Cinéma Diagonal : Afrique 50 les colonies en héritage

Michel Le Thomas à Montpellier Photo Rédouane Anfoussi

Michel Le Thomas à Montpellier Photo R. Anfoussi

Le réalisateur Michel Le Thomas était au Diagonal jeudi pour présenter De Sable et de sang dans le cadre d’un débat animé par l’historien Jacques Choukroun.

Le film relate l’histoire de Akjoujt, une ancienne ville minière de Mauritanie, en rendant compte de l’impact de l’entreprise néo-colonialiste sur la vie des habitants à partir de leurs expériences. ?« Au départ, il s’agissait de faire un documentaire pour transcrire la dimension humaine de l’action de coopération engagée par la ville communiste de Sevran dans le cadre d’un jumelage avec Akjoujt, explique le réalisateur formé par Jean Rouche, mais cela a pris un peu de temps et cette commune de Seine St Denis a basculé à droite. Le jumelage n’y a pas survécu et le film est resté en plan. Et puis, suite à une rencontre avec René Vautier célèbre pour avoir réalisé le premier film anti-colonial français nous avons décidé de bâtir un scénario.»

Le film joue sur la fiction pour faire le lien entre l’Europe coloniale d’hier et l’Europe forteresse d’aujourd’hui mais De Sable et de sang garde pour l’essentiel la teneur d’un documentaire. On retrouve René Vautier dans son propre rôle de résistant. L’auteur de Afrique 50 et de Avoir 20 ans dans les Aurès, porte un regard sincère sur sa vie de combat contre l’exploitation humaine.

L’intérêt majeur de ce film est de montrer les éléments qui font la continuité entre l’exploitation dénoncé avec fougue dès les années 50 et ce qu’il en reste aujourd’hui.

« Je ne veux pas entrer dans le travers de ceux qui défendent l’idée que rien n’a changé, souligne Michel Le Thomas, car si les gens souffrent de la même façon, ils sont politiquement indépendants.»

ivre DVD, ed Les Mutins de Pangée, 22 €

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« Afrique 50 » film coup de poing

Cette trajectoire entre le colonialisme et le néocolonialisme est rendue tout à fait perceptible grâce à la bonne idée de la coopérative audiovisuelle et cinématographique de production, Les Mutins de Pangée qui inaugure leur nouvelle collection Mémoire populaire en éditant un livre CD* qui regroupe le film Afrique 50 censuré pendant un demi-siècle en revenant sur sa passionnante histoire ainsi que le film de Michel le Thomas enrichie des commentaires et du fond iconographique de l’historien Alain Ruscio. L’ensemble s’offre comme un objet complet de référence sur la question des colonies françaises d’Afrique.

« Si l’on veut comprendre et apprécier Afrique 50 on doit impérativement le voir en ayant en permanence en tête l’état d’esprit moyen des Français à cette époque, explique Alain Ruscio Le crâne bourré par trois-quarts de siècle de propagande émanant du parti colonial.» Un autre constat similaire sera à faire par les futurs historiens afin de comprendre l’esprit des Français du début du XXIe siècle baignant dans la propagande totale du néolibéralisme.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise16/11/2013

Voir aussi : Rubrique Histoire, rubrique Afrique, rubrique Livre, Comédie du Livre une fenêtre sur l’Afrique,

Syrie. Cinglante débâcle de la diplomatie française

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En marge de la soixante-huitième Assemblée générale des Nations unies, à New York, M. François Hollande a rencontré son homologue iranien, qu’hier encore il voulait exclure des négociations sur la Syrie. Un revirement de Paris, une fois de plus inspiré par les décisions diplomatiques de Washington.

A rebours de l’opération « Serval », déclenchée au Mali en janvier 2013, jugée remarquable sur le plan militaire et satisfaisante sur le plan politique (1), la terrible affaire syrienne constitue déjà un échec complet pour la diplomatie française.

L’humiliation objective subie par Paris, lâché par ses alliés après avoir tenu le rôle du matamore jusqu’au-boutiste, est profonde et laissera des traces. Les maladroits coups de menton en retraite, proposés in extremis par une France qui aurait « fait plier Moscou » et « entraîné » Washington, résistent peu à l’analyse, contrairement à ce qu’écrivent certains quotidiens de l’Hexagone. Hors de nos frontières, l’angle est moins sophistiqué : dans les chancelleries et les journaux étrangers, cette autosatisfaction a été commentée avec une commisération mêlée de Schadenfreude joie mauvaise » suscitée par l’échec de l’autre).

Le plan de sortie de crise proposé par le président russe Vladimir Poutine, le 9 septembre 2013, qui consiste, sous supervision de l’Organisation des Nations unies (ONU), à « sécuriser » les mille tonnes de l’arsenal chimique de Damas, et qui fait désormais l’unanimité, avait sans doute été évoqué avec les Etats-Unis de façon bilatérale au G20 de Saint-Pétersbourg, dès le 5 septembre. Cet accord informel entre « grands » — l’adjectif dénotant en l’occurrence une maturité diplomatique plus qu’un niveau de puissance — s’est établi sans que la France, qui espérait visiblement un statut de premier lieutenant après la défection britannique (2), ne soit même consultée.

La Russie permettait ainsi au président américain Barack Obama, foncièrement réticent à toute intervention, de sortir du piège qu’il s’était lui-même tendu avec sa mention en 2012 d’une « ligne rouge » concernant l’emploi d’armes chimiques dans la guerre civile syrienne. La dureté verbale du secrétaire d’Etat John Kerry a ensuite meublé la scène en sauvant ce qui pouvait l’être de la cohérence américaine, jusqu’à ce que la convergence prévue avec M. Poutine s’accomplisse, à la satisfaction des deux parties.Dès le 20 septembre, M. Kerry et son homologue russe Sergueï Lavrov étaient à Genève, pour des entretiens bilatéraux préparant les conditions d’une conférence internationale sur la Syrie, dite « Genève 2 », prévue en juillet 2014.

Maître des horloges, M. Poutine a conservé en permanence sa liberté d’action et mené le bal, forçant ses partenaires à emprunter toutes les issues qu’il ouvrait. Il augmente encore son emprise sur le régime de M. Bachar Al-Assad, tout en renforçant un argumentaire efficace car très simple : dans quelle mesure, demande-t-il, des frappes ciblées et limitées dans le temps soulageraient-elles le peuple syrien ? La force favorise- t-elle l’objectif d’une conférence internationale de paix ? Pourquoi pourchasser le djihadisme partout dans le monde, et lui venir en aide en Syrie ?

Dans ce jeu cynique de realpolitik à trois bandes, Moscou a rendu service au président américain en le tirant d’une opération qu’il redoutait, tandis que Paris, déjà sorti de la tranchée, jouait le clairon excité et vertueux en courant vers les lignes de barbelés sans s’assurer d’être couvert. Quelle que soit son orientation politique, tout Français ne peut qu’avoir été accablé par l’isolement du président François Hollande à Saint-Pétersbourg, et par la subordination au moins apparente de Paris envers le positionnement américain et les jeux d’appareil du Congrès. L’Elysée et le Quai d’Orsay auront réussi le tour de force simultané d’exaspérer Washington, de gêner Londres, de faire lever les yeux au ciel à Berlin, de désespérer Beyrouth, de déclencher un concert de soupirs à Bruxelles et d’amuser les joueurs d’échecs de Moscou.

Une partie de la population se range aux côtés d’un régime qu’elle n’aime pas

Pour clore ce tableau, mentionnons le ralliement révélateur du député de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) Frédéric Lefebvre au prurit d’ingérence français (3), qui établit un pont entre l’aventurisme libyen de M. Nicolas Sarkozy et l’imprudence syrienne de M. Hollande, au nom d’une géographie de l’inadmissible qui sélectionne ses indignations : la Palestine et une quinzaine d’autres scandales internationaux ne figurent pas dans la liste de ses « Munich » putatifs. A l’arrivée, le réel crédit acquis au Mali est entamé, cependant que l’image positive du refus de la guerre d’Irak en 2003 apparaît soudainement abîmée tant sur le plan de l’indépendance que sur celui de la lucidité jusque-là prêtées à la France.

Le président de la République, venu cueillir les dépouilles opimes à Bamako le 19 septembre, va peiner à faire oublier les fourches caudines de Saint-Pétersbourg, ce dont personne ne peut se réjouir. D’autant que le discours prononcé à cette occasion a permis d’apprendre que la France fournirait désormais officiellement des armes à la rébellion. M. Hollande évoque des livraisons « dans un cadre contrôlé, car nous ne pouvons pas accepter que des armes puissent aller vers des djihadistes » et non à « l’ASL », l’Armée syrienne libre. Le problème est malheureusement que l’équation présente trois inconnues, puisque les termes « contrôlé », « djihadistes » et même « ASL » ne sont aucunement définissables en l’état. Quel degré de porosité entre l’ASL et des groupes aux « tendances islamistes plus marquées (4) » comme Ahrar Al-Cham et Liwa Al-Tawhid, ou le Front Al-Nosra, encore plus extrémiste ? La décision de « livrer des armes », légitimée par le fait que « les Russes [le font] régulièrement » (5), jette de l’huile sur le feu et pourrait prolonger la folie de la boucherie syrienne, permettant à M. Al-Assad de dénoncer encore plus commodément l’ingérence étrangère. En somme, un coup de dés sans aucun espoir de traçabilité, contredisant la volonté proclamée par toutes les parties de parvenir à un règlement politique du conflit.

Comment en est-on arrivé là ? La faute, comme l’analyse Bernard-Henri Lévy, à une « diplomatie d’opinion (6) » enchaînée aux sentiments munichois d’un public qui refuse, sans doute par incomplétude cérébrale, de prendre la mesure de la gravité des événements syriens ? Comme toujours chez le chroniqueur du Point, la formule a le mérite de l’aplomb. Mais l’ellipse indignée peut-elle pour autant remplacer le raisonnement géopolitique et diplomatique ?

L’échec syrien s’explique en premier lieu par une évaluation hémiplégique de la situation régionale et de ses conséquences. Depuis des mois, des experts sont consultés par le ministère des affaires étrangères. Certains sont de vrais connaisseurs de la région, et à ce titre ont souligné la complexité de la réalité syrienne ; ils ont pointé le soutien « faute de mieux » d’une partie de la population à la dictature de M. Al-Assad — par rejet d’une « nouvelle » Syrie qui, le visage de la rébellion étant ce qu’il est, risque de se retrouver in fine en proie aux extrémismes confessionnels et aux manipulations de parrains régionaux dont on sait qu’il sont les sponsors indirects d’un obscurantisme condamnant les pays arabes à l’immobilisme. Ces Syriens-là, qui ne savent pas forcément où se trouve Munich, prévoient que l’après-Al-Assad, du moins dans les conditions actuelles, ne leur offrira que peu de sécurité, et c’est une litote.

Au milieu de tant de rumeurs, voilà donc un fait : une partie importante de la population syrienne se bat, ou plus exactement se débat, aux côtés d’un régime qu’elle n’aime pas. Les Irakiens ont lâché Saddam Hussein. Les Libyens ont abandonné le colonel Mouammar Kadhafi. Les Egyptiens ont congédié M. Hosni Moubarak. Tous ou presque l’ont fait dans leur ensemble, même quand ils doutaient à raison (c’est le cas de la jeunesse égyptienne, et d’une partie des Libyens) que le nouveau pouvoir serait plus vertueux et plus juste que le précédent. En Syrie, si aucune des deux parties ne semble pouvoir l’emporter sur l’autre, c’est non pas seulement en raison de la supériorité militaire du régime, mais à cause du loyalisme résigné d’une part de la population, qui refuse de lâcher M. Al-Assad malgré la brutalité, le népotisme clanique et l’immobilisme policier qui caractérisent son régime. Entre le Scylla alaouite — bien éloigné des idéaux de Michel Aflak (7) — et le Charybde des exécutions au sabre (8), de la charia intégrale et de l’oppression des minorités, quel espoir pour la Syrie de Maaloula, de Lattaquié et des confins kurdes ? C’est bien la réponse à cette question qui devrait structurer prioritairement toute analyse du drame syrien.

Une partie de la rébellion désespère de cette influence des plus extrémistes, mais ce sont ces derniers qui, très rapidement, ont eu le vent en poupe dans cette guerre civile. De nombreux experts — peu abonnés aux plateaux télévisés — ont discrètement fait valoir cette complexité, dérangeante sur le plan moral mais éminemment factuelle, à leurs interlocuteurs officiels à Paris. Leurs analyses semblent cependant avoir été passées par pertes et profits lors de la folle semaine qui a vu monter aux extrêmes la position de la France sur ce dossier.

Cet emballement diplomatique et médiatique constitue sans doute le second élément le plus préoccupant de l’affaire syrienne. La France avait-elle assez brocardé le vocabulaire de cow-boy des Américains après le 11-Septembre ! Avec raison, chacun en convient à présent. « Vous êtes avec nous ou avec les terroristes » : on se souvient de cette expression de l’ancien président américain George W. Bush, qui restera comme le degré zéro du positionnement diplomatique, sur le mode néo-conservateur (9). On peut donc se demander, dans le cas syrien, pourquoi il a été jugé si nécessaire d’annoncer à grand fracas la volonté de Paris de « punir » M. Al-Assad. A quoi cette « punition » correspond-elle dans la grille de gravité évolutive qui régit et pondère l’expression de la position des Etats dans le système des relations internationales ? Comme le regrette le professeur Bertrand Badie, « tout a été mêlé : la responsabilité de protéger le peuple syrien — le conflit syrien a fait plus de cent mille morts en deux ans — et la volonté de punir le régime de Bachar Al-Assad. Or punir et protéger sont deux choses différentes (10) ».

« La guerre civile est le règne du crime » (Corneille)

L’indignation est compréhensible, et l’ignoble attaque chimique du 21 août dans la plaine de la Ghouta ne peut laisser indifférent. Elle ne doit cependant pas faire perdre le sens de la mesure au plus haut sommet de l’Etat. La Syrie est aujourd’hui le cadre d’une guerre civile qui, par définition, transforme les hommes en bêtes : « La guerre civile est le règne du crime » (Pierre Corneille). Aucune des deux parties ne pouvant prendre l’ascendant sur l’autre, et aucune des deux n’étant en réalité plus « vertueuse » que l’autre, l’urgence est de stabiliser politiquement et militairement les lignes de front existantes, de manière à ce que les massacres cessent.

La Russie livre des armes au régime. Certains Etats du Golfe approvisionnent les différents groupes de la rébellion, en fonction de leur degré d’inféodation à leurs objectifs géopolitiques. La guerre civile s’est transformée en guerre régionale, où la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran prennent des positions de plus en plus antagonistes, transformant l’une des terres les plus anciennement civilisées du monde en un champ clos dont le destin s’écrit ailleurs.

Dans ces conditions, le rôle du Quai d’Orsay, appuyé tant sur Moscou que sur Washington, aurait pu être de proposer une autre voie, diplomatique et équilibrée (11). Evidemment imparfaite. Assurément incomplète. Mais adaptée au nombre des inconnues de l’équation.

En devenant tout au contraire un élément d’instabilité supplémentaire dans le maelström syrien, Paris s’interdit pour le moment le rôle exigeant et indispensable d’arbitre. Berlin, froid et pondéré, représentera parfaitement l’Europe lorsqu’il s’agira, dans quelques mois, de réunir autour d’une table les Caïn et Abel syriens, sous la présidence sourcilleuse des Etats-Unis et de la Russie, et avec la présence probable de l’Iran, ce qui pourrait contribuer à débloquer en partie la situation. Bien que les présidents Rohani et Obama n’aient pu se rencontrer à l’ONU le 25 septembre, la diplomatie américaine semble favorable à un traitement plus réaliste des relations diplomatiques avec Téhéran. De son côté, M. Hollande, qui estimait le 18 juin que M. Rohani serait « bienvenu (…) s’il était utile » à la prochaine conférence internationale sur l’avenir de la Syrie, a finalement accepté de discuter avec le président iranien à New York.

Ces retournements pragmatiques montrent combien le terme de « punition », slogan de vengeur autoproclamé méprisant le Conseil de sécurité avant même qu’une inspection de l’ONU ne se soit penchée sur le drame de la Ghouta, peut être considéré comme l’une des bévues les plus incompréhensibles de ces dernières années, de la part d’un pays dont l’appareil diplomatique conserve à l’étranger une réputation méritée de professionnalisme et de mesure. Voilà ce que juge, en son for intérieur, « l’antipeuple qu’est l’opinion [publique] (12) », qui a sans doute tort, dans sa naïveté, de ne pas oublier la fiole de M. Colin Powell et les « armes de destruction massive » irakiennes.

De nombreuses voix, sur tout le spectre politique, appellent à revenir, sinon à la raison, du moins à la prudence, comme celle de M. Jean-Pierre Chevènement : « Autrefois, il y avait le droit. Aujourd’hui, on a remplacé le droit par la morale. Et de la morale on passe à la punition. C’est plus facile, mais c’est très dangereux, car le fameux “droit d’ingérence”, c’est toujours le droit du plus fort : on n’a jamais vu les faibles intervenir dans les affaires des forts (13). » En 2002-2003, la France, sans nier les crimes du régime irakien, appelait avec une hauteur de vue remarquée à une précautionneuse fermeté, dans le respect du fonctionnement des Nations unies.

Les gazages présumés de M. Al-Assad répondent à ceux avérés d’Hussein en Irak en 1988. Le parallèle doit-il être poursuivi à vingt-cinq ans de distance en faisant se répondre invasion de l’Irak et bombardements en Syrie ? M. Obama, qui lit quotidiennement les dépêches de ses services sur l’état réel de l’Irak après que Washington y a dépensé des centaines de milliards de dollars en pacification démocratique entre 2003 et 2013 (14), semble avoir une idée de la réponse. Elle ne sera que peu goûtée par les hérauts français de l’ingérence-réflexe (15). Ce qui devrait nous incliner à penser qu’elle est raisonnable.

Olivier Zajec

Chargé d’études à la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), Paris

Source : Le Monde diplomatique Octobre 2013

Voir aussi : Rubrique Politique internationale, La France mise en échec à l’ONU, rubrique Moyen Orient, Syrie,

Le cinéma égyptien au coeur du Cinemed

Rags and Tatters de Ahmad Abdalla emporte l'Antigone 2013 à Montpellier

L’Antigone d’Or 2013 a été attribué à Ahmad Abdalla pour Rags and Tatters

Le festival a charrié dans nos esprits un lot fascinant de réalités, modernes, violentes et attachantes qui composent la  contemporanité du bassin méditerranéen. Le cinéma attrape toutes les réalités, pas forcément celles que l’actualité impose. A l’instar d’un pays en crise et en devenir comme l’Egypte, le festival a relevé le défi d’apporter des éléments de compréhension et de réflexion en confiant la présidence du jury au réalisateur Yousry Nasrallah, compagnon de route de Youssef Chahine. « Dans mon pays, faire un film a toujours été un acte héroïque », soutient Nasrallah.

Une affirmation que l’on saisit volontiers avec le film Rags and Tatters (Chiffons et lambeaux) qui remporte l’Antigone d’Or 2013. Avec ce film proche du documentaire pour la nature des mises en situation, mais résolument ambitieux  dans son esthétisme et son message, Ahmad Abdalla revient sur le soulèvement de la Place Tahrir avec un regard nuancé sur ce drame humain. Il choisit de saisir le sens de l’événement à partir de la périphérie à travers un personnage qui sort de prison et découvre l’état chaotique de la situation. Le réalisateur s’éloigne de l’action centrale, la grande place du Caire, pour mieux rendre compte de l’onde de choc. Le prisonnier rendu à la liberté par les événements, erre dans le climat tendu de guerre civile. Il est le témoin involontaire de la brutalité de l’histoire, des conséquences sur les minorités notamment chrétiennes. Ahmad Abdalla signe un film aboutit en s’abstenant d’une prise de position politique ou religieuse pour mieux transcrire la réalité de son peuple.

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Marianne Khoury

Paroles d’Egypte
L’hommage que le festival rendait  cette année à Marianne Khoury, réalisatrice et productrice engagée, est tombé à point nommé pour aborder la contribution du cinéma égyptien à l’avenir du pays. Diplômée d’Oxford, elle fut productrice exécutive sur un grand nombre de film de Chahine. Elle dirige aujourd’hui avec son frère la société Misr production, fondée par le réalisateur du Destin, qui accompagne les oeuvres audacieuses de réalisateurs égyptiens indépendants comme, Asma El- Bakri Concert dans la ruelle du bonheur, Radwan El-Kashef, La sueur des palmiers, Atef Hetata Les Portes fermées, ou la jeune Heba Yousri qui portent le regard social du cinéma égyptien d’aujourd’hui.

« Pour le cinéma d’auteur, le problème se pose souvent au deuxième film, précise la productrice. Il existe des aides  pour les premiers longs métrage mais après c’est difficile de passer le cap. Ce qui fait que beaucoup de réalisateurs passent à des films commerciaux.» Marianne Khoury produit actuellement cinq courts métrages de jeunes réalisateurs égyptiens sur le thème de la femme dans l’Egypte contemporaine. « La vraie Egypte n’est pas chrétienne ou musulmane. Ca se sont les stéréotypes générés par les médias. Moi je suis née chrétienne et je me sens musulmane. Chez nous il y a des chrétiens qui font le ramadan, par respect.»

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour 04/11/2013

Voir aussi : Rubrique CinémaArchives Cinemed, Journée du scénario. Du rêve à la réalité du cinéma, Rencontres professionnelles, rubrique Festival, rubrique Montpellier, rubrique Méditerranée, Rubrique Egypte, On Line Cinemed site officiel 2013,

La première victime de guerre c’est la vérité

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Par Edwy Plenel

L’hommage le plus fidèle que l’on puisse rendre à notre consœur et à notre confrère de RFI assassinés au Mali, c’est de défendre le journalisme, la nécessité de ses curiosités et l’exigence de son indépendance. Y compris, sinon surtout, contre ceux qui seraient tentés d’embrigader leurs morts dans leur « guerre contre le terrorisme ».

« La première victime de la guerre, c’est la vérité » : il y a précisément vingt ans, le cinéaste Marcel Ophüls était parti de cette maxime, attribuée à Rudyard Kipling et reprise par l’historien des médias Philip Knightley, pour son exceptionnel Veillée d’armes, enquête sur le journalisme par temps de guerre, de Bagdad à Sarajevo (retrouver ici la rencontre, il y a un an, entre Ophüls et Mediapart). L’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, artisans de la vérité au risque de leur vie, nous rappelle brutalement que la France est en guerre au Mali et que cette guerre, sans autre horizon politique lisible qu’une opération de police antiterroriste, n’est pas près de se terminer.

De cette guerre dans un des pays les plus pauvres de la planète, nous avions regretté à Mediapart (voir ici notre vidéo et là notre réente série) qu’il n’en soit pas débattu de façon plus approfondie, au-delà des refrains va-t-en guerre de l’antiterrorisme qui embrigadent et endorment, tant ils ignorent la réalité des peuples (la question Touareg), la complexité des situations (la faillite de l’Etat malien) et le poids de l’histoire (le statut d’ex-puissance coloniale de la France). C’est pour que nous ne soyons pas les spectateurs passifs de cette guerre menée en notre nom, sous notre drapeau et par notre armée, pour que nous soyons à même d’en discuter les enjeux et les finalités, bref pour que nous nous sentions concernés que Ghislaine Dupont et Claude Verlon n’avaient de cesse de retourner au Nord-Mali.

Il suffit de réécouter leurs reportages de l’été dernier, lors de l’élection présidentielle (c’est ici) – élection qui, selon un François Hollande bien imprudent, devait signifier la fin d’une guerre qu’il jugeait déjà gagnée –, pour prendre la mesure de leur souci de la vérité. Le souci de toutes ces vérités de fait, diverses et contradictoires, qui composent le puzzle de ces réalités complexes qui résistent aux simplifications guerrières. Car dire la vérité par temps de guerre, c’est aussi dire des vérités qui dérangent le monde auquel on voudrait nous assigner, d’énoncer des faits qui bousculent le camp dans lequel on voudrait nous enrégimenter.

L’honneur de nos deux journalistes et, à travers eux, des équipes de Radio France Internationale, c’est d’avoir maintenu cette distance nécessaire, esprit critique et liberté d’action, qui les préserve de toute assimilation à une quelconque propagande officielle française. Si nous y insistons, alors que c’est l’évidence même – y compris dans les choix pratiques qu’ils ont fait pour mener leurs reportages à Kidal, jusqu’à celui qui leur a été fatal –, c’est que nous n’avons guère goûté la façon dont, au lendemain de leur assassinat, le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, a paru annexer leurs morts dans sa propre croisade, déclarant à la sortie de l’Elysée que ceux qui les avaient tués sont les ennemis auxquels la France fait la guerre : « Les assassins sont ceux que nous combattons, les groupes terroristes qui refusent la démocratie et refusent les élections ».

Or, en temps de guerre et d’autant plus si c’est son propre pays qui la mène, dans une disproportion des forces évidentes, un journaliste n’a pas d’autre ennemi, d’ennemi plus intime, que le mensonge. Mensonges en tous genres, de silence, d’omission ou de propagande, de conviction ou d’idéologie, de raison d’Etat ou de secret défense. Informer librement, honnêtement et loyalement, sur la guerre au Mali, ce n’est donc pas mener une guerre médiatique à ceux que combat la France. C’est tout dire sur tous les camps pour que nous puissions savoir, comprendre, débattre et, du coup, faire entendre notre avis, tant, en démocratie, la guerre ne saurait être l’apanage d’un seul homme, fût-il président de la République.

Dire la guerre au Mali, c’est donc dire aussi ce qui contredit ce partage simpliste énoncé depuis le palais de l’Elysée entre un Mal terroriste indistinct, dont on n’évoque ni ne cherche ni n’explique les causes, et un Bien autoproclamé dont la France, avec ses alliés – subordonnés de fait – locaux, aurait l’apanage par essence. C’est, par exemple, faire état des enquêtes minutieuses menées sur le terrain par Amnesty International qui, en juin dernier, ont établi que « les violations graves des droits humains se sont multipliées au Mali depuis l’intervention de la France ». Rapport suivi d’autres, concernant ici « des enfants forcés à combattre, détenus avec des adultes et torturés » et là, tout récemment, « des soldats mutins capturés et tués dans le cadre d’une purge ».

L’honneur d’une démocratie, et d’un peuple attaché à la démocratie, c’est de ne pas avoir peur qu’on lui dise la vérité et d’accepter de l’entendre, même si elle fait mal. A l’orée du centenaire de la levée en masse d’août 1914 qui fut une terrible boucherie humaine, cataclysme inaugural de la catastrophe européenne, de ses crimes de guerre et crimes contre l’humanité, méfions-nous de ces mots guerriers qui embrigadent et qui enrégimentent, autrement dit qui aveuglent et qui égarent. C’est ainsi que, sous le coup de l’émotion provoquée par la mort des journalistes de RFI, on entendit parler de « barbares » pour évoquer les auteurs de leur assassinat.

Il est bien vrai qu’il y a des actes barbares – et ce crime en est évidemment un – et que, de ces actes qui soulèvent le cœur, l’humanité, hélas, n’a jamais été avare. Mais il n’y a pas d’hommes barbares par essence, naissance, origine, situation ou assignation. Sauf à se considérer en droit de décréter que des hommes n’appartiennent pas à l’humanité, sauf à s’autoriser à faire le tri parmi cette humanité dont nous sommes… Désigner l’autre, quel qu’il soit, ennemi, adversaire, criminel, etc., comme un barbare, c’est emprunter, dans l’ignorance de nos propres passions, ce chemin pernicieux où l’on risque un jour de se barbariser à son tour en considérant que l’ennemi, parce que barbare, mérite d’être privé de ses droits humains.

De la torture aux enlèvements, des crimes collatéraux aux prisons secrètes, la part d’ombre de la guerre américaine contre le terrorisme, dont la justice la plus élémentaire fut absente, témoigne amplement de cette potentielle perdition, largement documentée grâce, encore une fois, à des journalistes libres et audacieux. Grâce aussi à des citoyens lanceurs d’alerte. La première des informations transmises à WikiLeaks par le soldat Bradley Manning, aujourd’hui condamné à trente-cinq années de prison, témoignait du tribut payé par le journalisme en Irak. C’était une vidéo, captée depuis un hélicoptère d’assaut de l’armée américaine dont l’équipage prit pour cible, sans guère d’état d’âme, un groupe de civils. Parmi ceux-ci, deux journalistes irakiens qui travaillaient pour l’agence Reuters. « Collateral murder » : c’est l’intitulé que lui a donné WikiLeaks en contrepoint de l’habituel euphémisme « dommage collatéral » dont on recouvre les bavures guerrières, et c’est à retrouver ici et à voir là.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon honorent, par leur sacrifice même, un métier plus que jamais nécessaire, dans ce monde de l’immédiateté où la vérité, c’est-à-dire l’information véritable, recoupée, sourcée, documentée, expliquée, justifiée, contextualisée, etc., a tant d’adversaires, de la rumeur au divertissement, de la marchandise à l’idéologie, des mensonges étatiques aux aveuglements idéologiques. Ils sont morts à quelques jours de l’ouverture des Assises internationales du journalisme et de l’information qui tiennent leur septième édition à Metz les 5,6 et 7 novembre avec, en thème central, cette injonction : « Réinventons le journalisme ». Ce qu’ils nous lèguent, c’est cette certitude que nous ne réussirons à réinventer ce métier au service du droit de savoir des citoyens qu’en commençant à le défendre, pied à pied : défendre sa nécessité, sa vitalité, son risque, ses exigences.

Les vérités de fait sont « les vérités politiquement les plus importantes », insistait la philosophe Hannah Arendt en écrivant Vérité et politique, au cœur des années 1960, ajoutant : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ». Aussi défendait-elle les journalistes, sans lesquels, écrivait-elle, « nous ne nous y retrouverions jamais dans un monde en changement perpétuel, et, au sens le plus littéral, nous ne saurions jamais où nous sommes ». Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont donné leurs vies pour que nous ne soyons pas perdus.

Dans le monde, depuis le début de l’année 2013, selon le décompte de Reporters sans frontières, 45 journalistes ont été tués, 183 ont été emprisonnés, mais aussi 28 net citoyens et citoyens journalistes ont été tués tandis que 157 étaient emprisonnés.

Source : Médiapart 06/11/2013

Voir aussi : Rubrique Médias, Trois syndicats de journalistes demandent commission d’ enquête parlementaire,

Cinemed 2013 : Une autre lumière sur la méditerranée

Après neuf jours de plaisir et de découvertes, la 35e édition du Cinemed s’est achevée samedi par la projection en avant-première du captivant dernier opus de Polanski La Venus à la fourrure. Le genre de film qui donne au point final une forme ultime en jouant sur les fragiles frontières entre le jeu et la réalité. A différents égards, le choix du film de clôture reflète l’esprit du festival. Passer, par exemple, de La Chevauchée Fantastique, à un huis clôt intime et brûlant, appelle un goût pour l’histoire du cinéma et un solide esprit d’ouverture pour trouver l’accord et s’inscrire dans une juste conjugaison.

 

Il y a toujours trop à voir pour le spectateur assidu du Cinemed happé dans la vie chaotique et puissante des vingt-cinq pays du bassin méditerranéen, mais c’est ce trop qui permet à chacun de choisir. Dans ce monde fantastique et réel si mal couvert par le traitement  de l’actualité, seuls le cinéma et la littérature* offrent les éléments d’une compréhension sensible et humaine qui font tant défaut aujourd’hui. Comme le dit son président Henri Talvat, le Cinemed oeuvre « pour le plaisir des yeux et la satisfaction de l’esprit.» Les réalisateurs et le public qui lui font confiance viennent et reviennent pour y partager ce qui fait sa force : « L’esprit d’échange et de tolérance

L’autre raison d’être du festival Cinemed  est de maintenir en vie le cinéma d’auteur méditerranéen aussi bien dans la mémoire que dans le devenir. Les hommages rendus, les rencontres professionnelles et les compétitions y contribuent. Cela permet aux créateurs sélectionnés de donner forme à une liberté d’expression qui s’épanouit à Montpellier dans la multitude. En dépit des balles meurtrières et des silences imposés aux peuples, les cinéastes troublent la notion de bien et de mal et activent  parfois la dialectique complexe chère à Polanski du maître et de l’esclave.

Jean-Marie Dinh

Le jury de la 35e édition du Cinemed a rendu son verdict samedi 2 novembre. L’Antigone d’Or 2013 a été attribué à l’unanimité à Ahmad Abdalla pour son film Rags and Tatters, « pour son audace politique et visuelle.»

Découvrir toute la liste du palmarès www.cinemed.tm.fr

* Lire « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon (ed Grasset) où il est question de monter «Antigone» en pleine guerre civile libanaise.

Source : La Marseillaise 04/11/2013

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