les cinq mille soldats réguliers, trois mille seulement disposeraient d’un fusil, les autres se voyant cantonnés au rôle de sapeurs-pompiers. Seuls les huit cents hommes de la garde présidentielle semblent en mesure de s’opposer à l’attaque rebelle. Mais ces soldats, redoutés pour avoir renversé le président Ange-Félix Patassé au profit de M. Bozizé en 2003, sont rapidement dépassés, après un court combat dans le nord de la capitale.

Le chef de l’Etat trouve à peine le temps de fuir : il franchit l’Oubangui pour se réfugier en RDC. De leur côté, les soldats africains de la Force multinationale de l’Afrique centrale (Fomac), envoyée en interposition par la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Ceeac) en 2008, et les six cents Français du détachement « Boali », déployé pour protéger les ressortissants lors du coup d’Etat de 2003, restent l’arme au pied. Alors qu’en mars 2007 une opération parachutiste française, appuyée par des éléments tchadiens, avait chassé les rebelles de Birao près de la frontière soudanaise (2), cette fois Paris et N’Djamena semblent avoir abandonné leur allié.

Un patchwork de factions politiques

Tombée aux mains de la Seleka, Bangui est aussitôt le théâtre de pillages et d’exactions, souvent dirigés contre tout individu suspecté d’avoir soutenu le président déchu. Les locaux de l’Organisation des Nations unies (ONU), notamment le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), sont dévalisés. Etrangement, l’ambassade de France se contente de mesures minimales pour protéger les mille deux cents expatriés, alors qu’ils sont directement menacés.

Présents depuis l’indépendance (lire « Une histoire violente ») en vertu d’un accord de défense, les parachutistes et marsouins français restent cantonnés dans leur camp de Mpoko. Il est vrai que les risques d’une intervention sont très nombreux : la Seleka se révèle un patchwork de factions politiques de toutes origines. Ainsi on y repère des rebelles tchadiens du colonel Aboud Moussa Mackaye, des janjawids soudanais échappés du conflit au Darfour, des troupes venues du nord, dont le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) et l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) — une coalition créée en 2006 dans le nord du pays par des partisans de M. Patassé, des déçus de M. Bozizé et des soldats en déshérence.

M. Michel Djotodia, musulman du Nord, culturellement proche du Soudan et chef de l’UFDR, est désigné chef de l’Etat par acclamation, et placé à la tête d’un Conseil national de transition (CNT) créé ad hoc. Sans grande légitimité populaire à Bangui, la Seleka fait preuve d’ouverture en accueillant au sein du CNT des membres de l’opposition et de l’ancien gouvernement, et en maintenant M. Nicolas Tiangaye au poste de premier ministre. Ce dernier — une figure de la défense des droits de l’homme — avait été nommé à l’issue des accords de Libreville (Gabon) de janvier 2013 entre la Seleka et le gouvernement de M. Bozizé.

Pourtant, malgré ces signes apaisants, une autre réalité s’impose sur tout le territoire : les soldats de la Seleka font régner la terreur sous divers prétextes, dont le désarmement de la population. Des cas de haine religieuse sont apparus. Les ex-rebelles importent avec eux l’islam du Nord dans un Sud majoritairement catholique. En prêtant serment, le 18 août dernier, M. Djotodia est ainsi devenu le premier président musulman du pays. Mais en cette fin d’été, les incidents et meurtres se sont multipliés dans la capitale. Le 7 septembre, la conquête de Bossangoa par les partisans de M. Bozizé, qui s’en prenaient aux musulmans soutiens du pouvoir, a provoqué des batailles à répétition et une répression antichrétienne meurtrière par la Seleka.

La Centrafrique se trouve au point mort. La mécanique instable des microéchanges vivriers qui tissent jour après jour la survie de la plupart des quatre millions cinq cent mille Centrafricains est grippée par l’insécurité. De son côté, échaudée par les événements du printemps, l’ONU n’a redéployé qu’une partie de son dispositif. Le 14 septembre, M. Djotodia annonce même la dissolution de la Seleka sans préciser qui contrôlera ses quinze mille hommes. Renforcés par l’enrôlement de toutes sortes de supplétifs armés (3), les « seigneurs de la guerre » n’ont que faire d’un fantomatique pouvoir central.

D’ailleurs à quoi bon ? En dehors de la capitale, l’Etat n’existe plus. Suivant les régions, cet effondrement ne date pas d’hier. En 2013, ce pays, plus étendu que la France, voit la majorité de son territoire dénué de toute infrastructure. A l’exception de celles qui vivent aux abords de Bangui, les populations sont livrées à elles-mêmes, y compris pour se protéger de toutes sortes de prédateurs armés, comme les coupeurs de route (zaraguinas) venus du Cameroun… Très peu d’écoles, quasiment pas de routes, des services de santé embryonnaires, pas d’énergie, des fonctionnaires souvent impayés dans un contexte de corruption généralisée.

Ainsi, à mille cinq cents kilomètres, à la frontière du Tchad et du Soudan, les habitants de Birao, isolés par l’absence de route, n’ont absolument aucun échange avec la capitale. Cette région de la Vakaga a toujours tenu lieu de base arrière des rebellions nationales. Mais le reste du territoire est à peine plus équipé, et les hordes de la Seleka trouvent là un terrain propice à leur prédation. Les Nations unies relèvent deux cent trente mille déplacés internes, soixante-deux mille réfugiés en RDC et au Cameroun, et cinq cent mille personnes en situation de détresse alimentaire. Les bailleurs de fond ne se précipitent pas : les « appels de fonds consolidés » d’OCHA ne sont financés qu’à 30 %. L’oubli du pays est manifeste, symptôme tragique de son absence d’intérêt, y compris dans le champ humanitaire. Car la Centrafrique reste un cas de « basse intensité » : pas de massacres à grande échelle, pas d’embrasement total, pas de famine généralisée. Le malheur du pays demeure à l’image de son poids économique : négligeable.

Pour la France, cette indifférence est neuve. Depuis l’époque de l’Oubangui-Chari, la discrétion du pays avait aidé à dissimuler les enjeux tricolores locaux (diplomatiques, stratégiques et industriels). Mais le gel pour deux ans de l’exploitation de la mine d’uranium de Bakouma, annoncé par Areva en novembre 2011 (4), a provisoirement libéré la France de ses intérêts immédiats sur place. Les maîtres locaux peuvent changer, ils se satisferont toujours des redevances minières le moment venu. Si les perspectives d’exploitation des forêts du Sud sont connues, l’enjeu industriel du moment est le pétrole de Gordil, à la frontière tchadienne, mais le gisement a été concédé en 2012 aux Chinois de la China National Petroleum Corporation (CNPC). Le reste des échanges économiques entre les deux pays est infime. Au moins sur un plan officiel, car la Centrafrique est le pays de tous les trafics. Sa déliquescence entretenue a favorisé l’extraction de pierres, de minerais et l’exportation d’ivoire hors de tout contrôle. Il en est de même pour les marchés du bois et de l’hévéa, concédés à des individus en mal d’aventures tropicales, généralement français, dans une logique de « comptoir ». Quant à la dimension stratégique de la RCA, les nouveaux moyens de projection et la redéfinition de la politique française de la région font désormais largement préférer le Gabon. Les deux bases historiques de Bouar et Bangui, camps de base de toutes les opérations équatoriales postindépendances (Rwanda, RDC, Tchad, Congo), ont été abandonnées en 1998.

Sur le plan diplomatique, la situation apparaît tout aussi sombre. Aucun des « amis » de M. Bozizé (France, Tchad, Afrique du Sud, Ouganda) ne lui est venu en aide, et la « communauté internationale » a brillé par son silence. Il est vrai que la France est, depuis janvier 2013, engagée sur un autre terrain africain, le Mali. Pourtant, l’armée tricolore a toujours façonné la vie politique de la Centrafrique en plaçant ses protégés, quitte parfois à les destituer par la suite. Le « lâchage » de M. Bozizé ne s’accompagne pas d’une once d’intérêt pour l’avenir du pays. Au Mali, Paris a tout fait pour donner un cadre légal à la transition, en obtenant, par le truchement de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), la nomination de M. Dioncounda Traoré, président par intérim, avant d’imposer les élections de juillet 2013. Rien de tout cela pour la Centrafrique, si ce n’est un blanc-seing accordé à la médiation de la Ceeac, menée par les présidents Idriss Déby (Tchad) et Denis Sassou Nguesso (République du Congo), dans le dos de l’Union africaine. A la tête de régimes autoritaires, les deux chefs d’Etat sont des alliés historiques de Paris.

Montée en puissance du Tchad

Le président tchadien fut l’un des instigateurs de la prise de pouvoir de M. Bozizé en 2003 et pendant dix ans son principal soutien régional en alimentant de ses troupes les forces d’interposition locales, dont celles de la Fomac. Pourtant, la reconnaissance de la légitimité de la Seleka, alors même que des rebelles tchadiens auraient été le fer de lance de l’assaut sur Bangui, traduit la montée en puissance de M. Déby. En outre, en participant à la guerre malienne aux cotés des Français et en s’imposant comme un interlocuteur majeur en RCA, celui-ci se positionne comme le grand leader de la sous-région. Il redore ainsi son blason terni par la pluie de critiques que lui adressent les défenseurs des droits humains. Bien entendu, M. Bozizé, réfugié à Paris, a beau jeu de rappeler qu’il a été élu « démocratiquement » et qu’il reviendra au pouvoir… Mais la page semble tournée. En reconnaissant le CNT dès le mois de juin, puis en dressant un calendrier de retour à la démocratie avec l’instauration d’élections dans dix-huit mois, la Ceeac entérine le coup d’Etat.

Cependant, à la mi-juillet 2013, les rapports de la mission conjointe de l’Union européenne et de l’ONU, dirigée par Mme Kristalina Georgieva, commissaire européenne à la coopération et aux affaires humanitaires, et Mme Valerie Amos, secrétaire générale adjointe des Nations unies chargée des affaires humanitaires, ainsi que les déclarations du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, le général sénégalais Babacar Gaye, commencent à secouer les chancelleries. L’Union africaine annonce le remplacement, d’ici la fin de l’année, de la Fomac par la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca), dotée cette fois de trois mille six cents hommes (5). De son côté, Mme Fatou Bensouda, procureure de la Cour pénale internationale (CPI), fait part, le 7 août, de « sa préoccupation pour les crimes perpétrés en RCA ».

Le 23 août, alors que la tension internationale monte à propos d’une intervention militaire en Syrie, Paris semble se réveiller. Après avoir reçu les représentants d’associations mobilisées à Bangui, le président François Hollande insiste sur « la nécessité absolue de rétablir la sécurité pour l’accès de l’aide humanitaire aux populations » et annonce son intention de saisir le Conseil de sécurité fin septembre. Une prise de position face au désastre humanitaire en cours, contenant en filigrane le danger de « somalisation » du pays. La RCA est d’ores et déjà un immense territoire hors de tout contrôle. Faudra-t-il se satisfaire de voir s’installer au centre de l’Afrique un no man’s land supplémentaire, livré à toutes sortes de groupes extrémistes, religieux ou émanations de puissances étrangères, trouvant là un espace de repli ? De Boko Haram à l’Armée de résistance du Seigneur (6), sans omettre Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), les prétendants sont légion…

Vincent Munié

(1) L’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) de M. Michel Djotodia, le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) de M. Abdoulaye Miskine, la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP) de M. Abdoulaye Hissène et la Convention patriotique du salut du Kodro (CPSK) de M. Mohamed Moussa Dhaffane.

(2) Lire « En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux », Le Monde diplomatique, février 2008.

(3) Dont une estimation de trois mille cinq cents enfants-soldats selon l’OCHA, 6 septembre 2013.

(4) A la suite de la chute des cours consécutive à la catastrophe de Fukushima.

(5) Depuis quinze ans, la RCA connaît la présence de forces d’interposition aux acronymes labyrinthiques, d’origines multilatérales diverses, mais bien souvent inoffensives : Minurca, Fomuc, Fomac, Eufor, Micopax et Misca.

(6) Lord’s Resistance Army (LRA) de M. Joseph Kony, issue de l’Ouganda, et installée de longue date dans l’est du pays.

Source : Le Monde diplomatique Octobre 2013

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