Considérant Calais

img-5721Par Sébastien THIERY

Vu la République, la fraternité en ses fondements, l’hospitalité à l’horizon.

Vu les bouleversements des temps présents, la perspective de mouvements migratoires extraordinaires à venir, la démultiplication annoncée de « jungles » dans les plis et replis de nos métropoles.

Considérant que la « jungle » de Calais est habitée par 5 000 exilés, non pas errants mais héros, rescapés de l’inimaginable, armés d’un espoir infini.

Considérant qu’ici-même vivent effectivement, et non survivent à peine, des rêveurs colossaux, des marcheurs obstinés que nos dispositifs de contrôle, procédures carcérales, containers invivables s’acharnent à casser afin que n’en résulte qu’une humanité-rebut à gérer, placer, déplacer.

Considérant que Mohammed, Ahmid, Zimako, Youssef, et tant d’autres s’avèrent non de pauvres démunis, mais d’invétérés bâtisseurs qui, en dépit de la boue, de tout ce qui bruyamment terrorise ou discrètement infantilise, ont construit en moins d’un an deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, vingt-huit restaurants, quarante quatre épiceries, un hammam, deux salons de coiffure, des histoires d’humanité reléguées au statut d’anecdotes dans l’histoire officielle de la « crise des migrants ».

Considérant qu’ici-même l’on habite, cuisine, danse, fait l’amour, fait de la politique, parle une vingtaine de langues, chante l’espoir et la peine, pleure et rit, contredit ô combien les récits dont indignés comme exaspérés s’enivrent, assoiffés des images du désastre, bourrés de plaintes, écoeurés par ce qui s’invente, s’affirme et déborde.

Considérant que chacun des habitats ici dressé, tendu, planté, porte l’empreinte d’une main soigneuse, d’un geste attentif, d’une parole liturgique peut-être, de l’espoir d’un jour meilleur sans doute, et s’avère une écriture bien trop savante pour tant de témoins dont les yeux n’enregistrent que fatras et cloaques, dont la bouche ne régurgite que les mots « honte » et « indignité ».

Considérant que quotidiennement depuis début septembre 2015 des centaines de britanniques, belges, hollandais, allemands, italiens, français, construisent dans la « jungle », distribuent vivres et vêtements, organisent concerts et pièces de théâtre, créent radios et journaux, dispensent conseils juridiques et soins médicaux, et le soir venu occupent les lits des campings alentours et de l’Auberge de Jeunesse de Calais, haut-lieu d’une solidarité active extraordinaire, centre de l’Europe s’il en est.

Considérant que jamais les associations calaisiennes n’ont enregistré autant de propositions de dons et de bénévolat, et que ne cesse pourtant d’être narré le récit d’une unanime exaspération collective, d’une violence et d’un racisme prétendument généralisés, d’une pourriture surexposée salissant une ville autant que les kilomètres de barbelés la défigurent.

Considérant que Calais est, de facto, une ville-monde, avant-garde d’une urbanité du 21e siècle dont le déni, à la force de politiques publiques brutales, témoigne d’un aveuglement criminel à l’endroit de ce qui vient, d’un mépris mortifère de ce qui s’affirme.

Considérant que la « jungle » ne disparaîtra pas, ni à la force d’une violence légale déployée comme si s’organisait là une bande de criminels, ni par la grâce des « solutions » abstraites de « l’hébergement pour tous », dont les containers du « Centre d’Accueil Provisoire » à 20 millions d’euros exposent, sidérante, l’absurdité.

Considérant que la faillite des acteurs publics et l’incurie de leurs solutions sont si vastes, que dans une semaine, un mois, un an, la « jungle » de Calais apparaîtra au centuple, et que demeurera comme seul trésor public le fruit de ce que calaisiens et exilés auront cultivé malgré tout, à savoir ce qui nous rapproche.

Déclare :

– 1 : Que la destruction annoncée par la Préfète du Pas-de-Calais de la partie sud de la « jungle » de Calais, comprenant notamment une école resplendissante, s’avère une infamie, un acte de guerre irresponsable conduit non seulement contre des constructions, mais aussi contre des hommes, des femmes, des enfants, des rêves, des solidarités, des amitiés, des histoires, une opération militaire écervelée conduite non seulement contre le bidonville, mais contre ce qui fait ville à Calais.

– 2 : Que résister nécessite de riposter enfin au déni de réalité généralisé, de contredire les professionnels de la plainte comme les promoteurs de l’exaspération, de rendre célèbre ce qui s’affirme aujourd’hui à Calais, de faire retentir le souffle européen qui s’y manifeste, de s’avérer autrement attentifs aux promesses d’avenir qui s’y dessinent, à la beauté des bâtisseurs, à la vie qui toujours invente.

– 3 : Que penser et agir de nouveau à Calais, au devant d’une situation-monde nous concernant tous, c’est s’inspirer des gestes de celles et ceux qui construisent inlassablement en dépit de la haine qui porte le nom de « politique publique », c’est poursuivre l’édification d’une cité-oasis du 21 siècle où trouver abris de droits, de culture, de joie et de fraternité, c’est risquer d’autres formes d’écritures politiques de l’hospitalité, de ce que nous avons en commun, de notre République.

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

Ecole du Chemin des Dunes, zone sud de la Jungle de Calais, Février 2016 © Sébastien Thiéry

NB : Le PEROU développe à Calais des « actes documentaires » associant huit équipes de chercheurs et étudiants d’universités et d’écoles d’enseignement supérieur ainsi que des photographes. Intitulé « New Jungle Delire » (voir sur le site du PEROU : www.perou-paris.org), ce travail est soutenu par le PUCA et la Fondation de France. Il est présenté chemin faisant au Pavillon de l’Arsenal (21 boulevard Morland, 75004 Paris) dans le cadre d’Ateliers Publics bi-mensuels. Le troisième Atelier Public du PEROU aura lieu le mardi 23 février à 18h30.

Sébastien THIERY

Source : Blog de Madiapart 14 févr. 2016

Voir aussi : Actualité France,  Rubrique Politique, Politique de l’immigration, Le camp de Grande-Synthe, rubrique Société, Justice,

La France au bord du burn-out… et nos résignations

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Par Cyrille de Lasteyrie, alias Vinvin

J’ai atteint un tel niveau d’exaspération politique que j’ai l’impression d’être au bord du burn out. Chaque jour je prends directement dans le ventre la honteuse réalité. Je vis dans un pays malade de partout, avec à sa tête des petits Français, élus par la magie de tous nos renoncements, assis sur leurs privilèges, vidant les caisses à tour de rôle et à tours de bras sous nos yeux ébahis, se moquant allègrement de nos conversations et de nos avis, s’octroyant des primes, des salaires, des taux, des toits et des avantages généreux, inventant des lois scélérates sous la panique, chantant la Marseillaise au Congrès de Versailles, la larme à l’oeil entre deux mises en examen, désertant leur poste à l’Assemblée, démissionnant de leurs ministères pour retrouver leur mairie, profitant de leur poste, les yeux dans les yeux, pour placer l’oseille au frais, écrivant des livres de promesses malodorantes, courant de plateaux en plateaux pour déverser leurs éléments de langage, vidant le langage de tous ses éléments, bafouant la vérité au profit du profit, mentant le mardi pour se repentir le jeudi et se représenter le dimanche, la gueule enfarinée, rasant gratis et sans état d’âme, bénis par leurs camarades de promotion, coudes à coudes, soudés, calés dans les dorures, au son de la trompette républicaine lustrée par notre impôt massif et notre dette souveraine.

J’ai la nausée, elle est là et elle ne me quitte plus, elle s’intensifie

Je cherche des traces de l’intérêt général, je ne le trouve pas. Il a été noyé sous les partis, les syndicats, les associations, les lobbies, les groupes, les intérêts particuliers, les privilèges des uns qui font les bénéfices des autres. Le blocage est total, les verrous sont rouillés et les flambeurs continuent de parader devant six millions de chômeurs, une école qui se délite, une santé attardée, un indice de bonheur qui s’écroule au 29ème rang derrière le Qatar et une consommation d’anti dépresseurs qui fait le délice de nos laboratoires, eux aussi bien placés dans la course aux bien placés. Je dégueule ma peine et je pisse dans un violon. Comme vous. Français impuissant à qui l’on fait croire tous les cinq ans qu’ils ont leur destin en main, comme des veaux qu’on mène à l’abattoir en leur caressant le flanc sous une musique douce pour faciliter l’anesthésie. Cinq ans à nous déchirer pendant qu’une petite bande de petits Français joue avec nos vies, nos économies, nos rêves de bonheur simple et de paix sociale. De temps en temps ils nous filent un os à ronger, qui d’un mariage pour tous, qui d’une loi de renseignement, qui d’une déchéance ou d’une indignité, et nous sautons dessus comme prévu, en bons petits soldats. Ils nous divisent à l’intérieur de nos familles, à l’heure où nous devrions plus que jamais nous aimer. Je suis écoeuré et perdu, silencieux, tétanisé par le sentiment d’impuissance. Les gens comme moi n’appartiennent à aucun intérêt particulier, hors celui de vivre bien ensemble, sans se déchirer, sans se méfier les uns des autres, tranquillement vivants sans faire de vague. Mais ça ne se passe plus comme ça… Cet hiver, l’un des nôtres est mort à trois cents mètres de l’Elysée. Je dis bien l’un des nôtres. Un membre du village, un cousin de cousin, certainement. On l’a laissé crever comme un rat aux pieds du Palais. Sans domicile. Pendant ce temps-là l’Élu assistait à des matchs de rugby et commémorait les chrysanthèmes, s’asseyait sur l’Histoire pour laisser une trace, de frein. Je n’en veux plus, de ces simulacres d’un temps passé et révolu.

Je ne veux plus d’un homme qui dit « moi je », il est temps que nous disions Nous. Aucune raison morale, technique et même de bon sens, qu’un seul homme du haut de ses petits arrangements entre amis, puisse décider d’envoyer le pays dans la guerre, et même de nommer la guerre, sans que nous, NOUS, ayons dit qu’il le pouvait. Aucune raison de modifier notre constitution sur l’autel de la peur. Aucune raison de prendre seul des responsabilités plus grandes que lui. Sommes-nous donc fous d’oublier sans cesse de fermer les yeux comme ces femmes battues qui voudraient fuir mais ne le peuvent pas, prisonnières d’une peur qui les paralyse? Si peu de choix entre l’incompétence, la malhonnêteté et la résignation? Nous irons bientôt, en 2017, comme des moutons sous morphine, choisir entre trois personnages, glissant dans l’urne le nom d’un comédien, maquillé, média-trainé, porté par des intérêts qui nous sont étrangers. Le goût des jeux, même sans le pain, nous donnera quelques temps notre dose d’adrénaline et comblera notre sens du débat. Le lendemain, les trois quarts de la population auront la gueule de bois et retourneront tête baissée vaquer à leurs espoirs corrompus, jusqu’en 2022.

J’ai perdu le goût de ce cirque. Le pays est au bord du burn out et à la fin de cet article, je ne sais toujours pas ce que je peux faire. Cercle vicieux et vertigineux. Ce qui me fait peur, c’est ma propre résignation et cette colère stérile qui ne fait qu’engendrer de la colère stérile. À quel moment la somme de ces colères pourra-t-elle produire un son commun, un premier pas vers une remise au goût du jour de notre dignité ?

Source sur Clairon.tv, le blog de Vinvin. 12/02/2016

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Travail Salaire « modulable », astreintes non payées : les idées chocs d’El Khomri

L'avant-projet de loi de Myriam El Khomri se révèle explosif. Photo AFP/MARTIN BUREAU

L’avant-projet de loi de Myriam El Khomri se révèle explosif. Photo AFP/MARTIN BUREAU

Les 35 heures restent – sur le papier – mais la ministre du Travail fait des propositions que n’auraient pas reniées les politiques les plus libéraux. Revue de détail.

Selon Le Parisien, La future loi Travail de Myriam El Khomri empile les propositions chocs. L’avant-projet de loi livre les principaux points d’un texte explosif sur le plan du droit social. Reste qu’il est encore loin d’être voté: la loi doit encore passer en comité interministériel, avant d’être présentée en Conseil des ministres le 9 mars et devant le Conseil d’État.

Revue de détail d’un texte qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Vers la semaine de 60 heures?

La durée légale du travail resterait à 35 heures (autrement dit, les heures supplémentaires débuteraient toujours à la 36e heure), mais la durée maximale d’une semaine de travail serait portée à… 60 heures! Un cas possible aujourd’hui « pour des circonstances exceptionnelles, sous réserve d’accord de l’inspection du travail ». Sauf qu’El Khomri veut faire sauter cette demande d’autorisation – quasiment jamais accordée.

Un salaire… « modulable »

Lors d’un passage à vide économique, ou dans le cas de la conquête de nouveaux marchés, l’entreprise pourrait moduler (à la baisse) librement le temps de travail et le salaire des employés pour cinq ans maximum. Si l’accord préalable des salariés est prévu, ceux qui refuseront pourront être licenciés pour « cause réelle et sérieuse ». Jusqu’ici, en cas de modification unilatérale du contrat, le salarié qui refusait la nouvelle version pouvait être licencié économique, ce qui lui était plus favorable.

Des astreintes non travaillées… et non payées

Aujourd’hui, un salarié en astreinte est considéré comme à disposition de l’entreprise, ne serait-ce que parce qu’il ne peut s’éloigner ou s’absenter. Il doit donc à ce titre être indemnisé. Le texte d’El Khomri prévoit tout simplement qu’il soit considéré comme… « en repos », à partir du moment où l’entreprise n’aurait pas fait appel à lui. Pourtant, selon la Charte sociale européenne, une astreinte peut être moins payée – ce n’est pas un travail effectif – mais elle doit tout de même être indemnisée.

Prud’hommes: les indemnités plafonnées

Au-delà des indemnités légales de base, les prud’hommes peuvent librement fixer le montant des indemnités allouées à un salarié licencié abusivement. Mais El Khomri prévoit un plafonnement, réclamé et attendu par les patrons. Le juge doit s’en tenir à un barème, qui tient uniquement compte de l’ancienneté du salarié. Avec une limitation à 15 mois de salaire pour les employés qui ont plus de 20 ans d’ancienneté.

Des référendums plutôt que des syndicats

Le principe d’un accord d’entreprise voté par les syndicats demeure, mais ceux-ci devront représenter au moins 50% des suffrages lors des élections professionnelles (contre 30%) pour être jugés représentatifs. Si les syndicats majoritaires ne valident pas l’accord, des syndicats pourront demander la tenue d’un référendum, sans pouvoir s’opposer à sa validation si les voix sont majoritaires.

Coup de canif dans le forfait jour

En France, 50% des cadres sont au « forfait jour »: ils peuvent donc déroger aux 35 heures hebdomadaires, mais doivent s’en tenir à d’autres contraintes: 235 jours de travail par an au maximum, et 11 heures de repos consécutives obligatoires par 24 heures. La mise en place du forfait jour passait par la signature d’un accord collectif dans les PME de moins de 50 salariés. Selon le texte de la ministre, un accord individuel de chaque salarié suffira désormais. Et ce n’est pas tout: les 11 heures de repos pourront être fractionnées, plutôt que consécutives.

Les apprentis travailleront plus

La durée légale de travail d’un apprenti serait portée à 40 heures hebdomadaire (contre 35), avec 10 heures par jour au maximum (contre 8), ce qui était déjà possible, mais uniquement avec l’accord de l’inspection du travail et d’un médecin du travail. Désormais, le patron devra seulement « informer » l’inspection et le médecin du travail.

Source : Le Bien public 18/02/2016

Le texte intégral de l’avant-projet de loi

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Les robots créeront 3 millions de chômeurs en France en dix ans

Selon le rapport Gallois sur la compétitivité de la France il n'y a que 34 500 robots en fonction dans l'hexagone, soit 4 fois moins qu'en Allemagne.

Selon le rapport Gallois sur la compétitivité de la France il n’y a
que 34 500 robots en fonction dans l’hexagone, soit 4 fois moins qu’en
Allemagne.

Robotisation, automatisation, « chômagisation »… voilà quel sera l’avenir de la France selon le cabinet Roland Berger. Dans une étude reprise par le Journal du Dimanche, le cabinet met en lumière les conséquences dramatiques pour l’emploi de cette course à l’innovation. Tous les secteurs seront frappés, des simples industries à la police… et à tous les niveaux.

De quoi faire s’écrouler tous les projets du gouvernement pour relancer l’emploi en France. Et ce n’est pas de la science-fiction : ça va arriver dans 10 ans.

18% de chômeurs en 2025… et personne n’y pourra rien

Il va falloir que le gouvernement oublie sa tentative vaine de baisser le chômage en France et se penche sur des mesures concrètes pour que le pays vive avec un taux de chômage de plus en plus élevé. Car tout ce qu’il tente, sans succès par ailleurs (le chômage a encore augmenté de 19 200 personnes en septembre 2014), sera détruit par les robots.

Ce scénario catastrophe ne sort pas de l’imagination d’un réalisateur de science-fiction, malheureusement, mais d’une étude publiée par le cabinet spécialisé Roland Berger qui analyse l’impact de la robotisation sur l’emploi en France. Les conclusions sont claires : il y aura de plus en plus de chômeurs en France, leurs emplois leurs seront volés par les robots. Ainsi, quasiment un français sur 5 (18%) se retrouvera sans travail.

Cette hausse du taux de chômage n’est pas prévue dans un futur lointain, qui plus est. 18% de chômeurs, c’est maintenant ! Ou plutôt en 2025, soit dans une dizaine d’années.

Les robots voleront vos emplois… mais rendront du pouvoir d’achat

Selon le cabinet Roland Berger, personne n’est à l’abri : ceux qui travaillent en industrie, bien entendu, mais également les agriculteurs, les journalistes et même les policiers seront remplacés par des robots. Seuls les domaines de la culture, de la santé et de l’éducation seront épargnés… pour l’instant.

Mais tout n’est pas noir ou blanc dans cette histoire. Car la robotisation permettra de faire des économies, des marges et d’augmenter le pouvoir d’achat… pour ceux qui auront encore un emploi.

30 milliards d’euros de gains en productivité pour les entreprises sont au programme, ce qui devrait permettre d’augmenter les investissements.

13 milliards d’euros de pouvoir d’achat seront rendus aux ménages grâce à une baisse des prix et une augmentation des dividendes pour les actionnaires.

Source Economie Matin 17/02/2016

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L’envers du décor paradisiaque de Tahiti

file6og9qwepn8jiakkbo71François Hollande est attendu à Tahiti le 22 février. Il sera le premier chef d’Etat français depuis treize ans à s’y rendre. Une visite attendue car, cinquante ans après le premier essai nucléaire, la Polynésie française paye les conséquences sociales et environnementales de la présence des fonctionnaires et des soldats de la métropole

Un vent léger venu du large fait bruisser les arbres fruitiers qui entourent la maison de Marie-Noëlle Epetahui, dans la presqu’île de Tahiti iti, au sud-est de l’île de Tahiti. «Les femmes m’appellent de jour comme de nuit, quand elles se font frapper. Ma porte est toujours ouverte.» Dans la ville de Taravao, à une cinquantaine kilomètres de Papeete, la responsable de l’antenne locale de l’association Vahine Orama («Femme debout») accueille chaque année plusieurs centaines de victimes de violence domestique sous son toit. «Les coups ont toujours existé, mais ils sont de plus en plus nombreux. La société polynésienne est en profonde mutation, les structures traditionnelles sont en train de disparaître», explique-t-elle.

Depuis la fin des essais nucléaires, en 1995, et le départ des militaires de métropole, le travail se fait rare en Polynésie française. L’alcool et la drogue, le paka, la marijuana locale, forment un cocktail détonnant qui prospère avec la misère. «En presqu’île, la plupart des problèmes se produisent dans les lotissements sociaux de Taravao, construits en 2006 et 2007 par l’Office public de l’habitat (OPH)», poursuit Marie-Noëlle Epetahui. Ces logements accueillent des familles originaires d’archipels éloignés, venus à Tahiti dans l’espoir d’être embauché quelque part. Faute d’emplois à Papeete, beaucoup de ces déracinés ont été déplacés à Taravao, sur l’isthme qui sépare la presqu’île de la grande île de Tahiti Nui.

«Les populations des archipels des Tuamotu ou des Marquises ont commencé à arriver à Tahiti après l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), en charge des essais nucléaires français, dans les années 1960. A cette époque et jusqu’au milieu des années 1990, l’argent coulait à flot», souligne Maiana Bambridge, ancienne directrice de l’OPH, aujourd’hui vice-présidente de la Croix-Rouge de Polynésie française. «En l’espace de quarante ans, les gens ont oublié comment pécher et se nourrir des fruits de la forêt, ils sont devenus manutentionnaires ou sont passés derrière des bureaux. Et puis tout s’est écroulé d’un jour à l’autre

Les Polynésiens cultivent souvent le mythe d’un «âge d’or», antérieur aux essais nucléaires, mais il n’est pas facile pour autant de revenir vivre dans les îles les plus isolées. «Il n’existe pas de lycée généraliste dans les archipels des Gambier ou des Australes, poursuit Maiana Bambridge. Les jeunes viennent à Tahiti pour étudier, ils se logent chez des parents, mais la cohabitation est souvent difficile. Les femmes enceintes sont poussées à venir accoucher à l’hôpital de Papeete, afin de réduire en théorie la mortalité infantile. La Protection sociale rembourse les évacuations sanitaires, mais cet éloignement contribue à faire éclater les cellules familiales.»

Sur un modèle très français, le gouvernement autonome du «pays» a fait le choix de la centralisation, en concentrant toutes les infrastructures à Tahiti, alors que les 138 îles qui forment la Polynésie française sont éparpillées sur un immense territoire maritime de 5,5 millions de km2, aussi grand que l’Europe occidentale.

A proximité de Papeete, les pistes de l’aéroport de Faa’a ont été construites sur des terrains remblayés: d’un côté, le lagon, désormais inaccessible à la population, de l’autre le quartier de squatteurs de Hotuarea, que l’Etat veut évacuer depuis des années. «Ces gens se sont installés il y a plusieurs décennies, souvent avec l’accord tacite des propriétaires, explique Moetai Brotherson, adjoint au maire de la ville, l’indépendantiste Oscar Temaru. Aujourd’hui, cela pose des difficultés. Beaucoup de familles veulent récupérer leurs terrains.»

Drogue, obésité et diabète

 

La commune de Faa’a concentre tous les problèmes sociaux de la Polynésie: drogue mais aussi obésité et diabète, «la» maladie du pays, qui toucherait près d’un Polynésien sur deux. En quelques décennies, le régime alimentaire des îles a été totalement transformé, alors que presque tous les produits sont importés. Le beurre, l’huile et les boissons gazeuses occupent désormais une place de choix sur les tables de la population.

«Les essais nucléaires ont bien sûr contaminé le Pacifique et causé des dommages environnementaux irréversibles, mais ils nous ont aussi enfermés dans une terrible dépendance économique et culturelle à l’égard de la France», s’indigne Roland Oldham, un militant qui a participé à sa première manifestation contre les essais en 1966, l’année de ses 16 ans et du premier tir sur l’atoll de Moruroa. Il dirige aujourd’hui l’association des anciens travailleurs du nucléaire, qui se bat pour l’indemnisation des victimes. «Nous avons déposé près de 900 dossiers, mais la plupart ont été rejetés, en raison de l’article 4 de la loi de 2010, qui introduit la notion de «risque négligeable»: les victimes doivent apporter la preuve que leur cancer est bien dû aux essais, ce qui scientifiquement impossible!» Pour lui, le programme nucléaire français, pourtant arrêté depuis vingt ans, est un «cancer» qui continue de ronger la société polynésienne.

Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, Papeete

Source : Le Temps, 15/02/2016

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