Entretien avec le Général Françis Lenne : « L’ultimatum ne mentionnait pas la bombe atomique »

Hiroshima

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Officier dans l’armée de l’air, le général retraité Françis Lenne participe aux commémorations des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Il donnera une conférence autour de son livre Le deuil d’Hiroshima  qui dénonce la dissuasion nucléaire et ses dénis et prend position en faveur du traité pour le désarmement nucléaire mondial qui sera proposé à l’ONU le 20 septembre prochain.

Entretien

Après avoir été impliqué dans la dimension stratégique, comment est né votre engagement en faveur du désarmement nucléaire ?

La problématique du désarmement nucléaire n’est pas un sujet simple, d’autant qu’on cherche à l’embrouiller de la base jusqu’au plus haut niveau de l’État. Moi comme bien d’autres, j’ai eu le cerveau lavé par des considérations politiques de part et d’autre de l’Atlantique. J’ai travaillé sur la dissuasion dans un programme de transmission en relation avec les USA qui avaient un programme similaire. A ce titre, j’ai rencontré des stratégistes qui évoquaient savamment les biens faits de la dissuasion. Je me suis progressivement rendu compte que lorsque je grattais un peu leurs théories, ils fuyaient n’hésitant pas à avoir recours à des sophismes qu’auraient décelé des enfants de 7 ou 8 ans.

Cela m’a conduit à débuter mes recherches. N’étant plus à ce jour tenu par mon devoir de réserve, j’affiche ma thèse sans faux fuyant, selon laquelle la dissuasion nucléaire est le passage à l’acte d’une psychose liée au traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki, et justifiée par une transformation de l’Histoire.

Une forme de perversion constitutionnelle ?

On peut l’entendre ainsi, avec pour origine psychotique les événements de Hiroshima et de Nagasaki qui ont été refoulés. A partir de là, la collectivité s’est construite une autre réalité, celle de la stratégie de la dissuasion qui a justifié les bombes jusqu’à la fin de la guerre froide. Après la chute du mur, comme il n’y avait plus d’ennemi réel, cela s’est compliqué, il a fallu en trouver d’autres… Aujourd’hui, cette autre réalité, il est très difficile de l’évacuer, parce qu’on a construit dessus toute une série de dénis pour justifier l’événement et le rendre acceptable.

Cette falsification de l’Histoire est-elle également relative au contexte des journées des 6 et 9 août 1945 et de la réédition japonaise ?

La décision de produire la bombe atomique fut prise en décembre 1942. Roosevelt meurt en avril 1945, son successeur, Truman  débarque dans un moment difficile. Le secrétaire à la Guerre Stimson, lui révèle le projet seulement deux semaines après son entrée en fonction. Truman n’a qu’une connaissance approximative de leur capacité de destruction. Il arrive à Posdam au lendemain du 1er essai qui eu lieu le 16 juillet à Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Staline qui avait un espion dans la place est au courant.

Pour Stimson le largage de la bombe est un moyen d’anticiper l’attaque Russe en Mandchourie qui eu lieu dans la nuit du 8 au 9 août. Le Japon était à plat. Le ministre de la guerre avait envoyé à son ambassadeur un message, intercepté par les américains, signifiant qu’ils étaient en train de se rendre.  Truman n’est pas vraiment au fait des enjeux. Il donne son accord tout en faisant promettre d’épargner les femmes et les enfants.

L’ultimatum envoyé au japonais ne mentionne pas la bombe atomique. Après Hiroshima, les journalistes japonais demandent à leur Premier ministre sa position. Celui si leur répond « Nous réfléchissons» une formule japonaise ambiguë qui peut aussi être interprétée par  «aller vous faire voir». Ce titre fait la une des journaux japonais et il n’est pas étranger au largage de la seconde bombe sur Nagasaki. Par la suite, on a réécrit l’histoire pour dire que les bombes avaient permis d’épargner deux millions de morts. L’histoire a été déniée y compris par les Japonais.

Plus de 70 ans après le drame, les risques nucléaires militaires ont-ils diminué ?
La situation a empiré. Elle s’est aussi complexifiée. Les armes nucléaires ont été produites de manière compulsive. L’arsenal planétaire comprend actuellement entre 15 000 à 16 000 têtes nucléaires. On sait  qu’il suffirait que cinq bombes explosent pour empêcher la terre de respirer.

Quand est il des risques accidentels ?
On dénombre de nombreux accidents qui ne sont que la face immergée de l’iceberg car beaucoup restent non connus. En France dans les année 60, un orage qui avait produit un bug dans les transmissions électriques a fait décollé un mirage 4 armé de bombe nucléaire. Le pilote n’a pas largué parce qu’il n’a pas trouvé son point de ravitaillement.

Les Russes et les Américains ont aussi connu des accidents. Jusqu’ici nous avons eu beaucoup de chance mais on doit s’attendre au jour où cette chance ne sera pas au rendez-vous. En 2009 deux sous-marin à propulsion nucléaire français et britannique sont entrés en collision. Il y avait 90 bombes à bord plus les moteurs nucléaires…

Cela paraît incroyable…
Non, justement parce que ces sous-marins sont construits pour être indétectables. Quand ils sortent de leur port d’attache, ils émettent des bruits pour se faire repérer puis ils disparaissent, et  à partir de ce moment, leur mission débute.

Quelle place occupe le nucléaire dans l’armée ? Comment ce sujet est-il vécu par les hommes ?
C’est très particulier et en même temps lointain parce que très cloisonné. Les gens qui ne participent pas aux forces de frappe n’ont aucune connaissance de ce sujet. Je ne sais pas précisément combien de personnes sont dans la confidence peut-être 280 ou 300 tout au plus. On ne pénètre pas comme ça dans le petit monde du nucléaire.

Les personnes informées sont très surveillées. Ils sont aussi formatés. J’ai quelques amis qui en font partie. Ils sont dans le déni total. Ce sont des gens intelligents par ailleurs, mais dès que l’on aborde ce sujet ils périclitent.

Le traité sur l’interdiction des armes nucléaires qui vient d’être adopté à l’ONU en juillet ouvre-il des perspectives ?
Effectivement, les choses évoluent. C’est la première fois que nous avons quelque chose sur la table. Le travail mené à l’ONU en faveur du désarmement nucléaire mondial vient d’aboutir avec ce traité sur lequel les ONG et un certains nombres d’États travaillent depuis 2011. Après la résolution fin 2016,  la contribution de 122 pays a permis sa publication le 7 juillet dernier. Il faut noter qu’aucune des puissances atomiques ne l’a ratifié et que les Pays-Bas, seul pays parmi les 29 membres de l’OTAN à avoir suivi les discussions, se sont abstenus lors de l’adoption de la résolution.

Ce traité devrait entrer en vigueur en septembre une fois ratifié par 50 pays. Le texte du traité doit être accompagné d’un projet pour concrétiser cette avancée. Il n’y a que l’ONU qui peut le conduire.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

En savoir plus : « Le deuil d’Hiroshima » gratuit et libre de droit. https://www.dropbox.com/s/ysfew6nich6w6tu/Le%20deuil%20Hiroshima%20-2017.pdf?dl=0

Source La Marseillaise 5 août 2017

images4 jours de jeûne pour l’abolition des Armes nucléaires

Il y a 72 ans… Le 6 août 1945 à 8h15 du matin la première bombe atomique explosait sur Hiroshima. Le 9 août la seconde tombait sur Nagasaki.

Dans de nombreuses villes de France et d’autres pays (Royaume Uni, Allemagne, Togo, Etats-Unis…) un jeûne s’organise du  6 au 9 août pour exprimer la volonté d’éliminer les armes atomiques et se consacrer à l’information du public sur cette menace imminente et inacceptable pour le monde. Si le nucléaire civile et militaire sont liés depuis le début comme les doigts de la main.

A Montpellier, le collectif Stop armes nucléaire, regroupant les associations : Arrêt du nucléaire 34, Mouvement pour une alternative Non violente, Maison de la paix-Amis de l’Arche-Canva, Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté 34,(MdpL), Pax Christi,  compte un certain nombre de militants pour le désarmement. Le collectif montpelliérain qui s’associe au jeûne pour la seconde année, sera à l’initiative de différentes actions de sensibilisation durant ces quatre jour.

« Le jeûne est une manière de se consacrer à cet événement, indique Didier Lator, membre de Sortir du Nucléaire,  durant quatre jours, on donne de notre personne, sans mettre notre vie en danger,  pour un sujet important. Cela a un impact auprès de certaines personnes qui réalisent, à travers la teneur de notre engagement que c’est un vrai sujet. Mais beaucoup ont le sentiment que c’est un combat perdu d’avance. Parce que les centrales sont là et qu’on tient des discours complexes et très techniques pour que les citoyens ne s’emparent pas de cette question. Alors que 42 des 58 réacteurs nucléaires français ont dépassé la durée de vie de 30 ans pour lesquels ils ont été construits. A 75 km de Nîmes le réacteur n°1 de centrale Tricastin comporte 17 fissures

Au niveau local le collectif entend réitérer sa demande de rendez-vous restée lettre morte avec le maire Philippe Saurel. « Nous souhaitons juste le rencontrer pour connaître sa position.»

Du 6 au 9 août permanence sur l’esplanade de 11h à 17h. Le 6 août à 11h commémoration sur l’Esplanade. Le 7 août,  à 20h,projection du  Miracle Mile film à l’Utopia suivi d’un débat avec le Général Françis Lanne. Le 8  août à 18h30  sur l’Esplanade conférence du Général Françis Lanne, le 9 août à 11h02 ,  prise de parole à l’heure précise du bombardement de Nagasaki.

JMDH

Source La Marseillaise 5 août 2017

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Que se sont dit Trump et Poutine lors du dîner du G20 à Hambourg ?

Dessin représentant Poutine et Trump dans une rue de Vilnius en Lituanie• Crédits : PETRAS MALUKAS - AFP

Dessin représentant Poutine et Trump dans une rue de Vilnius en Lituanie• Crédits : PETRAS MALUKAS – AFP

Une nouvelle rencontre, d’abord tenue secrète, entre les présidents Trump et Poutine agite une bonne partie de la presse, américaine bien sûr mais la nouvelle est aussi reprise par la plupart des journaux européens ou du Proche Orient

De quoi s’agit-il? D’une discussion assez longue qu’ont eue les deux chefs d’État en marge du G 20 de Hambourg. C’était lors du dîner de la dernière soirée du sommet. La maison Blanche n’en avait dit mot mais elle a dû confirmer cet échange après des fuites. Une brève conversation, dit l’entourage du président américain. Que nenni!, rétorque le New York Times. Leur conversation a duré près d’une heure, c’est tout à fait inhabituel dans le cadre de ce genre de dîner et les autres convives n’en sont pas revenus, ajoute le journal, critiquant tant d’attention spéciale de la part d’un Américain envers le Russe lors d’un sommet qui réunissait pourtant les plus importants alliés des États-Unis. Le site politique The Hill rapporte que le dîner devait durer jusqu’à 22h mais que le président Trump s’est attardé jusqu’à minuit. Tout comme Vladimir Poutine note le Washington Post Leurs convois ont quitté les lieux à 4 minutes d’écart bien après le départ d’Angela Merkel, leur hôte.

The Hill s’interroge surtout sur le fait que Donald Trump était seul lors de cet échange avec le président Poutine auprès de qui il est allé s’asseoir. C’est en effet l’interprète du Kremlin qui a assuré la traduction, l’interprète accompagnant le président américain parlant le japonais et non le russe. Une véritable violation des règles de sécurité, ajoute The Hill, rappelant que Trump et Poutine avaient déjà échangé formellement dans le cadre du G20 un peu plus tôt dans la journée, un entretien qui devait durer 30 minutes et s’était prolongé 2 heures.

Si l’on observe avec une telle acuité les interactions entre notre président et Vladimir Poutine, explique The Hill, c’est bien en raison des enquêtes sur une collusion entre les proches de Trump et Moscou durant la campagne présidentielle. Aucune relation présidentielle n’a été à ce point disséquée, reconnaît le New York Times. D’ailleurs Donald Trump n’a pas tardé à réagir par tweet, dénonçant des fausses nouvelles de plus en plus malhonnêtes : « Cette fausse histoire de dîner secret est démente. Tous les membres du G20 et leur conjoint étaient invités par la chancelière allemande. La presse le savait!  » Mais le problème, répond CNN, ce n’est pas que Trump soit allé au dîner, c’est qu’il a eu une discussion, qui n’avait pas été révélée, avec Vladimir Poutine, discussion en tête-à-tête dont aucun compte-rendu n’existe puisque aucun responsable américain n’accompagnait le président. Seul le Kremlin en connaît le contenu, ajoute la chaîne. Le Times cite un ancien ambassadeur en Ukraine spécialiste de la Russie à la Brookings institution : « Si j’étais au Kremlin, dit-il, je recommanderais à Poutine d’essayer de voir Trump tout seul. Et c’est ce qu’il a réussi à faire! »

Marie-Pierre Vérot

Source : France Culture 19/07/2017

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Bacon Nauman, intense présence dans un stupéfiant face-à-face

Francis  Bacon  et Bruce Nauman, un face à face  sidérant au Musée Fabre de Montpellier

Francis Bacon et Bruce Nauman, un face à face sidérant au Musée Fabre de Montpellier

Exposition
A l’occasion des dix ans de la réouverture du musée Fabre et des 40 ans de la création du Centre Pompidou, Montpellier accueille un choc artistique inédit entre Françis Bacon et Bruce Nauman proposé par Cécile Debray en charge des Collections modernes du Centre national d’art parisien. A ne pas manquer à Montpellier du 1 juillet au 5 novembre.

Les œuvres de l’autodidacte irlandais Francis Bacon, marqué à ses débuts par le surréalisme, et celles de l’américain Bruce Nauman, inspirées par le mouvement Dada, dialoguent au Musée Fabre dans un espace parfaitement scénographié pour rendre compte de cette confrontation. Bien qu’issu de générations et de pratiques différentes, ce face-à-face fait sens. L’idée a surgi par hasard dans l’esprit de Cécile Debray alors qu’elle visitait une exposition à New York et s’est soudainement trouvée en présence d’une œuvre de chaque artiste.

« Cette confrontation permet de relire la peinture de Bacon, trop connu au niveau du marché de l’art à travers la vision de richissimes collectionneurs. Cela a pu lui faire perdre de sa radicalité, indique la commissaire qui vient d’être nommée à la direction du musée de l’Orangerie, la rencontre avec Bruce Nauman agit un peu comme une remise à niveau qui redonne à son oeuvre toute sa puissance. »

Force de la véhémence artistique

Bruce Nauman  Sans titre 1970 from studies from holograms. Photos dr

Bruce Nauman Sans titre 1970 from studies from holograms. Photos dr

Cette exposition de stature internationale devrait faire date. L’exercice périlleux pour mener le projet à terme a été conduit avec maîtrise et rigueur. La qualité du choix des œuvres, une soixantaine, issues de différents musées et de collections privées, et le remarquable travail réalisé sur l’interpénétration des expressions, des genres et des époques,  apparaissent comme les facteurs clés de cette réussite.

Francis Bacon était attaché aux références de la tradition picturale pour mieux les subvertir tandis que Nauman s’en débarrasse comme le montre son installation en ouverture du parcours. L’artiste qui s’enduit de peinture devant les caméras procède à une déconstruction de la peinture métaphorique en introduisant l’image visuelle comme médium et le corps comme langage.

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L’exposition démontre comment par des moyens distincts, les deux artistes conçoivent l’art comme une expérience. Bacon fit toujours figure d’indépendant dans la peinture contemporaine. Il a traité de sujets religieux sans aucune soumission à la représentation. Nauman évolue aussi en rupture avec le questionnement artistique de son époque privilégiant l’importance du processus créatif et la volonté artistique.

Le parcours est découpé en cinq sections qui explorent les pistes de dialogue entre les deux œuvres. Au-delà d’une fascination commune pour le corps et ses possibles déformations et transformations, le visiteur est amené à ressentir la force du cadre, voire de la cage, dont usent les deux artistes pour exprimer l’aliénation ou le non-sens de la condition humaine. La confrontation avec l’animalité chez Bacon trouve son pendant chez Nauman dans le goût développé chez l’américain pour l’anthropomorphisme.

De même son intérêt pour la fragmentation du geste – qui aurait pu faire pont avec l’hommage du Festival Montpellier Danse à Cunningham – flirte avec les corps mutilés de Bacon. La piste de la rotation suggérant l’idée de répétition est aussi de circonstance  dans le rapprochement opéré entre les deux artistes.

La confrontation de ces deux parcours  renouvelle en profondeur le regard porté sur ces deux grands artistes du XXe siècle qui chacun à leur manière  questionne la dualité entre nature et culture.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 29/06/2017

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Mossoul. Ce n’est pas ainsi que doit se gagner une guerre

Un membre des forces irakiennes antiterroriste• Crédits : AHMAD AL-RUBAYE - AFP

 

Les forces irakiennes sont reparties à l’assaut contre Daech à Mossoul, où des frappes de la coalition ayant tué de nombreux civils font l’objet d’une enquête, jetant une ombre sur l’offensive.

Jusqu’à présent, le contraste semblait assez saisissant entre d’un côté la campagne militaire menée par la coalition (soutenue par Washington) visant à récupérer Mossoul aux mains de Daech en Irak et de l’autre la stratégie adoptée par Moscou et Damas contre les rebelles dans la Syrie voisine. En clair, précise ce matin The Washington Post , l’usage limité à la fois de l’artillerie et de l’aviation pour éviter au maximum les pertes de civils en Irak tranchait avec les bombardements délibérés d’hôpitaux, de magasins d’alimentation et parfois même de convois humanitaires en Syrie, au prix de milliers de vies innocentes. Or voilà qu’un raid américain pourrait venir ternir, pour le moins, cette vision binaire de la réalité de la guerre. Des frappes menées la semaine dernière par la coalition semblent, en effet, avoir causé la mort d’au moins 150 personnes, dans un quartier de Mossoul, provoquant aussitôt une vive émotion internationale comme en témoigne, d’ailleurs, la Une de l’hebdomadaire britannique The Observer avec cette photo d’une petite fille, accrochée (on l’imagine) au bras de sa mère, sous ce titre : S’accrocher à la vie. Ce bombardement pourrait être non seulement le plus meurtrier pour les civils depuis le lancement de cette guerre contre Daech (lancée en août 2014), mais aussi l’une des plus meurtrières depuis l’invasion de l’Irak en 2003.

Si l’armée irakienne a reçu l’ordre d’interdire aux journalistes et aux humanitaires étrangers l’accès au quartier dévasté, les témoignages de rescapés n’en demeurent pas moins nombreux. Certains sont soulagés d’être enfin sortis de ce champ de bataille, d’autres sont encore hagards ou le visage tordu de douleur. Tous évoquent des dizaines de maisons détruites et des centaines de morts, pour un front où ils estiment qu’il restait environ une quinzaine, seulement, de combattants de l’EI. Les journalistes du New YotkTimes, eux, ont réussit à accéder au site. Plus d’une semaine après le bombardement, ils y ont vu des hommes fatigués, portant des masques pour éviter la puanteur, fouiller inlassablement les débris pour essayer de trouver encore des survivants. Le plus souvent, leurs espoirs se heurtent à des corps inanimés, placés ensuite dans de grands sacs en plastique bleu fermés par un zip et placés à l’intérieur d’un garage, à côté des autres. Et puis parfois, un miracle se produit. Ali a, lui, survécu plusieurs jours sous les gravats. De ces longues heures, il se rappelle notamment avoir parlé à un autre voisin, sous les décombres. «C’était, dit-il, une conversation entre deux mourants».

A présent, responsables politiques et militaires irakiens proposent des versions très contradictoires de la tragédie. Les officiers de Bagdad, qui ont d’abord reconnu avoir commandé un raid aérien pour tuer un sniper posté sur un toit, évoquent désormais un carnage orchestré par les djihadistes, qui auraient fait exploser le bâtiment après y avoir regroupé des civils. Et d’ailleurs, beaucoup de survivants racontent, eux aussi, ce qu’ils pensent être une stratégie de l’EI pour provoquer un carnage. « Leurs snipers se postent sur les toits des maisons, où ils forcent les gens à se regrouper » afin d’attirer sciemment des raids aériens, accuse notamment un docteur interrogé par l’envoyé spécial du Temps. « Leurs snipers se postent sur les toits, mais jamais ils ne se postent au sommet d’une maison vide : il faut toujours qu’il y ait des civils à l’intérieur. » Certains disent que les snipers disparaissent ensuite, abandonnant les civils à la perspective d’un raid aérien, tandis que d’autres affirment qu’un sniper reste parfois en position, à attendre une mort certaine en compagnie des habitants piégés. Un humanitaire kurde raconte, lui, avoir recueilli des témoignages sur des djihadistes plaçant « des talkies-walkies dans les maisons et les caves où les civils se terrent, afin que le signal attire un raid aérien ».

Mais quelle que soit la stratégie de l’organisation Etat islamique pour entraîner dans sa chute la population de Mossoul, il n’en reste pas moins que la bataille pour la conquête de Mossoul-Ouest s’avère désormais bien différente de celle de Mossoul-Est. Ou dit autrement, au-delà du résultat d’une hypothétique enquête et du comptage des morts, il semble surtout que ce quartier de la vieille ville a été la cible, durant au moins deux semaines durant, de raids aériens et de tirs d’artillerie intensifs. Et en ce sens, cet incident dramatique écrit The Observer, illustrerait une évolution du comportement des forces américaines depuis la prise de pouvoir du président Trump, en janvier. Si les porte-parole américains nient que les règles d’intervention aient changé, la frappe de Mossoul semble suggérer que Trump a bien mis en œuvre sa promesse de lâcher la bride aux commandants. En clair, précise à son tour The New Yotk Times, les conseillers militaires américains auraient reçu l’autorisation de faire appel à des frappes aériennes, sans que celles-ci n’aient été, pour autant, approuvées par le quartier général. Déjà, le 29 janvier, un raid controversé au Yémen, approuvé par le président Trump, avait tué une dizaine de civils, rappelle pour sa part The Washington Post. Par ailleurs, un raid aérien des Etats-Unis dans la province d’Alep en Syrie, le 16 mars dernier (raid qui a fait des dizaines de morts parmi des civils rassemblés dans une mosquée, un rassemblement d’Al Qaïda selon la version du Pentagone), fait lui aussi l’objet d’une enquête.

Bien sûr, vaincre les terroristes de l’organisation État islamique plus rapidement grâce à une plus grande utilisation de la force américaine est un objectif digne, écrit The Washington Post. Mais le faire au prix d’un nombre plus élevé de victimes civiles serait, dit-il, une grave erreur. Ce n’est pas ainsi que doit se gagner une guerre. En réalité, il est même tout aussi important de lutter contre Daech que de réduire au minimum les pertes de civils dans les zones encore détenues par l’organisation État islamique. Car une fois le combat terminé, notamment à Mossoul, le gouvernement irakien dirigé par les chiites devra encore faire face au dur défi politique de stabiliser une ville multiethnique. Et cela sera d’autant plus difficile à concrétiser si les forces pro-gouvernementales, soutenues par la coalition, infligent de lourdes pertes à la population majoritairement sunnite.

 Thomas CLUZEL

Source France Culture,

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La démocratie US sur un divin écran mental

A chaque top, le ballet s’arrête donnant à lire un nouveau slogan. Photo Marie Clauzade L'utilisation de l'article, la reproduction, la diffusion est interdite - LMRS - (c) Copyright

Le dramaturge contemporain Roméo Castellucci était de retour au Domaine d’O pour présenter son dernier spectacle inspiré de Tocqueville, Democracy in America, au Printemps des Comédiens Montpellier.

Évoquer le travail de Castellucci impose d’emblée un déplacement car à la différence de ses semblables cet artiste incontournable évolue loin des obligations et des compromis. Comme si sa position majeure au sein des auteurs contemporains de théâtre supposait de prendre des distances avec la famille. Peut être une manière de préserver sa liberté, plus sûrement une lecture à lui du monde, sensible, paradoxalement proche et distante. Castellucci nous entraîne dans son univers, unique et complexe, obscur, lumineux, et drôle à la fois.

Democracy in America sa dernière création, inspirée De la Démocratie en Amérique de Tocqueville se présente comme une étude en plusieurs tableaux de la construction du grand mythe américain. L’oeuvre n’est pas une pièce politique, sans doute pour accorder à la réflexion sur la démocratie américaine la place centrale quelle mérite. On part donc du pouvoir de la langue transportée par un petit bataillon sautillant. L’allure générale des costumes – un mixte entre la fraîcheur Hollywood des Pom Pom Girls et la sérénité d’un bataillon de l’armée rouge – lestés par de lourdes clochettes, fait son effet. Les recrues locales brandissent une bannière avec une lettre inscrite sur chaque étendard. A chaque top, le ballet s’arrête donnant à lire un nouveau slogan. Comme si le passeport pour Democracy in America passait avant tout par la publicité.

Du destin humain américain

Si l’Amérique a nettoyé, le modèle démocratique de l’agora grecque, lui préférant celui de l’empire romain, elle en a conservé le pouvoir de la langue dans sa version rituelle nous rappelle Castellucci dont la focale se pose sur les immigrés pentecôtistes et leur glossolalie. Le metteur en scène capte le spectateur par le son d’une langue dénuée de sens, confirmant qu’après avoir endosser les attributs d’un dieu unique tout relève fondamentalement du domaine de la foi. Là ou Tocqueville portait un regard sur le destin politique des sociétés démocratiques, Castellucci s’attarde sur le destin humain.

S’élève la voix souffrante d’une femmes, Elisabeth, confrontée à une situation de vie extrême qui exprime son doute à son mari Nathanaël. L’homme déraciné et dévot ne comprend pas sa femme qui vient de vendre leur enfant, et tente de lui dissimuler son acte désespéré.

Lui, se borne à l’acceptation de son destin sur cette terre qui ne leur permet pas de subsister. Renonçant à son passé il intègre leur échec en bon libéral dans une démocratie naissante. Ce qu’a bien décrit Tocqueville à son époque : « Les hommes de nos jours sont moins divisés qu’on ne l’imagine ; ils se disputent sans cesse pour savoir dans quelles mains la souveraineté sera remise ; mais ils s’entendent aisément sur les droits et les devoirs de la souveraineté. Tous conçoivent le gouvernement sous l’image d’un pouvoir unique, simple, providentiel et créateur. »

A ce sujet, les passerelles avec l’actualité peuvent traverser l’esprit. Comme l’élection de Trump par des électeurs qui n’ont obéi à aucun déterminisme «identitaire», mais ont simplement exprimé leur colère d’habiter de plus en plus mal un pays qui se défait, et l’on sait que cette lame de fond n’épargne pas l’Europe.

Mais comme souvent, Roméo Castellucci, qui préfère pétrir sa matière à la source, a recours au symbolisme. C’est le cas lorsqu’il orchestre la discordance et les violences imposées, qu’implique l’intégration au système politique. Le metteur en scène dresse une fresque picturale avec un traitement du nu féminin puisé chez Ingres qui balise les contours d’un cadre bien plus stricte qu’il n’en a l’air.

La grâce et la portée de cette épopée ne tombent pas de la scène quand le miroitement s’éteint. Liberté est laissée aux spectateurs d’en rallumer les lumières.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise 18/06/2017

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