Hirak: Grande manifestation à Al Hoceima, sit-in dispersés à Casablanca et Rabat

Al-Hoceima-manifestants-Affaire-Mohcine-FikriPlusieurs manifestations et rassemblements de soutien au hirak se sont déroulées cette nuit, notamment à Al Hoceima. Certaines ont été rapidement dispersées par les forces de l’ordre.

« Nous sommes tous Nasser Zafzafi« . Portrait du leader récemment arrêté aux bouts des bras, plusieurs manifestants ont défilé cette nuit dans la ville d’Al Hoceima. Une foule « massive qui a rempli le quartier de Sidi Abid » rapporte notre journaliste. La presse internationale comme les policiers étaient massivement présents. Les avocats des prisonniers étaient aussi sur place pour réclamer leur libération. Le père de Nasser Zafzafi a également pris la parole en fin de l’événement pour remercier les participants et appeler à conserver le caractère « pacifique » des protestations. Un enregistrement sonore de Nasser Zafzafi a également été diffusé à la foule, mais nous n’avons pas pu en écouter la teneur exacte.

Outre le grand rassemblement à Al Hoceima, plusieurs rassemblements de soutien ont eu lieu à Marrakech, Fès, Oujda et Nador. Des sit-in de soutien plus modestes se sont aussi déroulés dans de petites localités comme Martil. « Les rifains ne sont pas des awbach (sauvages) » pouvait-on entendre dans les lives diffusés par des participants à Martil.

Dispersion de la foule

A Casablanca et Rabat, les manifestants n’ont pas pu observer de sit in. La foule a été dispersée devant le parlement à Rabat, où se trouvait quelque 200 personnes, selon un journaliste de Telquel présent sur les lieux. Les manifestants ont à peine eu le temps de prononcer quelques slogans avant une charge des forces de l’ordre. Ils ont par la suite tenté de se regrouper près de la gare Rabat ville, mais ont de nouveau été dispersés. Les autorités ont continué de pourchasser les manifestants pour éviter tout rassemblement.

A Casablanca, un rassemblement à l’appel du mouvement Anfass était prévu devant Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) où avaient été transférés les détenus du hirak. Sur place, notre journaliste décrit de nombreux policiers en civil, brassards orange sur l’épaule, dispersant rapidement les manifestants avant qu’ils ne puissent se regrouper. Les forces de l’ordre se sont déployées tout le long du boulevard Roudani, jusqu’aux intersections avec Zerktouni et Moulay Youssef.

Selon nos confrères du Desk, des « policiers ont d’abord poussé les manifestants avant de les courser et les frapper à l’aide de matraques pour les disperser, non loin de l’Institut Français de Casablanca. » Des points de contrôles auraient alors été établis pour empêcher les rassemblement. Toujours selon le desk, « les noeuds autoroutiers desservant la rocade et l’entrée sud de la ville et les bretelles des autoroutes A1  et A3 » ont été filtrées.

Les manifestants ont tout même réussis à se rassembler plus tard dans la soirée. Selon notre confrère Mohamed Ezzouak, directeur du site d’informations Yabiladi, qui appuie ses propos par un live vidéo retransmis par le média.

Source : Telquel 31/05/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Méditerranée, Maroc, Même sans Zefzafi, le « Hirak » du Rif se poursuit, On line  Maroc : Rabat cherche à décapiter la rébellion du Rif, Rubrique Politique, société civile, rubrique Société, Mouvements sociaux,

Maroc : même sans Zefzafi, le « Hirak » du Rif se poursuit

Crédit: Y. Toumi

Crédit: Y. Toumi

La situation reste tendue dans le Rif marocain. Malgré le vaste coup de filet des forces de sécurité marocaines ayant conduit à l’arrestation de plusieurs militants du mouvement de protestation dont Nasser Zefzafi, leader de la contestation, les manifestations ne se sont pas pour autant arrêtées. Au contraire, elles se sont propagées vers d’autres villes.

Lundi, près de 3000 manifestants ont marché dans les rues de la ville d’Al Hoceima, capitale de la contestation, pour réclamer la libération de Nasser Zefzafi et ses 30 codétenus, selon Telquel. Certains manifestants ont défilé avec des portraits de celui qui est devenu durant les trois derniers jours l’homme le plus recherché du royaume. Sur ces portraits étaient inscrits : « Nous sommes tous Zefzafi ».

Outre la libération de Zefzafi, les protestataires rifains ont maintenu leurs principales revendications socio-économiques et culturelles. Même son de cloche dans les villes rifaines de Nador, Atroukoute et Imzouren où des manifestations ont été organisées, toujours selon Telquel.

Les manifestations de soutien se sont propagées à d’autres villes marocaines. À Tanger, dans l’extrême nord du royaume, une imposante marche nocturne a été organisée, dimanche 28 mai, en soutien aux protestataires du Rif. Les manifestants, qui ont également dénoncé la politique du makhzen, ont été dispersés par la police.

L’escalade de vendredi dernier a fait réagir les responsables locaux de deux partis de la majorité,  le Parti de la justice et du développement (PJD, premier parti du Maroc dont est issu le Premier ministre) et l’Union socialiste des forces populaires (USFP). En effet, les sections locales de ces deux partis, ainsi que celle du parti nationaliste Al Istiqlal, ont demandé la libération des personnes arrêtées et la fin du-tout sécuritaire dans le Rif, selon Medias24.

Les bureaux locaux des trois formations politiques ont également critiqué le prêche du vendredi à l’origine de l’intervention de Nasser Zefzafi dans une mosquée d’Al Hoceima et les incidents qui ont éclaté par la suite, rapporte Yabiladi.

Pour ces partis, « la responsabilité » de la situation actuelle incombe à l’État marocain qui a œuvré à « la dépréciation du rôle des partis nationalistes et la prévarication de la vie politique dans la province ». Selon Yabiladi, les trois partis ont fait référence à la première position qu’occupe le Parti authenticité et modernité (PAM), une formation fondée par Fouad Ali El Himma, un ami très proche du roi Mohamed VI, dans la région du Rif.

Les sections locales des trois formations ont également critiqué le ministre marocain de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, dont l’action pourrait « mener la région et le pays vers l’inconnu ».

Nacereddine Benkharef

Source TSA 30/05/2017

 

MAROC : NASSER ZAFZAFI ARRETE, NUIT DEBOUT DANS PLUSIEURS VILLES MAROCAINES

Le leader du mouvement de protestation rifain, Nasser Zefzafi, a été arrêté ce lundi par la police marocaine, rapporte Telquel citant le ministère marocain de l’Intérieur. « Zefzafi a été arrêté », a annoncé quelque temps avant une source marocaine à l’AFP.

Vendredi, le procureur du roi avait émis un mandat d’arrêt à l’encontre de Zefzafi. Officiellement, le leader de la contestation populaire qui secoure le Rif depuis plus de six mois est accusé d’avoir interrompu un prêche dans une mosquée d’Al Hoceima. Mais son arrestation est surtout une confirmation du choix de la méthode forte pour mettre fin à la contestation populaire.

L’arrestation de Zefzafi intervient alors que des rassemblements nocturnes ont été organisés, dimanche 28 mai, dans plusieurs villes marocaines en solidarité avec le mouvement du Rif.  Selon Telquel, des sit-in ont eu lieu à Rabat, Casablanca, Tanger, Marrakech, Nador, Al Hoceima et M’diq.

À Casablanca, capitale économique et plus grande ville du royaume, une centaine de personnes se sont réunies à la place des Nations unies pour réclamer la libération des militants arrêtés à Al Hoceima, d’après le même média.

À Al Hoceima, épicentre de la protestation rifaine, les manifestants sont sortis pour la première fois sans le leader du mouvement, Nasser Zefzafi, pour demander la libération des personnes inculpées depuis vendredi dernier. Ils ont également assuré de maintenir leur mouvement tant que leurs revendications ne sont pas satisfaites.

La solidarité avec le mouvement de protestation rifain a dépassé les frontières du royaume. Hier dimanche, des dizaines de ressortissants marocains se sont rassemblés à Paris, à l’appel du « Comité de soutien au mouvement rifain Île de France », pour réclamer la libération de tous les détenus, selonYabiladi.

Avant Paris, c’était la capitale néerlandaise, La Haye, où des solidaires du mouvement rifain ont manifesté.

Depuis vendredi 26 mai, une situation de haute tension, marquée parfois par des heurts avec les forces de l’ordre, règne dans la région du Rif après l’arrestation de plusieurs activistes.

Nacereddine Benkharef

Source TSA 29/05/2017

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Festival Arabesques. Où l’esprit contemporain côtoie les mythes

La palestinienne Skywalker a chauffé le Rockstore à blanc

La palestinienne Skywalker a chauffé le Rockstore à blanc

Pour cette douzième édition, le Festival Arabesques, rencontres des Arts du monde Arabe,  célèbre à Montpellier des grandes dames jusqu’au 21 mai. La DJ palestinienne, Sama Abdulhadi, alias Skywalker la première qui a mixé dans un bar de Ramallah en bousculant les mentalités et les préjugés a chauffé cette nuit le Rockstore à blanc avec un set endiablé. Skywalker importe les embruns des scènes techno de Beyrouth, Londres, Le Caire ou Paris où elle se produit non sans provocation.

Depuis 12 ans, le festival Arabesques se révèle comme un grand dénicheur des talents issus de la nouvelle scène arabe qui s’impose partout dans le monde. En France, pour des raisons liées à des partis pris socio-politiques qui méritent d’être questionnés le phénomène de reconnaissance est plus tardif. Mais cela n’enlève rien aux talents, à l’instar de l’artiste contemporaine marocaine Leila Hida. La ligne artistique d’Arabesques vise aussi à renouer avec les racines  pour ne pas se perdre…

Leila Hida :

« Avec le net nous n’avons plus besoin d’argent pour refléter la réalité »

Photo Leila Hida

Photo Leila Hida

Née en 1983, Leila Hida habite aujourd’hui à Marrakech où elle est photographe indépendante depuis 2012. Elle est fondatrice du 18, un espace alternatif de culture et d’expression artistique situé dans la médina. Dans le cadre du Festival Arabesques qui bat son plein à Montpellier, on peut découvrir son travail dans le hall de l’Hôtel  Mercure Centre Comédie jusqu’au 10 juin.

D’où vient l’idée du 18, pourquoi avoir choisi ce lieu ?
C’est un engagement pour les créateurs au Maroc en faveur des artistes locaux mais aussi internationaux.  Nous soutenons les artistes émergents en accompagnant leurs recherches à travers les résidences et en diffusant leurs projets au sein de l’espace par des expositions, présentations, rencontres avec le public. Nous souhaitons également connecter les scènes culturelles marrakchies à celles de l’international, et permettre aux artistes étrangers d’intervenir à Marrakech.

Marrakech connaît un développement impressionnant depuis plusieurs années mais le choix de votre implantation reste atypique…
Nous aurions pu nous installer à Rabat, Tanger ou Casablanca mais ça nous intéressait d’ouvrir ce lieu dans ce quartier. Marrakech est une ville de commerce, un point de confluences historiques. La ville s’est métamorphosée, mondialisée, on a construit de manière anarchique sans réflexion urbanistique. Il y a une gentrification de la médina. Au 18, nous recevons tout type de public. Créer un îlot dédié à la création n’est pas si étonnant. L’art contemporain questionne la société et son contexte, la ville, le territoire. Cet environnement se révèle propice aux recherches artistiques. La ville fonctionne à deux vitesses. Le changement vise à promouvoir l’exotisme mais il provoque des tensions entre la population très pauvre et les nouveaux arrivants.

Bénéficiez-vous de soutiens financiers publics ?
Non, nous fonctionnons pour une grande part avec du sponsoring privé et nous attachons beaucoup d’importance à notre indépendance.

« La création contemporaine marocaine                                                                             est en train de trouver son modèle »

Photo Leila Hida

Photo Leila Hida

Considérez-vous que l’expression artistique permet de contourner les impasses politiques ?
Nous agissons dans le domaine de la culture en créant un espace physique permettant la réflexion, un espace où l’on devient citoyen. Ce n’est pas un contournement. C’est essentiel. La nouvelle génération est très impliquée. Avec Internet, nous n’avons plus besoin d’argent pour refléter la réalité et interpeller les pouvoirs publics.

Bénéficiez-vous du droit à la liberté d’expression artistique ?
On peut dire ce que l’on veut, s’il existe une entrave c’est l’artiste qui se la pose lui-même. Nous sommes les héritiers d’une histoire, sous Hassan II rien de cela n’était possible. Il reste des séquelles de cette époque dans notre pays. Il est arrivé que le droit à la liberté d’expression artistique soit malmené mais ça reste à la marge.

Où situez-vous la différence entre les artistes marocains vivants à l’étranger et ceux qui habitent au Maroc ?
Un artiste vivant au Maroc va traiter davantage du contexte marocain, alors que des questions comme celles liées à l’exil seront plus au centre des préoccupations des Marocains vivant à l’étranger.  Artistiquement, on n’évolue pas dans le même environnement. Au Maroc, la création se développe différemment, nous sommes confrontés à des difficultés de production. Il n’y a pas de marché, pas de scène mais beaucoup de choses sont possibles et un mouvement émerge. Le Maroc est en train de trouver son modèle.

Leila versissage Arabesques 2017 à Montpellier

Leila versissage Arabesques 2017 à Montpellier

L’exposition que vous présentez à Montpellier soulève un questionnement autour de l’identité…
Ce travail correspond à une période où je suis retournée m’installer au Maroc. Je l’ai réalisé avec Artsi, un designer d’origine juive. Les images  apparaissent comme dans un album de famille. Elles renvoient à nos identités plurielles, c’est toute la richesse et la complexité qui se posent à nous. Le problème c’est que les gens ne se posent plus assez de questions sur ce qu’ils sont.

Quelle place occupe la question du genre dans votre travail ?
Je n’opère pas de distinction entre la problématique féminine et masculine. Ramener la question à la condition de la femme me paraît régressif. Les inégalités existent mais c’est en agissant que l’on fait avancer les choses.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Arabesques Tout le programme

Source : La Marseillaise 13/05/2017

Voir aussi : Rubrique  Festival, Il était une fois les Chibanis, Arabesques : Le combat est culturel. Nous devons être au front », rubrique Méditerranée, rubrique Montpellier, rubrique Politique, Politique Immigration, Politique Culturelle, Politique de l’Education, rubrique Rencontre,

Maroc Analyse: Comment les technocrates ont pris le contrôle du gouvernement Othmani

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Arrivé premier aux législatives du 7 octobre, le PJD est relégué au second plan du gouvernement qu’il dirige. Les grands gagnants sont le RNI et les technocrates.

Il aura fallu 194 jours de gestation avant que le 32e gouvernement du royaume ne voit le jour. Cinq mois de blocage, puis 20 jours chrono de négociations depuis l’arrivée d’El Othmani. Ce douloureux accouchement a donné naissance à un exécutif de 39 portefeuilles, similaire finalement en nombre à son prédécesseur, et dominé par les technocrates.

“L’objectif de départ était de constituer un gouvernement le plus ramassé possible avec 30 postes à répartir, mais c’était illusoire. Il fallait satisfaire six partis tout en répondant à l’impératif d’efficacité”, justifie Khalid Naciri, constitutionnaliste et membre du bureau politique du PPS. Selon ce dernier, “les rancœurs pré et post-électorales, la gourmandise des partis et le fait que le PJD ait été obligé de composer avec une réalité complexe” ont abouti à cet Exécutif. Pour le politologue Omar Cherkaoui, “il s’agit plus d’un remaniement ministériel que d’un nouveau gouvernement”. Il en veut pour preuve que 48% des ministres rempilent, dans des départements différents. Un “redéploiement ministériel”, pour reprendre ses termes. Le phénomène concerne particulièrement le PJD, qui voit nombre de ses ministres jouer aux chaises musicales : un Rabbah lâche le Transport et l’Équipement au profit d’un Aâmara qui lui cède l’Énergie et les mines. Ramid quitte la Justice pour occuper un poste de ministre d’État chargé des Droits de l’homme. En parallèle, vingt nouveaux visages font leur entrée dans le carré très sélect des ministrables, dont plusieurs jeunes technocrates.

Raviver la Koutla

Les ministères de souveraineté sont plus forts que jamais, avec un département des Affaires étrangères qui échoit au diplomate de carrière Nasser Bourita, l’Intérieur confié à un ould dar (Abdelouafi Laftit), ou encore l’Education qui tombe sous le giron de l’ancien ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, devenu membre de l’UC entretemps. La présence de l’USFP, honni par Abdelilah Benkirane, est restée finalement contenue, avec un Driss Lachgar out, deux ministres délégués et un secrétariat d’État. Un lot de consolation ? Plutôt la concrétisation d’un “gouvernement de cohabitation”, comme le définit le politologue Aziz Chahir. Selon ce dernier, “sans aller jusqu’à un gouvernement d’unité nationale, il y avait une volonté de l’État de raviver la Koutla et de mettre en place un gouvernement réunissant toutes les sensibilités politiques, renforcé par des technocrates et haut commis de l’État”.

Comme voulu par le roi Mohammed VI lors du discours de Dakar, le gouvernement installé n’a pas obéi à la “logique arithmétique”. Ainsi, la première observation — la plus évidente aussi — est la présence en force du RNI qui, malgré ses 37 sièges, hérite de cinq ministères et de deux secrétariats d’Etat, dont plusieurs secteurs économiques stratégiques (économie et finances, agriculture, industrie…). Il apparaît donc comme le grand gagnant. Le PJD, arrivé en tête des législatives, ne s’est adjugé que cinq ministères, deux ministères délégués et quatre secrétariats d’État, malgré son score de 125 sièges.

“Technocratisation décomplexée”

“Le RNI a pris la grande part du gâteau et les ministères les plus importants, parce que, d’un côté, il dispose de plusieurs compétences comme Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy, ce qui fait défaut au PJD, qui souffre d’un grand manque de profils ministrables”, estime le chercheur Khalid Cherkaoui Semmouni, président du Centre d’études stratégiques et politiques de Rabat. Pour le politologue et économiste Larbi Jaïdi, la seule compétence des ministres RNI ne justifie pas tout. Il pointe le fait que “les ministères les plus importants échoient à des partis qui n’ont pas eu l’avantage électoral”. Au-delà de ces questions de répartition de portefeuilles, Jaïdi fustige un problème de “cohérence, d’affinités et de vision politique commune”. “Nous sommes dans un paysage politique éclaté, où il faut satisfaire les uns et les autres. Dans tout cela, il y a les prérogatives du Chef du gouvernement, une question clé qui n’a pas été réglée par ce gouvernement”, note-t-il. Et de citer notamment la prééminence des “sans appartenance politique qui ne sont pas nommés pour être sous le contrôle du Chef de gouvernement (…) Cela pose la question de l’inter-ministérialité. C’est-à-dire la capacité du Chef de gouvernement à arbitrer”.

Pour autant, le choix d’une “technocratisation décomplexée”, comme la qualifie Aziz Chahir, n’est pas forcément une mauvaise chose. “On assiste à un changement structurel. Le recours aux technocrates a toujours existé, mais c’était selon une logique topdown, à savoir qu’ils étaient parachutés. Dorénavant, ils doivent cohabiter avec les partis dans une logique plus transversale”, nuance-t-il. Ainsi, l’arrivée d’un Mohamed Hassad à l’Education est plutôt bien perçue par Khalid Naciri, qui loue ses qualités de “pragmatique qui a fait ses preuves”. L’arrivée de profils comme Othmane El Ferdaous, Lamia Boutaleb et d’autres peut être une bouffée d’air pour piloter des secteurs en mal de têtes bien faites. Mais ce patchwork de profils, venus de partis et d’horizons différents, respecte-t-il l’objectif d’homogénéité et de gouvernement de pôles voulu par Mohammed VI et répété par El Othmani ? Khalid Naciri met en avant les portefeuilles organisés de la sorte, à l’image de la Culture et de la Communication, ou encore l’Urbanisme et l’Habitat, pilotés par son parti. Mais pour Larbi Jaïdi, on est loin de cette logique de pôles : “Je ne vois pas de pôles, mais des conciliabules pour satisfaire les désidératas des partis”, tonne-t-il. Quid du ministère élargi de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, chapeauté par Akhannouch ? Pour Jaïdi, il s’agit simplement de l’affectation des Eaux et forêts à son secteur naturel, au lieu qu’il dépende du Chef du gouvernement comme auparavant. L’économiste et politologue note que le nouveau gouvernement est toujours organisé en ministères, ministères délégués et secrétariats d’État, alors que l’on évoquait une disparition des ministères délégués justement pour permettre cette organisation en pôles. Au final, c’est un Exécutif similaire sur la forme à celui qui l’a précédé en termes d’architecture. Et plus technocrate que jamais.

 Zakaria Choukrallah,Mohammed Hamza Hachla

Source Telquel 07/04/2017

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Immigration, colonisation et domination : l’apport d’Abdelmalek Sayad

bidonville

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L’anniversaire de la mort du sociologue de l’immigration Abdelmalek Sayad, décédé le 13 mars 1998, est l’occasion de republier un article que lui a consacré Saïd Bouamama, paru dans le n° 16 de Contretemps (première série) en mai 2006.

 

La question dite de « l’héritage colonial » est désormais posée. Des polémiques surgissent périodiquement pour stigmatiser ou caricaturer les partisans d’une prise en compte du « fait colonial » comme un des éléments importants structurant, encore aujourd’hui, les rapports de domination subis par les immigrés issus des anciennes colonies et par leurs enfants français. Les accusations pleuvent pêle-mêle : repli communautariste, démarche racialiste et/ou raciste, approximations historiques, analogies excessives, divisions des dominés, production d’une autonomie de repli suicidaire. Abdelmalek Sayad fut précurseur sur cette question. Le fait que son œuvre soit méconnue n’est pas une réalité anodine : dans le domaine scientifique, comme dans le domaine politique, agissent des facteurs qui bloquent la prise en compte de la réalité sociale de l’immigration et de ses enfants français. Pierre Bourdieu caractérisait Abdelmalek Sayad comme « un analyste de l’inconscient ». Effectivement, en débusquant les implicites, Sayad ne pouvait que rencontrer le « fait colonial » comme un des éléments clef de l’inconscient collectif français.

Une immigration exemplaire issue d’une colonisation exemplaire

La vigueur de la polémique qu’a suscitée la publication de l’Appel des indigènes de la République est un révélateur de la difficulté à prendre en compte la spécificité de l’immigration issue des anciennes colonies. Une des critiques les plus récurrentes a ainsi été de rappeler les difficultés vécues par les immigrations non coloniales antérieures ou présentes. Pour ce faire, la comparaison a été fréquemment réalisée avec des pays n’ayant pas eu d’empire colonial et dans lesquels les populations issues de l’immigration rencontrent des difficultés « similaires » à celles rencontrées en France par les descendants des anciens colonisés. Un des apports essentiels d’Abdelmalek Sayad est justement de refuser la scission binaire entre deux problématisations tout aussi réductrices : celle consistant à nier les invariances à toutes les immigrations ; celle consistant à nier les dimensions particulières de l’immigration issue des anciennes colonies. En soulignant le caractère « exemplaire » de l’immigration algérienne, il souligne son caractère « d’idéal-type » de l’immigration en tant que rapport de domination. L’immigration algérienne réunit, en les poussant à l’extrême, les traits et les processus en œuvre pour toute immigration à des degrés moindres et moins exacerbés. L’idée clef de Sayad sur cette question est de relier « l’exemplarité » de l’immigration algérienne à « l’exemplarité » de la colonisation de l’Algérie :

« colonisation totale, systématique, intensive, colonisation de peuplement, colonisation des biens et des richesses, du sol et sous-sol, colonisation des hommes (corps et âmes), surtout colonisation précoce ne pouvant qu’entraîner des effets majeurs ».

C’est donc parce qu’en Algérie l’idée coloniale a été poussée le plus loin dans ses dimensions de « peuplement », de « dépossession de la paysannerie », de « violence de la conquête », qu’elle constitue en quelque sorte un « laboratoire » des autres immigrations. Dans les deux cas, nous avons affaire à des rapports de domination et d’exploitation. Mais, pour l’immigration postcoloniale, l’activation d’un « imaginaire colonial » lui fait jouer une fonction de « miroir grossissant » ou de « révélateur » des processus en œuvre. La sous-estimation de ces « spécificités » essentielles conduit à une cécité de l’analyse.

La prolongation en métropole de « l’imaginaire » et du « rapport » colonial

L’analyse des implicites présidant au fonctionnement des foyers pour travailleurs migrants permet à Sayad de souligner l’importation en métropole de « l’imaginaire colonial ». Que ce soit dans les personnels recrutés lors de la mise en place de ces foyers, dans les conceptions architecturales, dans la définition des droits et devoirs du résident, dans les représentations sociales des besoins des locataires, l’analogie avec la colonisation est permanente. Voici par exemple comment il analyse l’absence d’intimité qui caractérise ces foyers :

« Ainsi la perception naïve et très ethnocentrique qu’on a des immigrés comme étant tous semblables, se trouve au principe de cette communauté illusoire. Il s’y ajoute, dans le cas des immigrés algériens et plus largement marocains et tunisiens, la représentation de la “nature” psychologique de l’Arabe, telle qu’elle est vulgarisée par les “spécialistes” de la “mentalité primitive”, de “l’âme et de la psychologie nord-africaine, musulmane” (…). “Nature” grégaire, qui ne peut être satisfaite que par la vie en groupe, nature “patriarcale”, “tribale”, etc.»[1].

Nous retrouvons dans cette représentation sociale de la « nature de l’Arabe » ou du « musulman » ce qui fait le cœur de la domination coloniale : la légitimation d’un traitement d’exception par une « nature » ou une « culture » censées produire des besoins spécifiques. L’inégalité est à la fois reconnue et présentée comme nécessaire et légitime. Dans le regard du colonisateur, les inégalités produites par le système colonial ne sont pas niées mais leur genèse est refoulée, recouverte par une explication biologique ou culturelle : le manque d’ardeur au travail du colonisé n’est pas expliqué par le rapport social colonial qui impose au colonisé des conditions de travail éreintantes tout en le privant de toute initiative et de toute jouissance du fruit de son travail, mais par l’indolence congénitale de « l’Africain » ou par l’incorrigible indiscipline du Maghrébin[2]. Cette reproduction de l’imaginaire colonial conduit ainsi inévitablement à l’idée d’une « mission éducative » des foyers, étrangement ressemblante avec la « mission civilisatrice » de triste renom. Sayad met en évidence les fonctions de cette « mission éducative » en les mettant en analogie avec celles de la « mission civilisatrice » : justifier un traitement d’exception tout en valorisant l’image du dominant. La « mission civilisatrice » se caractérise en effet par une double fonction : légitimer l’inégalité présente tout en valorisant l’image du colonisateur. Le rapport colonial inverse donc l’ensemble de la relation. Il présente les dominants comme des « altruistes » soucieux de faire « évoluer » les colonisés et de développer les « lumières » et met en scène les dominés comme étant les véritables bénéficiaires de la colonisation. La société d’immigration

« n’a que trop tendance, écrit encore Sayad, à porter à son bénéfice ce qui, pourtant, est l’œuvre des immigrés eux-mêmes : aussi est-ce fréquemment qu’on présente au moins les aspects les plus positifs (ou considérés comme tels) de l’expérience des immigrés, c’est-à-dire, en gros, l’ensemble des acquisitions qu’ils ont su imposer au gré de leur immigration (…) comme le résultat d’un travail diffus ou systématique d’inculcation, d’éducation qui s’opère à la faveur de l’immigration (travail qui consiste à produire ce qu’on appelle les “évolués” et du même coup, à discriminer ces immigrés “évoluables”, “éducables”, “amendables” des immigrés qui ne le sont pas ou ne veulent pas l’être) et dont le mérite revient à la société d’accueil et à elle seule »[3].

Il suffit d’entendre aujourd’hui certains propos ministériels sur la récente révolte sociale des jeunes des quartiers populaires (polygamie, démission des parents, réseaux intégristes), de lire le rapport Bennisti et son analyse de la délinquance comme issue des « patois » parlés au sein de la famille, d’analyser les débats justifiant la loi du 23 février 2005, pour saisir l’actualité politique d’Abdelmalek Sayad. Nous ne sommes pas en présence de survivances anodines et marginales du passé que le temps fera disparaître par épuisement. Nous avons à faire à un rapport social qui se reproduit, caractérisé par une « ethnicisation » du dominé, une teneur « éducative » ou « civilisatrice » du rapport avec lui, une négation des violences sociales qu’il subit.

Les jeunes issus de la colonisation

Sayad s’attache également à déconstruire les discours sur les enfants de l’immigration devenus Français. L’expression « jeunes issus de l’immigration » participe de la reproduction du rapport colonial mais cette fois-ci à l’endroit de « Français ». Nés et socialisés en France, dotés de la nationalité française, ils restent perçus comme des « immigrés » et construits comme tels. Pour eux aussi se met en place un rapport « éducatif » ou « civilisateur », les injonctions « d’invisibilité » et de « politesse » sont émises officiellement, les « visibilités » sont jugées ostentatoires et nécessitant des interventions étatiques fermes. Pour eux, la distinction permanente est faite entre la figure du héros positif (l’intégré) et le héros négatif (la racaille).

C’est en déconstruisant de manière remarquable le concept « d’intégration » et les discours qu’il structure, que Sayad met en évidence la reproduction, par delà les générations, du rapport colonial.

« Une des premières manifestations du changement qui s’opère de la sorte, écrit-il, se traduit à travers le langage, surabondant aujourd’hui, de l’intégration : l’intégration est ici non seulement celle de personnes “extérieures” à la société française (…) mais celle du phénomène lui-même, l’immigration étant “rapatriée”, “internalisée” pour ne pas dire “intériorisée”, perdant de la sorte une bonne partie de la représentation qu’on en avait comme pure extériorité »[4].

Nous avons à faire à une réalité sociale spécifique : la production d’immigrés qui n’ont immigré de nulle part. C’est au travers du prisme de la reproduction du rapport colonial que Sayad analyse les nombreuses caractéristiques du discours tenu sur et à ces français construits socialement comme « exceptionnels ». Le processus idéologique d’inversion de la relation par ethnicisation du colonisé (puis de l’immigré et de ses enfants français) et par imposition d’une « grille éducative de lecture » se réalise à partir du paradigme « intégrationniste ». Ce dernier réalise le tour de force d’imputer la responsabilité des inégalités à ceux qui les subissent :

« L’invite à l’intégration, la surabondance du discours sur l’intégration ne manquent pas d’apparaître aux yeux des plus avertis ou des plus lucides quant à leur position au sein de la société en tous les domaines de l’existence, comme un reproche pour manque d’intégration, déficit d’intégration, voire comme une sanction ou un parti pris sur une intégration “impossible”, jamais totalement acquise »[5].

Alors que « l’intégration » au sens sociologique du terme interroge la société dite « d’accueil », l’usage idéologique du terme (y compris à gauche et à l’extrême gauche) oriente la réflexion et l’action vers des dimensions culturalistes imputant aux premiers concernés (ou à leur culture, leur religion, leur héritage) la responsabilité de leur situation. Au-delà de la polysémie du concept d’intégration qui rend impossible le débat serein, c’est l’usage social, politique et idéologique de ce concept auquel s’intéresse Sayad. Ce faisant, il aide à penser une sociologie anti-intégrationniste qui s’attache aux processus de domination touchant ces Français construits comme « sujets à intégrer ».

sayad

L’assimilation derrière l’intégration

L’approche critique de l’intégrationnisme à la française permet à Sayad de souligner la reproduction d’un autre trait de l’imaginaire colonial : la scission binaire et permanente entre « intégrés » à valoriser et « inintégrés » à réprimer. C’est au travers de l’analyse des discours tenus sur les « beurs » que Sayad souligne la signification de ce processus : l’assimilationnisme. La volonté de distendre artificiellement la relation entre « parents immigrés » et « enfants français » qui a caractérisé la décennie 1980 apparaît alors comme une des conséquences logiques d’un « chauvinisme de l’universel », celui-là même qui avait servi à justifier « l’œuvre coloniale » :

« Aussi comprend-on l’intérêt objectif – intérêt qui s’ignore comme tel – qu’on a à distendre au maximum la relation entre, d’une part, des parents immigrés (…), et, d’autre part, les “enfants de parents immigrés” qui seraient alors, selon une représentation commode, sans passé, sans mémoire, sans histoire (…), et par là même vierges de tout, facilement modelables, acquis d’avance à toutes les entreprises assimilationnistes (…) mues par une espèce de “chauvinisme de l’universel” »[6].

Nous retrouvons, ici, à propos des « beurs », les deux formes historiques de l’idéologie coloniale. Si cette idéologie a pris une première forme explicitement raciste, elle a également eu une forme « de gauche », « bien intentionnée », c’est-à-dire s’argumentant d’une « œuvre positive » de la colonisation. Sayad souligne les formes contemporaines de ce « chauvinisme de l’universel » à travers l’analyse de « toute une série de clichés, de lieux communs » mais également à travers la déconstruction des « discours savants » : la célébration du pouvoir d’intégration de l’école française, la réussite ou l’échec scolaire des jeunes issus de la colonisation, l’islam et les signes extérieurs d’appartenance à cette « religion d’immigrés », la dénonciation de l’intégrisme musulman, les femmes issues de la colonisation.

Le « chauvinisme de l’universel », qui a jadis été à la source d’un « colonialisme bien intentionné », conduit aujourd’hui à des logiques de raisonnement lourdes de conséquences en termes de violences sociales subies par les immigrés et leurs enfants français. Il conduit selon Sayad à s’autoriser l’idée d’une « émancipation contrainte » qui correspondrait « aux vrais intérêts de la nouvelle génération », même si celle-ci n’en a pas conscience. Les implicites des débats sur la loi sur le « foulard » relèvent à l’évidence de cette logique. De la même façon, Sayad souligne la parenté entre ce « chauvinisme de l’universel » et les discours récurrents sur la « perte d’autorité » des pères, sur leur « démission », leur « infériorisation », leur « disqualification ». Enfin, la même parenté permet à Sayad de donner sens aux explications sur les hystéries régulières à l’égard des jeunes issus de la colonisation : ceux-ci sont coupables d’être ingrats, d’être trop visibles, d’être ostentatoires, de ne pas se comporter en « immigrés » ou en « colonisés » ou encore de se comporter simplement comme s’ils étaient chez eux. Nous sommes ici en présence d’une autre analogie avec la période coloniale : l’illégitimité de la présence chez soi. Se comporter comme citoyens exigeant des droits est une attitude impensable pour l’imaginaire colonial qui ne laisse place qu’au statut de sujet. Le processus de diabolisation des attitudes revendicatives en œuvre aujourd’hui à l’égard des enfants français a d’ailleurs commencé avec leurs parents immigrés algériens. Cette virulence particulière à l’égard des immigrés algériens, Sayad l’explique par la relation avec l’époque coloniale:

« C’est, sans doute, pour apurer ce contentieux colonial et ses vestiges (parmi lesquels l’immigration), qu’on s’acharne volontiers sur les jeunes (…). Si on s’attaque plus précisément à l’immigration qu’on dit “non européenne”, n’est-ce pas dans une certaine mesure, en raison du passé colonial qui a produit cette immigration et dont elle constitue une manière de survivance : colonisés comme n’ont pas été les sujets coloniaux, les immigrés algériens se comportent en France comme ne se comportent pas les autres immigrés. Ayant acquis de la société française et de ses mécanismes, malgré les handicaps qu’ils subissent, une familiarité que seul un long “commerce” peut donner (et cela avant même l’émigration), les Algériens immigrés d’aujourd’hui – hier immigrés originaires de la colonie – peuvent s’autoriser de plus grandes libertés, à commencer par la liberté de défendre leurs droits »[7].

La décolonisation des territoires n’a pas signifié la remise en cause du « chauvinisme de l’universel » qui avait permis la légitimation « bien intentionnée » de la colonisation. L’idée d’assimilation que porte ce type particulier de chauvinisme ne fait alors que se transférer des anciens colonisés vers les nouveaux immigrés puis sur leurs enfants. Ces derniers restent perçus et construits au travers des droits et devoirs (c’est-à-dire essentiellement des devoirs) du sujet : la politesse, l’invisibilité et l’apolitisme.

Les trois séries d’analogies entre immigration et colonisation

Il existe certes des invariances réunissant toutes les immigrations. Celles-ci sont en particulier issues de la fonction économique de l’immigration dans une économie de marché. Ces invariances étant posées, elles ne suffisent pas à décrire l’ensemble de ce « fait social total » que constitue chaque immigration. Elles ne nous autorisent pas à faire l’économie de la prise en compte des contextes historiques qui déterminent les modalités concrètes de l’existence sociale et politique de chaque immigration et, pour celles issues des anciennes colonies, de ses enfants français. En fonction de ces contextes historiques différents, des représentations de l’Autre qu’ils véhiculent et ancrent dans les imaginaires politiques et les inconscients collectifs, l’acuité du rapport de domination, son champ d’exercice et sa durée varieront. Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité[8]. C’est à travers cet imaginaire que les hommes déchiffrent leur réalité vécue, qu’ils déterminent les frontières entre un « nous » et un « eux » et fondent leur action présente. C’est, en l’occurrence, au travers de l’imaginaire colonial qu’ont été appréhendés les immigrés postcoloniaux et qu’a été légitimée leur relégation économique, sociale et politique.

La virulence des critiques à l’égard de l’Appel des indigènes de la République souligne l’existence d’une véritable difficulté à intégrer les spécificités issues de la colonisation dans l’analyse des dominations concernant l’immigration. Trois d’entre elles nous semblent significatives. La première critique faite aux « indigènes » est celle de nier les autres formes de racismes et ainsi de contribuer à une « concurrence des victimes ». Or, affirmer fortement l’existence d’une forme de racisme sous-estimée ne signifie pas nier l’existence d’autres formes de racisme. Le racisme en tant que processus de hiérarchisation sociale, économique et politique, c’est-à-dire en tant qu’outil des systèmes de domination, s’ancre dans un terreau historique. L’Appel ne dit rien d’autre que ceci : la colonisation n’est pas un aspect secondaire du terreau historique français. Ailleurs (pour des pays n’ayant pas eu d’empire colonial) ou ici, pour d’autres populations (n’ayant pas été colonisées), ce sont d’autres moments historiques et d’autres imaginaires hérités qui sont mobilisés. Si les Indigènes voient la « colonisation » à l’œuvre là où beaucoup ne veulent pas la voir, cela ne signifie pas qu’ils la voient partout. La deuxième critique importante a été la dénonciation de l’amalgame que réaliserait l’Appel entre la période coloniale et la situation actuelle. Ici aussi l’on fait dire aux indigènes de la République ce qu’ils n’ont pas dit. Mettre en analogie deux facteurs ne signifie pas qu’on les considère comme identiques. C’est tout simplement souligner qu’ils empruntent des processus, des logiques et des représentations qui sont en proximité. Parler de racisme postcolonial, ce n’est donc pas non plus prétendre que les descendants de colonisés vivent une situation identique en tous points à celle de leurs ancêtres. Le préfixe « post » utilisé par les Indigènes est à cet égard suffisamment clair : il marque à la fois un changement d’ère, une filiation et un héritage. La troisième critique récurrente à été celle « d’ethnicisation » du débat, de la situation et de la question sociale. La grille de lecture en termes de classes sociales est, dans ce cas de figure, brandie en opposition à l’Appel. Or, l’Appel des indigènes n’a jamais posé que la grille sociale de lecture était erronée et/ou dépassée. Bien au contraire : souligner le facteur postcolonial, c’est insister sur une des dimensions nodales des processus de domination, à savoir l’opposition des dominé(e)s entre eux par la gestion d’un ordre des dominations qui s’appuie sur des imaginaires hérités (celui du patriarcat pour le genre, celui de la colonisation pour notre sujet). Ainsi, de la même façon que Sayad ne considérait pas comme contradictoire de poser des invariances tout en soulignant des spécificités, il n’est pas irraisonnable de penser l’explication en termes de classes sociales comme non contradictoire avec l’analyse en termes de rapport colonial, ce dernier n’étant en définitive qu’une des formes exacerbée des rapports de domination. La négation des spécificités liées à la colonisation, la mise en avant frénétique des ressemblances n’est donc pas un non-sens : elle participe, volontairement ou non, aux processus de domination de cette immigration.

Le principe de l’existence d’analogies entre immigration et colonisation avait d’ailleurs été déjà formulé de manière précise par Sayad. Celui-ci soulignait en particulier trois facteurs confortant le raisonnement analogique. En premier lieu, il mentionnait les liens historiques entre certaines immigrations et la colonisation. L’immigration est fille de la colonisation, directement ou indirectement. Il suffit d’appréhender la colonisation et l’immigration comme un rapport social, pour saisir comment les caractéristiques des rapports colonisateur / colonisé / système de colonisation peuvent se reproduire dans le nouveau rapport social groupe majoritaire/groupes minoritaires/système social capitaliste. Il est bien entendu évident pour Sayad qu’analogie ne signifie pas similitude. Il s’agit d’une reproduction, c’est-à-dire d’une articulation nouvelle entre invariance et mutation faisant survivre dans le présent des traits du passé en fonction de besoins contemporains du système social et économique. La deuxième analogie mise en exergue est celle de structure. Sayad ne pense pas les rapports sociaux « colonisation » et « immigration » comme étant constitués de deux partenaires : colonisés / colonisateurs et immigrés / Français. Il réintroduit un troisième partenaire essentiel : la société colonisatrice pour l’un et la société d’immigration pour l’autre. De la même façon que le colonisé comme le colonisateur sont le résultat d’un système social, le groupe majoritaire comme les groupes minoritaires sont des produits d’un système social. Ce dernier, ayant pour finalité la production et la légitimation de la domination, est fondateur d’un ordre dans lequel le colonisé hier, l’immigré postcolonial et ses enfants français aujourd’hui, occupent la place la plus désavantageuse. La troisième analogie est logiquement celle de système. La colonisation comme l’immigration font système : les rapports de domination qui les caractérisent sont travestis et intégrés dans le fonctionnement légal et banal des institutions, des procédures, des différentes sphères de la vie sociale. Sayad démontre ainsi comment l’existence de discriminations légales (comme par exemple l’exclusion des droits politiques ou de certains emplois dits « réservés ») conduit à autoriser la production massive de discriminations illégales. De la même façon, les discriminations et inégalités liées au logement ont des effets logiques en termes d’inégalité dans les domaines scolaires ou d’accès à l’emploi. C’est, comme à l’époque coloniale, l’ensemble d’un système qui est en œuvre et non simplement quelques colonisateurs véreux hier ou quelques racistes repérables aujourd’hui :

« Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes – analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) – l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la “colonisation est un système” (selon l’expression de Sartre) »[9].

En nous invitant à questionner notre système social pour comprendre l’immigration, Sayad nous mène au développement d’une véritable sociologie critique. Ses hypothèses doivent certes être discutées et/ou contestées. Cependant, nombre d’entre elles nous semblent avoir des effets heuristiques d’une grande actualité : l’articulation entre émigration et immigration, l’articulation entre colonisation et immigration, la notion d’imaginaire et de transfert de celui-ci, la prise en compte de l’héritage que constitue le « chauvinisme de l’universel », l’appréhension de l’immigration comme rapport social, la prise en compte du système comme structurant ce rapport social et produisant le groupe majoritaire, les groupes minoritaires et le type d’interactions inégalitaires qui les relient, le lien entre domination des « pays d’origine » et domination dans la société française des immigrés qui en sont originaires.

Le savoir des premiers concernés

Il n’est pas possible de conclure sans mentionner le rapport que Sayad avait lui même avec les immigrés et leurs enfants français, c’est-à-dire sans mettre en exergue la posture adoptée vis-à-vis des dominés qui constituaient ses objets de recherches. La pratique de longs entretiens était sa méthode privilégiée. Leur lecture est suffisante pour souligner l’existence d’un savoir des dominés. Certes, il est éparpillé, empli de contradictions, non formulé de manière logique et structurée, mais il est bien présent. La pratique de l’entretien est d’ailleurs le moment d’une mise en ordre des éléments de ce savoir transformant ces moments de parole en véritable autoanalyse. Nous sommes ici à l’antipode des postures dominant le monde de la recherche aujourd’hui. Ces dernières cantonnent en effet les premiers concernés au rôle d’acteurs (ou de témoins) ne sachant rien de l’histoire qu’ils font, laissant ainsi au « scientifique » la prétention de dire le « vrai ». Outre le refus d’une coupure entre pratique (qui serait le fait des acteurs) et savoir (qui serait le fait de « savants » étudiant les acteurs), la posture de Sayad est également celle du refus de l’opposition entre une approche des trajectoires individuelles et une approche macrosociologique. Pour Sayad, les trajectoires individuelles et/ou familiales incorporent, dans tous les sens du terme, y compris le sens fort de marques sur le corps en termes de maladies professionnelles ou liées à la place sociale, les effets de l’histoire sociale et politique et des dominations qui les caractérisent. L’immigration ne saurait ainsi se réduire à de simples décisions individuelles, celles-ci étant elles-mêmes déterminées par un contexte historique, économique et social. Il n’est pas étonnant que ses derniers travaux se soient orientés vers une sociologie de l’État. Sayad nous invite ainsi à dépasser les acteurs visibles pour interroger les liens entre État, nation et immigration. Ce faisant, son œuvre est un apport immense à la dynamique militante de ceux qui prétendent agir contre les inégalités. Transformer les rapports de forces suppose en effet de s’attaquer aux causes et non seulement aux conséquences, au système producteur et non seulement à ses effets, aux acteurs réels et non seulement aux acteurs visibles, au « Dieu caché » (et donc efficace parce que caché) et non seulement à l’apparence.

 

Notes

[1] A. Sayad, « Le foyer des sans-famille », in L’Immigration et les paradoxes de l’altérité, Paris-Bruxelles, De Boeck Université, 1997, p. 92 et 93.

[2] Cf. A. Memmi, Portait du colonisé, Paris, Gallimard, 1957.

[3] A. Sayad, op. cit., p. 67.

[4] A. Sayad, « Le mode de génération des générations immigrées », Migrants-formation, n° 98, septembre 1994, p. 10.

[5] A. Sayad, La Double Absence, « le poids des mots », Paris, Seuil, 1999, p. 314.

[6] A. Sayad, « Le mode de génération… », art. cit., p. 14.

[7] Ibid., p. 76-77.

[8] K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Mille et une nuits, 1997.

[9] A. Sayad, L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, op. cit.

Source : Contretemps 13/03/2017

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Politique, Politique de l’immigrationHistoire, Il était une fois les chibanis, Rubrique Méditerranée, Algérie, rubrique International, rubrique Cinema, La symbolique des films algériens, rubrique Société, Grève des commerçants et scènes d’émeute à Béjaïa,