Processus de Khartoum : quand l’Europe sous-traite ses migrants

europaratPour les associations des droits de l’homme, les décisions prises par l’Union européenne, suite aux naufrages de migrants en Méditerranée, ne font que renforcer des logiques déjà existantes. Notamment celle à l’oeuvre dans le processus de Khartoum, qui permet à l’Europe de sous-traiter les demandes d’asile directement en Afrique, dans les pays de départ. L’Europe forteresse se boucle à double tour, et laisse des pays comme l’Erythrée, le Soudan ou la Libye, jouer les vigies.

Résoudre le problème à la source. C’est un peu l’esprit du processus de Khartoum, signé le 28 novembre 2014 entre l’Union européenne et une vingtaine de pays africains, du Soudan à la Libye. Un partenariat conclu pour lutter contre le trafic d’êtres humains dans la Corne de l’Afrique, mais aussi, et surtout, pour empêcher les migrants de rejoindre l’Europe par la mer, en les incitant à rester dans leur pays d’origine. D’un côté, l’UE finance des formations de surveillance, comme en encadrant des policiers marocains, et des projets de développement, en investissant par exemple en Tunisie. De l’autre, ces pays d’Afrique renforcent leurs patrouilles aux frontières et établissent des camps d’accueil pour les demandeurs d’asile. De nombreuses ONG, à l’image de l’Association européenne des droits de l’homme, y voient une tentative de l’Europe de sous-traiter les demandes des migrants, avant qu’ils ne prennent la mer. Sa vice-présidente, Catherine Teule, dénonce surtout des accords noués avec des pays peu scrupuleux des droits de l’homme.

 

Quelle est la position de l’Association européenne des droits de l’homme sur le processus de Khartoum ?

C’est un processus d’externalisation poussée à son maximum, qui vise à interrompre les flux de transit, à contrôler les frontières, et à installer des centres d’accueil pour les demandeurs d’asile dans les pays d’Afrique et du Maghreb-Machrek. Auparavant, on transmettait aux pays tiers des missions de contrôle des frontières et des flux de migration, en amont. Là, il est aussi question de traiter les demandes d’asile, qui concernent, à 90 %, des Erythréens et des Soudanais.

 

C’est scandaleux que des pays européens se défaussent sur des pays qui n’ont pas les mêmes standards en matière de protection des droits de l’homme.

 

Une demande d’asile traitée dans ces pays tiers a-t-elle les mêmes chances d’aboutir que lorsqu’elle est formulée en Europe ?

Non, soyons clairs. Une grande partie de ces personnes restent parquées dans les camps. Il n’y a pas de demande d’asile avec une possibilité d’installation dans les pays européens, par exemple. Au Kenya, ce type de centre existe depuis longtemps : on en est à la troisième génération de personnes qui naissent dans le camp.  Ce ne sera donc jamais le même traitement des demandes. En outre, c’est scandaleux que des pays européens se défaussent sur des pays qui n’ont pas les mêmes standards en matière de protection des droits de l’homme, ou qui n’ont pas ratifié la Convention de Genève sur le statut des réfugiés. Des partenariats sont noués avec l’Egypte, un pays intermédiaire dans les flux de migrations, mais qui ne propose pas les mêmes garanties. C’est la même  chose en Tunisie, un pays qui n’est pas équipé pour traiter ces demandes spécifiques. A l’origine, l’UE souhaitait également établir ce type de camp en Libye. Mais aujourd’hui, une telle décision provoquerait un tollé.

 

L’Europe peut-elle nouer des partenariats sur ces questions avec les pays tiers, comme l’Eryhtrée ou le Soudan ?

Absolument pas. On ne peut pas nouer de partenariats avec de tels pays. Ce qui se passe en Erythrée et au Soudan montre qu’ils ne sont pas fiables. C’est une véritable boucherie. Coopérer avec eux sur ces questions serait même indigne.

 

La grande majorité des migrants qui viennent en Europe ne sont pas « pauvres ».
L’Union européenne a beau déclarer qu’elle ne peut pas accueillir toute la misère humaine : de fait, ce n’est pas le cas. »

 

La politique migratoire européenne s’oriente-t-elle vers un modèle australien ?

Oui, d’une certaine façon, sauf que l’Australie vend ses réfugiés à d’autres pays. Là nous ne payons pas pour retenir ces migrants dans les pays tiers, mais indirectement, c’est un peu le cas : c’est du donnant-donnant. Dans tous les partenariats avec les pays tiers, on leur donne quelques visas, en échange de renforcement des frontières. Mais les personnes qui obtiennent ces visas l’auraient obtenu de toute manière, ce sont surtout des cadres, qui se déplacent en Europe pour leur travail, jamais des familles, qui n’ont donc d’autre choix que de passer par des voies clandestines. Pour le reste, Frontex a par exemple formé des policiers marocains. L’UE déploie également des personnels européens dans les ports et les aéroports étrangers pour empêcher toute immigration illégale. Donc, au final, on utilise leurs locaux, on fait le boulot avec eux, on les forme. En Tunisie, après 2011, l’Europe a passé un partenariat pour la mobilité, en échange d’investissements européens. On tente de participer au développement de ces pays, en y voyant une façon de tarir l’immigration. C’est une grande erreur : la grande majorité des migrants qui viennent en Europe ne sont pas « pauvres », car il faut bien payer les passeurs qui, eux, sont très chers. L’Union européenne a beau déclarer qu’elle ne peut pas accueillir toute la misère humaine : de fait, ce n’est pas le cas, cette misère-là ne parvient même pas jusqu’aux portes de l’Europe. La vision de l’immigration est  totalement faussée. Il s’agit d’assurer notre rôle international.

 

Les décisions prises à l’issue de ce sommet extraordinaire de l’Union européenne s’inscrivent-elles dans la droite ligne du processus de Khartoum ?

Oui, ce processus est d’ailleurs cité nommément dans le plan dévoilé par le Conseil européen cette semaine. Il réaffirme  sa volonté de développer des rapports avec les pays tiers. Les conclusions du Conseil européen vont même plus loin que celles du Conseil des ministres : il préconise un doublement des sommes attribuées à Frontex, précise le nombre de réinstallations – 5 000 pour les réfugiés syriens, ce qui est ridicule par rapport aux besoins. Dans notre appel, nous citons le processus de Tampere. C’est un engagement du Conseil européen pris il y a 15 ans, et qui n’est plus suivi aujourd’hui.

 

Entendez-vous des voix dissonantes au sein des institutions, face à cette volonté de renforcer « l’Europe forteresse » ?

Le Parlement européen a été quasiment taisant et a accepté ce processus dans sa majorité, mais certains protestent un peu, même s’ils sont très peu nombreux. Le Comité économique et social européen a, lui, toujours marqué des réserves sur ce type de politique. Il s’était élevé contre l’utilisation des accords de Dublin. Cependant, dans le contexte actuel, à la suite des attentats de janvier, il y a une certaine frilosité sur la question. Personne ne veut être accusé d’avoir contribué à laisser entrer des terroristes sur le territoire européen.

 

Les possibilités existent, c’est une question de volonté.

 

Quelles alternatives préconisez-vous ?

Pour nous, la solution, c’est de transférer les moyens de Frontex à des missions de sauvetage, et de relancer l’opération Mare Nostrum, mais avec une plus grande envergure. Il faut également ouvrir des voies d’immigration légale. Le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés, ou le Comité économique et social européen sont pour cette option qui permettrait de donner des visas d’asiles, des visas humanitaires pour aider ces personnes à venir en Europe sans prendre le risque de recourir à des passeurs. Les possibilités existent, c’est une question de volonté. Et la presse a un grand rôle à jouer : ce n’est pas ces quelques centaines de milliers de personnes qui vont nous envahir et nous ruiner. Certes, les images de migrants débarquant sur les plages italiennes peuvent être inquiétantes, mais il faut bien préciser que ce n’est rien, que ce nombre d’étrangers ne représente absolument aucun risque pour l’Europe. D’ailleurs, on a les moyens de les accueillir ! Au lieu de financer des armadas qui font la guerre à l’immigration, nous ferions mieux de financer des centres d’accueil.

 

En octobre 1999, une réunion du Conseil européen, réunissant les chefs d’Etats et de gouvernement, aboutit à un programme d’action sur cinq ans, sur le thème de la coopération politique et judiciaire des Etats membres, nommé « processus de Tampere ». Cet accord met l’accent sur les politiques d’asile et de migration, et porte l’idée que, pour réduire les tentations aux départs, il faut améliorer les conditions de vie des habitants dans leurs pays d’origine: lutter contre la pauvreté, favoriser la création d’emplois, soutenir les structures démocratiques. Un système d’asile commun, sur la base de la Convention de Genève, est également initié. De même, « le Conseil de Tampere souligne que la liberté, la sécurité et la justice dont jouissent les citoyens de l’UE doivent être accessibles à ceux qui, poussés par les circonstances, demandent légitimement accès au territoire de l’Union« . Des objectifs qui n’ont été que partiellement mis en œuvre.

Anika Maldacker, Anne Charlotte Waryn
Source Arte 25/04/2015

 

Les SwissLeaks vus du Maroc et de Jordanie : circulez, y a rien à voir

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Imaginez : Mediapart enquête sur la fraude fiscale de Jérôme Cahuzac mais les médias français s’offusquent (tous) de l’enquête et non de la resquille. Ou n’en parlent pas du tout. C’est ce qui est en train de se passer au Maroc et en Jordanie avec les SwissLeaks.

Les révélations du Monde sur l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent organisés par HSBC touchent directement les dirigeants de ces deux pays. Le roi marocain, Mohammed VI, aurait détenu jusqu’à 9,1 millions d’euros dans un compte en Suisse. Le souverain jordanien, Abdallah II, y aurait eu 41,8 millions

Contacté par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Abdallah II a fait savoir par ses avocats à Washington que « le roi est exempté d’impôts et que le compte est utilisé pour des affaires officielles ». Affaires officielles qui ont nécessité le transfert dans un compte en Suisse de plus de 40 millions d’euros via un procédé financier plus que douteux.

Le roi du Maroc a refusé de répondre aux journalistes du Monde qui lui proposaient de donner une justification à l’existence de son compte.

Or la presse de ces deux pays offre un traitement médiatique de ce scandale… Comment dire ? Assez édifiant.

Au Maroc, on parle de « commanditaires »

Prenant de vitesse les journalistes du Monde, le site d’information marocain Le 360, proche du pouvoir, a publié mercredi 4 février un article accusant d’obscurs « milieux franco-marocains et algériens, soutenus par une horde de contestataires du royaume » de « se livrer à une ultime tentative dans l’espoir de générer une nouvelle tension entre Paris et Rabat ». (Mohammed VI était reçu par François Hollande ce lundi 9 février à Paris.)

L’article affirme que l’enquête, qui, rappelons-le, met au jour la fraude de 106 000 clients provenant de 203 pays, ne serait qu’une conspiration dirigée par Moulay Hicham, cousin du roi et bouc émissaire national.

Cet article aurait pu être comique s’il n’avait pas été massivement repris dans le pays. La seule voix nuançant le propos est celle de Tel quel. Cet hebdomadaire francophone, en opposition plus ou moins ouverte avec le roi – et dont la version arabophone, Nichane, a été poussée à la fermeture en 2010 –, parle de « conflit médiatique » entre Le Monde et Le 360.

Tel quel se permet tout de même de ressortir un dossier de mai 2013 sur la fortune royale comprenant quelques remises en question, comme la possibilité d’un conflit d’intérêts entre les fonctions de roi et d’homme d’affaires.

En Jordanie, une dépêche sans le roi

La presse jordanienne, encore sous le choc de l’assassinat d’un pilote de chasse, brûlé vif par l’Etat islamique autoproclamé, n’accorde pas une importance particulière au sujet.

Alghad, le quotidien le plus éloigné de la ligne officielle, reprend un article de la BBC sur l’affaire. Le roi Abdallah II n’y est pas nommé.

Pierre Troger

Source : Rue 89 09/02/2015

Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique Affaires, rubrique Finance, rubrique Suisse, Maroc, Jordanie,

Moyen Orient. « Agiter le peuple avant de s’en servir » *

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Ne remontons pas ab ovo si nous voulons éviter d’évoquer le premier précédent de l’histoire, celui d’Abel et de Caïn, le premier ayant sans doute eu à souffrir des brimades de son frère avant d’être trucidé par celui-ci. Mais avouons tout de même que des siècles d’exactions, de brimades et d’abus en tout genre finissent par déboucher au mieux sur des révoltes, au pire sur des guerres civiles, ou plutôt inciviles, comme celles que nous observons dans notre monde dit arabe. Des mouvements entamés par des jeunes rêvant liberté et démocratie, poursuivis par des semi-professionnels de la politique et débouchant désormais sur les bains de sang dans lesquels tout ce (pas si) beau monde patauge allégrement. À croire que les guerriers disputent aux péripatéticiennes le discutable privilège d’exercer le plus vieux métier du monde.

Sur la marmite arabe où bout un peu ragoûtant brouet, d’autres que nous, incollables dans l’art hautement pointu de la politologie, se sont penchés sur le sujet pour conclure que la religion, l’exercice du pouvoir, le tracé des frontières, les pâturages plus abondants ici que là, le besoin irrépressible chez l’être humain de faire étalage de ses muscles ou simplement la température ambiante (SVP biffez les mentions inutiles) est/sont le(s) grand(s) responsable(s) du désordre régional actuel. Sans douter est-il plus impressionnant de parler de rhinopharyngite que de rhume.

Et pourtant… Comme si la nature, en sa douteuse sagesse, avait semé dans le cœur des hommes les germes de la discorde, ce sont les divergences qui mènent le monde « parce que c’est bon pour lui », a décrété il y a longtemps Emmanuel Kant. Les réactions en chaîne dont nous sommes les témoins, un peu trop vite baptisées « printemps arabe », ne sont que la conséquence inéluctable des épreuves subies au fil des âges. L’oppression, nous disait-on, finit toujours par enfanter la révolution. Et les révolutions débouchent sur une gamme infinie de conflits.

Ainsi, longtemps les Kurdes ont représenté deux siècles durant la parfaite illustration de cet irrédentisme mis à l’honneur au XIXe siècle. « La plus grande nation sans État », selon la formule d’Olivier Piot et Julien Goldstein**, est constituée d’une quarantaine de millions d’êtres disséminés à travers la Syrie, l’Irak, la Turquie et l’Iran, soit un territoire de 520 000 kilomètres carrés (superficie de la France métropolitaine : 552 000 kilomètres carrés), jadis compartimenté par les Anglais et les Français, alors même qu’une patrie avait été prévue à leur intention par le traité de Sèvres. Le groupe a connu des heures de gloire, des vicissitudes aussi. Contre eux, Saddam Hussein a eu recours à l’aviation, à l’artillerie et aux gaz ; les Turcs s’en sont pris aux partis censés les représenter, mais aussi à leurs combattants pour la liberté ; Syriens et Iraniens ont vu en eux tantôt des alliés dans l’interminable bras de fer avec Ankara et tantôt des ennemis qu’il convenait de pourchasser. Aujourd’hui, c’est au tour de Daech de les harceler au pays du Cham, avec les résultats qu’on connaît.

À partir du Djebel syrien, les alaouites n’ont jamais cessé de se battre contre l’occupant et contre une nature inhospitalière, cause d’un sous-développement qui les poussait à s’enrôler dans les rangs de l’armée. C’est d’ailleurs par le biais de l’institution militaire que Hafez el-Assad devait assurer son emprise sur la Syrie à partir de 1970 et jusqu’au jour où, lassé de les voir se venger – à leur manière – des abus dont longtemps ils avaient été victimes, de la corruption dont profitaient leurs coreligionnaires, des atteintes aux libertés, des brimades, le peuple s’est soulevé dans un vaste élan qui, il y a tout lieu de le craindre, se poursuivra longtemps encore.

Comme un simple hoquet peut modifier le cours de l’histoire et un grain de sable enrayer une machine, le Proche-Orient vit actuellement les heures les plus sombres de son existence, marquée périodiquement par des soubresauts sanglants entre sunnites et chiites. Faux prétextes ou raisons justifiées ? On n’en est plus là, maintenant que le loup des guerres de religions est sorti du bois. Point n’est besoin d’invoquer le souvenir des ilotes grecs ou de Spartacus pour comprendre qu’il suffit de peu de chose pour transformer un vassal en tyran et que, pour se présenter en seul détenteur de la vérité, on a juste besoin de brandir l’étendard religieux, politique ou socioéconomique.

Maître Blaise Pascal, rappelez-leur donc l’indispensable rôle des Pyrénées.

* Citation attribuée à Talleyrand.

** « Kurdistan, la colère d’un peuple sans droits », texte d’Olivier Piot, photographies de Julien Goldstein, éd. Les Petits Matins, 2012, 256 pages.

Source : L’Orient Le Jour 09/10/2014

Voir aussi : Rubrique Actualité Internationale, rubrique Moyen Orient, rubrique Méditerranée, On Line, A la frontière turco-syrienne,

Aurélien Bory « Azimut » . Une autre voie s’exprime en suspension


azimut-4-copyright-agnes-mellonAurélien Bory et le groupe acrobatique de Tanger présentent ce soir au Corum « Azimut ». Une pièce singulièrement expressive.

Fils du théâtre et de la danse, Aurélien Bory poursuit son travail à la croisée de nombreuses disciplines (théâtre, cirque, danse, arts visuels, musique…). Il sera ce soir au Corum en compagnie du Groupe acrobatique de Tanger  avec sa pièce Azimut créée à Aix en décembre dernier et programmée dans le cadre de la saison Montpellier Danse.

La pièce célèbre les retrouvailles entre Aurélien Bory et la troupe marocaine. Dix ans après Taoub et trois ans après le printemps arabe, cette rencontre revêt une dimension singulièrement expressive. Azimut est une pièce accessible, avec un découpage en tableaux et une scénographie soignée résultant d’options esthétiques qui jouent sur les contrastes. La tension dramatique est maintenue et les effets de surprises produits sur le public fonctionnent. Le chorégraphe mobilise les corps – espace proche, espace de déplacement – avec un certain goût du mystère. Le choix des directions et des orientations dans l’espace scénique tire partie des qualités acrobatiques en présence.

Dans ce spectacle, Aurélien Bory réaffirme son intérêt pour l’écriture hybride. Les techniques comme celle de la pyramide humaine alliées à la dimension spirituelle – le sens de la fusion dans la mystique du soufisme – qui font la force de la troupe marocaine, ne sont pas utilisées en tant que telles. Elles apparaissent comme des signes du langage que développe Aurélien Bory. La technique prend du sens, elle est le chemin conduisant à une disponibilité motrice. La dimension de la gravité entre dans un processus physique et psychique. Il en est de même pour les champs attractifs de pesanteur qui s’exercent sur les corps physiques et s’observent également dans le poids des dominations véhiculées par certains messages.

« Ce n’était pas écrit d’avance que les descendants de la famille Hammich, qui forme des acrobates depuis sept générations au cœur de la médina de Tanger, rencontrent un jour l’art contemporain et portent un regard différent sur leur pratique. Je suis heureux qu’Azimut aille dans le sens de leur non-assignation à un rôle déterminé d’acrobate, ou de Marocain », souligne Aurélien Bory.

Si Azimut présente toutes les qualités d’un spectacle plaisant au regard, la recherche s’aventure sur le chemin de l’expérience narrative interculturelle. La dimension poétique délivre des messages non transparents qui motivent l’imaginaire en suggérant des thèmes comme la condition des femmes, ou la jeunesse. La structuration interne et externe du temps, semble se rapporter aux changements politiques et religieux. Cette mise en suspension ouvre la voie à l’abstraction. Et dans le champ de l’indétermination qui se répand, le spectateur occidental se trouve renvoyé à ses propres questionnements. A découvrir.

JMDH

Ce soir à 20h, Opéra Berlioz au Corum, Montpellier. Renseignements au 0 800 600 740

Source : La Marseillaise 04/02/2014

Voir aussi : Rubrique Danse,

Festival Voix Vives : Territoires ouverts à la poésie bleue

Le poète syrien Mohamad Fouad accompagné de Ahmed Larfoui Baska Junior (Maroc) : « Nous léchons le sel qui coule des yeux »

Festival. Après la quatrième édition sétoise qui vient de s’achever, le festival
de poésie méditerranéenne Voix Vives, s’apprête à hisser les voiles pour Tolède.

Dans les rues du quartier haut de Sète, les poèmes suspendus ont rejoint la grande bleue. Au grand dam des mouettes et des hommes qui vivent là, de ceux qui sont venus et repartis, le vent semble  avoir transporté d’un coup les poèmes et leur auteur, loin, vers les purs horizons. La magie de ce festival est grande comme les vagues. Une semaine durant la ville portuaire a renoué avec son histoire pour devenir, on ne sait vraiment comment, la cité singulière des origines qui s’y rassemblent. Les 100 poètes invités cette années sont venus de 39 pays différents. Ils ont vécu dans la profusion des langues durant neuf jours et ont emporté avec eux les traces de cette folle expérience.

Samedi soir la ville de Sète a  refermé pour la quatrième fois la semaine poétique et musicale du festival Voix Vives, en gardant à l’esprit, la mélodie des mots, le jeu des langues, la profusion des rencontres, près de 600 rendez-vous, et des mondes brassés.

Un autre temps

Si les chiffres de la fréquentation ne sont pas encore disponibles, (la tendance est à la hausse), il reste comme à chaque clôture un peu de ce présent qui ne l’est plus. Comme si la poésie contemporaine avait le pouvoir de fléchir le temps et l’espace. Ce fut le cas avec l’hommage émouvant rendu  par le festival au contrebassiste disparu cette année Michel Bismut. Ce le fut aussi pour les poètes empêchés, faute d’autorisation de sortie,  cas de la poétesse syrienne Rola Hassan. Grâce à la solidarité des autres poètes, ses poèmes ont été lus pour qu’ils résonnent dans la ville où elle était attendue. Le grand poète palestinien Nasser Rabah* a dû attendre l’ouverture d’une brèche à la frontière entre son pays et l’Egypte, et lorsqu’il est arrivée à Sète avec plusieurs jours de retard, il ne cessait de répéter qu’il était dans « l’âme des choses et du festival ». Ironie du sort, dans l’attente que l’Egypte  lui accorde un visa pour rejoindre la Palestine, Nasser Rabah est toujours en transit à Sète.

En observant les habitants du quartier haut participer aux rencontres ou y assister de leur fenêtre, on mesure l’immense chemin parcouru. En quatre ans, Voix Vives est entré dans la vie de personnes qui n’avaient jamais ouvert un livre de poésie. Le degré de prégnance des dimensions perceptives importe peu. Il varie au grès des esprits et des sensibilités, et pas des bourses, car hormis quelques concerts du soir, tout est gratuit. L’accessibilité des poètes, la parole directe, livrée avec simplicité dans les lieux du quotidien ne peuvent laisser le public indifférent à ce qui se passe.

L’appétit des publics
L’aide de l’UE a permis cette année au festival Voix Vives d’accoster trois nouveaux territoires ouvert à la poésie : El Jadida au Maroc en mai, Gènes en Italie en juin et prochainement Tolède en Espagne. « A El Jadida, nous avons été particulièrement touché par le public en attente de beaucoup de choses dans le domaine de la culture, confie la directrice de la manifestation, Maïthé Vallès Bled. Le fait de proposer de la poésie à la disposition de tous dans un jardin public a déclenché une reconnaissance absolue envers les poètes. » L’édition qui se prépare à Tolède du 6 au 8 septembre, ville historiquement marquée par la présence des trois religions monothéistes, ouvre de belles perspectives de rencontres à ce festival unique en son genre qui a trouvé à Sète un port d’attache.

Jean-Marie Dinh

* Nasser Rabah est né en 1963 à Gaza, il a étudié l’Ingénierie agricole à l’Université du Caire et a publié un recueil poétique intitulé Course derrière une gazelle morte

Source : L’Hérault du Jour 31 07 2013

Voir aussi : Rubrique Festival, rubrique Livre, Poésie,, rubrique Méditerranée,