« Pour s’exercer, le pouvoir doit se donner l’instrument d’une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, capable de tout rendre visible, mais à la condition de se rendre elle-même invisible. Elle doit être comme un regard sans visage qui transforme tout le corps social en un champ de perception : des milliers d’yeux posés partout, des attentions mobiles et toujours en éveil, un long réseau hiérarchisé. (…) Cette incessante observation doit être cumulée dans une série de rapports et de registres ; tout au long du XVIII° siècle, un immense texte tend à recouvrir la société grâce à une organisation documentaire complexe. Et à la différence des méthodes de l’écriture judiciaire ou administrative, ce qui s’enregistre ainsi, ce sont des conduites, des attitudes, des virtualités, des soupçons – une prise en compte permanente du comportement des individus.Or, il faut remarquer que ce contrôle policier, s’il est tout entier « dans la main du roi », ne fonctionne pas dans une seule direction. C’est en fait tout un système à double entrée : il a à répondre, en tournant l’appareil de justice, aux volontés immédiates du roi ; mais il est susceptible aussi de répondre aux sollicitations d’en bas ; dans leur immense majorité, les fameuses lettres de cachet, qui ont été longtemps le symbole de l’arbitraire royal et qui ont politiquement disqualifié la pratique de la détention, étaient en fait demandées par des familles, des maîtres, des notables locaux, des habitants des quartiers, des curés de paroisse ; et elles avaient pour fonction de faire sanctionner par un internement toute une infrapénalité, celle du désordre, de l’agitation, de la désobéissance, de la mauvaise conduite. »
Michel Foucault, Surveiller et punir (Gallimard, 1975)
Il y avait de la gravité, des doutes, de l’espoir aussi lors du premier rassemblement des membres du Collectif coursiers à Paris, dimanche 11 septembre, devant le château de Vincennes.
Né sur Facebook en mai 2016, puis devenu une association, ce groupe, qui compte un millier de personnes, a pour vocation de rassembler les livreurs de repas à vélo qui travaillent pour des plates-formes de livraison des repas, telles que Foodora, Deliveroo, Tok Tok Tok, etc., en tant qu’autoentrepreneur, un statut imposé par ces entreprises. Se rassembler et s’organiser en prévision d’éventuels coups durs que certains sentaient venir dans ce secteur en plein essor.
Fermeture de Take Eat Easy
Ce qui n’a pas tardé à arriver : le 26 juillet à 9 heures, la start-up Take Eat Easy (TEE), née trois ans plus tôt en Belgique, annonçait à ses livreurs sa fermeture immédiate pour cause de faillite. Début septembre, c’est au tour du français Tok Tok Tok d’annoncer sa fermeture et son rachat par « l’un des leaders du secteur ». Selon TechCrunch, il s’agirait du britannique Just Eat, qui a déjà acquis AlloResto en 2012.
La fermeture de TEE a provoqué un choc chez ses 2 500 coursiers en France, 4 500 en Europe : plus de travail, pas de paiement des courses effectuées en juillet, pas d’indemnités chômage. Selon les cas, la dette de TEE varie de 70 euros à 20 000 euros.
La nouvelle a poussé les coursiers à engager des actions pour tenter de récupérer leur dû. Pas simple : en tant qu’autoentrepreneurs, ils ne percevront rien, théoriquement, de la part du régime de garantie des salaires, l’AGS. A moins qu’ils soient reconnus comme salariés déguisés en indépendants. C’est cette requalification que vont demander au conseil des prud’hommes « une trentaine de livreurs », précise Jérôme Pimot, l’un des leaders du collectif.
Roman noir Mark Haskell Smith Ceci n’est pas une histoire d’Amour
Mark Haskell Smith nous embarque dans une forme de road movie hilarant à travers les Etat-Unis en compagnie de Sepp Gregory star de téléralité. L’homme élu « le plus sexy de l’année » parcourt les librairies du pays où des foules de lectrices l’ovationnent, surtout lorsqu’il soulève son tee-shirt pour exhiber ses tablettes de chocolats.
Sepp connaît la musique et se prête à une discipline de fer pour assurer. Le livre qu’il dédicace est une idée de son agent. Il a été écrit par Curtis, un écrivain talentueux pas reconnu, qui accepte le rôle de nègre pour faire un max de blé. Mais le succès par procuration que rencontre son bouquin le plonge grave dans le calcaire.
Dans ce terrible jeu de dupe, se glisse la perfide blogueuse littéraire, Harriet Post, qui se pique de révéler la vérité psychologique en mettant fin à l’escroquerie, mais sa quête pour révéler le nom du véritable auteur du livre ne va pas la mener où elle pensait…
A partir de ce casting de base, Mark Haskell Smith, déroule une intrigue parfaitement ficelée et complètement secouée qui fourmille d’idées brillantes. Les routes du récit sont aussi hasardeuses, que la réaction intime des personnages.
L’écrivain a le goût de la satire sociale féroce. Il entremêle habilement la psychologie fragile de ses personnages en les plongeant – en guise de thérapie ?- dans le grand bain des addictions contemporaines. Les situations loufoques et onctueuses s’enchaînent dans un captivant rapport au temps.
Mark Haskell Smith signe une grande cavale des temps modernes pleine de provocations où l’on réalise que la téléréalité peut côtoyer la plus grande exigence littéraire et que tout le monde peut être prisonnier de son histoire dans un monde « dirigé par les crétins, les demeurés, les nichons, et l’argent. »
Mark Haskell Smith était l’un des invités d’honneur du FIRN de Frontignan, cet été, dont la thématique était « Mort de rire ». Il y avait, sans l’ombre d’un doute, toute sa place.
Le 8 septembre arrive en kiosques le « Manuel d’économie critique » du « Monde diplomatique ». En 2014, le premier opus de cette collection était consacré à l’histoire. Il s’agit cette fois d’éclairer les bases et les enjeux d’une discipline de pouvoir, l’économie, dont les principes gouvernent maints aspects de nos vies. Cet ouvrage vise à faire comprendre pour faire agir : la bataille des idées s’ouvre à tous dès lors qu’on s’efforce de conjuguer souci de l’écriture, rigueur du propos, sens des images, pédagogie et recul historique. Telle est la vocation de ce manuel.
es libéraux ne se satisfont pas des êtres humains tels qu’ils sont : trop imprévisibles, mus par des passions obscures. Ils ont donc inventé l’individu néoclassique. Dépourvu de culture et d’affect, celui-ci n’éprouve aucun sentiment : pas d’amour, pas de haine, pas de solidarité, encore moins d’abnégation. Il permet de produire de savants travaux de laboratoire sur le fonctionnement du monde sans avoir à se soucier d’histoire, de géographie ou d’émotions. Petite plongée dans le monde mystérieux de l’économie dominante.
Habitant de cette singulière contrée, Rémi adore les pizzas. A priori, rien de vraiment étrange. Sauf que la faim des individus néoclassiques ne connaît pas plus la satiété qu’eux-mêmes l’embonpoint. Rémi dévorait déjà trois pizzas par jour avant de gagner au Loto ? Qu’à cela ne tienne : en bon néoclassique, il profite de sa soudaine fortune pour s’abandonner un peu plus encore aux plaisirs de la gastronomie italienne.
Dans le monde de l’économie néoclassique, le marché pose les mêmes problèmes qu’ailleurs. Mais il offre également des solutions. La quête de profit conduit à l’extraction effrénée de matières premières, dégradant ainsi l’environnement ? Peu importe. Ici, la transformation de la nature en marchandise constitue la meilleure réponse aux dérives qu’elle a engendrées : plus les ressources s’amenuisent, plus leur prix s’élève et moins il devient intéressant de les exploiter. La pollution comme antidote à la pollution, en somme…
Les règles de base de l’arithmétique basculent également lorsqu’on pénètre en terres néoclassiques. En ces lieux, il arrive que les additions se comportent comme des soustractions. Par exemple, dans le domaine des impôts. D’ordinaire, augmenter le taux des prélèvements obligatoires accroît les recettes de l’État. Sous le climat néoclassique, au contraire, cela revient… à les réduire, puisque toutes sortes de mécanismes d’évasion et de niches fiscales permettent aux contribuables de refuser des impôts qu’ils jugent soudain trop élevés. La sagesse locale milite donc pour la plus grande prudence en la matière.
Des réalités trop « impures » pour se conformer aux théories néoclassiques
D’une logique parfois déroutante, le monde de l’économie néoclassique se distingue en tout point du monde réel. La plupart des dirigeants occidentaux se prévalent pourtant de ses règles pour justifier leurs décisions : dérégulation, privatisations, abandon des politiques publiques aux « forces du marché » — bref, la réalisation du projet néolibéral. Ce fut par exemple le cas en Grèce, quand leurs observations de l’étrange univers néoclassique ont convaincu les membres de la « troïka » (Fonds monétaire international, Commission et Banque centrale européennes) qu’on pouvait espérer ramener à la vie les victimes d’asphyxie en pratiquant la strangulation.
Mais la Grèce appartient au monde réel, et la recette néoclassique a fait bondir la dette. Pouvait-on vraiment s’en étonner, lorsque les mêmes prescriptions avaient conduit aux mêmes afflictions trente ans plus tôt en Amérique latine ? L’échec de la méthode soulève une interrogation : comment expliquer que les dirigeants politiques s’abreuvent exclusivement à la fontaine néoclassique alors que les sources sont si nombreuses alentour ?
La résilience de cette pensée repose en grande partie sur sa prétention à la scientificité. Il en irait de l’économie comme de la physique ou des mathématiques. Mais les physiciens morigènent rarement les atomes qui se refusent à suivre les trajectoires calculées préalablement en laboratoire. À l’image de ces enfants qui s’agacent de voir une boule refuser de s’insérer dans un orifice triangulaire, les néoclassiques s’impatientent souvent d’économies trop « impures » pour se conformer à leurs modèles théoriques.
Certes, les débats existent — d’autant plus enfiévrés qu’ils sont cantonnés à des revues confidentielles et formulés à travers d’énigmatiques équations. Du côté des politiques publiques, les militants néolibéraux ont conquis les cabinets ministériels et le sommet des institutions financières internationales depuis la fin des années 1970 (avant, parfois, de retourner conseiller les multinationales et les banques, comme l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso, désormais au service de la banque d’affaires Goldman Sachs). Infalsifiable, leur modèle n’échoue jamais — un privilège qui garantit une confortable légitimité. À charge pour la réalité de s’adapter.
Cette dérive trouve l’une de ses illustrations les plus frappantes dans la « théorie des anticipations rationnelles ». Popularisée dans les années 1980, cette thèse a repris (et radicalisé) la position du monétariste Milton Friedman (1912-2006). Celui-ci avait imposé l’idée que les injections de liquidités décidées par les banques centrales — en vue de relancer l’économie, par exemple — revenaient à se tirer une balle dans le pied. Pourquoi ? Parce que « faire tourner la planche à billets » provoque une inflation bientôt perçue par les entreprises et les ménages, qui, pas dupes, resserreraient les cordons de leur bourse. Renforçant encore la foi de leur maître dans l’efficacité des marchés, les héritiers de Friedman ont postulé que toute politique publique (de régulation, de pilotage de la conjoncture, etc.) serait donc instantanément déjouée par des agents économiques supposés aussi bien informés que les experts qui les étudient. Conclusion stratégique du très optimiste père de cette théorie, Robert Lucas : il fallait déréguler toujours davantage les marchés financiers. En 2003, Lucas considérait que ses appels avaient été entendus et déclarait devant l’American Economic Association que le problème des dépressions était « résolu, et pour de nombreuses années ». Quatre ans après éclatait la plus grave crise financière mondiale depuis 1929…
Au cœur de la tempête, le dogme néolibéral ressemble parfois au roseau de la fable : il plie, et les « experts » aménagent leurs convictions. Quand la foudre a menacé l’euro, la Banque centrale européenne (BCE) a levé le tabou monétariste qui la guidait en rachetant massivement des obligations d’État. Quelques mois auparavant, l’idée aurait fait tressaillir les grands argentiers européens, qui estimaient qu’elle inciterait au laisser-aller et doperait la dépense publique.
Dégager l’horizon en rappelant que rien n’est irréversible
Si la BCE, une institution plus politique que technique, s’est si facilement dépouillée de ses dogmes malcommodes, c’est qu’il s’agissait de sauver l’essentiel : maintenir les affaires économiques à l’abri d’une démocratie jugée trop versatile. Un projet qu’ont porté avec succès, au-delà de leurs nuances, toutes les variantes du néolibéralisme, qu’il s’agisse du monétarisme d’origine américaine ou de l’ordolibéralisme de filiation allemande. Le sabir économique (qui recèle des trésors d’euphémismes) parle de « crédibilité » des politiques menées. Entendre : l’abdication par les élus de leur pouvoir de décision au profit de règles préétablies, comme les traités européens. Les capitaux sont autorisés à déstabiliser un pays en y affluant, avant de le chahuter davantage encore en le désertant. À la liberté dont ils jouissent répond désormais le carcan appliqué à la démocratie : un corpus juridique presque intouchable, et dont les fondements théoriques surprennent parfois par leur désinvolture. Ainsi, un étrange plafond limite les déficits publics à 3 % du produit intérieur brut (PIB) au sein de la zone euro.
Et, lorsque la potion du Fonds monétaire international (FMI) n’a pas donné les résultats escomptés en Grèce, c’est qu’Athènes s’est montré trop timoré, comme le suggère la directrice du FMI Christine Lagarde, sourde aux revirements du département de la recherche de sa propre institution : « Une des raisons pour lesquelles le programme grec a été beaucoup moins réussi [que ceux de la Lettonie ou de l’Irlande], c’est qu’il y a eu une résistance des gouvernements successifs (1). »
N’en déplaise à Mme Lagarde, nul n’est tenu de se résoudre à la docilité. Faire advenir un autre monde implique toutefois un double effort : réussir à se libérer des lois édictées par les dominants ; parvenir à réinsérer la contrainte économique dans la réflexion stratégique. Notre Manuel d’économie critique n’affiche pas d’autre ambition que de contribuer à cette entreprise.
On y apprendra ce qu’est une crise financière, comment fonctionne le chantage à la dette, comment les banques créent la monnaie ou pourquoi le Brésil a récemment été chahuté par les investisseurs. Mais on découvrira également comment fut inventée la carte de crédit, qu’on a hier échangé autre chose que de l’argent, que les revues scientifiques s’intéressent parfois davantage aux sièges des toilettes qu’au rapport entre financiarisation et chômage, que l’économiste libéral Friedrich Hayek avait peut-être lu Lénine et les patrons, Karl Marx…
La bataille idéologique débute dans le système éducatif, où les « sciences économiques et sociales » sont enseignées à partir de la seconde en France. À la différence de ce qui se passe dans les cursus universitaires, au lycée l’économie continue de dialoguer avec sa grande sœur, la sociologie. Cette singularité française subit de nombreuses attaques depuis quelques années. Sur fond de militantisme patronal, le cadre néoclassique et la célébration du libre-échange ont pris une place confortable dans les programmes, alors que la notion de « classe sociale » a été escamotée en 2011. Lorsque, en juin 2016, le ministère de l’éducation nationale a décidé de rendre facultatif l’enseignement de la sacro-sainte « loi de l’offre et de la demande » en seconde, le Mouvement des entreprises de France (Medef) a condamné un « projet d’appauvrissement du programme » qui « contredit totalement le discours louable de la ministre en faveur d’un rapprochement de l’école et de l’entreprise ». Recommandation du vice-président de l’organisation, M. Thibault Lanxade : « Tout doit être fait au contraire pour insuffler l’esprit et le goût d’entreprendre le plus tôt possible, par un enseignement en phase avec la réalité quotidienne des entreprises (2). »
Si, dans cette matière, les professeurs s’illustrent par leur propension à résister aux mots d’ordre patronaux, ils ne rédigent pas les programmes. Certes, ces derniers ne sont pas des scripts dessinant, tels les rails d’une voie ferrée, un passage obligé. Fort heureusement, les enseignants demeurent libres d’apporter un éclairage spécifique sur les questions abordées. Mais l’ambition d’émanciper les esprits qui anime la plupart d’entre eux peut-elle se satisfaire de simples marges de manœuvre ? La perspective enthousiasme d’autant moins que celles-ci rétrécissent : alors que le gouvernement s’était engagé auprès de l’Association française d’économie politique (AFEP), fin décembre 2014, à créer une section « Institutions, économie, territoire et société » susceptible d’accueillir les universitaires hétérodoxes, il s’est rétracté à la suite d’une offensive des néolibéraux, dont Jean Tirole. Pour le « Prix Nobel » français, la mesure — une « catastrophe » — aurait promu « le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ».
Nous avons réuni certains des meilleurs spécialistes en économie — chercheurs, professeurs d’université et du secondaire, journalistes — pour revisiter les programmes de première et de terminale et en donner notre propre traitement. Avec quatre objectifs : déconstruire les idées reçues qui instillent dans les esprits la fatalité néoclassique ; apporter un éclairage historique et international souvent absent des programmes ; introduire les analyses d’écoles de pensée chassées des universités et privées d’accès aux médias ; dégager l’horizon en rappelant que rien n’est irréversible.
Se libérer des contraintes édictées par les néoclassiques n’implique pas d’ignorer celles liées au fonctionnement du monde. Entre les dogmes et l’ignorance, le manuel que nous proposons invite à replacer l’économie au service de la société. Car il ne suffit pas de souhaiter que le monde change pour parvenir à le changer : si l’économie néoclassique prétend réinventer les lois de l’arithmétique, celles-ci s’imposent néanmoins au pouvoir politique. Y compris quand il entend « changer la vie ». Comment comprendre le chaos économique vénézuélien sans évoquer le phénomène de la « maladie hollandaise » ? Comment tirer le bilan de l’échec de la relance opérée par François Mitterrand en 1981 sans s’intéresser à la concurrence étrangère ? Suffit-il vraiment de dénoncer la dette comme un héritage néolibéral pour en gérer le fardeau ? De même, tenter de se libérer du marché grâce à la planification conduit parfois à d’embarrassantes bévues, comme la production de chaussures exclusivement pour les pieds gauches.
L’intellectuel britannique Ralph Miliband soulignait en 1979 que « les gouvernements de gauche (…) viennent généralement au pouvoir dans des circonstances de crise économique et financière grave (3) ». Dans un tel contexte, l’opiniâtreté des soutiens du nouveau pouvoir s’avère décisive. Une meilleure compréhension de la nature politique et sociale de l’économie n’y nuirait pas. Nous avons donc l’espoir que nos manuels circuleront également en dehors des salles de classe.