Eclairer notre regard sur la question turque

9782707191885« La Turquie, candidate depuis 2004 à l’entrée dans l’Union européenne, occupe souvent la Une de l’actualité. Dirigée par un gouvernement conservateur, elle dispose de structures formellement démocratiques, mais connaît, notamment depuis le tournant des années 2010, un virage autoritaire. Ouverte sur le monde, elle ne s’enferme pas moins dans un syndrome de « forteresse assiégée », dont la « sécurité nationale » serait menacée aussi bien par les ennemis extérieurs qu’intérieurs. Ses politiques étrangères, notamment dans le monde arabe, contrastent souvent avec les alliances qui la lient à l’Occident. »

Au seuil de l’Europe ce pays musulman à plus de 99% n’en finit pas d’interroger les Européens qui ont tout fait pour prolonger les étapes d’adhésion de la Turquie à l’UE après lui avoir accordé le statut  de candidat à la candidature lors du sommet d’Helsinki en 1999.
Le gouvernement  est aujourd’hui réputé « islamiste modéré ». Il  est proeuropéen, son armée « occidentaliste » est « laïque ». Le pays dispose  des structures démocratiques formelles dont les politiques sont dictées par un Conseil national de sécurité essentiellement composé de militaire.

Suite à la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier et de la purge qui se poursuit, le livre de Hamit  Bozarlan permet de mettre en lumière un certains nombres d’enjeux. Si l’objectif principal de l’auteur reste d’offrir un document de synthèse permettant d’observer les tendances lourdes, l’historien directeur d’étude à l’EHESS ouvre aussi de nouvelles pistes de lecture en déjouant certaines mises en scène de l’histoire turque.

Il s’y attelle à travers un travail de déconstruction des modèles et des paradigmes existants. Il replace ainsi le kémaliste que certains considèrent comme un mouvement de démocratisation dans le monde musulman, dans le contexte des expériences politiques « révolutionnaires », notamment européens, d’entre les deux guerre, qui ont permis entre autre, aux femmes turques de voter dès 1933.

JMDH

Histoire de la Turquie contemporaine La Découverte. Collection Repères.

Source : La Marseillaise samedi 23 juillet 2016

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Grèce : la logique des créanciers, jusqu’au bout de l’absurde

La Grèce a remboursé la BCE, mais va toujours aussi mal. (Crédits : Reuters)

Voici un an, le remboursement de la dette grecque envers la BCE attirait tous les regards. Cette fois, c’est dans l’indifférence générale que l’Etat grec a remboursé ce 20 juillet 2016 à l’institution de Francfort 2,3 milliards d’euros les obligations rachetées par la BCE sur le marché en 2010-2011 et arrivant à maturité. Un peu moins du tiers des 7,5 milliards d’euros versés par le Mécanisme européen de stabilité (MES) à la fin juin a donc déjà quitté les caisses helléniques pour venir annuler cette créances dans le bilan de la BCE. Les prochains paiements de la Grèce à venir, outre le remboursement des prêts à court terme réalisés sur le marché, sont prévus l’an prochain. Athènes devra encore payer 1,7 milliard d’euros à la BCE et 3,2 milliards au MES.

Une absurdité au regard des priorités de la BCE

Ce paiement conduit inévitablement à s’interroger sur la rationalité de ces remboursements de dettes qui étaient concernées par le défaut de mars 2012 (le fameux plan « PSI »), mais qui ont été maintenus en raison de la qualité « publique » de leur détenteur. La BCE affirme en effet tenter de dynamiser la croissance de la zone euro et s’est donné pour objectif, dans ce cadre, de relancer l’inflation par des rachats massifs d’actifs et, donc, par l’augmentation de son bilan. La Grèce, toujours membre de la zone euro et qui, pour le rester a accepté de grands sacrifices, est en récession depuis trois trimestres et est le pays qui, sans doute a le plus besoin de cette politique. Or, la BCE, qui ne rachète toujours pas d’actifs grecs, exige le remboursement d’une dette qui va contribuer à réduire son bilan. Certes, ces 2,3 milliards d’euros sont une goutte d’eau dans l’océan des 3.248 milliards d’euros du bilan de la BCE. Mais n’est-ce pas précisément une raison pour utiliser autrement cet argent au profit de l’économie hellénique ? Impossible, puisque les « règles » l’interdisent…

De lourds sacrifices

Pour réaliser ce paiement stérile pour l’économie grecque et européenne, le gouvernement d’Alexis Tsipras aura donc dû accepter les sacrifices les plus élevés : un nouveau plan d’austérité de 5,5 milliards d’euros avec des augmentations d’impôts, de cotisations et de TVA, une douloureuse réforme des retraites et une abdication de sa souveraineté budgétaire par l’acceptation de mesures « automatiques » de baisse des dépenses pour atteindre ces objectifs. Une nouvelle ponction qui va encore peser lourd sur une économie dont le PIB trimestriel en volume a reculé de 1,5 % sur un an entre janvier et mars 2016 après trois trimestres consécutifs de baisse. Son niveau, toujours en volume, n’a jamais été si bas depuis le quatrième trimestre 2002, voici donc plus de treize ans. En regard du pic du troisième trimestre 2008, le PIB trimestriel affiche un recul de 30 %.

L’excédent primaire record : un échec financier…

Mais ce n’est pas là le seul élément étrange de la politique économique menée en Grèce. Le budget grec a affiché sur le premier semestre un brillant résultat, un excédent primaire, hors service de la dette, de 2,47 milliards d’euros, soit près de 3 % du PIB semestriel, alors que l’on attendait un seul milliard d’euros. Ce succès laisse cependant songeur. D’abord, parce qu’en raison du poids de la dette grecque, plus de 177 % du PIB à payer pendant plus de 40 ans, ce niveau n’est pas suffisant et contraint la Grèce à demander « l’aide » de ses partenaires européens.

…un échec économique…

Ensuite parce que le prix à payer pour parvenir à ce résultat a été amer : les dépenses publiques ont reculé de 3,35 milliards d’euros, ce qui est autant qui ne sera pas versé dans une économie en récession. De plus, ce recul s’explique principalement en raison du renoncement de l’Etat à appliquer son programme d’investissement public. Seul 1,3 milliard d’euros a ainsi été dépensé sur les 6,75 milliards d’euros prévus sur l’année. Or, cette absence d’investissement est non seulement pénalisante pour l’activité, il est un problème pour l’avenir dans un pays où le secteur privé, exsangue, n’investit plus. Pour réaliser ces belles performances, on hypothèque donc le présent et l’avenir. D’autant que, selon le troisième mémorandum signé en août 2015, un tiers de cet excédent devra automatiquement être consacré à la réduction de la dette et non à l’économie hellénique. En réalité, compte tenu des échéances et des objectifs, cette proportion sera sans doute supérieure.

…et un échec politique

Enfin, alors que la Grèce est décidément un des pays le plus vertueux d’Europe en matière budgétaire, si l’on exclut le poids de la dette, les créanciers de ce pays refusent toujours de lui faire confiance. Pour preuve, ce mécanisme d’ajustement mécanique prévu pour 2018 si le pays n’est pas dans les clous de l’objectif d’un excédent primaire de 3,5 % du PIB. Et, en visite à Athènes en début de semaine, le commissaire européen Pierre Moscovici a prévenu qu’il ne veut pas rouvrir le dossier sur la pertinence de cet objectif, que le gouvernement grec aimerait bien voir réduit. L’objectif des créanciers, malgré les performances budgétaires, reste donc le même : orienter l’économie grecque non pas vers la croissance, mais vers le remboursement des créanciers. Bref, ce succès budgétaire est en fait un échec financier, économique, social et politique.

Fin de la crise ?

Après l’accord avec les créanciers du mois de juin, le gouvernement grec avait proclamé la fin de la crise en Grèce. Plusieurs éléments peuvent en effet plaider pour un apaisement de la crise. La BCE a à nouveau accepté les titres d’Etat grecs comme collatéraux et une partie du contrôle des capitaux devrait être levée dans les prochains jours. La saison touristique s’annonce aussi bonne, compte tenu du risque pesant sur beaucoup de destinations concurrentes, notamment la Turquie. Ceci pourra compenser, en partie, l’effet négatif sur la confiance des agents économiques. Les indices de climat des affaires tendaient à montrer une certaine stabilisation. Mais l’état de l’économie hellénique demeure encore très préoccupant. Avec des salaires en recul de 24 % au dernier trimestre de 2015 sur six ans et un chômage en recul, mais demeurant à 23,3 % de la population active, la demande intérieure demeure naturellement faible et sera encore soumis aux conséquences de la baisse des dépenses publiques et à la hausse de la TVA.

Du côté des investissements, hautement nécessaire dans un pays qui a connu une telle récession, non seulement pour croître, mais aussi pour reconstituer un équipement productif, il reste très faible. Au premier trimestre, il était en baisse sur un an de 2,7 %. Résultat de ce sous-investissement : les exportations restent peu performantes sur les marchés internationaux, quoique meilleur marché et les importations demeurent élevées, car l’économie intérieure est incapable de répondre à ses propres besoins. Du coup, les déficits commercial et courant, persistent. L’économie est donc sans moteur et soumise en permanence à la politique budgétaire restrictive du gouvernement. Elle peut rebondir légèrement dans l’avenir, mais il est illusoire de penser qu’elle puisse repartir réellement et durablement. Quel investisseur étranger, réformes ou pas, viendrait investir dans un pays soumis à un tel régime budgétaire pour des décennies ?

Les « réformes » comme baguette magique

Plus que jamais, donc, la Grèce a besoin d’un vrai plan de reconstruction économique que pourraient porter les créanciers européens s’ils sortaient de leur logique actuelle : celle qui consiste à imposer de l’austérité contre-productive pour payer eux-mêmes, par l’intermédiaire du gouvernement grec les dettes de la BCE, du MES et du FMI dans un schéma de Ponzi inquiétant. Cet argent, prêté pour relancer l’économie grecque serait sans doute mieux investi. Ou du moins, pas plus mal. Mais la même logique reste à l’œuvre : ce seront les « réformes structurelles » qui devront relancer l’économie grecque. Peu importe que la Grèce, qui selon l’OCDE est le pays le plus « réformé » de l’organisation, n’ait pas vu les bénéfices de ses efforts après six ans. En réalité, derrière ce glorieux vocable de « réformes », les créanciers dissimulent une version purement comptable de la réalité et a un revers : la volonté d’imposer à la Grèce la priorité au remboursement de ses dettes sur son propre développement. Là encore, l’imposition du mécanisme automatique de baisse des dépenses est l’illustration parfaite de cette logique. Pour éviter d’avoir recours à ce mécanisme, le gouvernement grec devra de toutes façons poursuivre la baisse de ses dépenses. Toute richesse grecque sera donc ponctionnée tant qu’il faudra rembourser la dette.

Pour en finir avec ce « péonage » de la dette, une relance alliée à une restructuration de la dette est donc nécessaire. On en est loin. D’ici à la fin de l’année, on devrait avoir de la part des créanciers une promesse d’étalement des remboursements. Mais dans la situation actuelle, cette mesure ne sera pas réellement efficace : elle maintiendra un poids énorme sur le budget grec qui pénalisera la croissance. Il faut donc couper sans la dette ou pratiquer une restructuration sans objectif d’excédent primaire. Des solutions proposées par le FMI, mais toujours refusées par les créanciers européens.

Le gouvernement impuissant

Le gouvernement grec, lui, ne peut plus guère agir. L’épisode de ce printemps a montré les limites de son action et sa dépendance vis-à-vis des créanciers. Il a dû accepter le « storytelling » des créanciers, faisant de l’action du gouvernement Tsipras I le responsable des déboires actuels du pays, alors même que le gouvernement Samaras refusait aussi les conditions des créanciers et que les faits prouvent que l’analyse sur la nécessité d’une relance de l’économie et de la restructuration de la dette n’était pas si absurde qu’on a bien voulu le dire. Désormais, Alexis Tsipras doit adhérer au discours des créanciers et compter sur les « réformes ». Sa marge de manœuvre est quasi-nulle, comme l’a montré la rebuffade de Pierre Moscovici sur l’objectif d’excédent primaire pour 2018… La Grèce est donc condamnée à aller jusqu’au bout de la logique de ses créanciers. Et à en payer le prix élevé.

Romaric Godin

Source : La Tribune 20/07/2016

Voir aussi : Actualité internationale, Rubrique Finance, rubrique UE,Grèce, 2015 le révélateur grec, Varoufakis déplore l’impuissance de la France en EuropeDu traité constitutionnel à Syriza : l’Europe contre les peuples, Rubrique Economie, rubrique Société, Travail,   rubrique Politique, Politique Economique,

Syrie : près de 60 civils tués dans des raids de la coalition

afp-e5a90708a344e14417173852ba2e811a4b2445bcC’est vraisemblablement une «erreur», selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Amnesty International appelle la coalition à «redoubler d’efforts pour empêcher la mort de civils».

Près de 60 civils, dont des enfants, ont péri ce mardi dans des raids de la coalition menée par les Etats-Unis près d’un village tenu par le groupe jihadiste Etat islamique (EI) dans la province d’Alep, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Dans la capitale de cette province du nord de la Syrie, un puissant groupe rebelle islamiste a annoncé le début de «la bataille» visant à briser le siège total que les forces du régime impose depuis peu sur les quartiers rebelles.

Désormais assiégé, l’est d’Alep, contrôlé par les insurgés, a été encore visé ce mardi par de violents bombardements aériens. A quelque 100 km d’Alep, des avions de la coalition ont mené à l’aube des frappes alors que les habitants fuyaient les combats dans le village d’al-Toukhar, près du fief jihadiste de Minbej, a indiqué Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH.

«Il y a eu au moins 56 morts civils, dont 11 enfants, et des dizaines de blessés, dont certains grièvement atteints», a précisé Abdel Rahmane, qui s’appuie sur un vaste réseau de sources médicales et de militants à travers la Syrie. «C’est vraisemblablement une erreur», a-t-il estimé.

Interrogée par l’AFP, la coalition a répondu par e-mail avoir «récemment» procédé à des frappes près de Minbej et être consciente des informations sur la mort de civils. «Nous allons examiner toutes les informations dont nous disposons sur l’incident», a indiqué la coalition. «Nous prenons toutes les dispositions pendant nos missions pour éviter ou minimiser les pertes civiles (…) et nous conformer aux principes du droit de la guerre».

Amnesty demande à la coalition de «redoubler d’efforts pour empêcher la mort de civils»

Amnesty International a exhorté la coalition à «redoubler d’efforts pour empêcher la mort de civils et à enquêter sur de possibles violations du droit humanitaire international», expliquant qu’il s’agit «peut-être du bombardement le plus coûteux en vie de civils» par la coalition depuis le début en 2014 de ses opérations antijihadistes en Syrie.

Selon l’OSDH, déjà lundi au moins 21 civils ont péri dans des raids de la coalition sur al-Toukhar et la localité stratégique de Minbej, visée depuis le 31 mai par une offensive terrestre des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de combattants arabes et kurdes de Syrie soutenue par les Etats-Unis.

Toujours dans la province septentrionale d’Alep, au moins 21 civils ont été tués mardi dans des raids aériens vraisemblablement menés par des avions russes sur la ville rebelle d’Atareb, située à 35 km à l’ouest de la capitale provinciale, d’après l’OSDH, qui ajoute que ce bilan pourrait s’alourdir.

Source AFP 19/07/2016

Voir aussi :Actualité Internationale, Rubrique Moyen-Orient, Syrie, rubrique Société Citoyenneté, rubrique Politique, Politique Internationale, Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient rubrique Rencontre Kepel : « La politique française arabe est difficile à décrypter,

Turquie. Erdogan derrière le coup d’Etat ?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, lors des funérailles des victimes du putsch manqué, le 17 juillet 2016 à Ankara.   PHOTO / AFP/ ARIS MESSINIS

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, lors des funérailles des victimes du putsch manqué, le 17 juillet 2016 à Ankara. PHOTO / AFP/ ARIS MESSINIS

La riposte du président turc après le putsch avorté en Turquie est d’une telle envergure qu’elle sème le doute : et si Recep Tayyip Erdogan avait monté un faux coup d’Etat pour faire le ménage parmi ses opposants ?

Depuis le dimanche 17 juillet, à la suite de l’échec du putsch mené par une partie de l’armée en Turquie, Recep Tayyip Erdogan a lancé une vaste opération pour reprendre en main le pays. Selon le quotidien algérien El-Watan, les deux jours qui ont suivi le coup d’Etat ont vu 6 000 arrestations dans l’armée, 104 putschistes tués et 2 745 juges démis de leurs fonctions. Le gouvernement a également annoncé un possible rétablissement de la peine de mort, abolie en 2004.

Pour le site basé à Washington Al-Monitor, ces mesures suscitent le doute. “La rapidité et l’envergure de l’action de l’exécutif sont remarquables. Cela donne l’impression que le gouvernement et Erdogan s’étaient préparés à une tentative de coup d’Etat.” Un soupçon renforcé par l’impression d’impréparation de ce coup d’Etat manqué, souligne de son côté L’Orient Le Jour, à Beyrouth, pour qui c’est un “coup d’Etat au caractère étrangement amateur, qui a éveillé des soupçons au sein de la société civile”.

Le site Al-Monitor revient sur la mise en place du putsch :

  Faire un coup d’Etat est assez simple. Tout d’abord, vous vous emparez du chef, puis des médias, puis vous exposez le chef humilié dans les médias. Au lieu de cela, ils ont décidé de faire ce coup d’Etat alors qu’Erdogan était en vacances… Les putschistes ont demandé aux gens de rentrer chez eux, alors qu’Erdogan demandait aux gens de sortir dans les rues. Ceux qui étaient favorables au coup d’Etat sont donc restés chez eux, alors que les soutiens d’Erdogan étaient dans les rues.”

Digne de Machiavel

Pour Kapitalis, cette tentative de putsch pourrait bien être en réalité une “mise en scène soigneusement orchestrée”. Il n’est “pas saugrenu” de penser que “le désordre a été organisé” par le président “pour conforter son pouvoir absolu”, explique le site tunisien. Une stratégie “dans la droite ligne de l’enseignement du Prince” de Machiavel, philosophe italien qui a théorisé l’art de gouverner et qui “conseille la simulation, y compris du complot, pour se débarrasser de ses ennemis”. Machiavel préconise même, si nécessaire, d’utiliser la répression, mais de le faire d’un seul coup, pour ne pas avoir à recommencer, ajoute Kapitalis. Avant de conclure : “Au creux des apparences d’aujourd’hui, le secret du visible [s’offre] à nos yeux.”

Une thèse balayée par plusieurs journaux turcs, à l’image du quotidien Hürriyet, pour qui cette explication “n’est pas convaincante car elle ne tient pas compte des incertitudes inhérentes à une telle opération dans la mesure où la réaction d’officiers qui n’auraient pas été tenus au courant du projet aurait été trop imprévisible”. De son côté, le journal Habertürk estime qu’“il ne faut pas oublier que ce coup d’État ne visait pas seulement le gouvernement AKP et le président Erdogan, mais la classe politique dans son ensemble. Il est donc nécessaire que l’opposition assume son rôle et rappelle cela au gouvernement afin de freiner la vague autoritaire qui se manifestera après cette tentative de putsch.”

Quoi qu’il en soit, reste que ces interrogations sont légitimes, affirme pourtant Al-Monitor : “Tant qu’il y aura plus de questions que de réponses convaincantes, il ne faudra pas s’étonner du grand nombre de théories conspirationnistes.”

Kenza Safi-Eddine
Source Le Courrier International 18/07/2016

Décryptage Huit questions pour comprendre le putsch raté en Turquie

Des Turcs devant le Parlement à Ankara lors d'une session extraordinaire, juste après le coup d'Etat avorté de vendredi. AFP

Des Turcs devant le Parlement à Ankara lors d’une session extraordinaire, juste après le coup d’Etat avorté de vendredi. AFP

Elise Massicard, chercheuse au CNRS et spécialiste de la sociologie politique turque, analyse la situation du pays au lendemain du coup d’Etat.

Vendredi soir, des officiers de l’armée turque ont tenté de prendre le pouvoir par la force et de renverser le président Recep Tayyip Erdogan, qui était alors en vacances sur la côte méditerranéenne. Après plusieurs heures d’affrontements, entre les putschistes d’un côté, et de l’autre la police, certains corps de l’armée et des citoyens turcs descendus dans la rue à l’appel du président Erdogan, ce dernier a pu reprendre la main sur le pouvoir, samedi matin.

Pouvait-on s’attendre à une tentative de coup d’Etat en Turquie ?

Les observateurs spécialistes du pays ne s’accordent pas tous sur ce point. Pour Elise Massicard, chercheuse au CNRS spécialiste de la sociologie politique contemporaine turque, «une telle éventualité était envisageable. Cela fait plusieurs mois que des rumeurs circulent sur une possible intervention antigouvernementale par l’armée». La Turquie possède une tradition de coups d’Etat militaires. Quatre ont eu lieu depuis 1960.

Actuellement, toutes les institutions étatiques sont contrôlées par le gouvernement. Un renversement du pouvoir ne pouvait vraisemblablement venir d’un autre acteur que l’armée. Du moins, une partie de l’armée, car l’intervention militaire de vendredi n’a pas été menée par tous les corps militaires. Certains pilotes de l’armée de l’air, par exemple, n’auraient pas suivi les putschistes et seraient intervenus pour les neutraliser.

Les militaires putschistes étaient-ils soutenus par une partie de la classe politique turque ?

«Certains milieux souverainistes ne sont pas contre une intervention militaire pour renverser le gouvernement, remarque Elise Massicard. Mais ce n’est pas une solution qui est acceptée officiellement. Le Parti kémaliste, la plus grande formation d’opposition ne soutient pas une intervention par la force». L’argument d’une prise de pouvoir non démocratique a été justement utilisé par Erdogan pour délégitimer ce parti. Face à la population, le président se présente désormais comme le défenseur de la démocratie en Turquie. Pourtant, depuis son accession au pouvoir, Erdogan n’a cessé de réduire les libertés individuelles, la liberté de la presse et le pouvoir de l’opposition.

La population descendue dans la rue condamnait-elle justement cette prise de pouvoir non démocratique ?

Selon notre reporter à Istanbul, il apparaît plutôt que les citoyens qui sont sortis dans la rue ont répondu à l’appel lancé par Erdogan via Facetime dans la nuit. Les slogans entendus seraient plutôt ouvertement pro-Erdogan. «Le président a toujours une assise populaire très large dans la société turque, rappelle Elise Massicard. La population est très polarisée sur ces questions entre ceux qui soutiennent le gouvernement, et ceux qui s’opposent à sa politique».

Le gouvernement a désigné rapidement la mouvance islamiste Gülen comme instigatrice du coup d’Etat. Est-ce crédible ?

La mouvance islamiste tenue par l’ancien allié du gouvernement, Fethullah Gülen, réfugié actuellement aux Etats-unis, est un «bouc émissaire pour Erdogan depuis la fin de l’année 2013, rapporte la chercheuse du CNRS. Le régime lui attribue tout ce qui ne va pas dans le pays». Selon elle, il semble donc difficile de croire qu’ils aient pu organiser cette intervention tout seuls. Par ailleurs, l’armée turque n’est pas spécialement pro-Gülen et inversement. Il est tout de même possible qu’il y ait eu une coalition entre la mouvance et une partie de l’armée pour renverser Erdogan.

«Mais pour la population qui ne suit l’actualité que via les médias étatiques, l’implication de Gülen est une explication tout à fait crédible, ajoute Elise Massicard. Ces médias affirment régulièrement depuis deux ans que la mouvance complote pour renverser le pouvoir». Ces membres sont poursuivis dans toutes les institutions d’Etat.

Doit-on s’attendre à une purge contre les putschistes ?

Erdogan l’avait promis dès le début du coup d’Etat vendredi soir. Elle a donc débuté dès le lendemain. Le Premier ministre Binali Yildirim a annoncé, samedi matin, l’arrestation de 2 839 personnes et la possibilité de rétablir la peine de mort pour punir «les traîtres». D’autres institutions sont touchées. Plusieurs centaines de juges ont été écartés samedi. En plus des affrontements entre policiers et militaires, certains civils auraient lynché des militaires putschistes. «Ces violences non contrôlées par les autorités ont été légitimées, voire encouragées, par le gouvernement», souligne Elise Massicard.

Erdogan a-t-il utilisé les responsables religieux pour légitimer son appel à la population ?

Dans la nuit de vendredi, à Istanbul, les muezzins ont interrompu leur chant de prière pour appeler la population à descendre dans la rue afin de soutenir le gouvernement. Pour la chercheuse du CNRS, «ce ne sont pas des initiatives personnelles». En Turquie, les imams et les muezzins sont des fonctionnaires d’Etat, et Erdogan a des liens forts avec la communauté religieuse musulmane. Reste que c’est la première fois que le gouvernement en appelle aux responsables religieux pour relayer ce type de messages politiques. «Pour Erdogan, c’est un moyen de se légitimer en s’appuyant sur la religion», ajoute-t-elle.

Erdogan avait-il préparé ses arrières dans l’éventualité d’un coup d’Etat ?

Vendredi soir, les putschistes comme les forces pro-gouvernementales ont fait usage d’un important arsenal militaire. Comment expliquer cet équilibre? D’abord, toute l’armée n’a pas soutenu le coup d’Etat. Il y avait donc des moyens de défense militaires du côté des pro-Erdogan. L’arsenal donné à la police laisse tout de même penser que le président envisageait un retournement des militaires. Depuis son accession au pouvoir, Erdogan s’est beaucoup appuyé sur la police pour établir sa politique sécuritaire. Leurs moyens d’intervention ont été largement renforcés depuis plusieurs années.

Quelles conséquences ce coup d’Etat échoué pourrait avoir sur la position de la Turquie dans la région, et dans le monde ?

Dans le pays s’observe déjà un resserrement du pouvoir par Erdogan. L’échec de ce putsch renforce l’assise du président turc sur l’opposition politique qui subsiste, mais aussi face aux puissances qui interviennent dans la région. Le gouvernement a déjà annoncé la fermeture de la base militaire d’Incirlik, qui servait de base arrière pour la coalition internationale, dans les interventions en Syrie et en Irak, tant que Fethullah Gülen ne serait pas extradé des Etats-unis. Plus largement, c’est tout l’espace aérien qui a été fermé. Les missions aériennes des Etats-unis contre l’Etat islamique ont donc été suspendues.

La communauté internationale, y compris la France, a largement condamné le coup d’Etat. De même pour tous les partis représentés à l’Assemblée nationale turque. «Le président a pu ainsi rassembler derrière lui et obtenir un consensus sur son maintien au pouvoir, alors qu’il était, depuis plusieurs mois, fragilisé, à cause notamment de la multiplication des attentats terroristes sur le territoire, observe Elise Massicard. Cette reprise en main politique pourrait avoir pour conséquence un durcissement de la gestion sécuritaire de la question kurde». 

Aude Massiot

Source Libération 16/07/2016

Voir aussi ; Actualité Internationale, Rubrique Moyen Orient, Turquie, Erdogan retrouve les moyens de poursuivre sa dérive autoritaire, Le mouvement Gülen, une énigme turque, Kurdistan, rubrique UE, Sommet UE-Turquie sur les réfugiés un accord « moralement insupportable, On Line, Le coup d’Etat, une tradition des militaires turcs , Les réseaux sociaux, le président Erdogan et Facetime,