2007-2015: une si longue récession

Par Thomas Piketty

En ce début d’année 2016, il n’est pas inutile de faire le point sur la situation économique de la zone euro, sur la base des dernières données publiées par Eurostat. Cela permettra également de répondre à plusieurs questions posées par les internautes à la suite de ma chronique « Changer l’Europe, maintenant« .

Commençons par comparer la situation des pays de la zone euro, considérés globalement, à celle des Etats-Unis.

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On constate tout d’abord que la « grande récession » de 2007-2009, provoquée initialement par la crise américaine des subprimes et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, a eu approximativement la même ampleur en Europe et aux Etats-Unis. Des deux côtés de l’Atlantique, le niveau d’activité économique chute d’environ 5% entre fin 2007 et début 2009, ce qui en fait la plus grave récession mondiale depuis la crise des années 1930.

La reprise commence courant 2009, et le niveau d’activité retrouve fin 2010-début 2011 quasiment le même niveau que celui de fin 2007. C’est alors que se produit en 2011-2013 une nouvelle rechute de l’activité en zone euro, alors que la reprise se poursuit tranquillement aux Etats-Unis. La croissance finit par reprendre timidement au début de l’année 2013 en Europe, mais le mal est fait: à la fin de l’année 2015, le PIB de la zone euro n’a toujours pas dépassé son niveau de fin 2007, alors que les Etats-Unis ont connu une croissance cumulée de plus de 10% entre 2007 et 2015. Compte tenu de la croissance de la population, lente mais positive, notamment en France, il ne fait aucun doute que le niveau de PIB par habitant en zone euro sera en 2016-2017 inférieur à ce qu’il était en 2007. Une décennie perdue, en quelque sorte: du jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale.

Les raisons de la rechute européenne de 2011-2013 sont maintenant bien connues: alors que les Etats-Unis ont fait preuve d’une relative souplesse budgétaire afin de maintenir le cap sur la croissance, les pays de la zone euro ont tenté de réduire les déficits trop vite en 2011-2013, avec en particulier de trop lourdes augmentations d’impôt en France, ce qui a conduit à casser la reprise et à la montée du chômage, et pour finir la hausse des déficits et de l’endettement public que l’on prétendait vouloir réduire.

Pourquoi les Européens se sont-ils si mal coordonnés, transformant ainsi une crise venue du secteur financier privé américain en une crise européenne durable de la dette publique? Sans doute parce que les institutions de la zone euro n’étaient pas conçues pour faire face à une telle tempête. Une monnaie unique avec 19 dettes publiques différentes, 19 taux d’intérêt sur lesquels les marchés peuvent librement spéculer, 19 impôts sur les sociétés en concurrence débridée les uns avec les autres, sans socle social et éducatif commun, cela ne peut pas marcher. Sans doute aussi surtout parce que la montée des égoïsmes nationaux a empêché les Européens d’adapter leurs institutions et leurs politiques. Concrètement, quand les marchés financiers ont commencé à spéculer sur la dette des pays d’Europe du Sud, à partir de 2010-2011, l’Allemagne et la France ont au contraire bénéficié de taux d’intérêt historiquement bas, et se sont lavés les mains du fait que le sud de la zone s’enfonçait dans la récession.

De ce point de vue, le graphique suivant est édifiant:

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On constate que la moyenne de la zone euro cache des réalités très différentes entre les pays de la zone. Alors que l’Allemagne et la France s’en sont relativement mieux sortis (avec tout de même un retard de croissance sensible sur les Etats-Unis), la cure d’austérité, l’explosion des taux d’intérêt et la crise de défiance dans le secteur financier ont fait des ravages en Italie, en Espagne et au Portugal.

Le cas le plus extrême est bien sûr celui de la Grèce, dont le niveau d’activité économique est encore aujourd’hui un quart plus faible que ce qu’il était en 2007:

F2

Que faire aujourd’hui? Je ne reprendrai pas ici les arguments développés dans « Changer l’Europe, maintenant« : conférence des pays de la zone euro pour décider d’un moratoire sur les repaiements et d’un processus de restructuration de la dette (comme il y en a eu en Europe dans les années 1950, et dont a notamment bénéficié l’Allemagne); renégociation du traité budgétaire de 2012 afin d’y introduire enfin de la démocratie et de la justice fiscale. Ce qui est certain, et ce que ces quelques graphiques illustrent assez clairement, c’est que cela n’a aucun sens de demander à des pays dont le niveau d’activité est 10% ou 20% plus bas qu’il y a 10 ans de dégager des excédents primaires de 3% ou 4% du PIB. C’est pourtant ce que les institutions de la zone euro, portées par l’Allemagne et la France, continuent de demander à la Grèce, au Portugal, et à l’ensemble de l’Europe du Sud (comme cela a malheureusement été confirmé lors du catastrophique sommet européen du 4 juillet dernier, qui n’a fait que repousser plus loin la question de la restructuration des dettes, et qui a maintenu des objectifs irréalistes d’excédents budgétaires, tout cela en décrétant une braderie massive d’actifs publics grecs, à prix nécessairement cassés dans le contexte actuel). La priorité absolue aujourd’hui devrait au contraire être de décréter un moratoire sur la dette tant que le niveau d’activité et d’emploi n’a pas retrouvé un niveau correct. Si l’on ajoute à cela que l’on aurait bien besoin de la mobilisation de tous, et notamment de l’Europe du Sud, pour se montrer unis et coopératifs face à la crise des réfugiés, alors la stratégie européenne actuelle relève véritablement du suicide et de l’irrationalité collective.

(données complètes en format xls disponibles ici)

Source : Le Blog de Thomas Piketty 08/01/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Economie, rubrique UE, rubrique Politique, Politique économique,

Il faut cultiver notre jardin

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Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : « Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.

— De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire ? — Mais, mon Révérend Père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. — Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? — Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. — Te taire, dit le derviche. — Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme et de l’harmonie préétablie. » Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler. « Je n’en sais rien, répondit le bonhomme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez ; je présume qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent ; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople ; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.

« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? — Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin. »

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses…

Source : Candide de Voltaire

Voir aussi : Rubrique Philosophie,

Tunisie: vaste remaniement sur fond de scission de Nidaa Tounes

Mohsen Marzouk, le secrétaire général de Nidaa Tounes, a annoncé ce mercredi 6 janvier 2016 qu'il allait rompre avec son parti et en créer un autre. © REUTERS/Amine Ben Aziza

Mohsen Marzouk, le secrétaire général de Nidaa Tounes, a annoncé ce mercredi 6 janvier 2016 qu’il allait rompre avec son parti et en créer un autre.
© REUTERS/Amine Ben Aziza

A une semaine du cinquième anniversaire de la chute de Ben Ali, la Tunisie entre en zone de turbulence. Le Premier ministre Habib Essid a opéré mercredi un grand remaniement du gouvernement. Peu avant, la première étape de la scission du parti présidentiel Nidaa Tounes avait été officialisée par l’un de ses cofondateurs Mohsen Marzouk.

C’est un chapitre de la vie politique tunisienne qui se ferme. Le parti Nidaa Tounes a été créé pour porter Beji Caïd Essebsi au pouvoir. Depuis, les divergences n’ont cessé de s’intensifier.

L’un des camps emmenés par le secrétaire général Mohsen Marzouk exprimait sa gêne devant la coalition de Nidaa Tounes avec les islamistes du parti d’Ennahda. A l’opposé, le courant représenté par Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, a toujours défendu cette alliance. Ce dernier cherche depuis plusieurs semaines à prendre le parti en main.

Nouveau parti

Mercredi, Mohsen Marzouk a mis un point d’arrêt à cette cohabitation : « Là, maintenant, ils nous mettent devant une situation, devant un choix difficile : celui de s’organiser avec d’autres personnes, d’une manière autonome. Ce n’est pas nous qui démissionnons de Nidaa Tounes, c’est eux qui ont démissionné de Nidaa Tounes », a-t-il déclaré.

En guise de programme pour ce nouveau parti qui devrait voir le jour le 2 mars, Mohsen Marzouk évoque la figure du héros de l’indépendance, Habib Bourguiba : « Nous, nous appelons à un neo-bourguibisme et le néo en fait c’est l’ajout démocratique, c’est l’ajout de la liberté », a-t-il affirmé.

Dimanche doit avoir lieu le premier meeting de ce nouveau mouvement à Tunis. Le même jour, Nidaa Tounes sera réuni en congrès. L’occasion de compter les forces en présence des deux côtés.

Le gouvernement remanié

Et la crise au sein du parti présidentiel Nidaa Tounes ébranle aussi le gouvernement. C’est dans ce contexte que le Premier ministre tunisien Habib Essid a annoncé mercredi un vaste remaniement.

Une dizaine de portefeuilles sont concernés dont celui, stratégique, des Affaires étrangères. Khemaies Jhinaoui, un ancien conseiller du président, succède à Taïeb Baccouche, figure de Nidaa Tounes, opposé à l’alliance avec le parti islamiste Ennahda au sein de l’exécutif.

Autre ministère clé qui change de main, celui de l’Intérieur. Najem Gharsalli, très critiqué pour son inefficacité à lutter contre le terrorisme qui frappe le pays, cède la place à Hédi Majdoub, jusque-là secrétaire d’Etat chargé des collectivités locales. Ce remaniement était attendu depuis plusieurs semaines. Il s’agit du premier depuis que le président Beji Caïd Essebsi a été investi le 31 décembre 2014.


? Le nouveau gouvernement en détail

Ministre de la Justice : Omar Mansour
Ministre de l’Intérieur : Hédi Majdoub
Ministre des Affaires étrangères : Khemaies Jhinaoui
Ministre des Affaires religieuses : Mohamed Khalil
Ministre des Affaires locales : Youssef Chahed
Ministre des Affaires sociales : Mahmoud Ben Romdhane
Ministre de la Culture : Sonia Mbarek
Ministre de l’Energie et des Mines : Mongi Marzouk
Ministre du Commerce : Mohsen Hassan
Ministre du Transport : Anis Ghedira
Ministre de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption : Kamel Ayadi
Ministre chargé des Relations avec l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et porte-parole du gouvernement : Khaled Chaouket
Ministre des Relations avec les instances constitutionnelles, la société civile et les droits de l’homme : Kamel Jendoubi

Portefeuilles inchangés :

Ministre de la Défense nationale : Farhat Horchani
Ministre des Finances : Slim Chaker
Ministre de l’Agriculture: Saâd Seddik
Ministre du Tourisme et de l’Artisanat : Salma Rekik Elloumi
Ministre de l’Environnement et du Développement durable : Nejib Derouiche
Ministre des Technologies, de la Communication et de l’Economie numérique : Noomane Fehri
Ministre de l’Education nationale : Néji Jalloul
Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique : Chiheb Bouden
Ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi : Zied Laadhari
Ministre de la Santé publique : Saïd Aïdi
Ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance : Samira Meraï
Ministre de la Jeunesse et des Sports : Maher Ben Dhia
Ministre des Domaines de l’Etat et des Affaires foncières : Hatem Euchi

Source : AFP 07-01-2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Méditerranée, Tunisie,

Giorgio Agamben : « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité »

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L’état d’urgence n’est pas un bouclier qui protège la démocratie. Au contraire il  a toujours accompagné les dictatures et a même fourni le cadre légal aux exactions de l’Allemagne nazie. La France doit résister à cette politique de la peur.



On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France? : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.


Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.


Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).


Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.


Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’Etat de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.


Giorgio Agamben


Giorgio Agamben est né en 1942 à Rome (Italie). Philosophe italien, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et d’Aby Warburg, il est l’auteur d’une œuvre théorique reconnue et traduite dans le monde entier, il vient de publier La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasi, traduit par Joël Gayraud (Points, 96 pages, 6,50 euros) et L’Usage des corps. Homo Sacer, IV, 2, traduit par Joël Gayraud (Seuil, 396 pages, 26 euros).

Source : Le Monde | 23.12.2015

Voir aussi : Rubrique Politique, Ci-git le hollandisme, Comment Hollande prépare sa réélection face au FNPolitique de l’immigration, rubrique Société, Vertus et vices de la comédie sécuritaireCitoyenneté , Rubrique JusticeLa France déroge à la convention européenne des Droits de l’Homme, On Line Recensement des joies de l’Etat d’urgence,

Poésie et Exil

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Je me trouvai récemment à Gérone (Girona en catalan, la langue officielle parlée dans la ville, Gerona en castillan)*. Je fus frappé par le nombre de rues dédiées à des poètes de la région, y compris des rimailleurs plutôt mineurs. C’est que, comme la sociologie, la poésie peut être un sport de combat. Les Catalans, qui souffrirent tant de l’oppression franquiste, payèrent très cher le droit d’être eux-mêmes et de s’exprimer dans leur langue. Raison pour laquelle ils honorent, chaque fois que faire se peut, les écrivains qui luttèrent pour maintenir en vie un patrimoine multiséculaire. En écrivant en catalan, ces poètes vécurent une sorte d’exil intérieur.

 

Le paradoxe de la figure de l’exilé est qu’elle peut traduire à la fois un sentiment d’extrême solitude ou d’inadéquation au monde et, en même temps, l’espoir d’un monde meilleur, d’un monde de tous les possibles. Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich, dont le village fut rasé et remplacé par un village juif et qui connut trente années d’exil, universalisait la condition d’exilé en ces termes :

 

« En fin de compte, nous sommes tous des exilés. ?Moi et l’Occupant, nous souffrons tous les deux de l’exil. ?Il est exilé en moi et je suis la victime de son exil. ?Nous tous sur cette belle planète, nous sommes tous voisins, ?tous exilés, la même destinée humaine nous attend, ?et ce qui nous unit c’est de raconter l’histoire de cet exil. »

 

L’écrivain brésilienne Ana Helena Rossi articula de manière magistrale, l’exil et le langage poétique, l’exil dans le langage poétique :

 

« Avoir affaire au langage poétique, c’est se retrouver, de toutes les façons, sur un territoire d’exil, lieux (au pluriel) démultipliés qui se laissent difficilement appréhender par le découpage du temps, lieux de non-dits, de choses cachées et mises à jour, lieux de mise en forme d’écriture à la lisière du pensable. Écrire de la poésie, c’est formuler une écriture en cohérence avec ce qui ne peut être dit autrement, ce qui n’affiche ni temps, ni espace, ce que certains appellent sans doute, très probablement la folie. […] Voilà pourquoi poésie et exil sont liés, lieux démultipliés d’expériences proches, expériences validées dans le quotidien des choses, rupture nécessaire pour poursuivre cet élargissement de soi au risque de se noyer dans le néant, au risque de perdre ses repères dans ce mouvement qui est aussi traduction, mainte et mainte fois revisitée par rapport à la luminosité des vers, aux rimes qui tanguent l’équilibre du texte, aux rythmes qui tracent la présence du je, au sens lié à la forme du monde autre qu’on pétri de ses mains en qualité de traductrice, d’exilée et de poétesse, tout cela à la fois, pour dire le aujourd’hui passé sous le crible de l’expérience. »

 

L’exil existe depuis les temps les plus anciens. Persécuté pour sa différence, l’exilé est en quête d’un sanctuaire, d’un asile où sa vie sera de nouveau possible. Pour des dizaines de millions de réfugiés dans le monde, l’asile est l’expression la plus aboutie de la solidarité humaine.

 

« Oh ! l’exil est impie ! », clamait Victor Hugo dans Les chants du crépuscule. Qu’il soit de l’intérieur ou de l’extérieur, l’exilé est privé de son identité. Ne pouvant être lui-même parce que coupé de son monde, son malaise, son mal être, peuvent déboucher sur le dérèglement, la folie, le suicide. Ulysse, le premier grand livre de la littérature occidentale, raconte l’exil d’un être qui a perdu jusqu’à son nom. Ulysse passe vingt années loin des siens, un sort d’autant plus contraire que son retour est sans cesse annoncé. Au cours de son errance, il ne peut embrasser que l’ombre de sa mère. « Dans l’exil, à quoi bon la plus riche demeure, parmi des étrangers et loin de ses parents ? » demande-t-il. Né dans le cœur de l’Italie, exilé et mort dans l’actuelle Roumanie, Ovide tenta dans les Tristeset les Pontiques de surmonter sa mélancolie et ses insomnies. Paul Celan, Stephan Zweig ne (re)trouvèrent pas dans l’écriture la volonté de vivre. Inversement, Charles d’Orléans deviendra poète (de langue française, mais aussi de langue anglaise) lors de sa captivité d’un quart de siècle en Angleterre (1415-1440). Aucune tristesse dans “ Le Temps a laissé son manteau ” :

 

Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie,

Et s’est vêtu de broderie,

De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête ni oiseau

Qu’en son jargon ne chante ou crie:

« Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie, »

Rivière, fontaine et ruisseau

Portent en livrée jolie,

Gouttes d’argent, d’orfèvrerie;

Chacun s’habille de nouveau.

Le temps a laissé son manteau

De vent,de froidure et de pluie,

Et s’est vêtu de broderie,

De soleil luisant, clair et beau.

 

Heureux, peut-être, sont les exilés par choix, qui ont préféré l’éloignement à la honte de servir des oppresseurs. On pense à Hugo (link), à Louise Michel (link) ou a Naz?m Hikmet, mort à Moscou en 1963. En 1938, il fut condamné à 28 ans de prison pour « activités antinazies et antifranquistes ». Il resta incarcéré 12 ans et termina sa vie en exil comme citoyen polonais. Écoutons-le dans “ C’est un dur métier que l’exil ” :

 

Il était un géant aux yeux bleus

Il aima une femme toute petite

Elle se lassa vite, la mignonne

Sur le grand chemin du géant

Elle eut soif de bien-être.

Adieu, dit-elle aux yeux bleus

Et prenant le bras d’un riche nain

Entra dans une maison qui avait dans son jardin

Des chèvrefeuilles moirés.

 

Les Juifs furent chassés de la Palestine. Les Arméniens furent chassés d’Anatolie. Les Palestiniens furent condamnés à la diaspora. Pour des raisons économiques, des Arabes durent quitter l’Afrique du Nord. Des ouvriers turcs partirent pour l’Allemagne, des Italiens et des Portugais pour la France. Des démocrates chiliens furent contraints de fuir la dictature. Tant d’autres encore. Il y eut ceux qui décidèrent de ne pas partir, comme Václav Havel.

 

La constitution française de 1946 reconnaît les droits des exilés.

 

 

 

On commencera par le psaume 137 de la Bible. Il évoque l’exil à Babylone du peuple juif après la destruction du premier temple de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor, en 586 avant J.-C. Il aurait été écrit par le prophète Jérémie. Ce psaume est appelé en latin Super flumina Babylonis. Il a été mis en musique à maintes reprises et se retrouve aussi dans la littérature. Il relate le moment où les vainqueurs voulaient obliger les prisonniers à chanter et à jouer de leur lyre. Ceux-ci refusèrent car ils refusaient de chanter sur une terre étrangère et se coupèrent les pouces sans se plaindre. Le vent souffla alors dans les cordes des lyres.

 

Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion.

Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos harpes.

Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, et nos oppresseurs de la joie :

Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !

Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel sur une terre étrangère ?

Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche !

Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie !

Éternel, souviens-toi des enfants d’Édom, qui, dans la journée de Jérusalem, disaient : Rasez, rasez jusqu’à ses fondements !

Fille de Babel, la dévastée, heureux qui te rend la pareille, le mal que tu nous as fait !

Heureux qui saisit tes enfants, et les écrase sur le roc !

 

(Traduction de Louis Segond).

 

 

La violence du dernier vers ne doit pas surprendre : lors de la prise d’une ville, il n’était pas rare de massacrer tous les enfants pour interdire tout avenir à la population soumise.

Source Blog Bernard Gensane 23/05/2012

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