Questions autour d’une libération

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Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) est affaibli par l’opération militaire au Mali, mais la menace terroriste demeure. La libération des quatre otages est intervenue dans des conditions encore mal connues. Le Niger, dont le président a accueilli les ex-otages à Niamey mardi 29 octobre, a joué un rôle clé dans les négociations.

La négociation qui s’est soldée par l’« heureuse nouvelle » annoncée par François Hollande a été un long processus mené dans la discrétion. Ayant réuni de nombreux acteurs, avec pour toile de fond l’intervention militaire française au Mali et la fragilité des États de la région, elle soulève de nombreuses questions.

Comment se sont déroulées les négociations ?

La libération des quatre otages d’Arlit est le résultat d’une négociation délicate avec la branche d’Aqmi à l’origine du rapt, en septembre 2010. Celle-ci est à l’époque dirigée par Abou Zeid, responsable de l’assassinat d’un otage britannique en 2009, et tué dans un raid de l’armée française en février.

Pour mener les discussions avec son successeur, la France a placé ses espoirs dans un proche du président nigérien?: Mohamed Akotey, président du conseil d’administration d’Imouraren SA, filiale d’Areva, et ancien ministre de l’environnement. « Homme très sérieux, très droit et très organisé », il a joué un « rôle clé » dans la libération, explique à La Croix une source ayant participé à des négociations.

Originaire de la vallée de Tidene, dans le nord du Niger, Mohamed Akotey appartient à la famille d’une figure emblématique de l’identité touarègue?: Mano Dayak, son oncle, mort en 1995 dans un accident d’avion alors qu’il dirigeait un mouvement de rébellion. C’est cependant « comme Nigérien et non comme Touareg que Mohamed Akotey a mené les négociations », poursuit la même source, démentant l’hypothèse selon laquelle des rebelles touaregs auraient pu jouer un rôle dans l’enlèvement ou la détention des otages.

Mohamed Akotey avait déjà participé aux négociations en vue de la libération, en février 2011, de trois des sept « otages d’Arlit »?: Françoise Larribe, l’épouse de Daniel Larribe, le Malgache Jean-Claude Rakotoarilalao et le Togolais Alex Kodjo Ahonado, tous deux employés du sous-traitant Satom. À l’époque, il avait rencontré Abou Zeid à deux reprises.

En trois ans, des rumeurs de libération ont plusieurs fois couru. Les plus récentes remontent à la semaine dernière, alors que les ultimes négociations se déroulaient dans la ville malienne d’Anéfis, fief touareg, à 100 km de Kidal. En mars 2011, Aqmi avait réclamé 90 millions d’euros pour libérer les quatre otages. Diverses sources ont affirmé hier qu’une rançon de 20 à 25 millions d’euros avait été versée. « La France ne paie pas de rançon », a déclaré l’entourage de François Hollande.

Quel a été le rôle du président nigérien ?

Le Niger est situé au cœur d’une zone « menacée par les trafics en tous genres, et surtout par le terrorisme », résumait il y a une semaine le président nigérien, depuis Dakar. Mardi 29 octobre au soir, Mahamadou Issoufou accueillait à Niamey les quatre ex-otages français que son pays « s’est employé » à libérer, précisait-il. C’était une occasion unique de prouver, via les écrans, à la France et au monde, qu’il contrôlait un peu de son désert. Au cœur du Sahel, l’un des pays les plus pauvres du monde sert de base aux terroristes islamistes, de passage à la drogue et aux armes, de réservoir aux migrants vers l’Europe. 30 000 clandestins Africains ont migré en Libye via le nord du Niger entre mars et août 2013, selon l’ONU.

Le Niger détient aussi des gisements d’uranium qui sont sa richesse unique. Ils sont exploités à Arlit par la compagnie française Areva, pour laquelle travaillaient les quatre Français. Le président nigérien, élu en mars 2011, est un ancien cadre d’Areva. Diplômé de l’école des mines de Saint-Étienne, membre de l’Internationale socialiste, il entend à la fois rassurer les Occidentaux sur la bonne gouvernance de son pays et mieux négocier les conditions d’exploitation de son uranium avec Areva. Mahamadou Issoufou estime que « ce secteur de l’uranium doit nous fournir davantage de revenus ».

En 2008, Areva avait accepté une « augmentation des prix d’environ 50 % » en échange du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, l’un des plus grands du monde. Aujourd’hui, la compagnie française retarde son exploitation et les conditions du marché de l’uranium sont en train de changer. Les cours mondiaux sont passés de 138 dollars (102 €) la livre en juillet 2007 à 35 dollars (30 €) aujourd’hui. Des nouveaux pays de production, comme la Mongolie, proposent aux expatriés des conditions de sécurité meilleures que le Niger. Alors, Mahamadou Issoufou voudrait rassurer Areva avant d’être certain de posséder d’autres richesses alternatives. C’est peut-être pour demain. Les Chinois commencent à exploiter des champs de pétrole dans l’est du Niger.

Quel est l’état des forces d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ?

Au faîte de sa puissance lors du rapt d’Arlit, il y a trois ans, « Aqmi est aujourd’hui très affaibli », estime Mathieu Guidère, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université Toulouse-II le Mirail. Réunissant environ 1 500 combattants en 2010, le mouvement n’en compterait plus que 500 aujourd’hui. Une division par trois de ses effectifs, qui résulte de défections et de décès, intervenus dès le début de l’opération militaire au Mali, en janvier.

Aqmi a également perdu une partie de son équipement à cette occasion, les militaires français ayant découvert des armes et des véhicules dans des grottes ou parfois sous terre. Le commandement d’Aqmi s’est quant à lui affaibli. Deux de ses trois chefs de brigades ont été tués, dont Abou Zeid. Le troisième, Mokhtar Belmokhtar, a fait sécession avec un groupe de combattants, les « enturbannés ».

 « Cette déstructuration a profité à d’autres », poursuit Mathieu Guidère. En août dernier, Mokhtar Bel­mokh­tar, qui a étoffé son arsenal en Libye, où il s’est un temps réfugié, a annoncé la fusion des « enturbannés » avec le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), lui aussi né de sécessions d’Aqmi. Le mouvement né de cette alliance, baptisé « Al Mourabitounes » (les Almoravides), compte un millier d’hommes et évolue entre le Sud algérien et le Nord mauritanien. « C’est le groupe le plus structuré, le mieux armé et le mieux entraîné », explique Mathieu Guidère. Et d’ajouter?: « Malgré l’affaiblissement d’Aqmi, la menace terroriste reste latente car les groupes sont en recomposition. »

PIERRE COCHEZ et MARIANNE MEUNIER

Source : La Croix 30/10/2013

Voir aussi : Rubrique Afrique, Niger, Mali élections bidon mais profits béton, rubrique Economie, Areva,

« Du réfugié de guerre vers l’immigrant économique »

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Tribune de Samir Daher, conseiller du Premier ministre libanais pour les Affaires économiques publiée dans le quotidien libanais L’Orient le Jour 31/10/2013

Depuis l’avènement du conflit syrien, le gouvernement libanais œuvre sans relâche pour faire face aux conséquences économiques et sociales, et autres retombées du conflit sur le Liban, dont un flux de réfugiés d’une ampleur sans précédent. Le Liban, déjà pays le plus densément peuplé de la région, porte le poids principal de la présence de réfugiés. En effet, il est devenu le plus grand pays d’accueil à la fois en nombre absolu, et en comparaison avec la taille de son territoire et sa faible population. Dans cette crise, le peuple et le gouvernement libanais, aux prix de grands efforts, font preuve d’une compassion et solidarité manifestes envers la détresse et le désespoir des réfugiés. Toutefois, les ressortissants syriens représentent déjà plus du quart de la population résidente du Liban et cette proportion ne cesse d’augmenter. Devant ce fait, il devient impératif qu’une politique rationnelle émanant d’un consensus national solide soit adoptée pour mettre en place des solutions réalistes et appropriées. Cet afflux peut donner lieu à des divisions susceptibles, à terme, d’affaiblir la cohésion nationale au sein de la société libanaise, et d’élargir le fossé de discorde et d’inimitié qui se creuse entre réfugiés et communautés d’accueil.

Outre la question des réfugiés, la guerre en Syrie a des retombées directes et indirectes sur l’économie libanaise. Cela s’est notamment traduit par le déclin de l’investissement, la perte d’emploi, la perturbation des routes commerciales et l’émergence d’un environnement peu propice au tourisme ainsi que la baisse des recettes du Trésor. Au Liban, ces effets négatifs sont substantiels vu la dépendance profonde de l’économie sur le secteur des services qui représente 75 % du produit économique, et est fortement vulnérable aux risques politiques et à l’insécurité.

Dans ce cadre, le Premier ministre a demandé à la Banque mondiale et aux Nations unies d’aider les autorités libanaises à mesurer l’impact multidimensionnel et le coût économique de cette situation, afin de mieux cibler et d’améliorer l’efficience de l’appui de la communauté internationale au Liban sur ce dossier, et l’amener à supporter la charge de cette crise majeure dont le Liban n’est en rien responsable.

Pour ce faire, la Banque mondiale a examiné les effets à court et long terme de cette crise sur le développement économique et social, en mettant l’accent sur : l’incidence du conflit sur le produit intérieur brut ; la capacité amoindrie de l’État à satisfaire la demande sans cesse croissante des réfugiés dans les domaines de l’éducation et la santé, et les secteurs divers de l’infrastructure ; et les conséquences de la crise sur les finances publiques. L’étude n’aborde pas l’aide humanitaire selon l’hypothèse que cette dernière sera toujours fournie par les agences humanitaires spécialisées. Les questions de sécurité et leurs retombées financières étaient au-delà des termes de référence de l’évaluation de la Banque mondiale.

Les principales conclusions de cette évaluation en termes de coûts économiques et budgétaires sur la période 2012-2014 appellent à la prudence et la circonspection, d’autant qu’elles ne reflètent que les conditions actuelles d’une crise encore en voie d’évolution, sans aucune visibilité quant à sa durée de stabilisation. Les effets du conflit se font sentir à plus d’un niveau. Tout d’abord sur l’économie nationale, par un manque à gagner de 7,5 milliards de dollars en PIB. Ensuite, sur le Trésor public, par un coût de 5,1 milliards de dollars, dont 1,1 milliard de dollars en dépenses budgétaires courantes pour les services fournis aux réfugiés, tels que les soins médicaux dans les hôpitaux publics, l’éducation dans les écoles publiques, et les subventions pour l’électricité et autres services et produits de consommation ; 2,5 milliards de dollars en investissements supplémentaires nécessaires pour maintenir l’accès aux services à leur niveau d’avant la crise en 2011, par exemple le nombre d’heures d’approvisionnement en électricité par jour pour 4 millions de résidents libanais et 1,2 million de ressortissants syriens ; et 1,5 milliard de dollars en diminution de recettes publiques résultant de l’affaiblissement de l’économie.

Les coûts sociaux sont tout aussi dévastateurs, car l’afflux massif de réfugiés augmente sensiblement l’offre de la main-d’œuvre, exerçant par là une pression à la baisse sur les niveaux des salaires. Pour les citoyens libanais, les conséquences sociales en sont désastreuses et se traduisent par la hausse des taux de chômage à près du double de leurs niveaux actuels, en particulier parmi les travailleurs non qualifiés dans les régions les plus pauvres (Nord et Békaa) qui, par le hasard de la géographie, abritent le plus grand nombre de réfugiés ; et l’ajout de 170 000 personnes au million de Libanais qui vivent en deçà du seuil de la pauvreté.

L’amplitude des coûts dérivés de l’analyse devrait soulever auprès des responsables comme des donateurs de graves préoccupations quant à la viabilité des politiques qui régissent actuellement les programmes d’assistance aux réfugiés, et ce à la lumière de coûts poussés à la hausse par les flux de réfugiés sans cesse grandissants. Ces conclusions soulignent la nécessité impérative pour le gouvernement de réévaluer ces politiques, notamment la nature et le contenu du programme de services offerts par secteur, ainsi que la gouvernance et le cadre organisationnel dans lequel l’aide est fournie. En outre, le gouvernement doit continuer d’explorer de nouveaux mécanismes et outils financiers susceptibles d’accroître et d’optimiser les flux de financements extérieurs reçus par les institutions libanaises, et qui jusqu’ici se sont avérés négligeables.

En conclusion, pour assurer de façon réaliste la viabilité du programme d’assistance aux réfugiés, les modifications à apporter à l’ensemble des services offerts doivent être basées sur le principe d’airain que les réfugiés se trouvent au Liban en des circonstances exceptionnelles et à titre temporaire dans l’attente de leur retour en Syrie, leur patrie.
Le devoir moral des autorités libanaises au cours de cette période par définition limitée est d’offrir, dans les domaines essentiels, un niveau abordable de services de base conforme aux normes appliquées de par le monde aux réfugiés de guerre dans des situations critiques comparables. Ne bénéficieraient de ces prestations que ceux qui seraient admis au Liban à titre de réfugié de guerre dûment qualifié selon des critères établis et vérifiés par les autorités libanaises. Les services publics et sociaux que les citoyens libanais sont habilités à recevoir ne peuvent plus constituer, en termes d’accès et de qualité, la référence qui définit l’aide apportée aux réfugiés. L’inexorable loi du nombre rend d’ailleurs cette approche aujourd’hui inabordable.

Si elle devait être poursuivie, une politique qui en termes de services offrirait le même niveau de prestations au réfugié qu’au citoyen, serait de fait une politique non déclarée visant à promouvoir, indépendamment de toute considération de sécurité, une immigration économiquement motivée de la Syrie vers le Liban voisin, facilement accessible et accueillant, où le niveau de vie mesuré par le revenu par habitant est de 3 à 4 fois plus élevé qu’en Syrie, et où les ressortissants syriens qui le souhaitent peuvent, par simple enregistrement, accéder à des services publics gratuits ou largement subventionnés. Pour illustrer comment le paquet de services offert jusqu’ici aux réfugiés peut être une incitation effective à l’immigration économique, il suffit de noter qu’en moyenne les coûts au Liban de l’éducation par élève syrien (2 300 dollars), ajoutés aux coûts des soins de santé par réfugié (400 dollars), actuellement dépasseraient à eux seuls le revenu total moyen par habitant de Syrie.

Voir aussi : Rubrique Moyen-Orient, Liban, Syrie, rubrique Géopolitique, rubrique Politique de l’immigration, rubrique Rencontre, Amin Maalouf

Attentat sur Tiananmen : Pékin privilégie la piste ouïgoure

Que s’est-il passé exactement, hier midi, sur la place Tiananmen ? Difficile de le savoir, car les autorités chinoises ont immédiatement bouclé la zone, et ont rapidement repris en main l’Internet. Les journalistes de l’AFP, qui ont essayé de s’approcher des lieux ont été refoulés et les clichés que contenaient leurs appareils photos effacés. Les visiteurs de la Cité interdite ont été priés de quitter les lieux.

D’après des informations officielles, une voiture aurait blessé 38 piétons, principalement des touristes, avant de s’encastrer dans un pont. Deux d’entre-eux auraient trouvé la mort ainsi que les trois occupants du véhicule. Accident ou attentat ? Une chose est certaine : les faits se sont déroulés dans l’un des endroits les plus symboliques du pouvoir chinois, et les plus quadrillés par la police. C’est là que se trouve le grand portrait de Mao, incarnation de la République populaire fondée en 1949. C’est aussi sur cette place qu’avait eu lieu, en 1989, le plus grand soulèvement démocratique qu’ait connu la Chine populaire dont le souvenir hante les mémoires sans qu’il soit, encore aujourd’hui, possible d’en parler ouvertement.

Tensions à tous les étages

L’impressionnant déploiement policier qui a suivi les faits est typique des poussées de stress du régime. Au moment des révolutions arabes, le quartier pékinois de Wangfujing, lieu de ralliement potentiel des contestataires chinois, était devenu tout simplement impossible d’accès pour les Occidentaux. Plusieurs journalistes avaient été interpellés pour avoir tout simplement tenté de s’en approcher.

Selon le « Global Times », un quotidien chinois réputé pour son nationalisme, c’est actuellement la piste ouïgoure qui serait privilégiée par la police, avec une action des séparatistes musulmans du Xinjiang, dans l’est de la Chine. Le journal explique que la police aurait envoyé, hier soir, un message aux hôtels de la capitale afin que ceux-ci les aident à identifier d’éventuels « clients suspects » depuis le début du mois d’octobre. La police aurait identifié deux habitants du Xinjiang.

A quelques semaines d’un congrès du Parti communiste que chacun présente comme déterminant pour l’avenir du pays, ce très probable attentat apparaît dans tous les cas comme le révélateur des tensions que connaît la Chine aujourd’hui. Tensions à la base, où les motifs de frustration sont nombreux. Ils peuvent être identitaires mais également économiques, puisque le renchéris­sement des prix de l’immobilier complique la donne pour les classes moyennes. Ils peuvent être sociaux ou même juridiques, dans un système dépourvu de contre-pouvoirs et surtout de recours pour les plus faibles.

Tiananmen : le feu et la censure

Mais tensions également au sommet de l’Etat. La période est en effet marquée par deux tendances contradictoires. D’un côté, un discours réformiste sur le plan économique, qui peine à se concrétiser mais dont les optimistes espèrent qu’il se traduira dans les faits lors du prochain congrès du parti. Et de l’autre, une reprise en main musclée d’Internet et la mise à l’écart des voix les plus indépendantes face au pouvoir. L’événement de la place Tiananmen apparaît comme la matérialisation de ce contexte tendu, qui sera l’un des facteurs déterminants du prochain congrès. Sachant qu’il pourra apporter de l’eau au moulin des conservateurs, partisans d’une ligne dure devant toute forme de dissidence, autant qu’il donnera des arguments à ceux qui pensent nécessaire de changer le système pour lui redonner de la légitimité.

Par Gabriel Gresillon

Source Les Echos : 29/10/2013

Voir aussi : Rubrique Chine

Syrie : comment l’opposition syrienne a été sabordée

Pirouette sur les armes chimiques, promesses non tenues sur la livraison d’armes, les pays occidentaux ont contribué à discréditer la CNS sur le terrain.

François Hollande recevant Ahmad Jarbar, chef de la Coalition nationale syrienne, le 24 juillet à l'Élysée. Photo Sipa

François Hollande recevant Ahmad Jarbar, chef de la Coalition nationale syrienne, le 24 juillet à l’Élysée. Photo Sipa

C’est la conséquence directe de l’accord américano-russe sur le démantèlement de l’arsenal chimique de Damas, et c’est à l’opposition syrienne à l’étranger d’en faire les frais. S’estimant trahis par la volte-face de l’Occident sur les frappes en Syrie, un grand nombre de groupes rebelles ont récemment annoncé qu’ils coupaient les ponts avec la Coalition nationale syrienne (CNS), principal conglomérat de l’opposition chargé par les chancelleries occidentales de représenter le peuple syrien.

Fin septembre, 13 factions islamistes qui opéraient sous le commandement du Conseil militaire syrien, bras armé de la CNS, ont indiqué qu’ils ne reconnaissaient plus la coalition. Le nouveau regroupement ainsi formé a indiqué qu’il s’unissait « dans un contexte clairement musulman (…) fondé sur la charia », aux côtés du Front al-Nosra, un groupe djihadiste lié à al-Qaida. Puis il y a dix jours, c’est au tour de 70 autres factions du sud du pays d’avoir fait défection.

« Création de l’Occident »

« La CNS n’a pas été créée par les forces révolutionnaires à l’intérieur du pays, mais a été au contraire imposée par certains pays régionaux et occidentaux », regrette Fahad al-Masri, porte-parole du commandement conjoint de l’Armée syrienne libre de l’intérieur, qui ne reconnaît plus aucune légitimité à la CNS. « Depuis sa création (en novembre 2012, NDLR), cette instance n’a rien fait pour la révolution syrienne, et elle a désormais perdu le peu de crédibilité dont elle disposait. » Interrogée par le Point.fr, une source diplomatique admet que l’abandon du projet de frappes a clairement entraîné un changement sur le terrain. « Mais il ne faut pas oublier que des milliers d’autres groupes sont présents », souligne la source.

Il n’empêche, de l’avis des spécialistes, les factions dissidentes seraient parmi les plus puissantes de la rébellion. Ce sont elles qui ont permis à la rébellion d’engranger ces dernières semaines des progrès notables dans le sud du pays, particulièrement à Deraa. Au nord du pays, à Alep, elles ne plient toujours pas face aux troupes loyalistes de Bachar el-Assad, qui avait pourtant juré de reprendre l’ex-poumon économique du pays, après s’être emparé de Qousseir en juin dernier. « La CNS s’est révélée incapable d’apporter ce que l’opposition sur le terrain souhaitait réellement, c’est-à-dire un soutien politique et des armes, afin de peser sur l’équilibre des forces sur le terrain », souligne Ignace Leverrier*, ancien diplomate en poste à Damas.

Essor des djihadistes

Premier pays occidental à reconnaître officiellement la CNS, la France, qui souhaitait armer les forces les plus modérées par le biais du Conseil militaire syrien, s’est vite retrouvée dans l’obligation de faire marche arrière, face à l’opposition de ses partenaires européens. « Nous fournissons aujourd’hui du matériel militaire, mais dans la limite de nos engagements européens », affirme la source diplomatique française. « Il ne s’agit pas de matériel létal, mais d’autres Amis de la Syrie s’en chargent ».

Si l’Arabie saoudite et le Qatar livrent en effet des armes à l’opposition syrienne, les quantités se révèlent limitées et sous l’étroit contrôle de leur parrain américain. Les États-Unis refusent que des armes lourdes soient envoyées en Syrie, de peur qu’elles ne tombent entre les mains des djihadistes. « Pendant ce temps, les djihadistes grossissent jour après jour, car ils bénéficient d’une aide militaire et financière conséquente », souligne Fahad el-Masri. D’après les experts, ce soutien émanerait en premier lieu d’hommes d’affaires du Golfe.

Conférence pour la paix

C’est pour ressusciter cette opposition « modérée » que les « Amis de la Syrie » (Allemagne, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Jordanie, Qatar et Turquie) se sont réunis mardi dernier à Londres. Si les onze pays sont tombés d’accord pour continuer à soutenir l’opposition syrienne et ses groupes armés modérés, ils ont pressé la CNS de participer à la future conférence de paix de novembre à Genève. « L’idée est d’amener toutes les parties syriennes à la table des négociations, sauf ceux qui ont du sang sur les mains, ce qui exclut de fait Bachar el-Assad », explique la source diplomatique française.

Mais la CNS n’a pas encore arrêté sa position quant à sa participation à Genève 2 (une première conférence de paix a eu lieu en juin 2012, mais n’a pas abouti). « Le problème est qu’aucune garantie n’a été apportée sur le départ de Bachar el-Assad », déplore l’ex-diplomate Ignace Leverrier. Redoutant une nouvelle manipulation, 19 groupes rebelles islamistes syriens ont menacé dimanche de juger pour « trahison », tous ceux qui, dans l’opposition, seraient tentés de se rendre en Suisse. « Cette virulence dans le langage est propre au langage combattant », explique la source diplomatique française, qui note toutefois un « progrès sur le fonds ». « Le débat est passé de la participation à Genève 2 au départ de Bachar el-Assad et les négociations sont en cours ».

Bachar remis en scelle

Problème, le président syrien a au contraire été remis en scelle par l’accord américano-russe sur le désarmement chimique. Redevenu de facto un interlocuteur de la communauté internationale, Bachar el-Assad, qui a réussi grâce à l’aide de Moscou à marginaliser le seul organe structuré de l’opposition, prend désormais un malin plaisir à dicter lui-même ses conditions. Accusant la CNS de travailler sous les ordres des pays du Golfe et de l’Occident, il estime que les « conditions ne sont pas encore réunies » pour le succès d’une telle conférence.

Signe de la montée en puissance du clan pro-Bachar, l’émissaire spécial de l’ONU pour la Syrie, Lakhdar Brahimi, juge désormais « naturelle et nécessaire » la participation de l’Iran, grand argentier de Damas, à Genève 2. Ultime pied-de-nez à ses opposants, Bachar el-Assad se dit désormais prêt à concourir à la prochaine présidentielle de 2014.

 

* Ignace Leverrier, auteur du blog « Un oeil sur la Syrie » du Monde.fr.

Source Le Point.fr 

Voir aussi  : Rubrique Syrie, La France mise en échec à L’ONU, rubrique Politique Internationale,

L’inculpation pour meurtre qui menace l’équilibre politique en Thaïlande

Manifestation en 2010 Reuter

Manifestation en 2010 Reuter

Le procureur général de Thaïlande a annoncé qu’il comptait poursuivre l’ancien Premier ministre Abhisit Vejjajiva pour meurtre.

La situation politique thaïlandaise devient de plus en plus tendue. Hier soir, le procureur général de Thaïlande a annoncé qu’il comptait poursuivre l’ancien Premier ministre Abhisit Vejjajiva pour meurtre en liaison avec son rôle dans la répression des manifestations de 2010. A l’époque, le chef du gouvernement, qui est repassé dans l’opposition depuis la défaite en 2011 de son parti démocrate, avait autorisé les forces de sécurité à intervenir pour déloger des manifestants fidèles à Thaksin Shinawatra, l’ancien homme fort du pays vivant en exil depuis un coup d’état militaire de 2006. Les affrontements entre les différents camps avaient alors fait 90 morts et plus de 1.900 blessés. « Les preuves montrent que leurs ordres ont poussé d’autres personnes à commettre des meurtres et des tentatives de meurtres », a expliqué, hier, Nanthasak Poonsuk, le porte-parole du bureau du procureur général.

Les proches d’Abhisit Vejjajiva ont immédiatement condamné cette décision et accusé le procureur de répondre à des ordres politiques du gouvernement qui est actuellement emmené par Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin. Selon eux, l’accusation pour meurtre devrait effrayer les dirigeants de l’opposition et les inciter à soutenir le grand projet de loi d’amnistie actuellement proposé par l’exécutif. Ce texte, qui vise officiellement à refermer les années d’affrontements sanglants entre une élite urbaine liée au Parti démocrate et le mouvement plus populiste de la famille Shinawatra, très populaire dans les campagnes pauvres du royaume, effacerait l’ensemble des charges retenues contre tous les responsables politiques de l’époque et pourrait ainsi permettre le retour dans le pays de Thaksin, qui avait notamment été reconnu coupable, après sa chute, de plusieurs faits de corruption.

Pour l’instant, le Parti démocrate assure qu’il ne soutiendra pas le texte d’amnistie et que ses responsables feront face, devant la justice, aux accusations de meurtre.

Gabriel Gresillon et Yann Rousseau

Source Les Echos 29/10/2013

Voir aussi : rubrique Asie, Thaïlande, Une balle dans la tête du général, Les chemises rouges acceptent la médiation